‹ Histoire populaire de Émile ZolaChapitre 7 sur 12 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Médan

Médan est un petit village de Seine-et-Oise, entre Poissy et Triel, Zola y possédait une propriété où il passait le printemps et l'été. C'est devenu un lieu de pèlerinage où, chaque année, à la fin de septembre, les amis et les admirateurs du Maître disparu viennent célébrer l'anniversaire de sa mort.

Médan ! Que de souvenirs réveille ce nom, et qu'elle serait longue à vous conter, l'histoire de ce château démocratique qui s'était élevé lentement, en plusieurs années, pierre par pierre, comme l'édifice même des Rougon- Macquart !

Ce n'était, à l'origine, à l'heure difficile où la fortune de l'écrivain hésitait encore, après les trois ou quatre premiers romans de la série, qu'une humble bâtisse de pauvre apparence, isolée dans les champs, et dont ce grand travailleur rêvait de faire une paisible retraite d'été, un coin frais de vraie campagne, à l'abri des

importuns, loin des rumeurs passionnées de la formidable bataille littéraire où il se trouvait engagé, hospitalière seulement aux amis.

Le paysage, au bord de la Seine, est agréable, avec ses larges horizons, ses vertes prairies et les deux cents trains par jour qui jettent dans cette solitude vivante leurs souffles et leurs sifflets de hâte. C'est le site le plus frais, le plus gracieux et le plus pittoresque du riche département de Seine-et Oise. Aujourd'hui encore, on s'y croirait à cent lieues de Paris.

A mesure que s'affirmait le succès des Rougon-Mac- ^?m/Y, l'ambition, l'orgueil du propriétaire grandissaient aussi. Le petit jardin devint une propriété, l'humble bâtisse prit des airs de château... Oh! non pas d'un de ces châteaux savamment symétriques, imposants et glacés, 011 suinte l'ennui, dont le luxe insolent et criard insulte aux chaumières environnantes, mais un château discret, aimable et souriant, une demeure d'artiste, en harmonie avec le paysage modéré, le joli panorama qui s'étend jusqu'aux lointaines collines.

Zola aimait les bêtes, les meilleurs amis de l'homme, ceux qui ne trahissent jamais, et il en avait peuplé sa glorieuse solitude : des vaches, des chevaux, des singes, des dindes, des canards, des oies et des poules, toutes les variétés de poules ; des familles, des générations d'animaux domestiques vivaient là en bonne intelligence, sous le regard pensif et attendri du Maître... Peut-être voyait-il là comme une réalisation de son idéal lointain de fraternité universelle. J'ai souvenance surtout d'un vieux chien cagneux, boiteux, couvert de

plaies, accablé d'infirmités; il était l'objet d'une sollicitude particulière, et ses bons yeux tristes et doux avaient une expression émouvante de gratitude infinie.

La maison était accueillante. Tout ce que Paris, pendant vingt-cinq ans, compta d'illustrations dans les lettres et les arts, a passé par Médan. C'est là qu'un jour, il y a bien longtemps, un jeune homme encore ignoré du public et dont nul ne prévoyait la gloire future, car il était modeste, timide et silencieux, donnait lecture d'une nouvelle qu'il venait d'écrire et qui avait pour titre : Boule-de-Suif. Il y avait là Huysmans, Hennique, Céard, Paul Alexis, toute la petite bande des Soirées de Médan, les amis littéraires de la première heure ! Ils écoutèrent, surpris ; et, quand la lecture fut achevée, tous se levèrent pour saluer en Guy de Maupassant le grand Maître qu'un chef-d'œuvre leur avait tout à coup révélé.

C'est donc là que naquirent les fameuses Soirées de Médan, où, sous l'égide d'Emile Zola devenu chef d'école, les cinq écrivains que nous avons cités se groupèrent pour affirmer dans une collaboration leur foi en l'art n mveau, qu'on appelait Naturalisme. Chacun y apportait un tempérament différent et très personnel. Car le Naturalisme était large ; il n'entendait pas être autre chose que la recherche de la vérité, l'effort tenace de l'écrivain vers la sincérité. Depuis, il fut galvaudé par des industriels qui l'exploitèrent, quand il était en pleine vogue. Et c'est de ceux-là seuls que certains voudraient se souvenir pour le condamner, l'accuser de bassesse et de pornographie, oubliant d'ailleurs le&

chefs-d'œuvre qu'il a produits. Mais, pour le disqualifier, il ne suffit point que quelques-uns se soient complu exclusivement dans la peinture de réalités répugnantes, d'individus mus par les seuls instincts et les plus vils, négligeant, dans un parti pris de pessimisme et d'ordure, les facultés supérieures de l'être pensant, les sentiments généreux de la nature humaine. Ce naturalisme-là se ment à lui-même, qui ne montre qu'une vérité à la fois partielle et superficielle. Il y a la vérité profonde, complexe et qui, pour être découverte, exige les plus grandes qualités de l'esprit : le don d'analyse, l'intuition, l'imagination même qui peut trouver tout son emploi à évoquer le réel.

Quel cabinet de travail que celui de Médan ! Neuf mètres de profondeur sur dix de largeur; une cheminée énorme oîi un arbre eût rôti un mouton entier; une large baie vitrée dominant le vaste et somptueux panorama jusqu'aux collines bleues étagées de jolis villages où l'on eût rêvé de vivre. Et, tout près, la Seine où glissaient les bateaux de plaisance, les lents remorqueurs traînant avec des halètements pénibles une succession de péniches.

En face, le Paradou^ une petite île où Zola avait fait construire un chalet que Ton apercevait à peine au milieu des arbres, de la libre végétation. On n'allait plus au Paradou, et la vieille barque, baptisée Nana, qui y conduisait jadis, avait la tristesse des choses abandonnées.

Faut-il maintenant vous décrire la maison entière, le verger, le potager, toute la propriété?... Cela m'entrai-

nerait trop loin. Les pièces, la salle de billard surtout, où tant de fois j'ai causé de littérature avec ce brave homme de grand homme, avait des dimensions immenses. Et c'était un véritable musée que Médan, comme l'hôtel qu'il habitait à Paris, rue de Bruxelles. C'était même mon étonnement que cet amas de bibelots, de vieilles faïences, d'antiquailleries, voire de bondieuseries, chez ce poète de la réalité, ce peintre épris des grands spectacles modernes, des gares, des halles, des puissantes constructions, et qui avait mis son génie à en découvrir la beauté, la splendeur méconnue. Il me semblait qu'il y avait là une contradiction. D'ailleurs, parmi ces bibelots se trouvaient de véritables objets d'art très curieux.

Mais quelle prodigieuse activité fut celle de cet homme ! Comment trouva-t-il le temps, tout en bâtissant son œuvre géante et au milieu des mille servitudes de la vie parisienne, de créer une propriété et d'être un bibelotier ?

Ce m'était une joie d'aller à Médan... On s'arrêtait à la gare de Villennes, une ou deux stations après Poissy. Il y avait de là, pour se rendre chez. Zola, environ deux kilomètres, sur une route sans poussière qui traversait d'abord un grand parc, puis qui serpentait à travers champs. Je préférais un autre chemin, un peu plus long, un sentier qui longe la Seine, si jolie, si vivante en cet endroit... Quelle mélancolie laissent les souvenirs chers, les choses qui commencent à s'effacer dans le crépuscule grave du passé !

Dans un siècle, quand nous serons tous couchés,

comme le bon Maître; quand le temps, ce souverain juge, aura fait son œuvre, des hommes qui ne sont pas nés encore iront voir les ruines de Médan, de cette maison dont les vitres, en l'an 1898, au fort d'une tourmente, qui leur paraîtra peut-être inexplicable, furent brisées à coups de pierres par les paysans des environs. . . Ils iront, pénétrés de respect, comme on va, de nos jours, visiter Gombourg, où vécut Chateaubriand, les Charmettes, où s'écoula l'enfance exaltée et rêveuse de Jean-Jacques, Ferney, d'où régna spirituellement sur l'Europe la triomphante vieillesse de Voltaire. Une émotion toute de poésie et de reconnaissance leur viendra de celte petite ruine perdue dans la campagne, et ils vénéreront le grand citoyen qui, selon la juste expression d'Anatole France, fut un moment de la conscience humaine.

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