‹ Histoire populaire de Émile ZolaChapitre 3 sur 12 · CHAPITRE li · texte numérisé non relu

CHAPITRE li

L'Enfance de Zola

Il est toujours intéressant d'observer l'évolution d'une intelligence, son lent développement etles phases qu'elle a subies avant d'atteindre à sa maturité et à cet âge, plus ou moins avancé selon les individus, où la personnalité morale se trouve définitivement établie. A cet égard, l'enfance d'un grand homme peut faire l'objet d'une curieuse et suggestive étude.

Il est à remarquer que bien peu de ceux qui s'illustrèrent par leur génie ou leurs talents donnèrent, dans leur jeunesse, de grandes espérances et permirent de présager ce qu'ils seraient, un jour. Les familles se trompent généralement sur leurs enfants, et rien d'ailleurs n'est plus difficile à prévoir que la destinée d'une intelligence. Les médiocres, parfois, doués seulement de mémoire et d'assimilation, brillent d'un soudain éclat et s'éteignent comme un feu de paille. Les plus

forts, au contraire, n'arrivent souvent que vers la quarantaine au plein épanouissement de leurs facultés. Les arbustes poussent vite, les chênes croissent en de longues années.

Balzac, enfant, faisait le désespoir des siens ; on s'apitoyait sur la pauvreté de ses moyens. « Assurément, mon pauvre Honoré, lui disait sa mère, on voit bien que tu ne comprends pas ce que tu viens de dire. »

Emile Zola, comme son génial devancier, n'eut du talent qu'assez tard; son originalité s'éveilla lentement, et il semble qu'elle ait eu beaucoup de peine à se dégager des influences du milieu et de l'éducation première. 11 n'eut aucune précocité remarquable ; il échoua même deux fois au baccalauréat et ne se représenta plus. — (( Je ne suis rien, écrivait-il, pas même bachelier, et ne serai de rien, pas même de l'Académie. » Il dut, en efl'et, se contenter d'être Zola tout court, et cela, d'ailleurs, suffit à sa gloire.

On est étonné, quand on lit ses lettres de jeunesse, qu'on vient de publier, du peu de personnalité qu'elles attestent. Est-ce là le futur àuleur de V Assoîiimoù- et de Genninalj le révolutionnaire qui brisera les vieilles formules de l'art? On a peine à le croire, tant, à cet âge, il parait doux, timide, respectueux des réputations consacrées. On sent qu'il n'est encore qu'un reflet; ses admirations littéraires ne sont que de la suggestion; il est même en retard sur son époque, car il n'a guère lu que des auteurs classiques. Sa famille spirituelle, ses vrais maîtres, ceux qui le découvriront à lui-même, il les ignore. !1 a horreur des réalités, n'est épris que dechi-

mères et compose de très mauvais vers avec de très beaux sentiments.

Il était né, en plein cœur de Paris, rue Saint-Joseph, le 2 avril 1840, d'un père italien, François Zola, et d'une mère française, Emilie Aubert. C'est, d'ailleurs, par hasard^ entre deux voyages de ses parents, que la capitale lui donna le jour. Il avait été conçu à Aix en Provence; il y vécut son enfance et une partie de sa jeunesse; il était et demeura latin de tempérament, de cœur et d'esprit, avec les fortes qualités de sa race : le bon sens, la clarté, une puissante logique et cette extraordinaire faculté de composition dont témoignent tous ses ouvrages et qu'on dirait innée chez les écrivains latins.

Il avait dans les veines du sang de trois nations :

deux grands-parents maternels français, un grand-père

paternel italien, une grand'mère paternelle grecque.

Le cadre imposé à ce petit livre ne nous permet pas de

nous attarder longtemps à ces origines. Aussi bien,

l'hérédité, en laquelle Zola croyait et dont il fît le lien

un peu artificiel de ses Rougorv-Macquart, n'est point une

loi si fatale. Un fils peut ne ressembler à son père ni

physiquement ni moralement. Nous n'entendons pas

insinuer que Zola eut à rougir de son père, dont on

tenta vilainement de salir la mémoire, afin d'atteindre

l'auteur de J'accuse, l'apôtre de justice et de vérité. Au

contraire, à cause même des accusations dont elle fut

l'objet, nous serions tenté de mettre en pleine lumière

cette figure de François Zola, le père de notre grand

écrivain, qui, d'après les documents que nous possédons déjà, paraît très intéressante et digne d'une longue étude. Nulle existence ne fut plus aventureuse, plus tourmentée et plus batailleuse que celle-là, mais elle est dominée par la pensée constante de réaliser de grandes choses. C'est vers ce but qu'il tend toute son énergie; il travaille avec acharnement, se prodigue, multiplie les démarches, les voyages, jamais découragé, en dépit des revers.

Nous le voyons, d'abord, à l'âge de dix-sept ans, en 1813, combattant en qualité d'officier dans le corps du prince Eugène. Après la chute de Napoléon 1% il quitte Tarmée, se fait ingénieur civil, publie en italien plusieurs ouvrages de science; puis s'expatrie pour échapper à la domination autrichienne, parcourt l'Allemagne, la Hollande, l'Angleterre, et, après 1830, gagne l'Algérie et sert comme capitaine dans la légion étrangère.

Jusqu'alors, il avait été l'homme ambitieux et actif, mais ballotté par les événements et cherchant sa voie. Il abandonne enfin définitivement la carrière militaire, redevient ingénieur et se fixe à Marseille. Il avait alors quarante ans, Tâge de la pleine maturité, des ambitions réfléchies et viriles. Un grand proj et hante son esprit; il veut donner un nouveau port commerçant, l'ancien ne suffisant plus, à la vieille cité phocéenne. Il entasse d'énormes travaux de préparation, entreprend plusieurs voyages à Paris pour obtenir l'appui des autorités et finit par échouer. Le port fut construit, non aux Catalans, comme il l'avait voulu, mais à la

Juliette. Son idée pourtant était la meilleure, et les Marseillais l'ont reconnu plus tard, trop tard.

L'ingénieur dirigea ailleurs son inlassable activité ; il conçut une nouvelle entreprise qui, cette fois, devait réussir et lui créer des titres à la reconnaissance éternelle d'une ville. Il est, en effet, à Aix en Provence, un boulevard qui porte le nom de François Zola. La ville manquait d'eau. Pour l'y faire venir, il eut l'idée de construire un canal avec barrage. Il avait découvert à trois kilomètres aux environs — nous empruntons ces détails au livre de Paul Alexis : Emile Zola, notes d'un ami — une gorge où les pentes voisines amenaient toutes les eaux de pluie. On pouvait barrer la gorge par une digue suffisante pour les retenir, et il devait se former ainsi un petit lac, sorte d'immense citerne qui se remplirait à la saison des averses, et d'où il serait aisé de conduire l'eau jusqu'à Aix, par un canal très court et peu coûteux.

François Zola se consacra tout entier à ce projet, remua ciel et terre pour trouver des capitaux, parvint à fonder une société, puis à s'imposer aux autorités locales comme à l'autorité supérieure. On se doute des obstacles qu'il eut à surmonter; ils nécessitèrent des années de lutte, d'efforts sans cesse renouvelés, car l'exécution d'une œuvre coûte toujours bien davantage que sa pure conception. Il triompha pourtant, et les travaux du canal venaient enfin d'être commencés, lorsque le malheureux ingénieur fut emporté par une pleurésie. Il n'avait que cinquante-un ans. S'il eût vécu, désormais populaire et riche, que n'eut-il pas

entrepris encore, avec ce besoin de faire grand dont il était tourmenté? «Tels, a dit La Bruyère, peuvent être loués pour ce qu'ils ont fait, et tels pour ce qu'ils auraient fait. »

Il est permis de regretter que Zola, frappé aussi d'une mort soudaine, n'ait pas eu le temps d'écrire sur son père le livre qu'il méditait, pour venger sa mémoire vilipendée. — « Père ! s'écriait-il dans une lettre émouvante qu'il publia, le lendemain du jour où on vint lui dire que son père avait été un voleur, — puisque j'ai la plume, puisque quarante années de travail m'ont donné le pouvoir de parler au monde et d'en être entendu, puisque l'avenir est à moi, va! père, dors en paix dans la tombe, où ma mère est allée te rejoindre. Dormez en paix côte à côte. Votre fils veille, et il se charge de vos mémoires. Vous serez honorés, parce qu'il aura dit vos actes et vos cœurs... Lorsque la vérité et la justice auront triomphé, lorsque les tortures morales sous lesquelles on s'efforce de me broyer l'âme seront finies^ c'est ta noble histoire, père, que je veux conter. Depuis longtemps, j'en avais le projet, les injures me décident. Et sois tranquille, tu sortiras rayonnant de cette boue dont on cherche à te salir, uniquement parce que ton fils s'est levé, au nom de l'humanité outragée. Ils t'ont mis de mon calvaire, ils t'ont grandi. Et, si je découvrais une faute dans ta jeunesse aventureuse, sois tranquille encore, je t'en laverai, en disant combien ta vie fut bonne, généreuse et grande. »

François Zola légua à son fils, mieux qu'une fortune, une invincible ténacité, la vaste conception des projets, l'audace dans l'action.

Il était mort, laissant avec son œuvre inachevée, un enfant en bas âge, une jeune veuve inexpérimentée aux affaires, un vieillard, le grand-père, impotent, une vieille femme, la grand'mère, âgée de soixante-dix ans.

C'est un drame, hélas ! fréquent, presque banal, mais qui n'en est pas moins poignant : le père de famille, subitement enlevé, laissant les siens, des êtres sans défense et désarmés, dans la terrible mêlée sociale, en face d'une situation souvent compliquée, parfois inextricable. On a vécu jusque-là dans l'aisance et Ton s'était imaginé que cela durerait toujours : le père était jeune, en effet, plein de force, de santé et d'espérance ; on ne supposait pas qu'il pouvait tout à coup disparaître. Ces choses arrivent cependant, et c'est, du jour au lendemain, un brusque saut dans l'indigence, quelquefois dans la misère. Les hommes d'affaires, ceux que Henri Becque appelait les corbeaux^ s'abattent sur ces débris, quand il reste quelque chose encore à glaner, et font table rase.

Ce fut ce qui advint pour la famille de François Zola. Après des procès onéreux mal engagés, définitivement perdus, la ruine s'annonça; on vendit tout, on loua un tout petit appartement, et les deux femmes, la veuve et la grand'mère, vaillante encore malgré son grand âge, se mirent à l'ouvrage et firent preuve d'une admirable énergie. Elles n'étaient pas seules, d'ailleurs; elles avaient à leur charge un vieillard, auquel on ne

pouvait plus rien demander, et un bambin de sept ans.

C'était là leur espoir; il fallait l'élever, l'instruire, en faire un homme. Il était très en retard, ne savait encore pas lire. On décida, car il était encore trop tôt pour le mettre au collège, de lui faire suivre les cours d'un pensionnat.

L'enfant grandit ainsi, jusqu'à l'âge de douze ans, dans une atmosphère tiède et douce, entouré de l'affection de deux femmes qui veillaient constamment sur lui, ne pensaient qu'à lui et s'ingéniaient à lui procurer de petites joies. On le laissait libre de courir dans les champs et même de manquer la pension, quand le cœur ne l'y poussait pas. On voulait avant tout qu'il se portât bien et qu'il fût heureux ; il rattraperait le temps perdu . A quoi bon le contrarier déjà?

Les deux femmes raisonnaient sagement. Une enfance heureuse laisse toujours dans l'âme comme une réserve de force et de confiance qui permet d'affronter plus tard avec plus de courage la lutte pour la vie et d'endurer ses épreuves; de même que les gens des pays chauds supportent plus aisément les grands froids, parce qu'ils ont en eux une provision de chaleur. La nature, d'ailleurs, est tout; l'éducation n'a pas le pouvoir de la transformer, elle ne peut qu'aider au développement des facultés innées. Un garçon bien doué et sain aura vite fait de rejoindre les petits camarades un peu plus avancés. Aussi la mère et la grand'mère ne s'inquiétaient-elles pas. Le gamin adorait la campagne ; c'était, pour l'instant, sa vocation, une vocation]qui devait faire, un jour, de lui, le chantre le

plus magnifique de la nature. A d'autres heures, un vieux professeur, patient et doux, lui apprenait à lire dans les fables de La Fontaine. Le jeune Zola était alors le dernier de sa classe, mais il fit de rapides progrès, parvint à se maintenir dans un rang honorable et obtint même quelques nominations, à la fin de l'année.

A douze ans, le voilà pensionnaire au collège d'Aix. Il y resta cinq ans, et c'est de celte époque que dateraient ses premiers essais littéraires, des vers, de la prose, un grand roman historique, une comédie en trois actes qui avait pour titre : Enfoncé le pionl Zola en avait conservé tous les manuscrits. Paul Alexis, son biographe, tenta de les déchiffrer et n'y parvint point. Il n'y perdit sans doute pas grand'chose. L'interne du collège d'Aix n'avait rien d'un petit prodige; il n'était qu'un assez bon élève, intelligent et suffisamment appliqué. Il est à remarquer que, malgré ses goûts précoces pour la littérature, il préféra les sciences, quand, à la fin de la troisième, il eut à choisir entre celles-ci et les lettres. Sans doute avait-il à la fois l'âme d'un poète et le cerveau d'un savantj et ce furent, en ce moment, les tendances de l'esprit qui l'emportèrent sur celles du cœur.

Zola se plaisait à raconter son enfance, à évoquer ces souvenirs des premières années qui demeurent si vivants au cœur de l'homme, alors que tant d'événements se sont effacés de sa mémoire. Quand on fait un retour vers le passé, il y a toujours, sur la longue route qu'on a parcourue, comme un coin de fraîcheur, un bosquet de verdure où l'imagination aime à se reposer. C'était pour Zola sa libre jeunesse en Provence, ses

excursions dans la campagne d'Aix, avec ses deux amis inséparables, Baille et Cézanne. Il était heureux comme l'on respire, à cet âge où le cœur se gonfle de désirs tumultueux, où l'esprit, les sens et l'imagination sonnent des fanfares éclatantes, où l'on croit à tout, parce que la réalité ne vous a pas encore craché à la face sa dérisoire disproportion avec les chimères idéales... Eut-il alors l'intuition de ce qu'il serait un jour, le pressentiment de sa destinée ? Non, il ne semble pas qu'il ait eu des rêves orgueilleux ; sa jeunesse fut modeste. Même, à quelque temps de là, sentant que la misère menaçait sa famille et pris d'une inquiétude soudaine en face de l'avenir, il songea à apprendre un métier manuel, celui de typographe, sans en éprouver aucune humiliation. Il n'y avait pas, à son avis, pour l'homme, de plus grande noblesse que de gagner son pain.

La famille du futur grand écrivain habitait alors un pauvre logement composé de deux pièces. On parvenait à joindre les deux bouts par des prodiges de travail et d'économie. La grand'maman xVubert, si vaillante, était morte. La mère, après avoir vendu son mobilier, dut partir pour Paris, afin de solliciter l'appui des anciens protecteurs de son mari. Zola, alors âgé de dix-sept ans, resta seul au collège d'Aix. Deux mois après, il recevait une lettre de sa mère qui l'appelait auprès d'elle. % Réalise le peu qui nous reste, lui disait-elle. Avec l'argent, tu auras toujours de quoi prendre ton billet de troisième... Viens vite, je t'attends. »

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