CHAPITRE V
Zola enseigne le travail
Le cadre de cette étude ne nous permet pas d'analyser tous les livres de Zola; mais notre intention étant surtout d'en faire apparaître la portée morale, nous nous arrêterons au dernier roman de la série des Rougon- Macquart, Le Docteur Pascal, où Zola expose sa conception du travail, qui fut sa règle de vie, son grand consolateur, sa foi suprême. — « Je vous serai éternellement reconnaissant, lui disait Paul Bourget, de m'avoir, le premier, fait connaître le prix du travail. » Nul, en effet, mieux que le grand écrivain ne nous a enseigné, par son propre exemple, les bienfaits de l'action, du labeur quotidien, régulier, soutenu avec méthode et discipline.
A notre époque d'hésitation et de scepticisme, où nous prenons trop souvent l'agitation pour de l'action, l'étude d'une pareille question n'est pas sans intérêt. De toutes parts, la paresse est favorisée; elle l'est
même, semble-t-il, par un régime de liberté auquel beaucoup étaient insuffisamment préparés et qui a livré une foule d'individus à une initiative dont ils ne savent que faire. C'est encore toute une jeunesse plus soucieuse des mots que des choses, de ses impressions que de leur objet, de soi-même que de l'univers; des souffrants, jetés dans une sorte de marasme par la fatigue des mêmes rêveries incessamment ressassées. De cet état d'âme est né, à notre époque, ce mal vague et indéfini auquel on a donné le nom de neurasthénie. Contre cette lassitude, aggravée le plus souvent de doute et d'inquiétude, contre toute passion morbide, toute souffrance morale, Zola nous déclare qu'il n'est d'autre remède que le travail. Mais il faut s'entendre aussi sur ce mot. Le vrai travail, selon lui, ne consiste pas en des efforts isolés, mais en la continuation de l'effort tendant à un but désiré, mais en la direction méthodique donnée aux facultés, leur interdisant d'errer au hasard, les maintenant, pour ainsi dire, dans une ligne droite. — « La tâche que je me suis imposée, me disait-il un jour, ces trois ou quatre pages que j'écris, chaque matin,, sont pour moi comme un appui qui me soutient contre tous les chagrins de la vie, toutes les catastrophes morales. 11 est des jours où j'attaque la besogne avec un invincible dégoût. Il faut que je me violente. Si je ne faisais pas cela, si, la matinée paBsée, je n'avais pas écrit mes trois ou quatre pages, j'éprouverais une défaillance extrême et la moindre contrariété survenant aurait sur moi l'effet d'un malheur, d'un désastre. Et si je demeurais
huit jours sans rien faire, je tomberais malade, le ressort serait brisé, je mourrais peut-être... Lorsqu'un homme a terminé sa tâche, lorsqu'il n'est plus soutenu par son œuvre, il succombe, la nature le frappe comme inutile. »
Il est vrai, quelque chose en nous se casse, dès que nous avons cessé de mériter de vivre. La mort épargne, au contraire, les laborieux. La poursuite d'un but maintient en nous un équilibre, nous donne parfois une extraordinaire force de résistance, et nous voyons des êtres physiquement très délicats, n'ayant qu'un souffle, durer longtemps par ce seul fait qu'ils sont utiles, qu'ils ont leur raison d'être, apôtres d'une idée, lutteurs d'un parti. Jean Hus crachait le sang depuis trois ans, lorsqu'il fut condamné à mort par le concile de Constance, et il fallut les flammes du bûcher pour terrasser ce phtisique.
Les bienfaits du travail sont dus à un phénomène physiologique qui, s'opérant en nous par le développement de certains organes, conserve ou ramène la santé du corps et celle de l'esprit. Le seul salut, pour les âmes inquiètes, est dans l'action. Elle seule régénère, préserve des tourments du doute, du sombre doute qui pèse sur notre destinée. Et alors qu'on aurait constaté la vanité de tous les efforts humains, alors qu'on serait devenu, comme Montaigne, Sainte-Beuve et Renan, un homme absolument impartial, ce que le public appelle, avec une antipathie marquée, un homme sans conviction, il faut quand même se passionner pour une œuvre, acquérir une croyance, se
créer un idéal, et, si l'on souffre, utiliser jusqu'à sa souffrance.
Telle est la doctrine de Zola. Son Docteur Pascal élabore tout un système de médication par le travail, une théorie nouvelle de l'équilibre des forces, consistant à établir que tout ce que l'homme reçoit en sensation, il doit le rendre en mouvement; et il ima^^ine la vie normale, pleine et heureuse, dans un fonctionnement de machine bien réglée, s'entretenant elle-même en vigueur et en beauté par le jeu simultané et logique de tous ses organes. 11 y voit autant de labeur physique que de labeur intellectuel, autant de sentiment que de raisonnement, sans jamais de surmenage, car le surmenage n'est que le déséquilibre et la maladie. Oui, vivre toute la vie, arriver à la perfection humaine, à la cité future de l'universel bonheur, par le juste emploi de l'être entier, voilà le beau testament que rêve de laisser au monde ce médecin philosophe.
Après avoir fait le tour de toutes les idées, le Docteur Pa.9ca/ en arrive à croire uniquement au travail, devenant la grande loi, le régulateur de l'univers vivant. Tout se résume pour lui dans la foi ardente en la vie. Il faut marcher avec la vie qui marche toujours. Aucune halte n'est à espérer, aucune paix dans l'immobilité de l'ignorance, aucun soulagement dans les retours en arrière. Il faut avoir la modestie de se dire que la seule récompense de l'existence est de Favoir vécue bravement, en accomplissant la tâche qu'elle impose. Alors, le mal n'est plus qu'un accident encore inexpliqué, l'humanité apparaît, de très haut, comme
un immense mécanisme en fonction, travaillant au perpétuel devenir.
Qu'une telle morale, ainsi présentée, puisse sembler un peu sommaire, nous en convenons, mais nous la verrons se développer, se fortiiier par d'autres principes et s'élever, dans les derniers livres de Zola, par lesquels il eut l'ambition de formuler une religion nouvelle, un véritable Evangile moderne.
Alors, supposant son rêve déjà réalisé, il nous fera assister à sa cité future, c'est-à-dire au triomphe du travail sauveur, créateur et régulateur du monde, à la mort du salariat inique, source de misère et de souffrance, base pourrie'de l'ancien édifice social, croulant de toutes parts... Des siècles se sont écoulés, l'évolution s'est accomplie au travers de mille crises et de mille tâtonnements. Le nouveau pacte social est établi, fondé uniquement sur le lien du travail nécessaire, accepté par tous, devenu la loi et le culte, le seul maître et le seul guide, d'une noblesse souveraine, ayant racheté l'humanité qui se mourait de mensonge et d'injustice, la rendant enfin à la vigueur, à la joie de vivre, à l'amour et à la beauté... Le travail lui-même est devenu facile et délicieux pour chacun. A peine quelques heures par jour, et d'une besogne de surveillance, tellement les nouvelles machines, puissantes, ingénieuses, ont fini par avoir des pieds et des mains comme les anciens esclaves. Elles soulèvent des montagnes ; elles marchent, elles obéissent, pareilles à des êtres ignorant la souffrance, s'usant sans fatigue. Grâce à elles, l'homme achève de conquérir la nature,
d'en faire sa dépendance et son paradis; elles le comblent d'une prodigieuse richesse, d'une abondance toujours croissante des fleurs et des fruits de la terre. Chaque citoyen regorge de tous les biens, vivant en prince de ses quelques heures de travail, lui que la faim étranglait autrefois, après d'abominables corvées de dix heures. L'humanité est délivrée des basses et grossières besognes. Une mentalité se crée de jour en jour supérieure, les grandes intelligences cessent d'être l'exception rare, les producteurs de génie se lèvent en foule... C'est enfin la cité de paix et de fraternité, réglée par le travail, organisée sur le modèle du corps humain.
Sans doute, nous sommes ici en plein rêve. Zola, d'un grand coup d'aile, s'est élancé dans les pures régions de l'idéal. Mais le progrès est infini, et l'histoire nous démontre que l'utopie d'aujourd'hui peut devenir le lieu commun de demain.
Il paraît en tout cas certain, comme l'a dit Renan, qu'il y a avantage à passer sur notre planète le plus tard possible.