‹ Histoire populaire de Émile ZolaChapitre 4 sur 12 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La Lutte pour la Vie

Ne plaignons pas trop les jeunes gens qui entrent dénués dans la vie et ne peuvent compter que sur euxmêmes. Ce n'est pas toujours un bien pour la jeunesse que d'avoir de l'argent, des protecteurs puissants, un avenir assuré. Beaucoup s'endorment dans ce bien-être et dans cette assurance. On se dit : « J'ai bien le temps. » Et les années s'écoulent, Tintelligence se rouille; on devient un //w// sec, une non-valeur sociale. On est le fils de quelqu'un, mais on n'est pas quelqu'un soi-même.

Les autres, au contraire, s'aguerrissent, car la misère est un stimulant, et il est peu de vrais grands hommes qui n'aient été élevés seuls, sans maître, à l'école de la souffrance. Presque tous eurent des débuts extrêmement pénibles et auraient pu dire comme Figaro : « Rien que pour vivre, j'ai dépensé plus de génie qu'il n'en

faut pour gouverner toutes les Espagnes. » Qu'est-ce, d'ailleurs, que la pauvreté à cet âge où l'on a tant de force, d'illusions, de confiance, d'enthousiasme?

Avant d'avoir atteint sa vingtième année, Zola se trouva en face de terribles réalités. Jugé nul en littérature, il avait échoué au baccalauréat et renoncé à poursuivre ses études. Les moyens, d'ailleurs, lui en manquaient. Il fallait vivre. Sa mère s'était placée dans une pension bourgeoise. Lui-même avait accepté un emploi infime, aux Docks: soixante francs par mois, sans la nourriture, et dix heures de travail par jour! Il n'y demeura que deux mois, et deux années entières suivirent, deux années d'affreuse misère, une existence de hasards, où il souffrit de la faim et du froid, où, chaque soir, se posait ce problème : comment mangerai-je demain? Le mont-de-piété lui avait tout pris, jusqu'à son matelas, jusqu'à une partie de ses vêtements. Pour travailler dans sa mansarde au fort de l'hiver, il était obligé de s'envelopper avec les couvertures de son lit : ce qu'il appelait « faire l'Arabe ». Pendant quelques mois surtout, il ne vécut que de pain sec, et se coucha bien des fois en se fiant au proverbe : « Qui dort dine. »

C'est durant cette période qu'il écrivait à ses deux amis de Provence, Baille et Cézanne, ces interminables épîtres qui viennent de paraître en volume, sous ce titre : Lettres de jeunesse. Et l'on s'étonne, sachant dans quelle situation se trouvait alors Zola, de la sérénité de cœur et d'esprit qu'elles révèlent. Aucune aigreur, aucune amertume, jamais une plainte! Il cache à ses amis sa profonde détresse, ne les entretient que de

littérature et de ses rêves romanesques; il semble qu'il rayonne au-dessus des réalités, dans un monde imaginaire peuplé de chimères idéales et d'êtres selon son cœur. Il oublie qu'il est à jeun et à peine vêtu, qu'il a

Photographie Paul Birger, Paris.

Emile Zola a 22 ans.

faim et qu'il a froid; il s'inquiète bien plus de ses amis que de lui-même, les encourage au travail, leur donne de sages et d'affectueux conseils et tâche de leur faire partager ses admirations littéraires. Parfois, cependant, il s'attendrit au souvenir de sa belle Provence, où la misère n'a pas froid ; il le pense du moins, mais il ne

le dit même pas, et, en terminant, il lève son verre, il boit à la santé de ceux qu'il aime !... Et voilà le gaillard qui, à quelques années de là, plaisantera Barbey d'Aurevilly sur ses allures romantiques!

En elles-mêmes, ces lettres ne présentent pas un intérêt très puissant. Zola, nous l'avons dit, ne fut pas un de ces Pic de la Mirandole qui, d'ailleurs, tiennent si rarement leurs promesses. A vingt ans, il n'avait pas encore de génie ; il avait l'âme de son âge, une âme chaude d'enthousiasme, fraîche d'illusions toutes neuves, sujette aussi à des alternatives d'exaltation et de défaillance; une âme enfin où la personnalité hésitait encore devant les problèmes de la vie et l'inconnu troublant du lendemain. Il ignore le monde, il n'a pas encore été souffleté par la médiocrité triomphante; ce n'est que plus tard qu'elle lui arrachera de superbes cris de révolte et qu'il osera écrire : « Je n'ai pu faire deux pas dans la vie sans rencontrer trois imbéciles, et c'est pourquoi je suis triste. »

Pour le moment, il est très doux et plein d'aménité. Quand il a deux sous dans la poche, il fume sa pipe, le soir, en regardant Paris du haut de sa cage vitrée, un septième étage. Il a des enthousiasmes faciles et romantiques. Tout cela manque un peu d'accent. Notre grand Zola n'est pas né.

Il se cherchait encore, indécis, aimant la littérature, mais préoccupé avant tout de trouver un emploi, car ce n'est pas l'esprit pratique qui lui manque. Mais que faire de ses dix doigts tachés d'encre ? Il n'en sait rien, se présente partout, prêt à accepter n'importe quelle

besogne, et partout reçoit la même réponse : « Nous n'avons besoin de personne. »

Il y a tout de même dans ces lettres, avec de la santé morale, de la bonté et du bon sens — c'est déjà beaucoup à vingt ans — une verve, une abondance qui font pressentir une riche nature; et cette verve, plus tard, deviendra du lyrisme, et d'elle naîtront des poèmes épiques.

Il semble que la jeunesse de cette époque ait été moins impatiente que celle d'aujourd'hui, moins âpre, moins prétentieuse, plus vraiment jeune, plus capable d'élan, de générosité, de désintéressement. Les lettres de Zola sont suggestives à cet égard... Et puis, voilà un garçon qui aime vraiment ses amis, qui leur parle d'eux-mêmes, s'inquiète de leur nonchalance, les encourage, se dévoue et ne leur demande jamais rien, si ce n'est de longues lettres, car son cœur solitaire est avide d'affection... Et quel beau mépris de l'argent ! Il se soucie bien, lui, de faire un riche mariage!... « Chacun dans son milieu, écrit-il en parlant d'un libertin qui vient d'épouser cent mille francs : l'oiseau dans l'air et le poisson dans l'eau. »

Quant à lui, Zola, il se contente de filer un amour platonique. C'est une fleuriste qui passe sous sa fenêtre, deux fois par jour; elle lève les yeux, ils échangent un regard, même un sourire, et c'est tout. Zola est heureux; c'est sa manière à lui de faire la noce... Du reste, ce fut toujours un chaste, cet homme qu'on accuse d'avoir perverti les générations. Le travail dévora sa vie. Et chaste aussi, quoi qu'on en puisse dire, sa littéra-

ture, en dépit des rudesses, des audaces, des gros mots.

Comme les peuples eux-mêmes, Zola commença par s'exprimer en vers. Les grands poètes naquirent avant les grands prosateurs. Le futur auteur des Rougon- Macquart, à vingt ans, composait des sonnets et méditait des poèmes. C'étaient d'assez pauvres vers, inspirés par de très riches sentiments. D'ailleurs^ il était sévère pour lui-même. « Je t'envoie ma dernière élucubration, écrit-il à Cézanne. Ne va pas te lécher les lèvres en pensant lire un chef-d'œuvre. Mes alexandrins ne sont guère mieux tournés que la présente prose... Dans un flambeau, parmi les flots de fumée, parfois brillent de radieuses étincelles, et dis-toi que peut-être, un jour, il s'élèvera un bon vent qui chassera la fumée et permettra au flambeau de briller de tout son éclat. »

Il était alors sous l'influence des grands romantiques, de Hugo, de Musset. C'étaient ses dieux; et voici comment le futur père du Naturalisme parlait alors : « La réalité est triste, la réalité est hideuse; voilons-la donc sous des fleurs; n'ayons de commerce avec elle qu'autant que notre humanité l'exige; mangeons, buvons, satisfaisons tous nos appétits brutaux, mais que l'âme ait sa part, que le rêve embellisse nos heures de loisir. » Son ami Baille lui répond qu'il se perd aux nues, mais Zola n'en persiste pas moins à détourner les yeux du fumier et à ne contempler que les roses.

Mais, à côté de cet idéalisme exaspéré, quelle sage raison, déjà! Ecoutez ces conseils à Cézanne qui, en matière d'art, exagère le désintéressement : « Je neveux pas que l'on fasse une œuvre en vue de la vendre, mais,

une fois faite, je veux qu'on la vende; puisque le poète n'est pas soutenu par la société, comme le prêtre, par exemple, puisque Hégésippe Moreau et, avant lui, Gilbert, sont morts à l'hôpital, presque de faim, je veux qu'il s'assure du pain par son travail ; ce qui n'a rien que d'honorable. Faites donc votre poème, votre roman en artiste consciencieux, mettez-y deux ans s'il le faut, ne pensez pas à l'argent et que cette pensée ne vienne pas entraver celle de l'art; mais, que diable! quand vous aurez bien travaillé, vendez votre ouvrage et ne commettez pas une folle générosité dont, au reste, on ne vous saurait aucun gré. »

Ces conseils seraient bien oiseux aujourd'hui; les jeunes gens savent se défendre, Dieu merci ! Il semble qu'ils aient le sentiment inné de la lutte pour la vie... Un peu trop, peut-être. Aussi est-ce une vraie joie et comme un bain de fraîcheur où l'on se plonge, en ouvrant ce volume de la première correspondance de Zola.

Cependant, sa pénurie s'aggravait. Paul Alexis en cite deux traits navrants : Un jour, en plein hiver^ il sortit pour porter son paletot au mont-de-piété et rentra chez lui en bras de chemise, par un froid de plusieurs degrés au-dessous de zéro. Une autre fois, un M . Boudet, qui s'intéressait à lui, lui glissa une pièce d'or dans la main, en le priant de remettre à domicile ses cartes de jour de l'an.

Il supporta cette misère gaillardement, sans fiel, sans haine, sans amertume. Sans doute avait-il le sentiment

de sa force et riiituilion qu'il vaincrait, un jour. Ceux à qui la destinée réserve des revanches et des retours de fortune en sont avertis, semble-t-il, par une voix secrète et traversent allègrement les périodes les plus sombres. La nature a fait de nous l'instrument de ses grands desseins mystérieux; nous en sommes les collaborateurs inconscients ; elle nous donne la force de lutter, tant que la mission pour laquelle nous avons été créés n'est pas terminée. L'homme ne se décourage que lorsqu'il a perdu sa raison d'être et qu'il se sent désormais inutile.

Emile Zola était maintenant fixé sur sa vocation littéraire, à ce point qu'il ne voyait plus pour lui d'existence acceptable, hors de la littérature. Les manuscrits s'entassaient sur sa table. Il avait d'ailleurs abandonné les muses pour prendre le rude outil de la prose, qu'il ne devait plus quitter. Il écrivait alors ses premiers Contes à Ninon.

Son labeur était pénible, entravé par des hésitations, des scrupules, tout l'effort du style en gestation. Il lui arrivait de s'attarder tout un jour sur une page. Tous les grands écrivains ont éprouvé ces tourments. Leurs manuscrits attestent la peine qu'ils leur ont coûtée. Ce n'est, en effet, qu'à force de travail, de conscience, de méditation qu'on crée une œuvre d'art, et l'on a eu raison de dire que le temps ne respecte pas ce qui se fait sans lui. Jean-Jacques avoue dans ses Confessions qu'il tournait une période pendant des nuits entières dans sa tête, avant qu'elle fût en état d'être mise sur le papier. Gustave Flaubert était content de lui, quand il

avait écrit dix lignes définitives dans sa journée. Emile Zola, grâce à la verve prodigieuse qui caractérise son talent, devait acquérir à la longue plus de facilité; mais, à cette époque, il en était encore à créer sa langue et à apprendre son art; il livrait sa première bataille contre les mots et contre la syntaxe. Tel était son héroïsme qu'il se passait parfois de dîner — et son repas se composait généralement de pain sec — pour acheter une bougie de trois sous qui lui assurait toute une nuit de travail. Il lui restait à trouver un éditeur, mais cela lui semblait un rêve plus difficile à réaliser que celui d'épouser une princesse, s'il avait eu cette ambition.

Sur ces entrefaites, une recommandation lui ouvrit les portes de la maison Hachette. Il y entra d'abord comme employé à cent francs par mois, et ses fonctions consistèrent simplement à faire des paquets ; puis montant en grade, il en vint à rédiger des notes de publicité, et ses appointements furent doublés. C'était le salut, qui vient quelquefois de l'extrême péril, à l'heure où tout semblait perdu et du côté où on l'attendait le moins. 11 avait maintenant la joie de pouvoir aider un peu sa mère, qui fut et demeura jusqu'à la fin son culte.

Une autre joie, non moins grande, ce fut l'arrivée à Paris de ses deux amis de Provence, Baille et Cézanne. Le premier entrait à l'Ecole Polytechnique; le second venait faire de la peinture, et les trois inséparables ne parlèrent plus que de monter ensemble à l'assaut de la capitale.

Cependant, il était temps de s'affirmer par une œuvre. Un matin, l'éditeur Lacroix, un des grands

éditeurs de l'époque, vit se présenter devant lui un jeune homme pauvrement vêtu qui portait un gros manuscrit sous le bras.

— Inutile, lui déclara M. Lacroix, sans même lui permettre d'exposer l'objet de sa visite. Je devine... Nous n'éditons pas les jeunes gens, je n'aurais pas le loisir de vous lire. Faites-vous d'abord connaître, puis vous reviendrez nous voir.

Ce jeune homme inconnu, qui se nommait Emile Zola, releva la tête, se campa résolument devant le grand éditeur, et d'une voix ardente, où tremblait une émotion paal contenue :

— Vous ne savez pas ce que vous faites, déclara-t-il, vous ne savez pas ce que je suis, ce que je vaux... Vous rapprendrez plus tard, et vous regretterez alors de m'avoir repoussé, car c'est une fortune que je vous apporte et que vous refusez en ce moment... Ecoutezmoi bien !... Je suis une volonté indomptable, je triompherai de tous les obstacles, je réussirai... Je vous supplie de prendre connaissance de mon travail ! C'est vous, un jour, qui me remercierez, c'est vous qui viendrez me trouver, c'est vous qui me devrez de la reconnaissance!

Tandis qu'il continuait à parler sur ce ton véhément, avec des yeux de feu et en scandant chaque phrase d'un coup de poing sur la table, M. Lacroix le regardait, surpris. C'était la première fois qu'il se trouvait en face d'un tel gaillard et qui osait lui tenir un pareil langage. A la fin, impressionné par cette attitude et cet accent de conviction :

— C'est bien, dit-il, laissez- moi votre manuscrit et repassez dans huit jours. Je l'aurai lu et je vous donnerai ma réponse.

Trois mois après, les Contes à Ninon paraissaient en librairie. A quelque temps de là, Emile Zola publia, chez le même éditeur, un second volume : La Confession de Claude. Alors, comme aujourd'hui, le livre ne suffisait pas à faire vivre un écrivain, avant qu'il n'eût atteint à la grande notoriété, presque à la gloire. Il lui fallait se dédoubler, consentir à quelque besogne, à côté de son art. Zola, cependant, n'hésita pas à quitter la maison Hachette, préférant encore chercher sa vie dans le journalisme; et, un grand journal de Lyon, le Salut public, lui ayant ouvert ses colonnes, il entra dans la bataille littéraire comme un sanglier, fonçant de tous côtés, démolissant les réputations usurpées, s'attaquant aux plus forts. « La haine est sainte, écrivait-il ; elle est la passion des cœurs nobles et généreux. Si je vaux quelque chose, c'est parce que je suis seul et que je hais! » Il haïssait, en effet, la sottise, la médiocrité insolente et triomphante, qui prétend barrer la route aux talents vigoureux, à l'originalité créatrice qui s'écarte des sentiers battus. Sa personnalité était définitivement affermie; il savait maintenant ce qu'il voulait, il apportait en art une formule nouvelle. « Ils pourront cogner sur moi, disait-il, j'ai les os durs, ils s'y briseront les poignets. »

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