CHAPITRE X
Le 26 janvier, Chàlier disait au club central : » Sans-culottes, réjouissez-vous, le jour des vengeances est arrivé! Le sang du tigre royal a coulé en vue de sa tannière; mais le peuple n'a pas fait justice entière ; il y a parmi vous encore cinq cents tètes qui méritent le sort du tyran. » Le même jour, à la tète d'une députation du comité central, il invita la municipalité à lui remettre les piques qui étaient au greffe, à l'effet d'en former un faisceau autour de l'arbre de la liberté, pour rendre grâces aux dieux de la mort du tyran Capet. Le corps municipal arrêta que les piques seraient remises au citoyen Châlier sous sa responsabilité. Le 28, il convoqua ses plus chauds partisans dans le vestibule de rHôtel-de-Yille, et les conduisit, au chant de Ça ira, sur la place des Terreaux, au pied de l'arbre de la liberté, pour y prononcer ce terrible serment dont il lut à haute voix la formule : « Nous jurons tous de maintenir la liberté, l'égalité, » runité et l'indivisibilité de la République, la sûreté des personnes » et des propriétés, ou de mourir en les défendant, et d'exterminer » tout ce qui existe sous le nom d'aristocrates, de feuillants, de ^ modérés, d'égoïstes, de royalistes, d'agioteurs, d'accapareurs, d'u- « suriers, et la caste sacerdotale, ennemie irascible de la liberté, et » protectrice du despotisme et de la tyrannie. Notre serment s'éten- » dra sur nous, sur nos enfants , sur nos neveux, et sera prononcé » par tous les sans-culottes. »
Chàlier n'aurait voulu voir, non-seulement à Lyon, mais dans toute la France, qu'une seule et même classe de citoyens, celle des sans-culottes. « Les porte-culottes, disait-il quelquefois lorsqu'il se trouvait en petit comité, les porte<ulottes ont toujours été les ennemis-nés du pays ; et il ajoutait : La seconde ville de France a besoin de fortes purgations, vœnitifs, lavements, apozèmes. Purgeons, purgeons la République; il est temps de porter le grand coup (1). »
Le dimanche 20 janvier 1793, Lepelletier-Saint-Fargeau, qui avait voté la mort du roi, avait été assassiné au Palais-Royal par un royaliste fanatique. Aussitôt que la municipalité de Lyon eut connaissance de ce crime odieux , elle fit afficher la proclamation suivante : « Le- » pelletier-Saint-Fargeau , député à la Convention , est tombé sous le » fer assassin du scélérat Paris, garde-du-corps. 11 est mort au mi- « lieu de sa course, emportant dans la tombe sa haine pour la » tyrannie et la liberté.
(1) Voir les picces juslilicativcSb
» Le conseil général de la commune, donnant des pleurs à ce » grand homme, a arrêté que, pour célébrer sa mémoire, il serait, » sur la place de la Fédération, élevé un sarcophage ; que les corps » administratifs et judiciaires seraient invités à se réunir à la coni- • mune pour assister à cette funèbre cérémonie, fixée à dimanche » 3 février, à dix heures du matin, et qu'il en serait donné avis par » affiche aux citoyens et aux citoyennes de cette cité. »
Châlier fut chargé des préparatifs de cette fête expiatoire. « Laissez-moi faire, dit-il aux officiers municipaux, et vous verrez que la fête sera digne du vertueux citoyen qui n'est plus, digne de la République qui sera toujours. »
Immédiatement, il fit élever un magnifique sarcophage au milieu de la place Bellecour. On Tentoure d'emblèmes républicains; on le pavoise de rubans tricolores, on le couronne de fleurs, on en fait un autel plutôt qu'un tombeau. Ce même jour, le peuple des clubs devait prendre le grand deuil , mais Chàlier s'y oppose fortement : «. Ce n'est point la mémoire d'un mort, que nous allons vénérer, s*écrie' t-ii, c'est la mémoire d'un saint et d'un martyr; d'un saint du patriotisme, cette divine religion de la République qui ne doit point mourir ; « et le cortège s'avance au pas de procession à travers les rues qui aboutissent à la place où le sarcophage a été dressé. Les hymnes révolutionnaires sont substitués aux cantiques de la religion du Christ. Les chefs clubistes remplissent les fonctions de prêtres, l'odeur de la poudre a remplacé les parfums de l'encens ; le bruit du canon a fait taire celui du bourdon de la cathédrale, et un bonnet de sans-culottes planté sur une pique sert de bannière. Un piquet d'hommes armés ouvre la marche, et précède un corps de musiciens, que suivent en ordre de nombreuses jeunes filles vêtues de blanc portant à la main des branches de cyprès.
Lorsque le cortège fut parvenu sur la place Bellecour, et qu'il eut entouré le sarcophage, Chàlier monta sur une estrade qu'on lui avait préparée d'avance, et après avoir proposé une couronne civique au patriote qui dénoncerait et livrerait au peuple le meurtrier de Saint- Fargeau, il prononça d'une voix haute et solennelle l'allocution que nous allons rapporter :
« Citoyens!
>' mes braves sans-culottes, vrais amis de la liberté et de l'égalité, nous versons des larmes