CHAPITRE XIV. I(i
pour la combattre; Il répugnait à leur conscience de recourir à des moyens extrêmes. Les autres, dont la volonté et l'énergie ne se trouvaient plus animées par le feu de la jeunesse, et parmi eux Figuraient tous les pusillanimes, assuraient qu'il était prudent de laisser faire l'autorité qui cette fois semblait avoir pris des précautions sérieuses pour le maintien de l'ordre.
Au milieu de ce conflit d'opinions contraires, les heures se passaient et aucune détermination n'était prise, lorsqu'un jeune homme, qui jusque là s'était mis à l'écart à Tune des extrémités de la salle, demanda la parole; c'était l'auteur de l'opuscule, la Loi et la Eeligion vengées. Le jeune Camille Jordan s'exprima ainsi : « Citoyens :
» Jô viens vous proposer un mezzo termine qui ralliera, je l'espère, » toutes les opinions que je viens d'entendre. C'est un moyen infail- » lible, selon moi, pcMir déjouer sans verser une goutte de sang les •> manœuvres impies de nos ennemis. Le voici : Nous irons tous »' demain, si vous m'en croyez, nous irons tous sous les arbres de » la place Bellecour; nous préviendrons nos amis pour que notre » nombre soit plus grand, et, nous joignant aux conjurés, nous nous » assoierons à leurs tables auprès d'eux, nous choquerons nos verres » contre les leurs, nous boirons avec eux à la liberté, au bonheur du *» peuple, car le peuple ce n'est pas la poignée de scélérats qui veu ■ >' lent nous faire passer sous les fourches caudines de la République; « le peuple, c'est la nation tout entière, c'est vous, citoyens, c'est » moi, c'est nous tous. »
Ces paroles, prononcées • avec enthousiasme, furent interrompues [)ar de nombreux applaudissements ; l'orateur reprit : « Oui, nous nous « joindrons aux' conjurés, et ne craignez rien, car si le souffle im- » pur des méchants ne peut jamais flétrir l'homme de bien, le contact ' de l'homme de bien peut quelquefois trouver un chemin pour " arriver au cœur des méchants. Près d'eux, avec eux, au milieu •'d'eux, nous saurons bien contenir les factieux; mais si, contre » toute prévision, nos paroles, nos discours, nos exhortations ne » pouvaient paralyser ou prévenir leurs funestes intentions , nous » serions toujours à temps de les combattre en nous unissant à la »' force arméefchargée d'agir dans l'intérêt des lois. »
Cet avis fut accuoiili avec transport ; tous convinrent que c'était peutêtre l'unique moyen de comprimer le mouvement révolutionnaire.
Le jour commençait à poindre lorsqu'ils se séparèrent ; mais, ainsi qu'ils en étaient convenus, ils se retrouvèrent tous sous les arbres de la promenade Bellecour, prêts à prendre place au banquet civique, quand le moment en serait venu. Comme leur secret avait été mieux gardé que celui des Jacobins, ceux-ci furent très-étonnés de voir un nombre de convives plus grand que celui sur lequel ils avaient compté ; quelques-uns môme , furieux de voir leurs places prises, se retirèrent en taxant d'imprévoyance les commissaires organisateurs.
Un accident comique, dont Challier sut profiter avec esprit, signala louverture du banquet. Un chat noir énorme s'était élancé sur le siège du président, et d'un seul bond avait franchi la table : « Vous le voyez, s'écria Challier! les dieux sont en faveur du peuple, puisqu'ils nous envoient pour président le symbole de la liberté, conformons-nous à leur volonté, et que le chat nous préside aujourd'hui ! » Abdiquant alors volontairement les fonctions de la présidence qui lui avaient été commises, il se mit à la droite du siège vide désigné par le choix des dieux; mais le chat ne revint pas... Le banquet dura plusieurs heures on y chanta beaucoup, on y but davantage, on se disputa, l'on se battit môme, et, chose extraordinaire, les refrains de la Marseillaise et de la Ça ira, les copieuses libations auxquelles se livrèrent les Jacobins, produisirent un effet tout contraire à celui que leurs chefs avaient espéré.
Ils étaient presque tous complètement ivres quand arriva l'heure d'agir. Les uns ^ne pouvaient se tenir sur leurs jambes, les autres, à moitié convertis par leurs voisins intrus, vociféraient Vive Barbaroîix! vive Roland/ au lieu de crier Vive Maratf vive Robespierre/ Ceux. qui avaient encore conservé une lueur de raisort, se répandaient dans les rues, chantant, dansant et figurant des farandoles inoQousives. Cependant le président de la fôte et les principaux conjurés, ne jugeant pas la partie tout à fait perdue, s'étaient séparés de la multitude, qui, selon eux, ne voulait pas être libre et s'enivrait comme des Suisses. Réunis au club, ils rallièrent quelques forcenés et se crurent encore assez forts pour le massacre.
Us formèrent aussitôt une députation à la tète de laqueHe ils mirent le juge Gaillard et le notable Rouilot pour aller demander au département rinstallation immédiate du tribunal révolutionnaire et l'établissement de la guillotine cri permanence. Gaillard et Rouilot avaient or-