‹ Histoire populaire de Émile ZolaChapitre 10 sur 12 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Zola sauve l'honneur de la République

Emile Zola composa ses trois évangiles pendant l'affaire Dreyfus, où il joua un rôle auquel le prédestinaient tout son passé, toute sa vie, toute son œuvre.

Quels autres mobiles l'y poussèrent ? La passion de la gloire, le souvenir de Voltaire défendant Calas? On l'a prétendu, et de tels mobiles seraientd'ailleurs parfaitement avouables. Mais nous croyons que le seul souci de la justice suffît à expliquer son attitude en cette monstrueuse affaire qui bouleversa la France et le monde civilisé pendant cinq ans.

On l'accusa même, car il futalors en butte à des haines, à des fureurs extravagantes, de n'avoir été qu'un apôtre intéressé, vendu aux Juifs et à l'étranger. De si grossières calomnies ne méritent pas d'être relevées. La vérité est que Zola, au sommet de sa réputation littéraire, plein d'œuvres et de gloire, au moment où éclata

l'aflaire, avait tout à perdre en prenant fait et cause pour Dreyfus.

Il y avait deux hommes en lui : un honnête bourgeois un peu sensible à quelques honneurs officiels — il fut en effet plusieurs fois candidat à l'Académie française et se fit décorer — et un penseur héroïque, capable, pour satisfaire sa passion de justice, son haut idéal, de briser, en un jour, tout ce que l'honnête bourgeois avait pris la peine d'édifier.

Dans cette affaire, il n'hésita pas à affronter la plus terrible impopularité, à sacrifier son repos, sa situation, sa liberté, à braver enfin cette loi mystérieusement redoutable qui, de tout temps, couronna Finiquité, ne réservant au juste qu'opprobre et flétrissure. Il fut rayé des cadres de la Légion d'honneur, puis condamné à un an de prison, et dut s'exiler pendant un an, en Angleterre.

Sans doute, il savait que la postérité lui élèverait des statues, qu'il serait d'autant plus grand, un jour, que son calvaire aurait été plus long et plus escarpé ; mais n'est-ce pas cette même pensée qui soutint tous ceux qui souffrirent pour l'humanité outragée, tous les persécutés et tous les martyrs?

D'abord, quand il se dressa, formidable et d'une façon inattendue, contre Tiniquité, il était presque seul. Contre lui faisaient bloc les gouvernants, les pouvoirs publics, la presse presque entière de Paris et de province et l'opinion de tout un peuple égaré. Ce fut un ouragan d'injures. Les moins furieux le traitaient d'insensé, affirmaient qu'il avait perdu la raison. De quoi,

d'ailleurs, se mêlait ce romancier? « De ce qui me regarde, répondit Zola. Tout ce qui intéresse l'humanité nous regarde, et d'autant plus que nous sommes des littérateurs, c'est-à-dire des hommes d'art et de pensée. Quand on viole la justice, c'est plus qu'un droit, c'est un devoir de protester. » Si la littérature, en efYet, ne consistait qu'en une vaine orfèvrerie, il faudrait en exclure Montaigne, Pascal, Voltaire, Rousseau, Michelet et les plus nobles penseurs qui sont la gloire des lettres françaises.

L'affaire Dreyfus ne tarda pas à dépasser de beaucoup Dreyfus lui-même. Elle fut toute la lutte des libéraux et des autoritaires. Sur elle, se greffèrent cent autres dénis de justice qui la compliquèrent des plus hautes questions sociales. Elle remit en discussion l'antisémitisme, les principes des droits de l'homme, toute l'œuvre de la Révolution.

Il est des heures funestes où tout ce qu'il y a de mauvais et de pervers dans Thumanité éprouve le besoin de s'exhaler et de se satisfaire. La France traversait alors une de ces périodes troubles où passe un grand souffle de démence. La furie d'intolérance qui s'abattit tout à coup sur un pays libre, à la fin du dix-neuvième siècle, restera le perpétuel étonnement de l'histoire. On revécut sous le règne de la Terreur. Une presse qui avait perdu toute mesure ameuta la populace contre les hommes isolés en qui flambait un idéal de vérité. La peur des calomnies et des matraques réduisait la plupart au silence, et le silence même était suspect. Prononcer le mot de justice exigeait presque de l'héroïsme.

C'était un crime que de protester au nom du droit violé ; une trahison que de douter de l'infaillibilité d'un conseil de guerre; et quiconque, sous ce gouvernement républicain, osait crier : Vive la République ! était sur le champ assommé, en présence de la police impassible.

Ce fut, durant deux ans, un implacable duel entre la force et le droit, entre les idées du passé et l'idéal de l'avenir, entre deux principes de tout temps ennemis : l'autorité et l'individualisme. Par le nombre et par la violence, par la coalition de tous les préjugés anciens et de tous les pouvoirs, l'autoritarisme l'emportait. Jamais la raison du plus fort, aux prises avec la raison réelle, ne s'était affirmée avec tant d'audace, en se parant des mobiles les plus nobles : le respect de l'ordre et l'amour de la patrie. A aucun moment de l'histoire, le bon sens, la logique et l'honnêteté ne furent à ce point méconnus.

Il ne s'agissait que de savoir si un homme avait été justement ou injustement condamné, et tout démontrait qu'il l'avait été injustement, qu'on se trouvait en présence d'une erreur judiciaire. La question ainsi posée, à l'origine, fut bientôt embrouillée de façon à surexciter toutes les passions politiques et religieuses. On revenait aux guerres de races, au fanatisme de la barbarie. L'œuvre morale des civilisations n'offrait plus que des ruines.

Non content de soustraire le coupable, le vrai traître, aux lois, on le protégeait contre lui-même. Pourtant, vaincu par l'évidence, il advint qu'il avoua. On refusa de le croire. Il consigna ses aveux par écrit; alors, on dé-

clara qu'il s'était vendu. Mais en vain l'innocent clamait-il désespérément son innocence; dans ses protestations mêmes, on parvint à découvrir des aveux. A la tribune de la Chambre, un ministre de la guerre s'en fit l'interprète et, de nouveau, condamna l'innocent sur des documents que celui-ci était seul à ignorer. La Chambre en vota l'affichage, à la presque unanimité. Or, il se trouva que ces documents étaient des faux. Fatalité ! le faussaire avoua et se coupa la gorge. Ce fut alors du délire patriotique. Un journal ouvrit une souscription nationale en l'honneur du faussaire ; on déclara qu'il avait bien mérité de la patrie.

La haine contre l'innocent s'en accrut. On l'accusait de troubler le pays. Les affaires n'allaient plus, « le commerce souffrait cruellement ». Pourquoi n'avait-on pas fusillé Dreyfus? Il était temps encore. Un mot fit fortune : (( Innocent ou coupable, pas de révision! » On entendait des abominations plus grandes^, et, de toutes parts, de faux témoins surgissaient pour accabler l'innocent sans défense.

Il arriva, au milieu de ces aberrations, que des magistrats firent preuve d'impartialité et de conscience. Au premier signe d'équité, on les disqualifia, on les cribla d'injures, on les dénonça comme des traîtres et des vendus. Les accusés discréditèrent les juges, qui se trouvèrent eux-mêmes transformés en accusés. Une loi d'exception, votée par les Chambres, intervintpour arracher les coupables à une juridiction en cours, qu'on soupçonnait de vouloir rendre la justice.

La torture infligée à Dreyfus augmentait avec l'agita-

tion dont il était la cause. Un ministre des colonies ordonna qu'on le mît aux fers. Et, seul dans l'univers, cet homme ignorait les charges sous lesquelles on prétendait l'accabler et la bataille qui se livrait à son sujet. Aucun écho du drame qui, dans le monde entier, angoissait les âmes, ne parvenait jusqu'à lui. Encagé dans sa cellule, sur un rocher de l'Océan, il n'entendait que la rumeur des flots. Tout ce qu'il savait, c'était qu'unjour, en pleine force, en pleine jeunesse, en plein bonheur, en plein travail, on l'avait saisi, accusé d'un crime horrible et enseveli dans une erreur judiciaire.

C*est dans ce désarroi général qu'avait éclaté comme un coup de foudre la lettre J'Accuse de Zola, lettre terrible et mesurée à la fois, dénonçant l'erreur judiciaire, découvrant les coupables, expliquant toute la genèse de l'affaire avec une clairvoyance, une sûreté d'analyse et une sorte de pénétration prophétique. Zola prenait la responsabilité de ses accusations et s'offrait à en répondre devant la justice de son pays.

Cette lettre fameuse, à l'heure et dans les circonstances où elle fut écrite, supposait non seulement un courage civique extraordinaire, mais aussi un sens profond de la situation. Il est, en effet, des moments où l'audace devient de la sagesse et la suprême habileté. Zola, plus clairvoyant que tous les politiciens del'époque, avait senti l'instant venu de frapper un grand coup, d'opposer la violence à la violence. L'atmosphère était obscurcie; on avait besoin d'air et de lumière, on étouffait. Zola brisa les vitres, et le fracas fut tel qu'il couvrit un moment tous les bruits de l'imposture.

Le retentissement fut en effet prodigieux. X Accuse demeure l'acte politique le plus considérable de ces vingt dernières années, et l'on peut dire sans exagération qu'il changea la trame de l'histoire.

Quelques-uns cependant, parmi les défenseurs de Dreyfus, estimèrent alors que Zola avait exagéré l'attaque et dépassé la mesure. Plus tard, ils revinrent de cette opinion et reconnurent que l'acte de Zola avait été un acte nécessaire, aussi sage qu'héroïque. Zola fut révolutionnaire parce que, déjà, la justice officielle avait fait faillite. Il ne restait plus qu'à en appeler à l'opinion publique, à la conscience des honnêtes gens, et qu'à monter hardiment à l'assaut de la forteresse où se tenaient toutes les forces de la réaction.

Il s'agissait, non plus seulement de réparer une erreur judiciaire, d'arracher un innocent du bagne, mais de défendre Tœuvre du progrès social. La cause de Dreyfus se trouvait intimement liée à celle de la liberté.

C'est ce que comprit le grand écrivain. Il élargit le débat, comme il convenait. Le premier, il pénétra la situation, découvrit les causes profondes du mal et les dénonça. Grâce à lui, l'affaire Dreyfus, banale à première vue, n'offrant aux esprits superficiels que la gravité d'une erreur juridique ordinaire, apparut soudain comme l'ulcère qui révèle la décomposition du sang dans tout l'organisme.

Keportons-nous à l'heure d'angoisse où parut la lettre au président de la République. Tout, un instant avant, semblait fini. Esterhazy venait d'être acquitté, à l'unanimité, par un conseil de guerre. Les défenseurs de

Dreyfus, appelés à fournir leurs preuves devant ce conseil, n'avaient apporté que des affirmations timides, mêlées de réticences. Esterhazy était acclamé par la foule. La vérité, refoulée au fond du puits, semblait ne plus devoir reparaître. Les plus braves désespéraient. Jamais peut-être, à aucune époque de l'histoire, l'erreur n'avait été favorisée par un tel concours de circonstances ; elle occupait des positions inexpugnables.

Aussi quel soulagement, quelle renaissance soudaine à la foi, à l'espérance quand, au lendemain même de l'acquittement d'Esterhazy, éclata comme une explosion de lumière, ce îonnidâble J'Accuse! La vérité, repoussée au fond du gouffre, surgissait de nouveau, plus rayonnante et plus menaçante, reprenait son élan invincible au travers des obstacles. L'idéal de justice remonta des ténèbres. Aussitôt, ce fut un réveil parmi l'élite intellectuelle de laFrance entière. De toutes parts, les signatures affluèrent ; des listes de protestation emplirent les colonnes des journaux. L'honneur de la nation était sauvé, parce qu'un homme avait osé se dresser et jeter au monde éperdu l'héroïque cri de sa conscience.

Émila Zola comparut devant le jury de la Seine, au mois de février 1898. Son procès dura quinze jours.

Il comparaissait pour avoir proclamé l'innocence d'un homme, dénoncé les auteurs responsables d'une erreur judiciaire, protesté contre la violation du droit.

Il comparaissait pour affirmer de nouveau, publiquement, et pour justifier une conviction dont toute une vie de haute probité attestait le désintéressement.

Tandis que se déroulait cet émouvant spectacle d'un

homme luttant seul contre tous les pouvoirs établis, une certaine presse Taccablait d'outrages. Aux abords du Palais de Justice, un peuple en délire proférait contre lui des cris de mort. L'enceinte même de la cour d'assises prenait l'aspect d'une réunion publique où toutes les passions furieuses se donnent libre cours. Des clameurs s'élevaient ; des poings étaient brandis, menaçants. Les débats devinrent tragiques. Le président des assises paralysait, d'ailleurs , tous les moyens de la défense, en déclarant invariablement : « La question ne sera pas posée. »

Zola, après la plaidoirie de son avocat, se leva et lut au jury une déclaration qui se terminait par ces accents d'une conviction enflammée :

Dreyfus est innocent^ je le jure. J'y engage ma vie, j'y engage mon honneur. A cette heure solennelle, devant ce tribunal qui représente la justice humaine, devant vous, messieurs les jurés, qui êtes t émanation même de la nation, devant toute la France, devant le monde entier, je jure que Dreyfus est innocent. Et, par mes quarante aimées de travail, par r autorité que ce labeur a pu me donner, je jure que Dreyfus est irmocent. Et, par tout ce que j'ai conquis, par ce nom que je me suis fait, par mes œuvres qui ont aidé à r expansion des lettres françaises., je jure que Dreyfus est innocent. Que tout cela croule, que mes. œuvres périssent, si Dreyfus Ji' est pas innocent l II est innocent.

Tout semble être contre moi, les deux Chambres, le pouvoir civil, le pouvoir militaire, les journaux à grand tirage, P opinion publique qu'ils ont empoisormée. Et je n'ai

jwur moi que l'idée, mi idéal de vérité et de justice. Et je suis bien tranquille^ je vaincrai.

Je in! ai pas voulu que mon pays restât dans le mensonge et dans l'injustice. On peut me frapper ici. Un jour, la France me remerciera d'avoir aidé à sauver son honneur.

Reflet de l'opinion publique, cette déesse des démocraties, le jury refusa même les circonstances atténuantes au grand écrivain. La Cour le condamna à un an de prison et à trois mille francs d'amende. Il en appela à la juridiction suprême, qui le renvoya devant les assises de Versailles, puis s'exila volontairement pendant une année en Angleterre, où il écrivit, à l'abri de la tempête, le premier de ses évangiles : Fécondité.

Cependant, selon sa parole, la vérité était en marche, et rien ne devait plus l'arrêter. L'affaire eut le dénouement qu'il avait prédit. Après une lutte qui dura encore plusieurs années et des péripéties dramatiques, Dreyfus fut définitivement reconnu innocent et réhabilité par la Cour suprême. Mais, hélas! il ne fut pas donné à Zola d'assister au couronnement de son œuvre. 11 mourut avant.

Aujourd'hui que les passions se sont apaisées, il est permis, pensons-nous, déporter un jugement impartial «t modéré sur cette affaire. En vérité, elle fait honneur à la France. Quelle est, en effet, la nation capable de s'émouvoir ainsi sur le point de savoir si un homme fut ou non illégalement condamné ? Quel peuple, autre que le peuple français, offrit jamais un spectacle comparable

— loi —

à celui de ces hommes se levant de toutes parts et bravant les persécutions pour la sauvegarde du droit? Chez nos voisins, une telle affaire eût été étouffée, dès son origine. Nul ne se fût révolté. Les juges, en Angleterre, en Allemagne, en Russie, ailleurs, ne sont pas plus infaillibles qu'en France. Les abus de l'autorité n'y sont pas moindres. D'où vient donc qu'on ne découvre jamais d'erreur judiciaire dans les autres pays, ou du moins que le fait y est fort rare, alors qu'il se renouvelle si fréquemment chez nous? C'est que nos voisins ont moins que nous cette conscience profonde qui se soulève au pressentiment même d'une iniquité. Et voilà l'éternelle gloire de la France que le sort des batailles ne saurait amoindrir, car elle est toute dans sa grandeur morale et dans cette croyance légitime qu'en elle frémit l'âme même de l'humanité.

Et peut-être fûmes-nous injustes aussi à l'égard les uns des autres. Dans le feu du combat, les passions s'exaspérèrent. De part et d'autre, on se jeta à la face d'abominables outrages, et il sembla un moment que la vie sociale était suspendue en France. En réalité, chaque camp se battait pour un grand idéal : sur le drapeau de l'un, étaient écrits : iradition et ^patrie ; sur le drapeau de l'autre : justice et vérité. Reconnaissons maintenant que dételles luttes, loin de diminuer un peuple, démontrent sa noblesse et sa vitalité.

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