CHAPITRE IV
La Bataille Littéraire
On fait son chemin de différentes manières : assis, c'est-à-dire en rendant des visites ; à plat-ventre, c'està-dire en s'insinuant par l'intrigue et par la flatterie ; ou bien debout, par la seule force du travail et des œuvres accumulées. C'est ce dernier moyen qu'avait choisi Zola pour faire sa trouée ; c'était aussi celui qui s'adaptait le plus à son tempérament. Puissant, hardi, aimant la lutte, mais rude et d'un caractère trop personnel pour se plier à cette trompeuse uniformité des convenances mondaines, qui n'est jamais l'image des dispositions du cœur, il dédaigna de fréquenter les salons à la mode, de conquérir des preneurs. Il ne sentait sa force que lorsqu'il était seul, assis devant sa table de travail. Il rêva de remuer le monde, du fond de sa tour d'ivoire et par la seule puissance de sa plume. Sans souci des inimitiés qu'il se suscitait comme à plaisir, prêt à tout, même à retomber dans la misère, mais plein d'une foi
robuste en lui-même et en la vérité, il allait de l'avant, écrivant, chaque jour et quoi qu'il advînt, ses trois ou quatre pages ; et cela, au bout de six mois, faisait un nouveau volume, dont il ne se préoccupait plus, dès qu'il était imprimé, reportant tout son intérêt et toute son ardeur vers l'œuvre à venir. Qu'importaient les critiques injustes, malveillantes, les incompréhensions des uns, la rage des autres, les outrages et les sottises, les mensonges et les calomnies? Boue aujourd'hui, poussière demain! Est-ce que la raison ne finissait pas toujours par avoir raison? 11 ne prenait même pas la peine de répondre aux attaques. C'était, à ses yeux, du temps perdu. L'œuvre seule comptait ; elle seule suffirait à le justifier plus tard, si elle était belle et bonne, s'il y avait mis toute sa probité d'artiste et de penseur.
Déjà, à vingt-cinq ans, au moment où il entre dans la bataille littéraire, décidé à frapper de grands coups et à en recevoir, ce qui le caractérise, c'est une audace de pensée qui ne recule devant rien. Il heurte toutes les opinions reçues, brave tous les préjugés, s'attaque aux plus puissants, dresse insolemment sa petite chapelle devant les vieilles mosquées les plus vénérables, en s'écriant : « Je me moque des siècles passés !» Il a des haines vivaces, il est vrai, mais à chacune de ses haines correspond un amour passionné. Il met son ardeur à défendre les méconnus, il se bat pour le grand peintre Manet, alors incompris et ridiculisé. Chacun de ses articles soulève un scandale dans le Landerneau littéraire et artistique. Les abonnés des journaux où il écrit protestent et s'indignent. On lui coupe ses feuilletons,
on interrompt ses campagnes, on finit par le remercier, et il s'en va en criant: « J'ai raison... L'avenir vous prouvera que j'avais raison î »
Oui, il a devant lui l'avenir, trente ou quarante ans de travail qui lui donneront la victoire, et il continue à se battre, en se fiant à cette devise qu'il fait graver sur les murs de son cabinet de travail : Nulla dies sine lima.
D'ailleurs, il est peu liant, il ne cherche pas à se rendre sympathique aux camarades, il n'a pas la poignée de main facile ; il ne pénètre dans les salles de rédaction que pour y déposer son article et se retire aussitôt. On le considère comme un ours, un sauvage ; on le raille, dès qu'il a tourné le dos.
A ce sujet, il nous revient à l'esprit une plaisante anecdote que contait le poète Glovis Hugues, qui fut un compagnon de lutte d'Emile Zola, à cette époque, et le témoin de ses débuts dans le journalisme.
(( Nous étions bien loin, disait-il, de présager sa formidable carrière. Je le revois, la tête dans les épaules, le front coupé d'une ride, comme dans un souci perpétuel, venir à notre table de rédaction corriger les épreuves de son article. Son attitude de lourde songerie l'avait fait surnommer le ruminant. — « N'importe ! flt, un jour, un de nos camarades, moi, il m'inquiète, il m'impressionne... On dirait toujours qu'il porte le poids d'un monde sur ses épaules. »
Néanmoins, chez Zola, à côté de l'artiste, il y eut l'homme. Heureusement, car, malgré tout son talent et son labeur héroïque, il n'aurait peut-être pas triomphé, s'il n'avait été doué de sens positif, s'il n'avait été un
homme d'action, dans toute la force du mot, c'est-àdire un homme complet, admirablement organisé pour la lutte, non seulement audacieux, mais avisé, souple au besoin, habile à profiter des circonstances, à retenir l'altention publique, à donner du retentissement à son œuvre. Il ne fit jamais de concessions, mais il sut se défendre, déjouer la conspiration du silence, tenir la critique en haleine. Nul ne s'entendit mieux que lui à lancer un roman. Il n'ignorait pas que le talent réduit à lui-même ne suffit pas toujours, qu^il peut sombrer sous l'indifférence, s'il n'est soutenu par le savoir-faire. (( Ce n'est pas une œuvre, c'est un homme qui a du succès », déclarait-il.
Pourtant, il eut longtemps à soufTrir d'un injuste silence. Malveillants ou négligents, les critiques ne s'empressaient pas d'accrocher leur lanterne à son chantier de construction. De loin en loin seulement, un article d'éreintement, où sa littérature était qualifiée de putride. Ce n'est qu'après quinze ans d'un labeur acharné, sans répit, lorsqu'il avait déjà publié dix volumes et les six premiers romans delasériedesi?o?/^r)/?- Macquart, que le succès se déclara, formidable, avec l'Assommoir, qui fît une véritable révolution dans les lettres.
Jusque-là, ses livres se vendirent peu. Ils atteignaient péniblement la seconde ou troisième édition. Pourquoi ? Il serait assez difficile de l'expliquer. C'estune chose assez mystérieuse que le succès et qui échappe à toute analyse. Il est souvent dû à des causes absolument étrangères à la valeur intrinsèque de l'œuvre. Cent élé-
ments ou circonstances qu'on ne saurait prévoir y concourent. C'est un courant qui passe, un état d'esprit qu'on rencontre, quelquefois un caprice de l'opinion. « Il faut durer et produire, » pensait Zola. Et, calme, intrépide, supérieur au découragement, soumis à une discipline de fer qui le contraignait à s'asseoir, chaque matin, à la même heure, devant sa table de travail, qu'il fût bien ou mal disposé, et à violenter en quelque sorte l'inspiration, quand elle se montrait rebelle, il entassait volume sur volume. « Faites vos trois pages par jour, et continuez ainsi pendant vingt ans, s'il le faut, disait- il à un jeune littérateur; c'est vous qui serez le plus fort. »
Ceux qui n'ont jamais fait de la littérature ne peuvent se douter de l'effprt que ces trois pages par jour représentent, quand on met dans une œuvre toute sa conscience, quand on a le souci de la perfection, quand chaque phrase, chaque mot devient une création. Soutenir cet effort, comme fit Zola, pendant une longue carrière, sans une défaillance, suppose une volonté héroïque. Il avait le pouvoir de s'isoler, au milieu même de la tempête qu'il avait soulevée et tandis que des cris de mort retentissaient sous ses feaêlres. Une fois qu'il s'était assis devant son bureau, rien ne pouvait plus l'en arracher, rien ne pouvait le distraire de la page qu'il méditait.
Spectacle admirable : celte impassibilité n'était due qu'aune énergie surprenante, car cet homme était un nerveux, un être extraorJinairement impressionnable, sensible à l'excès et en qui tout retentissait profondément. Une mauvaise nouvelle, la disparition d'un être
cher, une injustice, une trahison, moins encore, un accident quelconque dont il était témoin, dans la rue, le bouleversaient. Une parole maladroite d'un ami lui faisait monter des larmes aux yeux. Un orage provoquait chez lui une crise de nerfs; quand il était petit, sa mère l'enveloppait de couvertures, dès que le ciel se chargeait de gros nuages noirs. Un jour, la mort d'un petit chien lui causa une commotion si violente qu'il en trembla. Et rien n'était émouvant comme de voir cette énergie suprême se raidir pour dissimuler le trouble qui l'agitait ; il commandait à sa pâleur; un sourire lui montait aux lèvres, tandis que son âme se déchirait d'angoisse ou de douleur. Il n'était pas de ces héros dont le courage n'est fait que d'inconscience en face du danger; il était brave, impassible en apparence, à force de raisonnement et par une puissance incroyable de volonté.
Nous pourrions multiplier les exemples de cette énergie souveraine qui se manifestait jusque dans les moindres détails de la vie quotidienne. 11 aimait le tabac, il cessa tout à coup de fumer, pour avoir l'esprit plus libre. Il était gros ; pour maigrir, il s'abstint de boire pendant ses repas. Nul homme enfin ne tira un tel parti de lui-même de ces forces et de ces facultés.
Que la nature humaine est complexe, pleine de contradictions ! Ce héros, ce révolutionnaire, capable de tout entreprendre et de tout oser, et qui affrontait les fureurs de la populace, était un timide. De peur de laisser paraître cette timidité souffrante, lorsqu'il se trouvait en présence d'un étranger, de quelque inter-
viewer, par exemple, il parlait tout le temps, sans s'interrompre, mais les yeux baissés ou perdus clans une fixité vague, comme si ç^on regard avait craint de rencontrer celui de son interlocuteur; et il précipitait son débit, pour étourdir, semblait-il, sa timidité et se délivrer plus tôt d'une corvée. On devinait son impatience et son malaise à la trépidation de sa personne. Enfin, il n'y tenait plus, il s'agitait dans son fauteuil et se soulevait parfois pour montrer qu'il désirait terminer l'entretien et voir se retirer son visiteur.
Avant d'entreprendre les Rougon-Macquart, où il allait pouvoir donner toute sa mesure et satisfaire ce besoin de faire grand dont il était tourmenté depuis longtemps, puisqu'à vingt ans déjà, il rêvait d'un vaste poème épique qui eût retracé simplement toute la genèse de l'humanité, Emile Zola avait publié deux romans : Thérèse Raquin et Madeleine Férat. Il avait fait aussi quelques tentatives infructueuses au théâtre : trois pièces présentées partout et dont aucun directeur n'avait voulu, à cause des grandes audaces qu'elles contenaient pour l'époque et qui depuis furent bien dépassées.
Il est à remarquer qu'à part Victor Hugo, les plus illustres écrivains du siècle dernier échouèrent au théâtre ou ne s'y risquèrent même pas. Ce n'est pas que le théâtre soit un art supérieur; au contraire, il exige surtout de l'expérience et du métier, un certain savoirfaire où les médiocres habiles peuvent exceller. Il condamne l'analyse, supprime la description, ou la rem-
place par le décor et la mise en scène. Il est donc un art de synthèse, et les plus grands esprits contemporains ont été analytiques. Ils se trouvaient plus à l'aise dans le livre ou dans le roman, dont le cadre beaucoup plus large leur permit de déployer toutes leurs virtuosités. Une seule pièce de Zola, qu'il tira de Thérèse Raquin, obtint plus tard quelque succès ; mais e.le tomba d'une lourde chute, lorsqu'elle fut représentée pour la première fois, en 1873, à la Renaissance. Zola n'en exerça pas moins, par son œuvre même, une influence considérable sur l'art dramatique contemporain. Toute une école naquit de lui ; il fut le père du Théâtre Libre.
Il mit huit mois à préparer le plan général Aqs Rougon- Macquart, à dresser l'arbre généalogique de la famille. Il partait d'une observation scientifique, l'hérédité, qui devait relier tous ses romans et constituer l'unité de la série. Mais cette unité provient plutôt, à notre avis, de la période historique limitée, celle du second Empire, où il enferma son action.
Comment Zola composait-il ses romans? Tout un livre a été écrit pour nous l'apprendre. On y voit avec quelle conscience scrupuleuse, méticuleuse et passionnée, il amassait tous les documents qui se rapportaient à son sujet, lisant beaucoup, visitant les lieux, entreprenant même au besoin un voyage, prenant des scènes sur le vif, notant un mot, saisissant un geste ou un trait de caractère, consultant des amis pour obtenir un détail, étudiant les physionomies, cherchant à pénétrer au fond des choses. Pendant des mois, il s'absor-
bail ainsi dans son sujet, s'en imprégnait^ faisant alistraction de tout le reste, exerçant à toute minute son don prodigieux d'assimilation. Pour écrire Germinal ^ par exemple, il ne craignit pas de descendre dans une mine et de se mêler quelque temps à la vie des mineurs. Pour la Bêle humauw, il voyagea sur une locomotive. Pour V Argent, il fréquenta pendant plusieurs semaines le monde de la Bourse. Puis, quand il avait rempli un dossier de notes et d'observations, qui atteignait des proportions énormes, il écrivait son plan, et ce plan n'avait pas moins de quatre ou cinq cents pages. Incontestablement, il fut, à certains égards, un magnifique romantique ; mais il n'en eut pas moins, pardessus tout, quoi qu'on en puisse dire, le souci de la vérité et la passion du document tangible. C'est même en cela que consiste son originalité véritable, et en cela qu'il fit acte de créateur; et il eut beau emboucher parfois toutes les trompettes épiques, il ne parvint pas à trahir son génie. Contrairement à l'opinion générale, nous pensons que son œuvre subsistera par ce qu'elle contient de vrai et de vécu. Que restera-t-il de cette production énorme dans un avenir lointain? La postérité, encombrée d'un bagage toujours plus lourd, se verra obligée de déblayer. Elle ne retiendra que les purs chefs-d'œuvre. Le temps emportera comme des feuilles mortes les pages de vaine rhétorique où apparaît l'artifice, le procédé, et qui portent en quelque sorte leur beauté en breloques. Certes, il n'est pas un roman de Zola dont on ne puisse détacher de superbes morceaux, dignes de durer et qui dureront sans doute, mais
son plus beau livre, celui qui demeurera tout entier, autant qu'il y aura des cœurs sensibles à la misère humaine, c'est-à-dire autant qu'il y aura des hommes, est celui où il a mis le moins de romantisme et le plus de vérité, d'observation exacte et d'émotion vivante : V Assommoir. Livre splendide, humain, profond par sa simplicité même ; livre où l'auteur se fait complètement oublier, où l'art n'apparaît presque pas, tant il est parfait.
11 est à craindre, au contraire, que des œuvres de pure littérature, telles que la Faute de l'Abbé Mouret, ne résistent pas à l'épreuve du temps. La prodigieuse rhétorique romantique qui vaut encore à ce roman de si chauds partisans, le rendra peut-être illisible pour les générations futures.
De même, ce qui me gâte un peu Germinal, c'est le dernier chapitre, le grand coup de trompette romantique qui termine l'épopée. — « On dit que je suis un romantique, a écrit Zola; eh bien, si c'est vrai, je le déclare bien haut, tant pis pour moi î » Il pressentit, ce jour-là, que ce qui, de son vivant, aurait fait son succès, serait cause qu'une partie de son œuvre disparaîtrait après lui. Et, à cet égard, rien n'est plus suggestif et ne révèle mieux le fond de sa pensée que les dernières pages de VŒiivre, où il nous fait assister à la fin pitoyable d'un pauvre artiste, noblement doué, mais qui avorte lamentablement, sans cesse entravé par une sorte de mysticisme et de faux idéalisme. C'est Sandoz, c'est-à-dire Zola lui-même qui parle :
« Oui, dit-il, notre génération a trempé jusqu'au*
ventre dans le romantisme, et nous en sommes restés imprégnés quand même, et nous avons eu beau nous débarbouiller, prendre des bains de réalité violente, la tache s'entête, toutes les lessives du monde n'en ôleront pas l'odeur... Notre génération est trop encrassée de lyrisme pour laisser des œuvres saines. Il faudra une génération, deux générations peut-être, avant qu'on peigne et qu'on écrive logiquement, dans la haute et pure simplicité du vrai... Seule, la vérité, la nature, est la base possible, la police nécessaire, en dehors de laquelle la folie commence ; et qu'on ne craigne pas d'aplatir l'œuvre, le tempérament est là, qui emportera toujours le créateur... »
Un peu plus loin, Sandoz reprend — et ce passage est encore à retenir : — « C'était fatal, cet excès d'activité et d'orgueil dans le savoir devait nous rejeter au doute ; ce siècle, qui a fait déjà tant de clarté, devait s'achever sous la menace d'un nouveau flot de ténèbres... Oui, notre malaise vient de là. On a trop promis, on a trop espéré, on a attendu la conquête et l'explication de tout; et l'impatience gronde. Comment! on ne marche pas plus vite? La science ne nous a pas encore donné, en cent ans, la certitude absolue, le bonheur parfait? Alors, à quoi bon continuer, puisqu'on ne saura jamais tout et que notre pain restera aussi amer? C'est une faillite du siècle, le pessimisme tord les entrailles, le mysticisme embrume les cervelles ; car nous avons eu beau chasser les fantômes sous les grands coups de lumière de l'analyse, le surnaturel a repris les hostilités, l'esprit des légendes se révolte et veut nous reconquérir,
dans cette halte de fatigue et d'angoisse... Cette convulsion dernière du vieil effarement religieux était à prévoir. Nous ne sommes pas une fin, mais une transition, un commencement d'autre chose... Cela me calme, cela me fait du bien, de croire que nous marchons à la raison et à la solidité de la science... »
Ainsi, déjà en 1886, quand il écrivait VŒuvre, Zola pressentait la réaction qui devait se déclarer contre la littérature d'observation et de vérité ; il en prévoyait le triomphe momentané, il savait que sa gloire subirait une éclipse; mais il savait aussi que lorsque l'humanité a fait dix pas en avant, elle en fait parfois un en arrière, pour reprendre ensuite son invincible élan vers le progrès ; et c'est pourquoi, il conserva sa sérénité, travaillant pour l'avenir, certain qu'un jour, la postérité lui rendrait pleine et entière justice : « Quelle revanche vous nous préparez, mes petits! écrivait-il, en 1897, à la jeunesse ; si votre moisson de lis, seule cause des migraines contemporaines, dure quelques années encore, le naturalisme, ce vilain naturalisme que vous avez mis en terre, va repousser dru comme les grands blés, nourrisseurs des hommes. »