CHAPITRE Xlll
affaires. « J'ai passé, rép<>ndit-il , cinq jours et cinq nuits sans prendre plus de huit heures de sommeil , obligé d'entendre amis et parents des prévenus; mais, dorénavant, quand on viendra me
supplier, j'enverrai faire f » Legendre se leva aussitôt, et
réprimanda vivement Laussel. « 11 faut, dit-il, avoir le cœur chaud, mais la tête froide. Je rendrai compte à la Convention de la réponse imprudente qu'a faite à des magistrats du peuple , à ses représentants , un fonctionnaire public. » Cette scène se passait le 9 au soir ; le 14, le procureur de la conimune était dans les prisons de Roanne, d'où il fut transféré k Paris. Traduit devant le tribunal révolutionnaire , pour crime de concussion, le 2 décembre de la même année, il fut acquitté, et vécut paisiblement dans la capitale , étranger désormais aux événements de Lydn.
Les trois conventionnels s'occupèrent ensuite de l'expulsion des perturbateurs marseillais. Challier leur écrivit : « Depuis le 9 du mois , » je suis forcé de découcher de chez moi ; les Marseillais, que je » croyais être les vrais défenseurs des patriotes , sont venus aug- « menter le nombre dé mes assassins , et ils sont encore dans Lyon 1 1 » N'est-ce pas dans le perfide dessein d'exécuter leurs complots ? et » ils se disent , et ils osent se dire soldats de la patrie ! Oh non I » sans doute, ils ne le sont pas! Ordonnez que pour la sûreté de w ma personne, les officiers répondent sur leurs têtes de celles que » quelques malintentionnés d'entre eux ont dit vouloir absolument » abattre; il est temps que ma vie, qui n'est employée que pour « le salut du peuple , soit enfin en sûreté.
» Votre ami, et celui de l'égalité,
» à la hâte ; Signé CHÂLLlER , président du district. »
En vain les Marseillais avaient été invités , par une affiche , « à combattre les royalistes, les Rolandins, les enragés de modération, les riches accapareurs et égoïstes, qui fermaient, à triples verroux, leurs portes aux soldats de la patrie, leur refusaient un grabat, et les laissaient tomber de défaillance au milieu des places , sur le pavé des rues. » Cependant, tous les hommes du bataillon, persévéraient à semer la discorde en faveur de Tordre public , à demander des têtes au nom du modérantisme. Chaque jour , ils arrachaient les placards apposés par ordre des représentants du peuple ; ils parcouraient en bande les quartiers les plus fréquentés de
la ville, chantant en chœur les louanges de Barbaroux et de Roland ; le soir , ils allaient au théâtre et interrompaient , à chaque instant, le spectacle par des chants sinistres, demandant la tête de Marat, qu'ils appelaient le tigre à face humaine de la Convention: plusieurs fois môme ils firent venir le régisseur pour le prier de leur servir à la ravigote les têtes de Challier, de Laussel et de ses complices.
Ce fut sous Tempire de terribles appréhensions que les commissaires députés de la Convention nationale firent publier et afficher une proclamation, pour défendre , sous des peines fort graves, les cris de : A la guillotine, Marat! au Rhône, Challier /que les ennemis du bien public semblaient avoir pris pour signe de ralliement. Une seconde enjoignait à tout soldat du bataillon de Marseille de quitter immédiatement Lyon sous une heure après la publication de cet arrêté et la pose de l'aftiche, avertissant, en outre, que les citoyens qui seraient convaincus, à Texpiation de ce délai, d'avoir logé, retenu, gardé, sous quelque prétexte que ce fût, même celui de maladie, lesdits soldats, seraient aussitôt appréhendés au corps, jetés dans les prisons, pour être remis à la diligence du procureur de la commune, comme fauteurs et auteurs des troubles contre-révolutionnaires.
Le bataillon s'éloigna, mais quelques Marseillais, demeurés en arrière, épouvantaient encore Challier, qui écrivit derechef: « Je suis » toujours sous le couteau. Voulez-vous , pouvez-vous sauver la chose » publique? Faites-le voir, ou je me retire de cette ville... mon » cher Legendre, qu'avez-vous fait? Pas une seule mesure n'a » été prise... Tremblons tous , vous et nousl » A la même époque, Legendre recevait une lettre anonyme, dont le style indiquait un des Marseillais exilés : « Près d'aller verser mon sang pour la liberté, »> je ne veux pas laisser derrière moi des traîtres. Pour signe de la » tranquillité de ma patrie , je porterai en bandoulière leurs boyaux, » et je garderai leurs crânes pour boire à la santé des vrais répu- >» blîcains. »
Ce texte, cité par un historien ultra-royaliste, Tabbé Guillon, démontre ce que nous avons annoncé plus haut, que l'exaspération des deux partis était analogue ; que tous deux avaient les mêmes intentions sanguinaires, et qu'en conséquence un duel à mort était engagé. Les Jacobins, dit-on, employaient parfois un crâne d'homme à leurs libations patriotiques. Un jour, dans un café de