CHAPITRE XIll. U
la place des Terreaux, quelques-uns aperçurent un vieillard qu'ils prirent pour un prêtre, à la tonsure naturelle dont les années avaient couronné sa tête. Ils s'approchèrent de lui , et lui demandèrent brusquement son nom , et son certificat de résidence. Le vieillard leur donnant l'un et l'autre : « N'es-tu pas quelque vieux ealoiin déguisé? lui dirent-ils; quelque gueux d'aristocrate?— Je suis citoyen français, répondit froidement le vieillard. — Un agent des princes , peut-être , un émigré, un ennemi de la France? — Un ennemi de la France? répliqua vivement le vieillard. Regardez, citoyens I » Et découvrant sa poitrine, il leur montra une large cicatrice : « Je l'ai reçue, dit-il, en 1745 , le jour de la bataille de Fontenoy. — Sous un monstre couronné, le tyran Louis XV, reprirent les Jacobins: avec de tels souvenirs, tu ne peux être franchement des nôtres ; n'importe, tu boiras avec nous, à la mort des royalistes et à la santé des vrais sans-culottes ; » et ils le contraignirent à boire dans ce crâne qu'ils appelaient une coupe révolutionnaire î
Les Jacobins lyonnais ne triomphaient point sans une vive opposition. Le 14 mars, au théâtre, on demanda, entre les deux pièces, l'air populaire : Rendez-moi mon écuelle de bois, rendez-moi mon écuelle; sur lequel on chantait en chœur : A la guillotine, Marat! à la guillotine! Un nommé Rocher, sapeur parisien, qui accompagnait les Conventionnels, avait pris la parole au nom de la loi pour défendre cet air, quand un jeune homme lança dans le parterre un billet écrit au crayon. Au même instant plusieurs voix se firent entendre aux premières galeries et au parquet : Le billet, le billet; lisez le billet.
Ce cri devenant général dans toutes les parties du théâtre, un autre jeune homme placé sous le lustre, en fit la lecture à haute voix :
» Au nom du respect qu'on doit aux dames et à la moralité pu- » blique, nous invitons respectueusement monsieur le sapeur à mousta- » ches du député Legendre à vider sur-le-champ la loge de la munici- >» palité, où il insulte par gestes et par paroles les honnêtes citoyens » de la ville de Lyon. »
Les premières, les loges, le parterre se lèvent en masse pour applaudir, criant d'une seule et même voix : A la porte le spadassin! à la porte le sapeur à moustaches, à la porte! à la porte! Aussitôt écartant violemment la foule, franchissant les banquettes de l'orchestre, le spadassin se précipite pistolet au poing dans^le parterre. « Où est-il donc s'écrie-t-il, le j.... f..... qui vient de lire? — Le voici, répond un
individu également fort. — C'est toi, scélérat, tu mériterais que je te brûlasse la cervelle. — Prends garde, répliqua Tindividu, que je ne te casse les reins et que je ne te coupe les moustaches. » L'homme à la grande barbe aussitôt appelle du renfort; des hommes armés s'élancent, à son secours; les jeunes gens de leur côté se préparent à défendre leur camarade , lorsque Legendre se levant dans sa loge s'écrie : Au nom de la loi, arrêtez le scélérat qui a lu le billet. On l'arrêta en eflTet, et on le conduisit enchaîné comme un voleur à la municipalité : le lendemain, il se vit condamné à trois mois de prison et à 600 livres d'amende. Le même jour, le journaliste Fain, dans le N* LVII du Journal de Lyon, rendait compte de cet incident, en ridiculisant Yeffroyable sapeur. Celui-ci répondit en placardant une lettre au journaliste, qui publia une réplique dans son N' LXl. Plus encore que répître anonyme adressée à Legendre, cette polémique caractérise la situation respective des terroristes et des modérés; il y a des deux parts égale aménité.