‹ Histoire politique et militaire du peuple de Lyon pendant la ..., Volume 3Chapitre 75 sur 217 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

l*ex-oratoi'ien Bazire , et le ci-devant marquis de Rovère , tous trois fougueux terroristes. Ils se mirent immédiatement en route, pour arriver le plus tôt possible dans une ville qu'ils croyaient au pouvoir des réactionnaires. Ils avaient été précédés à Lyon par les députés Salicetti , Delcher et Lacombe-Saint- Michel , qui se rendaient en Corse, et qui avaient écrit à leur collègue Barère , le 20 février : « On ne » peut sans danger se montrer patriote dans les tables d'hôte et les « cafés de Lyon ; les magasins contiennent plus de six cents commis » qui ne sont que d'anciens officiers , émigrés rentrés. »

Avant l'arrivée des délégués conventionnels, Nivière-Chol avait refusé l'honneur que ses concitoyens venaient de lui faire, et les sections avaient été convoquées pour le samedi 23 février. Les chefs des clubistes se réunirent la veille chez Challier, dans la maison du Tambour, place du Collège, et se décidèrent alors à porter leurs voix sur un homme dont le caractère, de peu de valeur, ne pouvait être un sujet d'effroi pour les modérés et les républicains timorés ; ils pensaient , avec raison , que quelques amis de Nivière ne seraient pas eux-mêmes éloignés de lui donner leurs suffrages , surtout si le candidat adopté présentait , par sa fortune et sa |X)sition,'des garanties à l'ordre et à la sécurité publique. Cette manœuvre leur avait déjà réussi une première fois , lors du remplacement de Dervieu-Du villa rd par Juillard, commandant en chef de la garde nationale. Ils choisirent le négociant Bertrand. C'était bien la créature qu'il leur fallait : homme faible, sans consistance et sans portée , lié d'affection, indifféremment avec les modérés les plus arriérés et les démocrates les plus avancés , Bertrand devait être dans les mains des montagnards lyonnais un instrument facile à plier au gré de leurs désirs et de leurs volontés. Le candidat opposé à Bertrand et désigné par Topinion publique pour remplacer Nivière, était le médecin Gilibert , républicain modéré, qui avait été l'un des premiers à louer le courage du magistrat démissionnaire. Le scrutin, ouvert le dimanche, et fermé le lundi à midi, ne donna point de pluralité absolue ; sur dix mille quatre-vingt-quatorze votants , Bertrand obtint quatre mille trois cent sofeante-cinq suffrages ; Gilibert, trois mille six cent treize. Le reste des voix fut perdu, ou partagé entre l'avoué Dussurgey et le chirurgien Carré. Une foule immense attendait avec impatience le résultat du recensement, auquel assistaient seulement les commissaires nommés par les sections.

IjCS Jacobins, pour écarter Gilibert, n'hésitèrent point à le faire incarcérer. Sur la dénonciation de deux citoyens, Laussel lança contre lui un mandat d'arrêt; immédiatement enfermé dans la prison de Saint- Joseph, on assure qu'il y reçut, pendant la nuit, la visite de Qiallier , qui fit de vains efforts pour le gagner à la cause des montagnards, et le déterminer à retirer sa candidature de maire. Gilibert ne voulut rien entendre; à toutes les sollicitations qui lui furent faites, il répondit avec le sang-froid de Socrate : « J'ignore ce qu'étaient les prisons du despotisme; mais celles de la république sont malsaines. » Furieux devant son impassibilité , Challier, le traitant de traître et d'ennemi du peuple , le menaça de la guillotine. « Mon heure n*est pas encore venue, répliqua vivement le médecin; mais quand elle sonnera, devancée par la rage de tes complices, je m'ouvrirai les quatre veines : tu n'auras pas cette ressource , toi , car tes complices t'abandonneront bientôt, et la guillotine dont tu me menaces sera ton lit de mort. »

Voulant tenter un dernier effort, Challier lui rappela quelques-uns de ses discours patriotiques où ses tendances républicaines se révélaient à chaque phrase, celui surtout qu'il avait prononcé récemment, le jour de la fête funèbre célébrée en l'honneur de Lepelletier. * Il m'en souvient encore , Gilibert , car tu l'as dit : Oui , le peuple est bon ; oui, il est invariablement juste, ses erreurs sont des éclairs et des bulles de savon ; oui , il est perfectible , et rien ne l'empêche d'aspirer aux grandes places.

— » J'ai pu me tromper, répondit Gilibert avec le même calme. Le peuple est bon, je l'ai dit, je le répète : mais, depuis que tu l'as perverti, il est devenu méchant, injuste; les éclairs dont tu parles sont à présent des tempêtes ; ses bulles de savon, des coups de tonnerre ; en un mot, il se trouve à cette heure aussi loin de la perfectibilité que tu l'es, toi, du véritable patriotisme. »

La démarche officieuse de Challier, les moyens violents employés par le club central et la municipalité, pour emporter au premier tour de scrutin la nomination de Bertrand, n'aboutirent qu'à rendre plus éclatant le succès des girondins. Gilibert fut proclamé maire par cinq mille huit cent quatre-vingt-dix-huit voix sur onze mille six cent quatre-vingt-six votants.

Ce triomphe fut bruyamment célébré. Le deuxième bataillon des Marseillais, arrivé à Lyon le 27 février, se répandit dans les rues

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