‹ Histoire populaire de Émile ZolaChapitre 9 sur 12 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Les Trois Évangiles

11 faudrait de longues et nombreuses pages d'analyse pour faire ressortir tout ce que les trois évangiles de Zola, — car le quatrième : Justice^ ne fut pas écrit, — contiennent de vérités, de beauté, de passion généreuse, tous les hauts problèmes sociaux qu'ils agitent, l'admirable et sereine bravoure de ces livres qui sont le testament moral du Maître et qui resteront le bréviaire des républicains.

On a dit que les dernières œuvres de Zola n'égalaient pas les autres, celles de la pleine maturité, les chefsd'œuvre universellement reconnus des Rouyon-Macquart, Nous ne partageons i)a3 celte opinion. Certes, si l'on se place au point de vue exclusif de Tart pur, d'un art un peu restreint qui considère avant tout la perfection de la forme, l'harmonie de la composition, peut-être aurions-nous tort. Mais les derniers livres de Zola sont moins des romans, des joyaux d'art, splendidement

ciselés, que des œuvres de penseur, de moraliste, de fortes et profondes études sociales, remuant une multitude d'idées, de doctrines, formulant des hypothèses, proposant des solutions. Les vastes conceptions de l'apôtre que fut Emile Zola à la fin de sa carrière, de l'évangéliste qui rêva avec une sublime ambition de laisser au monde une religion nouvelle, fondée sur le travail, la vérité, la justice et la raison, délivrée des dogmes surannés, font éclater les cadres du roman. Zola ne peut s'attarder au souci minutieux de l'écriture artiste, à la ciselure de la phrase. 11 avait la préoccupation première, absorbante, d'exprimer tout ce qu'il avait à dire, d'être complet, d'épuiser son sujet. Et il laissa couler le grand fleuve majestueux et bienfaisant de sa verve puissante, négligeant d'effacer les répétitions, les voulant plutôt, afin d'enfoncer davantage sa pensée dans le cerveau du lecteur. Et qu'importent les petites pailles que charrie le fleuve, si le fleuve est clair, large et profond !

En résumé, les dernières œuvres de Zola et surtout Vérité, le plus beau des trois évangiles, le plus audacieux aussi, nous révèlent un écrivain, un homme, plus complet, plus fort et plus grand que l'historiographe des Rougon-Macquart, un esprit plus haut, une âme plus généreuse et plus belle. Zola, par ses autres livres, avait suffisamment prouvé qu'il était le plus prodigieux artiste, le plus magnifique peintre moderne, traçant d'immenses et splendides fresques. Par ses dernières créations, il a démontré qu'il était aussi un grand penseur social et un grand citoyen. 11 voulut que ses œuvres

fussent aussi des actes. Voilà pourquoi les Trois Évangiles ne me semblent pas inférieurs aux plus somptueux poèmes lyriques des Rougon. C'est du moins autre chose, cela ne se compare pas au reste.

Quelle robuste raison, quel jugement droit et sûr ! Ici, point de paradoxe brillant. Peu importe à cet apôtre que les vérités qu'il affirme aient été déjà dites cent fois, si elles ne sont pas encore reconnues de tous. Il éprouve le besoin de les redire, de frapper sur le clou jusqu'à ce qu'il soit enfoncé. D'où les longueurs, les répétitions voulues, nécessaires. Son œuvre, il ne faut pas l'oublier, ne s'adresse pas qu'à une petite élite intellectuelle déjà convaincue, mais au peuple, à la grande masse des petits, des humbles, des ignorants qu'il veut instruire, convaincre, et pour lesquels les vérités ressassées, qu'il développe d'ailleurs dans une forme définitive, sont encore neuves. C'est une œuvre de propagande que plus que personne il était autorisé à entreprendre, quarante ans de glorieux labeur, une réputation universelle, unique dans les lettres françaises, lui ayant donné le pouvoir de parler au monde entier et de s'en faire écouter.

D'ailleurs, est-elle si banale vraiment, cette vérité que l'instruction est un bienfait social? N'entendonsnous pas tous les jours soutenir le contraire, prétendre qu'elle serait plutôt un mal, parce qu'elle dépeuple les campagnes en mettant une ambition au cœurdes humbles qu'elle pousse ainsi vers les grandes villes où ils trouvent la misère; parce qu'elle crée des dévoyés, des déclassés, des ratés, des aigris; parce qu'elle encombre

les carrières libérales et aggrave ainsi l'âpreté du conflit vital? N'a-t-on même pas été souvent jusqu'à oser cet étrange paradoxe que l'instruction obligatoire et gratuite avait augmenté le nombre des crimes ! Et vous les entendez, tous ces saints apôtres : « Laissez donc les paysans à leur champ, à leurs croyances, à leurs vieilles habitudes de voir et de sentir; n'en faites pas des «nvieux, des révoltés rêvant de devenir à leur tour des messieurs et des bourgeois. »

Ainsi parlent ceux qui veulent perpétuer la race des exploités et des esclaves, pour être seuls à jouir, pour n'avoir pas à redouter une concurrence supérieure en force, en intelligence et en énergie.

« Non! s'écria Zola, c'est un mensonge; Tinstruction ne saurait être néfaste à un peuple; elle en prépare au contraire l'affranchissement, elle le rend meilleur, capable de vérité et de justice. Et tous les crimes collectifs qui souillent l'histoire des nations ont été surtout les crimes de l'ignorance et de la superstition. Pauvreté, saleté, iniquité, mensonge, tyrannie, la femme exploitée et méprisée, l'homme hébété et dompté, tous les maux physiques et moraux sont les fruits de cette ignorance voulue, érigée en système de politique gouvernementale et de police divine. La connaissance seule doit tuer les dogmes menteurs, disperser ceux qui en vivent, être la source des grandes richesses, aussi bien des moissons débordantes de la terre que de la floraison générale des «sprits. Et tous aussi ont droit à la vérité, aux joies de l'intelligence. »

Zola, dans ses trois évangiles, est toujours le grand

poète qu'il n'a jamais cessé d'être. Il devance les temps, il suppose créée déjà la cité heureuse de l'avenir, et il en trace le tableau lyrique. Dans la dernière partie de Vérité^ les progrès que nous poursuivons, les réformes souhaitées sont accomplis; le rêve, l'utopie, l'idéal sont devenus réalités. Notre époque s'efface dans la nuit du passé, les lointains de l'Histoire; et l'humanité nouvelle, affranchie des vieilles erreurs, la cité de paix, de justice et de fraternité en arrive à ne plus mêtoe concevoir les aberrations d'autrefois. Les prêtres ont perdu leur empire, les églises sont désertes, le despotisme des religions ne pèse plus sur les consciences. Les vieillards qui connurent les Temps maudits de fanatisme et d'errements criminels s'étonnent maintenant et s'excusent, devant leurs fils, les générations nouvelles, des iniquités passées, tant il semble simple, facile d'être juste, honnête et bon. Et, pour en venir là, il a suffi de vouloir et d'oser. Ce qu'on considérait jadis comme des utopies, des songes irréalisables, l'idéal intangible, apparaît maintenant logique, naturel aux hommes délivrés, rendus à la raison; et vaines étaient les craintes de désorienter les âmes en bouleversantle vieux monde. Les peuples, comme toujours, se sont inclinés devant les faits accomplis, le règne de la raison, et s'en trouvent plus heureux, plus sains et plus vaillants.

Chez Zola, l'homme et le philosophe n'ont jamais fait qu'un. C'est ce même idéal, qu'il nous propose, qui l'a soutenu pendant quarante années de lutte. Fécond, il le fut par l'abondance de ses écrits; travailleur, avec une

invincible foi dans l'effort; juste et vrai jusqu'à l'héroïsme.

Dans le premier de ses évangiles, Fécondité, si Zola est d'accord avec ce précepte « croissez et multipliez », il ne l'est point avec le catholicisme qui honore la stérilité et fait une vertu de la Virginité. Bien au contraire, il poétise et glorifie la maternité. Créer, c'est la loi de la nature; et c'est au sens le plus large qu'il faut concevoir la fécondité ; enfanter signifie aussi bien faire des livres, quand on est écrivain, du blé, quand on est cultivateur, produire enfin toujours et sans cesse.

Cependant, que d'objections peut soulever un tel livre ! 11 arrivait à une heure où l'on discutait beaucoup sur la dépopulation de la France. Mais le problème posé par Malthus vaudrait aussi une large discussion. Il est certain que le tassement est excessif en Europe, que la lutte vitale et la concurrence y deviennent chaque jour plus âpres. Et nous observons que ce sont les classes pauvres qui ont le plus d'enfants. Les riches sont prudents. Le fils unique, dans la haute bourgeoisie, a remplacé le fils aîné de l'ancienne noblesse, pour perpétuer la fortune. Faut-il voir là une des principales causes de la crise sociale et de la misère ?

Rien, évidemment, n'interdit au malheureux, à l'ouvrier, dont le salaire suffit à peine à l'existence d'un seul, de créer une nombreuse progéniture. Mais doiton approuver ces imprudents ? Ne conviendrait-il pas plutôt de leur montrer la lourde responsabilité humaine et sociale qu'ils assument?

Chacun a le droit de procréer, même les tubereu-

leux, les alcooliques et les pires dégénérés. Eh bien! à ceux-là aussi, à ceux-là surtout, ne devrait-on pas dire qu'ils sont inconsciemment coupables, en léguant leurs tares aux générations futures. L'essentiel est non pas que les hommes soient nombreux, mais qu'ils soient moins malheureux.

Notre amour- propre national ne saurait être blessé de ce que nous procréons moins que nos voisins, car, c'est un fait : plus une espèce est inférieure, plus elle se multiplie. L'état stationnaire de la population française ne prouve nullement l'affaiblissement de notre force vitale.

Il est vrai que la terre est assez vaste pour nourrir une humanité beaucoup plus nombreuse. Cependant, les ressources du sol ne sont pas infinies. Sans doute, la population sans cesse croissante finira par se limiter d'elle-même, mais au prix de quels cataclysmes et de quels fléaux 1 Notre planète deviendrait un immense champ de carnage, le jour où il n'y aurait plus assez de place et de pain pour les hommes. Nous n'en arriverons certainement pas là ; mais les guerres de l'avenir seront déterminées par la surpopulation. Quand un peuple est trop serré, il envahit ses voisins.

Ce qui importe surtout, c'est de songer à la dégénérescence qui résulte de l'imprudence procréatrice. D'ailleurs, le néo-malthusianisme ne prêche nullement la stérilité, mais la fécondilé modérée, raisonnable. Or, quoi de plus déraisonnable que de mettre au monde des êtres qu'on n'a pas les moyens de nourrir et d'élever... Ce sont les familles riches et non les pauvres qu'il faudrait encourager à procréer.

Il ne semble pas que Zola ait envisagé ce redoutable problème dans toute sa complexité. Il a conçu et traité son sujet en poète, et avec cet amour débordant de la vie, qui lui faisait écrire : or Je voudrais que la vie fût adorée comme la bonne déesse, l'immortelle, celle qui donne l'éternelle victoire. Je voudrais qu'elle eût une littérature puissante et naturelle, virile et saine, d'une honnêteté qui brave les choses et les mots, remettant en honneur l'amour qui enfante, créant de vastes monuments de solidité et de paix, pour le flot débordant des générations futures. Et je voudrais que toute une société nouvelle en sortît, de braves hommes, de braves femmes, des ménages ayant chacun douze enfants, pour créer la joie humaine à la face du soleil. »

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