‹ Histoire populaire de Émile ZolaChapitre 8 sur 12 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

La morale de Zola

On demandait à Zola : Après les Rougon-Macquart^ que ferez-vous? — « Je ne sais, répondait-il : peut-être du théâtre, peut-être des contes d'enfant, peut-être rien du tout. » Mais ce sont là des serments d'ivrogne. Qui a travaillé travaillera toujours. Le génie ne se repose ni ne s'arrête jamais. Avant même d'avoir enterré le dernier des Rougon-Macquart, Zola méditait une nouvelle série : Les Trois Villes : Lourdes^ Rome, Paiis. Et, cette seconde série terminée, il entreprenait d'écrire ses Quatre Evangiles : Fécondité, Travail, Vérité, Justice.

Il voulut donner à son œuvre une conclusion philosophique et morale, il conçut le projet de fonder une religion moderne, qui ferait à la terre une part plus large, s'accommoderait des conquêtes de la science, et qui ne serait pas un appétit de la mort.

Il pensa que l'Évangile de Jésus était un code social dontla sagesse humaine ne pouvait retenir que quelques

préceptes. Il rêva d'une morale nouvelle, en harmonie avec les aspirations, les tendances de l'àme contemporaine ; et cette morale ne devait pas être celle qui préconisa le désintéressement de ce monde, l'abnégation, l'insouciance du lendemain, l'inaction, la réalité exclusive de la chimère et de l'illusion, mettant toute la raison de cette vie dans l'espérance d'une vie meilleure, considérant notre passage ici-bas comme une épreuve, un châtiment, une transition douloureuse, un cauchemar dont on ne se réveillerait qu'à la mort.

Zola prétendit, au contraire, nous persuader que la vie était bonne et qu'elle valait d'être vécue. Il nous dit que le seul bonheur de l'homme est dans le déploiement de son énergie, dans la libre expansion de ses forces, de son tempérament et de ses facultés créatrices . Ennemi des dogmes, condamnant l'insouciance et la paresse, il nous exhorte à la lutte féconde, car notre royaume est de ce monde, et renoncer aux biens d'icibas pour en laisser jouir les habiles, souffrir inutilement dans l'attente d'une félicité éternelle dans l'audelà, quelle duperie, à ses yeux !

Le simple exposé de la morale de Zola répondra au reproche qui lui fut fait d'avoir méconnu l'idéal des hommes ou de l'avoir détruit pour ne laisser que des ruines.

C'est ici, en réalité, l'éternel débat entre l'antique foi religieuse et la pensée libre.

Devant les progrès et les audaces de celle-ci, un grand cri de protestation s'est élevé en ces dernières années, du fond des consciences troublées.

(( Insensés, disent-ils, qui promettez aux êtres le bonheur dans la vérité tangible ! La science n'a-t-elle pas déjà démontré son insuffisance? Loin de nous donner la sérénité, elle a aggravé nos incertitudes et nos angoisses. Quelles consolations nous a-t-elle jamais offertes ? Que savons-nous, d'où venons-nous, où allonsnous ? Ici l'absurde, et là Tinexplicable. Comme par le passé, comme aux temps les plus reculés de l'ignorance, delà naïveté primitive, devant nous se dressent l'inquiétude et l'épouvante de l'immense inconnu dont nous sommes enveloppés ; les mêmes terribles problèmes demeurent, humiliant par leur complexité la raison impuissante, l'atome révolté. L'intelligence humaine a des bornes infranchissables, et les secrets que nous cache la nature sont autant de maux dont elle a voulu nous garantir. Dieu Qt le monde et, le voyant si laid, il lui donna l'illusion. Laissez-la-nous pour soutenir l'éternelle douleur de l'existence et l'épouvante de la mort. Les roses de notre esprit naissent du fumier de la vie. Nous adorons sous le nom d'idéal ce que vous blasphémez sous le nom de mensonge. Comme a dit Sophocle, ignorer, c'est être heureux. Ne violons point la seule condition du bonheur qui veut que l'esprit soit dupe du cœur. Arracher de ce monde les croyances religieuses, la foi en l'immortalité de Tâme, serait l'ébranler jusqu'aux fondements. Et ce serait aussi le déchaînement de tous les égoïsmes, de tous les appétits, de tous les vices. Voyez, partout où la religion disparaît, s'abaisse la moralité de l'individu... »

Cette grande plainte, Zola l'entendit. Il s'en fit l'écho

dans les dernières pages de Lourdes, où son abbé Pierre Froment, sentant que la foi est désormais morte en lui, tuée par la raison, se demande cependant, ému d'une profonde pitié fraternelle, si la vérité n'est pas trop brutale, trop cruelle pour que la faible humanité puisse l'accepter sans désespérer. Un moment, il s'attendrit, il hésite, et le problème se pose ainsi devant lui : Le monde peut-il se passer d'illusion? Quelle ressource, quelle consolation reslera-t-il aux hommes, délivrés des anciennes croyances, des pieux mensonges, contre les rigueurs et les injustices du sort ? Et il y a là des pages admirables, où Zola, comprenant l'héroïsme qu'il faut pour endurer la douleur de vivre sans l'espoir d'un audelà où le juste recevra sa récompense, envisage la nécessité d'un idéal nouveau, d'une religion nouvelle, affranchissant l'humanité de ses erreurs, mais lui donnant la force de vivre en face de la vérité, un intérêt supérieur, fait du désir de savoir sans cesse davantage et des joies promises à l'intelligence satisfaite.

Mais si un tel idéal peut contenter les natures fortes, il ne suffît pas encore à la grande masse. Et il s'agit alors de l'éduquer, de lui refaire utie âme, de préparer un état nouveau de l'humanité, en détruisant- d'abord le pessimisme que nous légua le catholicisme. Et voilà pourquoi toute l'œuvre de Zola, souverainement logique, est un hymne magnifique à la vie.

Supposons un jeune homme inexpérimenté et d'ailleurs intelligent à qui l'on donnerait à lire les livres de Zola. Quelle idée se ferait-il, après cette lecture, du

monde réel? Comment l'humanité lui apparaîtrait-elle, quelle opinion aurait-il delà société?

Nous croyons que ce jeune homme ne serait pas un pessimiste, que l'existence, malgré ses abominations, lui semblerait assez belle et qu'il ne regretterait pas d'être né. La terrible leçon de vie qu'il aurait reçue ne lui nuirait point, et sans doute serait-il pénétré des mêmes sentiments qui rassérènent Clotilde, à la fin du Docteur Pascal. Oui, cette lecture exercerait sur lui une influence meilleure que tant d'autres livres recommandés aux écoliers et qui leur faussent si bien la notion des choses que c'est, le plus souvent, un déchirement de tout leur être, au premier contact des réalités.

L'œuvre de Zola apparaît ainsi très saine, pourvu qu'on veuille bien ne point se fâcher contre les mots. A mesure que le grand écrivain avançait dans sa carrière, il se composait un univers plus large et plus complexe, consentait à une acceptation plus attendrie de la vie, voyait une humanité plus grande et meilleure. Abandonnant de plus en plus les cas particuliers, il s'intéressait davantage aux masses, aux souffrances générales. Il s'efforçait enfin à saisir l'âme moderne et terminait son œuvre dans une vaste synthèse.

Zola, si l'on veut bien y réfléchir, est un optimiste à la façon de Leibniz. Sa conviction fut qu'on ne saurait concevoir un monde à l'abri des calamités. Pour que le bien puisse être ici-bas, il faut que le mal y soit aussi. Les pires catastrophes, la guerre même, ont leur utilité. Supprimer la souffrance, c'est supprimer la joie. Nous

ne pourrions être heureux, si nous étions préservés absolument du malheur. La nature a fait preuve de sagesse en établissant cet équilibre, et la vie, malgré tout, semble bonne à la grande majorité des hommes.

Il affirma aussi sa foi invincible dans les progrès de la science, à laquelle, disait-il, il convient de faire un long crédit. Sans doute, elle ne découvrirait pas tout, mais elle finirait par donner à l'homme une puissance telle que tout ou presque tout dépendrait de sa volonté. Et, en attendant — parole profonde qu'il faut retenir — que l'inconnu, déclarait-il, reste l'inconnu et ne devienne pas de Terreur.

Tandis que l'esprit réactionnaire, daus sa haine du progrès, affectait de mépriser tout ce qui est nouveau, réservant son admiration pour les seules vieilleries, Zola tourna ses regards vers l'avenir où rayonne toujours une espérance; il refusa de se complaire dans la contemplation des ruines, de se laisser engourdir l'âme par la mélancolie débilitante qui s'exhale des choses disparues.

On peut dire qu'il fut un grand moraliste, qui affermit définitivement la seule morale qui convienne à notre époque, à nos conditions sociales. Moins mystique que celle de TÉvangile, qui nous exhorte à renoncer à tous les biens terrestres pour nous réfugier dans un idéalisme supérieur, elle est plus héroïque, carilestplus héroïque d'accepter cette vie tout entière. Et c'est ce que nous conseille Zola. Voilà le fondement de sa morale. N'ayons pas peur de la vie. — « Ah ! la peur de la vie, s'écrie-t-il, la peur des charges et des devoirs,

des ennuis et des catastrophes! La peur de la vie, qui fait, dans l'épouvante où l'on est de ses douleurs, que l'on refuse ses joies! Cette lâcheté me soulève, je ne puis la pardonner. Il faut vivre, vivre tout entier, vivre toute la vie, et plutôt la souffrance, la souffrance seule que le renoncement à ce qu'on a de vivant et d'humain en soi. »

Aussi bien, ajoute-t-il, le bonheur n'est pas dans le mensonge et l'ignorance; il est hors de l'illusion, du rêve creux qui amollit et désespère; il est dans la vérité, l'effort sans cesse renouvelé, le désir de savoir encore et toujours davantage, dans le plein épanouissement de notre intelligence et de toutes nos facultés, dans l'acceptation courageuse de la vie, qui mérite d'être vécue pour elle-même et qu'on ne se lasse pas de croire bonne. Il est dans la satisfaction du devoir accompli, dans l'équilibre des forces et le juste emploi de l'être entier ; dans le travail, bienfaiteur suprême, qui donne la santé, qui règle et pacifie l'univers. Et il suffit enfin à l'honnête homme de passer en faisant son œuvre.

Il eût imaginé le père tout-puissant venant dire aux hommes : « Mon fils vous a trompés... Mon fils vous a dit : « Pardonnez, résignez-vous, faites abnégation de tout, priez pour ceux qui vous persécutent. » Je vous dis, au contraire : Malheur aux pauvres d'esprit et à tous ceux qui sont désarmés ! Car rien ne leur sera rendu. Luttez, défendez-vous, cuirassez-vous contre l'adversité. La vie ne pardonne pas aux naïfs, le faible succombe toujours et il n'y a point pour lui de récom-

pense dans un monde futur... Levez-vous, prenez votre juste part, ne vous laissez pas spolier. Aussi bien la grandeur de l'homme est dans la bataille, non dans la soumission. Ta récompense est sur la terre, non dans le ciel, chimère de ton imagination. Et, si tu désertes la vie, c'est elle-même qui te châtiera. Ne m'importune plus de tes invocations. Je t'ai donné une intelligence et des forces pour t'en servir; fais de ton mieux et sache que ma justice n'interviendra jamais. »

Oui, pour Zola, cette religion de la souffrance humaine, ce rachat par la souffrance, est encore un leurre, une aggravation continue de la douleur et de la misère. Il est lâche et dangereux de laisser vivre la superstition. La tolérer, l'accepter, c'est recommencer éternellement les siècles mauvais. Les tares dévotes que l'hérédité lègue font des générations humiliées et craintives, des peuples dégénérés et dociles, toute une proie aisée aux puissants de ce monde. On exploite les peuples, on les vole, on les mange, quand ils ont mis l'effort de leur volonté dans la seule conquête de l'autre vie. A quoi bon vouloir, à quoi bon agir, lorsqu'on s'en remet totalement au caprice d'une toute-puissance inconnue?... Non, non! il ne saurait y avoir sainement un idéal, en dehors de la victoire lente de la raison, au travers des misères du corps et de l'intelligence. La souffrance humaine elle-même, la souffrance sacrée des pauvres ne doit pas être un obstacle, une nécessité d'ignorance et de folie. La raison avant tout, il n'y a de salut que dans la raison.

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