CHAPITRE TR0S1ÈME
Article de Cassagnac sur l'espionnage officiel. — Le Figaro publie une interview du général Mercier farcie d'absurdités et de sottises. — Désaveu de cette interview par le minitres de la guerre. — Démenti opposé par le Figaro au désaveu du général Mercier.
Le 20 novembre, parut un curieux article de Cassagnac intitulé : « L'espionnage officiel ». Il débutait ainsi :
Il est à peu près certain, aujourd'hui, que la trahison commise par le capitaine Dreyfus a eu pour origine ses relations d'amitié avec l'attaché militaire d'une puissance étrangère en relation à Paris.
Le clou auquel s'attachait cet article : « Les relations d'amitié de Dreyfus avec un attaché militaire », manquait de solidité.
Ces relations d'amitié n'avaient, en effet, pas existé.
A ce détail près, les réflexions de Cassagnac étaient des plus judicieuses.
Elles eurent la fortune d'être reproduites par les trois quarts de la presse française.
Coïncidence digne de remarque, si l'on remplaçait dans l'article de Cassagnac le nom de Dreyfus par celui d'Esterhazy, auquel, en 1898, le directeur de
l'école des Chartes attribua le document, base de l'accusation de 1894, le clou des réflexions de Cassagnac devenait lui-même aussi solide que le reste de l'argumentation.
Seulement, Dreyfus, bien que sans aucune relation d'amitiés avec l'attaché militaire en question, fut condamné tout de même.
Ce bel article de Gassagnac n'avait pas même servi à mettre le général Mercier sur la bonne piste.
Une seconde interview de ce dernier fut publiée le 28 novembre 1894.
Ce fut dans le Figaro. La voici, sous sa forme originale :
Exorde oiseux et fallacieux. — Propos attribués au général de Miribel.
Le général de Miribel, à qui je demandais ce qu'il pensait des précautions à prendre contre l'espionnage — en 1889, à Saint-Mihiel — me répondit :
« Des espions? Il y en a partout. La police ne suffirait pas à les arrêter tous ; mais nous les connaissons et nous leur faisons dire ce que nous voulons. »
Le général de Miribel n'était alors que chef du 6e corps d'armée ; mais, en s'exprimant en ces termes, c'était l'opinion du futur major-général qu'il formulait et celle aussi de tous les états-majors des armées européennes.
C'est, en effet, la naïveté et la vertu touchante des officiers de tous les pays de croire qu'on ne rencontre pas de traîtres dans les rangs de l'armée ; et il faut bien reconnaître que c'était vrai avant Dreyfus.
Ce malheureux a été le premier, depuis des siècles, qui ait si complètement déshonoré son uniforme.
Il n'en est pas moins exact que si, à part Dreyfus, il n'existe pas d'officier qui ait vendu son pays, nombre d'officiers sont en butte à toutes sortes d'embûches.
Oa les attire "dans certains salons où ils trouvent des distractions agréables. On les met en relations, sous le prétexte d'une vente de cheval, avec des personnages louches qui ont toutes les allures de l'honnêteté, et même toutes les allures d'un gentilhomme.
Puis, on tâche de les faire causer et l'on recueille soigneusement leurs propos, même quand leurs propos sont insignifiants.
On les commente même d'une façon si perfide que deux ou trois officiers de notre armée, qui n'avaient à se reprocher que d'avoir accepté trop facilement des relations suspectes, ont subi des peines disciplinaires et mérité d'être envoyés fort loin de Paris ; mesure de prévoyance et de sagesse, quand ce n'eût été que pour leur éviter de plus graves ennuis.
Il serait donc très périlleux de partager l'optimisme du regretté général de Miribel et de croire que l'espionnage n'aboutit jamais à aucun résultat effectif.
Ce longexorde ne contient qu'une phrase relative à Dreyfus. Encore n'y est-elle que comme horsd'œuvre, et son inexactitude n'a-t-elle d'autre cause que l'erreur générale où se trouvait la presse, témoin Gassagnac, affirmant Dreyfus « archi-joueur », affirmant Dreyfus familier de Schwartzkoppen.
Après cet exorde, venait enfin l'examen du cas de Dreyfus.
Preuves criantes de la trahison de Dreyfus. — Conséquences terribles de cette trahison. — Rôle du téléphone dans la convocation du conseil des ministres qui décida l'arrestation de Dreyfus.
Je ne veux citer qu'une seule preuve du contraire.
Lorsque le ministre de la guerre eut sous les yeux les preuves criantes de la trahison de Dreyfus, il fut tellement consterné — tant les conséquences de cette trahison pouvaient être terribles, — qu'il téléphona sur l'heure à M. Dupuy, et que le président du Conseil convoqua ses collègues pour le lendemain matin, en séance extraordinaire.
Ce début était un travestissement des faits.
Le coup de téléphone était postérieur de quinze jours à l'arrestation de Dreyfus et, par conséquent, à la découverte de ce que le Figaro appelait les preuves criantes de la trahison, tandis que le ministre avait, le 31 octobre, qualifié ces mêmes preuves de « présomptions ».
Donc les preuves criantes, une exagération d'expression manifeste, presqu'un mensonge.
Les conséquences terribles de cette trahison, seconde exagération d'expression, puisque Mercier, le 31 octobre, dans la note Havas, et encore le 18 novembre, dans le Matin, avait précisément dit: « de peu d'importance ».
Le coup de téléphone « sur l'heure », troisième inexactitude, car le « sur l'heure » ne saurait signifier « quinze jours ».
Ce coup de téléphone avait été provoqué par les conséquences terribles de la publication de la Libre Parole sur une opinion inquiète, trouvant plaisir à
croire toutes les violences et toutes les trahisons prêtées par Rochefort et Drumont à Mercier, à Dupuy, à Casimir- Perier, ainsi du reste que ceux-ci n'avaient pas manqué de lui en suggérer l'idée, presque aussitôt, à la première nouvelle de l'arrestation de Dreyfus.
. Bref, pour parler comme le Figaro, ce n'est pas la a trahison » qui avait « consterné » Mercier, c'était la publication de l'arrestation de Dreyfus, postérieure de quinze jours.
Ce n'est pas du tout la même chose. Continuons :
J'ai soumis à M. le président du Conseil et à mes collègues, me disait récemment le général Mercier, les rapports accablants qui m'avaient été communiqués, et sans aucun retard l'arrestation du capitaine Dreyfus a été ordonnée.
Faux ! absolument faux !
Le Conseil des ministres a ignoré l'arrestation de
Cette dernière a précédé de quinze jours la réunion du Conseil des ministres, où il en a été question.
Poursuivons :
On a écrit à ce sujet beaucoup d'inexactitudes. On a dit notamment que le capitaine Dreyfus avait offert des documents secrets au gouvernement italien. C'est une erreur.
Il ne m'est pas permis d'en dire davantage, puisque l'instruction n'est pas close. Tout ce que l'on peut répéter, c'est que la culpabilité de cet officier est absolument certaine et qu'il a eu des complices civils.
Notons le démenti des relations de Dreyfus avec le gouvernement italien.
Il faisait tomber la prétendue mission de M. Coche-
fert en Italie, ayant amené la certitude de la culpabilité de Dreyfus, annoncée par le Petit Journal et enregistrée par la Libre Parole du 2 novembre.
Avec ces lignes, finissait d'ailleurs l'interview propre du général Mercier.
L'article du Figaro continuait pourtant en ces termes :
La trahison de Dreyfus a duré plus de trois ans.
Je puis ajouter qu'à l'état-major général de l'armée, on sait, de source certaine, que Dreyfus était, depuis plus de trois ans, en relations avec un gouvernement étranger, qui n'était ni le gouvernement italien, ni le gouvernement austro-hongrois.
Mais si l'on a les preuves matérielles de son infamie, on n'a pas réussi, jusqu'à présent, à démontrer qu'il ait été payé.
Le premier alinéa de cette troisième partie était inexact.
Dreyfus avait été soupçonné de trahison, une semaine avant son arrestation. Encore ce soupçon n'avait-il eu originairement d'autre fondement qu'une similitude d'écriture!
Le second alinéa était, au contraire, exact en ce qui constatait l'absence de preuves que Dreyfus eût été payé.
L'article du Figaro était, on le voit, un mélange fort dangereux, où l'inexactitude coudoyait la rectiilcation des faits inexacts.
11 continuait ainsi:
Banalités et racontars attribués à un haut fonctionnaire du ministère de la guerre.
Alors, disais-je à un haut fonctionnaire du ministère de la guerre, pourquoi cet individu a-t-il trahi?
— Pourquoi? me fut-il répondu; c'est bien simple à comprendre, et pourtant très difficile à expliquer.
Il y a à Paris toute une société cosmopolite qui vit plus ou moins des subsides de l'étranger.
Suivant le rang, la qualité des personnages, ces subsides sont distribués d'une façon plus ou moins brutale.
Tout le monde ne passe pas à la caisse à la fin du mois ; tout le monde n'accepte pas le chèque vulgaire.
Les diplomates s'entendent à merveille à rétribuer certains concours, sans avoir l'air de les payer.
Ce sont des parts dans des spéculations, des options dans certaines émissions.
C'est toujours de l'argent, mais, suivant l'étiquette de l'enveloppe, il a plus ou moins, ou même plus du tout d'odeur.
L'article du Figaro continuait longtemps de ce ton, sans rien qui eût trait, même indirectement, au cas de Dreyfus. C'était du lieu commun (1).
Le soir même du jour où avait été publié cet article du Figaro, parut dans le Temps un communiqué du ministre de la guerre, ainsi conçu :
Un journal du matin publie un article intitulé « Espionnage militaire », dans lequel on attribue certains propos au ministre de la guerre.
(l) La fin de cette interview a été publié dans « Dreyfut ? », pages 115 à 117.
Le ministre n'a pas tenu ces propos.
Il ne pouvait émettre un avis sur la solution d'une cause déférée à la justice militaire.
D'autre part, il n'a pas pu parler de complices civils, puisque cette complicité, si elle eût existé, eût rendu la cause justiciable de la Cour d'assises et non plus du conseil de guerre.
Ce communiqué visait, en particulier, un point, dont aucune critique n'a été faite dans notre commentaire. C'était le suivant : « La culpabilité de cet olflcier est absolument certaine et il a eu des complices civils. »
Le Figaro du 29 novembre publia la réponse suivante signée « Léser » au communiqué ministériel :
Je n'ai rien attribué du tout au général Mercier, ministre de la guerre.
J'ajoute même que je n'ai point coutume d'attribuer un langage quelconque à quelqu'un, et qu'en seize ans de journalisme je ne l'ai jamais fait.
C'est assez dire que j'ai fidèlement rapporté, non pas tout, mais partie des propos que M. le ministre de la guerre avait bien voulu me tenir, au cours d'une conversation qui n'a pas duré moins d'une heure et demie.
Toutefois, en consultant les notes très détaillées que j'avais immédiatement prises, j'ai constaté que j'avais, en effet, commis une erreur de rédaction.
M. le général Mercier ne m'a point dit que le capitaine Dreyfus avait des « complices » civils.
Il est seulement vrai que quelques personnes civiles ont été mêlées à cette affaire, mais non impliquées, au moins jusqu'à présent, dans les poursuites.
En ce qui concerne la culpabilité de Dreyfus, le langage de M. le ministre de la guerre n'a pas été moins
net avec moi qu'il n'avait été dans une précédente interview.
D'ailleurs, sur ce point — j'entends la culpabilité ou l'innocence de l'officier accusé, et non mon simple récit, qui a été et qui demeure exact ; — il est très facile de faire la lumière et il est très désirable qu'elle soit faite le plus complètement et le plus tôt possible.
C'était un démenti formel au désaveu infligé par le ministre de la guerre à Fauteur de l'interview.
Désaveu du ministre, démenti du Figaro à ce dernier ; c'était complet.
Le ministre traitait son interlocuteur de blagueur. M. Léser, le rédacteur du Figaro, traitait à son tour le ministre de menteur.
Il était typique, ce dialogue entre le ministre de la guerre et le Figaro.
Discrédit au ministre de la guerre devant l'opinion. L'article de Cassaçnac : « Lumière et Ténèbres ».
Ce qui caractérise le discrédit où la galerie tenait alors le ministre de la guerre et tout ce qui touchait au gouvernement, il y eut autant degens pour croire au Figaro que pour ajouter foi à la parole du ministre.
La presse resta sceptique en face du désaveu et de son démenti. Elle ne prit pas parti.
Mais ces scandaleux démentis étaient peu de chose.
Rochefort et Drumont avaient tellement abîmé le prestige ministériel que l'on ne s'étonnait plus de rien.
On avait le choix entre le : « N'est-ce pas que ce Mercier est bien vil? » d'une part, et le « Ramollot de la guerre » ou la « moule » d'autre part, quand on voulait donner raison au journaliste.
Au contraire, voulait-on célébrer les hautes vertus du chef de la défense nationale, on avait à sa disposition un choix non moins varié de redondantes ôpithètes, empruntées au répertoire de Chauvin.
Mais que l'on se fixât sur le répertoire «Drumont-
Rochefort » de la première manière ou sur celui de Chauvin, c'était pure boutade, de la façon dont on mettait un louis sur un cheval de course. Entre Mercier et Léser, entre Léser et Mercier, l'opinion n'avait pas de préférences.
Quel était des deux le menteur?
Elle n'en avait cure que peu ou prou.
Elle ne se donnait même pas la peine de le rechercher.
C'est ainsi que s'écoulèrent les cinq premières semaines qui suivirent la nouvelle de l'arrestation de Dreyfus.
Il n'est pas besoin d'insister sur la pauvreté d'esprit qui caractérisait à cette époque le public des Cassagnac, des Drumont, des Rochefort.
L'anémie cérébrale et l'hypertrophie imaginative des trois leaders favoris de ce public, sont ellesmêmes le critérium du lecteur français auquel s'adressait cette prose éloquente et enflammée.
Le lecteur qui l'acceptait était mûr pour tontes les extravagances. Il n'avait plus ni résistance, ni conscience : il était « mouton de Panurge ».
Le 8 décembre, Cassagnac publia un article intitulé : Lumière ou Ténèbres, où il s'élevait jusqu'à l'éloquence, sans rompre cette fois avec la raison. Voici cet article :
Si Dreyfus était innocent?
Faut-il le dire? plus je vais, plus je me sens perplexe. Et je me demande si, par hasard, le capitaine Dreyfus ne serait pas innocent ?
Ne vous récriez pas, amis lecteurs, et réfléchissez.
APRÈS LA CAPITULATION DE MERCIER 11 i
Cette solution, aprèstout, si elle résultait des preuves, des faits, du procès lui-même, ne serait-elle pas la plus souhaitable?
Quant à moi, dès le début, je n'ai pu me faire, un seul instant, à la pensée qu'un officier français aurait vendu son pays à l'ennemi.
Et la haine que j'éprouve pour les juifs ne fera pas que j'aime mieux trouver un coupable qu'un innocent sous l'uniforme militaire.
Fragilité de la similitude d'écriture d'un document .
Ce qui m'inspire des doutes, c'est ce qu'on affirme au sujet du document qui serait l'origine, la cause, la base même de l'accusation.
Le document en question est une pièce dont l'écriture serait de Dreyfus.
Il aurait été ramassé par un agent secret, dans le panier à papiers d'un attaché militaire étranger, où, par mégarde, il était tombé.
Dreyfus nie que l'écriture soit la sienne et quatre experts ont été commis à cet examen. Trois sont affirmatifs, le quatrième proteste.
S'il n'y a que cette preuve au dossier, l'accusation portée contre Dreyfus a été formulée avec autant d'imprudence que de légèreté.
Qui ne sait, en effet, que même lorsque des experts en écriture sont d'accord, il est loin d'être démontré qu'ils ont raison?
Et le public, très incrédule à l'égard de cette prétendue science, n'a pas oublié le fameux procès de la Boussinière, qui fut plaidé à Angers, et dans lequel les experts en écriture n'ont pas brillé, loin de là.
Ils se sont trompés plusieurs fois.
Or, deux de ces experts, si malheureux dans l'affaire de la Boussinière, sont précisément au nombre des trois qui déclarent que le document est bien de la main de Dreyfus.
C'est une malechance pour l'accusation.
Le document qui ne peut être produit.
Malheureusement pour Dreyfus, il paraîtrait qu'il y a autre chose.
On parle d'un autre document, trouvé chez le même attaché militaire étranger, et qui serait accablant.
Oui... mais le gouvernement n'aurait pas le courage, paraît-il, d'avouer publiquement comment il s'est procuré cette pièce, et chez qui.
Et on hésiterait à produire la pièce.
Huis-clos pour masquer l'insuffisance des charges.
Alors, que resterait-il de l'accusation ?
Est-ce parce que le gouvernement, responsable de ce lamentable procès, ne se sent pas suffisamment armé, qu'il se propose de demander le huis-clos ?
Est-ce parce qu'il a peur de la puissance étrangère dont l'attaché militaire a joué un rôle ignoble"?
Nous ne savons.
Si l'article de Gassagnac a\ait fini là, il eût été un modèle d'exposition et de dialectique.
Sa première partie est d'une justesse et d'une clairvoyance remarquables. On ne saurait mieux
deviner la vérité, à travers les voiles qui la cachent.
La seconde est l'évidence môme. Rien de plus méprisable qu'une condamnation sur une expertise en écritures, qui est douteuse.
La troisième montre queGassagnac avait été avisé de la fameuse pièce secrète, qui fut la base de l'illégalité de la condamnation de Dreyfus.
La quatrième mettaitle doigt sur la vraie cause du huis-clos : la lâcheté du gouvernement, et sur le prétexte invoqué par lui pour dissimuler cette lâcheté.
Mais l'article de Gassagnac ne se terminait pas là ; il faut en lire la fin.
Un officier a le droit de défendre publiquement son honneur.
Mais ce que nous savons bien, c'est que l'opinion publique ne lui permettra pas de s'entourer de ténèbres et de fuir le débat contradictoire devant tous.
Il y aurait là une imprudence doublée d'une lâcheté.
Et il serait vraiment étrange que la France, après s'être si vivement indignée du huis-clos où les Italiens ont étranglé l'affaire Romani, employât le même moyen, méprisable et répugnant, à l'égard du capitaine Dreyfus.
Un officier français, en France, chez lui, doit avoir le droit de défendre publiquement son honneur.
Et le gouvernement qui l'accuse a le devoir de lui accorder la faveur d'une pleine lumière, du grand jour.
Dreyfus acquitté, Mercier doit être chassé dfl l'année.
Que le gouvernement prenne garde. Il ne s'agit pas
ici d'une cote mal taillée à chercher, et d'une moyenne à obtenir.
On ne se contentera pas d'une condamnation au minimum, due à de simples présomptions et formulée dans l'ombre d'un huis-clos, pour étouffer l'affaire.
Il nous faut un coupable. Car il y en a un.
Si le coupable n'est pas le capitaine Dreyfus, c'est le gouvernement.
Et quelle effroyable responsabilité pèserait sur le gouvernement de la république, s'il était démontré que, sans preuves suffisantes, absolues, convaincantes pour les plus sceptiques, il a commis cette infamie, ce crime horrible, de salir l'armée française tout entière, en accusant un officier du plus épouvantable des forfaits : d'avoir vendu sa patrie à l'ennemi?
Si le capitaine Dreyfus est acquitté, le ministre de la guerre devient le traître et il n'est pas de châtiment qu'il ne mériterait.
Dreyfus acquitté, Mercier doit être chassé honteusement, non pas seulement du ministère, mais des rangs de l'armée, pour avoir été cause de la mise en suspicion d'un officier innocent.
Archi-certitude de la culpabilité de Dreyfus ou folie de Mercier.
Tout en étant perplexe aujourd'hui, moi je crois à la culpabilité de Dreyfus.
Car je ne saurais imaginer qu'on aurait arrêté cet officier, qu'on l'aurait chargé d'une telle accusation ; qu'on l'aurait livré depuis des mois au supplice affreux de la flétrissure nationale, cent fois plus terrible que la fusillade, — lui, un père de famille, ayant femme,
enfants, désormais déshonorés, malgré tous les acquittements possibles; qu'on aurait torturé, supplicié cet homme vivant, alors qu'on n'était pas certain, archicertain de sa culpabilité.
Acquittement à huis clos synonyme d'achat de la conscience des juges par les Juifs.
Aussi un débat public s'impose.
L'acquittement dans les ténèbres laisserait Dreyfus souillé par tous les soupçons.
On paraîtrait l'avoir acquitté par crainte de la puissance étrangère, dont l'attaché militaire est en cause.
Ou l'on dirait que les juifs ont acheté la conscience des juges.
Un acquittement à huis clos n'en est pas un. C'est une espèce de condamnation, hypocrite, honteuse.
Quant à une condamnation, qui donc l'oserait espérer sans les preuves irrécusables qu'à notre époque, la société est obligée de fournir, d'étaler sous les yeux de chacun, avant de tuer moralement et matériellement un de ses enfants?
Prendre à un homme, à un soldat, son donneur et sa vie, sans dire pourquoi?
Allons donc, c'est impossible : la raison humaine interdit un pareil retour aux plus sombres traditions des tribunaux secrets de l'Espagne et des Pays-Bas.
Le gouvernement de la république, renouvelant et aggravant les mystérieuses et inavouables procédures de l'Inquisition et de la Sainte- Vehme, quand il s'agit d'un officier français, et par pusillanimité!
Je le répète, c'est impossible ; car ce serait trop ignominieux.
Etait-il sage, de la part de Gassagnac, d'insister, comme il le faisait à la sixième partie de cet article, sur la responsabilité du gouvernement, dans l'hypothèse de l'acquittement de Dreyfus?
Nous en doutons.
La menace de Gassagnac était d'ailleurs trop brutale.
Aucun texte de loi ne permettait, en effet, de chasser Mercier de l'armée, à cause de la mise en suspicion d'un officier innocent.
Mercier n'était d'ailleurs responsable de cette mise en suspicion, que faute d'avoir recherché et saisi le vrai coupable, l'informateur de la Libre Parole, sans la faute professionnelle duquel la suspicion n'eût pas eu lieu, l'arrestation de Dreyfus n'eût pas été maintenue.
La septième partie de l'article ne tenait pas davantage de compte du rôle néfaste de cet informateur coupable : et pour cause, car Gassagnac n'y avait pas songé, pas plus d'ailleurs que Mercier.
Quant à la huitième partie, elle apprend une fois de plus le cas que l'opinion française faisait alors de la conscience des juges militaires.
Elle est précieuse, à ce point de vue.
Nous avons tenu à fixer ces réserves sur la seconde moitié, avant d'apprécier l'ensemble de l'article de Cassagnac.
Ce troisième article de Gassagnac rachetait l'emballement du premier et l'erreur initiale du second.
Mais les réparait-il?
L'antiquité latine posait, à ce propos, le précepte :
Principiis obsta.
Cassagnac avait donné le 2 novembre, dans un moment de colère, un violent coup d'épaule, pour ébranler la porte par où la tempête et l'orage avaient
déjà emporté les consciences et les opinions.
Aurait-il la force de refermer la porte?
L'événement allait répondre négativement.
Au cours de quatre années, Gassagnac allait répéter maintes fois les conseils de « Lumière ou Ténèbres », notamment à la veille du procès Esterhazy en janvier 1898, et encore lors de l'appel du procureur contre l'ordonnance de Bertulus d'août 1898, contre le lieutenant-colonel du Paty de Clam et contre le commandant Esterhazy.
Gassagnac devait être impuissant à faire rentrer dans l'outre d'Eole les passions que son téméraire article du 2 novembre avait déchaînées.
L'article du 8 décembre n'en était pas moins digne d'être pris en considération :
Le lecteur qui avait bonne mémoire — espèce très rare, quand il s'agit du journal aux vives polémiques — aurait peut-être eu le loisir de se demander si l'article du 2 novembre n'était pas en bisbille avec la déclaration :
Quant à moi, dès le début, je n'ai pu me faire un seul instant à la pensée qu'un officier français aurait vendu son pays à l'ennemi.
En tout état de cause, cette pensée généreuse valait beaucoup mieux que les téméraires affirmations du 2 novembre.
Rôle néfaste du général Mercier. — Article de Cassagnac « Un sous-Boulanger ».
Si, dès le 2 novembre, Cassagnac avait ainsi parlé, il eût sans doute obligé Rochefort et Drumont à réfléchir.
Incertains de leur popularité en face d'un contradicteur de la taille et du courage de Cassagnac, ils auraient sans doute hésité à brûler leurs vaisseaux.
Mercier, en présence de Cassagnac soutien du droit, aurait hésité devant la honte inutile de sacrifier sa concienceà son portefeuille.
Il n'eût pas trouvé de bénéfice sûr à composer avec les débitants de popularité qu'étaient Rocbefort et Drumont, du moment que Cassagnac faisait leur contre-partie.
Au contraire, le 8 décembre, le siège de Mercier était fait.
Ce homme néfaste, dont on ne sait s'il faut critiquer davantage l'étroitesse d'esprit ou la sécheresse de cœur, avait vu dans la comparution de Dreyfus en conseil de guerre la conservation de son portefeuille.
Il allait voir dans la condamnation de l'accusé le salut de ce même portefeuille.
Il devait ainsi être amené à une série de compro-
missions de conscience dont une seule suffît à disqualifier le ministre qui l'a commise, à l'égaler aux plus vils personnages de l'histoire.
Mercier allait être ce ministre.
Son nom allait être le premier de la liste des hommes d'Etat que le crime commis contre le capitaine Dreyfus allait marquer de son stigmate.
Cette longue liste procède de l'initiale bassesse d'âme du ministre de la guerre de 1894. Ce général était plus lâche que le plus infâme des pénitentiaires et des forçats, que la justice militaire avait frappés au cours de son ministère.
Bizarre clairvoyance, Gassagnac faisait déjà allusion dans son article du 8 décembre, non seulement au bordereau, qui avait été récusé par deux experts sur cinq, et qui devait, trois années plus tard, être l'objet de tant de savantes et passionnées controverses, mais encore à la «pièce secrète » qui, elle aussi, allait être un champ de bataille des plus disputés, quand l'iniquité de la condamnation de Dreyfus devint un des lieux communs de la polémique quotidienne.
Gassagnac, au milieu de ses sages observations, laissait néanmoins reparaître sa brutalité d'enfant terrible, dans la menace :
Si le capitaine Dreyfus est acquitté, le ministre de la guerre devient le traître.
C'était là du Uochefort, et Gassagnac avait d'autant plus de maladresse à se laisser aller à cette exagération qu'avec un petit esprit et un cœur faible comme était Mercier, c'était confirmer le ministre dans sa politique égoïste.
11 en était de même, à plus forte raison, de la boutade :
Dreyfus acquitté, Mercier doit être chassé honteusement des rangs de l'armée.
Pareilles outrances gâtaient la sagesse de l'ensemble de l'article de Gassagnac, elles en diminuaient de beaucoup la portée.
C'était dommage, car sa gorge de stentor était seule assez puissante pour être entendue du populaire, parmi les très rares voix qui s'élevaient timidement dans la presse, pour plaider la cause du bon sens et de l'équité.
Les fausses notes qui s'y mêlaient firent tort à. l'effet de l'article.
Celui-ci d'ailleurs, à cause même du bon sens qui l'inspirait, fut accueilli de la meute acharnée contre Dreyfus par les critiques les plus furieuses.
Évoquer l'hypothèse de l'innocence du traître, c'était «^se faire son complice », au dire des coryphées, des professionnels qui avaient fait «leur affaire » de la trahison de Dreyfus, et qui y voyaient d'énormes tirages pour leur « papier ».
Mercier, l'homme que Drumont avait stigmatisé le 6 novembre 1894 du fameux « N'est-ce pas qu'il est bien vil? »; le « Ramollot de la guerre»; la « moule », selon l'Evangile de Rochefort du 5 novembre, était devenu, sous la baguette des deux magiciens, le défenseur de l'honneur traditionnel de la France, l'héritier de la vieille loyauté des Bayard et des La Tour d'Auvergne.
Mercier était alors sacré aux plus hardis professionnels de la « diffamation lucrative », emboîteurs des traces de Drumont et de Rochefort, imitateurs des maîtres, qui avaient offert tant de chefs-d'œuvre du genre.
Courageusement, Gassagnac rompit avec la cla-
meur adulative de Mercier : il fit entendre une voix discordante dans l'article : « Un sous-Boulanger», qui parut le 13 décembre 1894.
Le général Mercier a mérité les faveurs des radicaux.
La bataille acharnée qui selivrajadis autour du corps dePatrocle, sous les murs de Troie, n'est rien à côté de la lutte qui s'engage en ce moment, dans la presse, autour du ministre de la guerre, M. le général Mercier.
. On peut dire que les journaux sont divisés en deux camps. On y échange les invectives les plus véhémentes, entre adversaires et partisans du ministre.
Et, chose bizarre, le général Mercier, qui n'a été, toute sa vie, qu'un plat opportuniste, qu'un lécheur de maroquin, se trouve attaqué précisément par les opportunistes et défendu par les radicaux.
Il y a là une interversion des rôles vraiment curieuse, et qui n'est pas à l'honneur du ministre de la guerre; car l'expérience, hélas! nous a prouvé qu'un général, un ministre de la guerre, ne saurait jouir gratuitement de la faveur des radicaux.
Il ne peut l'obtenir, la mériter, qu'au prix des plus détestables compromissions.
Et il suffirait, pour moi, de voir un ministre de la guerre défendu par les radicaux, pour le juger incapable de faiPe honorablement et proprement son devoir.
Aussi, le général Mercier prend-il, dans le monde radical, une petite position de popularité.
On y vante sa fermeté, sa vertu, son austérité.
Le général Mercier est un sous-Boulanger, j
C'est à lui, à lui seul, qu'on devrait l'arrestation du capitaine Dreyfus, que les autres ministres n'auraient pas osé toucher.
C'est à lui, à sa probité incorruptible et à son indépendance fière, qu'on devrait le procès Allez, que ses collègues du cabinet auraient voulu étouffer.
On le met en opposition avec ces derniers.
Lui seul serait l'honnête homme, au milieu d'une bande de fripouilles.
C'est ainsi que, en un temps qui n'est pas très éloigné de nous, on préparait la fortune d'un autre général, ministre de la guerre aussi.
Mais les proportions, il faut le reconnaître, sont différentes, et le général Mercier, fût-il chanté par un nouveau Paulus, en r' venant de la r'uue, n'est et ne sera qu'un sous-Boulanger, très au-dessous.
N'empêche que cela lui crée une drôle de situation au milieu du Conseil des ministres.
11 est parfaitement exact que ses collègues ont une envie folle de le débarquer.
On aurait même disposé pour lui du plus beau, du plus grand de nos commandements de corps d'armée, de celui de l'Est ; ce qui serait une jolie contradiction ; car il serait absurde de confier précisément le corps d'armée le plus en vue à un militaire qui s'est révélé parfaitement incapable comme ministre de la guerre.
Mais sous la république, c'est ainsi.
Vous êtes jugé trop bête pour remplir un emploi très important: vite, on vous donne comme compen-
sation quelque chose de plus important encore, et où vos bêtises auront libre cours !
Mais deux circonstances ont successivement, et pour un temps, sauvé le ministre de la guerre.
D'abord l'affaire de Madagascar.
On n'a pas voulu renvoyer le ministre de la guerre au moment même où l'on déclarait la guerre, et où l'on organisait une expédition importante.
Et puis, l'affaire Dreyfus.
Le général Mercier est un saltimbanque.
Cette affaire Dreyfus est collée au dos du général Mercier, comme la tunique du centaure aux épaules d'Hercule. On peut arracher l'une à l'autre, mais on ne saurait les séparer.
Et il est difficile, il est même impossible de débarquer le général Mercier avant le procès.
Si Dreyfus est acquitté, le ministère saute; cela ne fait pas un doute.
Car il serait écrasé sous l'effrayante responsabilité d'une affaire aussi grave, engagée avec une criminelle légèreté.
Mais, si Dreyfus est condamné sévèrement, s'il est démontré clairement qu'il n'est qu'un abominable traître, voici Mercier qui grandit et qui, bénéficiant du procès, passe immédiatement pour le sauveur de la patrie.
Ce ne sera pas un mince embarras pour les autres ministres.
D'autant que les radicaux, très habilement, exploitent et font vibrer la corde patriotique en l'honneur du général Mercier.
Ils relèvent les attaques maladroites et stupides des
journaux allemands contre le ministre de la guerre, qu'ils transforment en un vrai cocardier, comme un nouveau représentant de la fameuse revanche.
Ils accusent de sentiments bas et anti-français ceux d'entre nous qui persistent à trouver que ce général Mercier, si faux, si faiseur d'embarras, si maladroit, est le plus déplorable des ministres de la guerre.
Pour un peu, l'on serait traité de Juif ou de Prussien.
— Peut-on s'écrient-ils, ne pas être avec un ministre que les Allemands insultent chaque matin et traitent en ennemi mortel ?
A cela, on pourrait répondre qu'il suffirait aux Allemands de jouer le jeu bien connu, d'avoir l'air de craindre ou de haïr quelqu'un pour l'éterniser dans des fonctions qu'il remplit lamentablement.
La vérité est malheureusement que ce déplorable Mercier a tout à fait désorganisé l'armée, et que, du haut en bas de l'échelle militaire, il n'y a plus qu'un long hurlement contre lui.
Et, à l'heure qu'il est, après avoir été obligé de revenir sur cette fatale mesure qui réduisait l'armée à l'état de squelette, grâce à des renvois inopportuns, il dépose un projet de loi pour modifier encore la tenue de l'infanterie.
Il se fait louer, dans la presse, de changer les boutons de tunique des officiers.
Voila le novateur ; voilà l'organisateur.
C'est un simple saltimbanque — il y a longtemps que je l'ai dit — et un saltimbanque dangereux.
En qualifiant de saltimbanque le général que Rochefort avait appelé la moule, le Ramollot de la guerre, l'homme dont Drumont avait dit : « N'est-ce pas que ce Mercier est bien vil? », Cassagnac avait caractérisé le double jeu de Mercier.
La tunique de Nessus du général Mercier. — Article de Drumont « Le huis-clos et l'affaire Dreyfus ».
Ce que Mercier avait cherché en effet, c'était l'applaudissement de la foule.
Mercier avait senti cet applaudissement dans la main des deux chefs de claque, qui, l'un du sommet de Y Intransigeant, l'autre du haut de la Libre Parole, donnaient le signal. Il avait redouté surtout les sifflets et les huées dont ces deux leaders n'avaient pas été chiches à son endroit. Mercier était devenu, aux yeux de Cassagnac, le pître qui jongle avec sa conscience sur les tréteaux de la rue Saint-Dominique.
Après avoir disputé une semaine au commandant du Paty de Clam l'honneur du capitaine Dreyfus, il le lui avait livré.
Le président du Conseil Dupuy, et ses collègues, avaient éprouvé des scrupules à consommer la livraison de l'honneur de Dreyfus sur de simples présomptions. Mercier avait triomphé à son tour de leurs scrupules par les mômes forces que du Paty de
Clam avait mises en jeu contre Mercier, c'est-à-dire avec les huées et les outrages de Rochefort.
Saltimbanque, Mercier l'avait donc été : il l'était, au moment où Cassagnac lui appliquait le qualificatif de « sous-Boulanger » .
C'était surtout un saltimbanque dangereux, que ce Mercier.
Ainsi que l'observait Gassagnac, « cette affaire Dreyfus est collée au dos du général Mercier comme la tunique du centaure aux épaules d'Hercule ».
C'était bien la tunique de Nessus, en effet ; et cette tunique était fixée non seulement sur les épaules du « bien vil » de Drumont, mais à travers le sang de ce personnage, la tunique était collée sur les épaules môme de la France, dont il était le gouvernant indigne.
La France en mourrait-elle ? On en fut à se le demander avec angoisse, en 1898.
En effet, les successeurs du « saltimbanque » de 1894 au ministère de la guerre, les Billot et les Cavaignac, offrirent les symptômes les plus atroces de la frénésie délirante, chaque fois que l'affaire Dreyfus renouvela sur leur conscience les phénomènes d'empoisonnement de la légendaire tunique.
Bref, l'article de Gassagnac du 13 décembre 1894 était juste.
Cependant il ne fut pas écouté.
L'attention publique était toute aux coups de grosse caisse de Rochefort et de Drumont ; c'était le diable de l'en distraire.
Le 18 décembre 1894, la veille môme du jour fixé pour l'ouverture du procès de Dreyfus, Drumont publia cet article retentissant : « Le huis-clos et l'affaire Dreyfus ».
Arguments invoqués en faveur du huis-clos contre les anarchistes.
Sans doute, un crime est un crime, mais combien plus criminelle la publicité que les débats donnent à ce crime 1
Oh ! la contagion des idées mauvaises ! L'influence de certains exemples sur les cerveaux faibles !
Avez-vous oublié l'histoire de la guérite du camp de Boulogne ?
Ne vous rappelez-vous pas l'aventure de cet homme qui tue sa belle-mère, parce qu'il avait vu une situation analogue dans un roman de Jules Boulabert : Le Lapin blanc ?
On a connu des accusés assez cyniques pour se défendre et on en a connu d'assez corrompus pour produire des témoignages qui démontraient leur innocence.
Que dis-je ? Il s'est trouvé des avocats pour plaider éloquemment en faveur de leurs clients !
Ces avocats ne se rendent-ils pas aussi solidaires des misérables qu'ils s'efforcent d'arracher au châtiment?
Ne devraient-ils pas être traités comme des complices?
Il faut la procédure secrète, le huis-clos pour les débats et l'exécution clandestine.
Vous l'avez déjà entendu, ce langage! Vous les avez vus passer, ces ignobles arguments ! Us datent de quelques mois à peine.
On les appliquait à des accusés qui pouvaient être jugés devant tous, sans qu'aucun secret intéressant la défense nationale pût être révélé à l'audience.
Palinodie du « Gaulois » et des « Archives Israélites ».
Aujourd'hui tout est changé.
Pas de huis-clos ! Quand il s'agit de la vie d'un homme, tout doit se passer à ciel ouvert. Il ne doit pas y avoir de mystère ; le public ne comprendrait pas qu'il y en eût.
Le même article circule dans tous les journaux. C'est l'article omnibus, dans lequel montent tous les journalistes ministériels et décorés qui ne sont pas encore descendus à la station Palais de Justice-Mazas.
« De la lumière ! de la lumière ! » s'écriait Gœthe mourant. « De la lumière ! » exclament tous ces gens qui ont forcé si souvent leurs victimes à éclairer.
Le Gaulois d'Arthur Meyer, qui demandait qu'on déportât sans jugement tous les ouvriers suspectés d'être suspects d'anarchie, proclame hautement qu'un accusé a droit à des garanties.
Les Archives Israélites font chorus. Écoutez-les : cela pourra servir plus tard à des catholiques ou à des socialistes.
« Quelle qu'elle soit, il faut que la lumière soit complète, et on ne saurait, de l'avis même des journaux les moins bien disposés — ils sont peut-être trois ou quatre — la mettre sous le boisseau du huis-clos. La publicité des débats s'impose et, au nom des israélites si vivement pris à partie à l'occasion de cette affaire, nous nous associons à la requête de nos confrères. C'est au grand jour qu'il faut liquider cette affaire, avec la France et l'opinion publique européennes pour témoins et pourjuges. »
Jouissances d'intellectuel en face des palinodies judaïco-opportunistes.
Il est inutile de dire qu'ayant toujours protesté contre l'instruction secrète, ayant réclamé constamment que tout se passe ouvertement et loyalement et qu'on puisse rendre compte de tous les procès, même des procès en diffamation, nous n'avons aucune envie de changer d'avis.
Nous demandons non seulement que le capitaine Dreyfus ait toute liberté de se défendre, mais encore qu'il ait les moyens de faire connaître à l'univers les moyens de défense qu'il a invoqués.
Il n'en est pas moins vrai qu'on éprouve des jouissances intellectuelles d'une incroyable intensité, en voyant toutes les ignominies que le régime judaïcoopportuniste a commises se retourner contre lui avec une implacable rapidité.
Les lettres du général Ladvocat au procès Turpiru — Cornély, Arthur Meyer, Saint-Genest, mis au pilori en compagnie du général Ladvocat.
Vous rappelez-vous le procès de ce malheureux Turpin, où l'on ne permit même pas aux témoinsd'assister aux débats?
11 y avait là le fameux troisième paquet contenant des lettres du général Ladvocat, qu'on ne voulut jamais ouvrir.
Vous entendez d'ici la musique, s'il y avait dans le
procès de Dreyfus un troisième paquet, un paquet de lettres qu'on se refuserait à lire.
« Gomment ! Ton n'ouvre pas ce paquet qui contient peut-être la justification de l'accusé ? Lisez ces lettres l Publiez ces lettres! Que tout se passe au grand jour! »
Vous les entendez tous, n'est-ce pas, Gornély, Meyer, Saint-Genest lui-même, parlant au nom de la « vieille armée » ?
Il ne s'agissait que de Turpin, un enfant du peuple, qui s'était fait lui-même, comme Burdeau, mais qui seulement s'était mieux fait.
Il avait sauvé la France, au moment de l'affaire Schnœbelé, et forcé l'Allemagne à reculer devant cette mélinite, dont la puissance, alors mystérieuse, épouvantait.
On n'avait pas besoin de se gêner avec celui-là. Les journaux ne demandaient pas qu'on ouvrît le troisième paquet et, sur un signe de ce vieux coquin de Freycinet, qui, du reste, a été bien cruellement châtié depuis, on envoyait l'inventeur de génie à Étampes, sous la livrée déshonorante des prisonniers de droit commun.
Quand il s'agit de Dreyfus, toute la presse est unanime pour exiger des débats publics.
C'est notre avis aussi; c'était notre avis pour Turpin, c'est encore notre avis pour Dreyfus.
Mais il est intéressant de constater que les journaux ont attendu qu'un officier juif fût en cause, pour être de cet avis-là.
Avec infiniment d'habileté, Drumont mettait sur la sellette le général Ladvocat, un bon camarade de Mercier, ou plus exactement l'un de ses anciens.
Il avivait l'infamie dont ce général avait été souillé par le huis-clos du procès Turpin.
Il clouait au pilori, à côté de ce personnage, divers noms de journalistes : ceux de Gornély, Meyer et Saint-Genest.
C'était une façon détournée de plaider en faveur du huis-clos de l'affaire Dreyfus.
Disqualifier trois des journalistes qui réclamaient la publicité des débats ; leur jeter comme un os à ronger la concession de débats publics, c'était préparer habilement l'opinion au huis-clos qui était la condition sine quanon de la politique de Mercier, afin d'obtenir la condamnation de Dreyfus.
Il appartient à l'histoire de faire ressortir le double sens d'un pareil article, celui des mots et celui de l'intention, le sens vulgaire et le sens ésotérique.
Cet article est un triomphe pour son auteur, au moment où il gagne la cause de l'iniquité, en paraissant plaider celle du droit.
Mais ce triomphe d'un jour, d'une année, de dix années, l'historien en démasque le vice avec autant de tranquillité et d'impartialité que le juge qui, placé au-dessus du portail de nos cathédrales, y pèse les âmes.
L'historien rend hommage à la verve de bon aloi de l'écrivain, à son talent.
Il fixe avec exactitude la mesure dans laquelle l'écrivain a pu être sa propre dupe.
Il apprécie les circonstances qui l'ont amené à se passionner pour la thèse inique, à laquelle allaient ses secrètes sympathies, contredites par l'apparence de ses paroles, et à confondre les formes de l'inique avec celles de la justice éternelle, qui, seule, doit régler l'âme droite.
Gela lait, l'historien prononce la sentence du contrefacteur. La Roche Tarpéienne attend le menteur,
qui se croyait naïvement l'hôte éternel du Capitule.
Pareille aux cendres des faux grands hommes, ballottées du Panthéon à l'égout, la mémoire des maîtres de la popularité subit alors le jugement définitif.
C'est la plume à la main, sans autre juge que sa conscience, que l'historien fait la somme du bien et du mal et inscrit le résultat.
La conscience de l'historien scrute les reins et les cœurs.
Elle met à nu Tâme de Dreyfus et celle de Drumont, celle du prétendu traître et celle de l'écrivain qui de sa plume fit un traître avec l'officier correct, et le fit paraître tel à l'univers.
Stupéfait d'abord de la scélératesse de Dreyfus, plus stupéfait encore quand l'artisan de cette scélératesse est à son tour révélé par les rayons de l'histoire, le lecteur va de stupeur en stupeur.
L'allusion faite par Drumont, dans la quatrième partie de l'article précédent, au « troisième paquet », c'est-à-dire au paquet de lettres du général Ladvocat, présente un intérêt spécial.
Le procès Dreyfus eut aussi son « troisième paquet ».
Il eut même bien plus que cela.
Il eut le paquet des pièces secrètes !
Ce paquet, qui contenait la condamnation de Dreyfus, ne lui fut même pas communiqué.
Aussi, tout en rendant hommage aux arguments invoqués par Drumont contre les juges de Turpin, est-il permis de juger plus sévèrement^ encore la procédure du huis-clos du procès Dreyfus.
Seule, elle permit la condamnation.
Après des débats publics, l'accusation se serait
écroulée et il ne serait resté que l'acquittement à prononcer, car l'opinion n'aurait pas souffert la condamnation « par ordre », même sollicitée au moyen de pièces secrètes.
Article de Drumont : « Autour du procès ». — Puissance des triumvirs Rochefort, Drumont, Cassagnac, en l'année 1894.
L'article de Drumont qui a provoqué ces réflexions fut renforcé le lendemain 19 décembre, le matin même de la première audience du procès, par les considérations suivantes :
Impuissance complète de la Juiverie sur l'opinion.
Le procès du capitaine Dreyfus commence ce matin, et il ne nous reste plus qu'à attendre le verdict qui sera rendu par des officiers français qui n'ont à prendre conseil que de leur conscience et de leur honneur.
Ce qui nous est permis, c'est d'envisager certains points mis en lumière par cette dramatique affaire qui a si profondément passionné la France.
Tout d'abord, il faut constater, comme un symptôme du changement qui se produit dans les esprits, l'impuissance complète comme action sur l'opinion de cet ensemble de forces qui se résume dans ce mot : la Juiverie.
Autrefois les juifs, maîtres de tous les organes importants, disposant de toutes les grandes agences, avaient sur le pays un véritable pouvoir de suggestion.
Selon ses intérêts du moment, Israël créait des courants auxquels rien ne pouvait résister.
On s'attendrissait sur de prétendues victimes, on s'indignait contre de prétendues persécutions, selon qu'Israël voulait qu'on s'attendrît ou qu'on s'indignât.
Les juifs se sont arrogé, depuis le commencement de ce siècle, le droit régalien de frapper monnaie, c'est-àdire d'émettre, de leur autorité privée, du papier qui équivaut à de l'argent ; ils avaient usurpé ensuite le droit de marquer à leur estampille toutes les idées admises à circuler.
La France Juive et la Libre Parole ont ouvert les yeux à l'univers.
Aujourd'hui le charme est rompu; le sortilège n'opère plus.
Il y a cinquante ans, quand les impostures des publicistes juifs étaient acceptées comme parole d'Évangile, un souverain, qui aurait pris contre les enfants de Sem les mesures qu'Alexandre III a prises, aurait été représenté à la terre entière comme une espèce de despote à moitié barbare, d'énergumène d'un autre âge, obéissant à des ministres en délire.
Depuis qu'il y a eu des livres comme la France Juive et des journaux comme la Libre Parole, le monde connaît la vérité sur ces questions et le tsar est mort entouré de l'admiration de l'univers.
Par un revirement non moins significatif, Guillaume II, qui faisait une certaine figure lorsqu'il était
honoré de l'amitié de Stœcker, est tombé dans le troisième dessous depuis qu'il s'est mis avec les Juifs.
Les calembredaines des Juifs à propos du capitaine Dreyfus ont fait rire.
Loin de donner les résultats auxquels s'attendait la synagogue, les calembredaines que nous ont racontées les Juifs, à propos de l'affaire Dreyfus, ont fait rire.
Les conspirations, les intrigues, les querelles intestines parmi les membres du cabinet que la juiverie a essayé de fomenter, se sont retournées contre elle.
Saint-Genest, qui a des ingénuités d'enfant terrible, a reconnu lui-même ce résultat.
Le général Mercier n'était guère sympathique : du jour où il a été attaqué par la juiverie française et allemande, tout le monde a immédiatement changé d'avis et s'est dit : « Puisque tous ces coquins veulent conserver ce ministre, il se pourrait que ce fût un honnête homme. »
Les trois ordres de réflexions auxquels se livrait Drumont étaient d'inégale valeur. Le premier était juste; le second l'était moins. Ainsi, que valait l'affirmation. « Guillaume II, qui faisait une certaine figure, lorsqu'il était honoré de l'amitié de Stœker, est tombé dans le troisième dessous, depuis qu'il s'est mis avec les juifs » ?
Au point de vue de l'exactitude, elle ne valait rien.
L'historien qui se demande, en 1898, ce que pouvait bien être « le troisième dessous » où était tombé Guillaume II en décembre 1894, cherche en vain.
Il est obligé de convenir que l'imagination de
Drumont a fait les frais de ce « troisième dessous». Est-ce pour abuser de la crédulité de sa clientèle de lecteurs, assez ignorante des événements qui concernent les têtes couronnées de l'histoire contemporaine, pour que l'on pût impunément lui affirmer que l'amitié des antisémites était la panacée de tous les maux, tandis que leur antipathie était le pire des fléaux ?
Si tel était le but de Drumont, en se constituant ainsi l'historiographe infidèle de Guillaume II, il faut constater, une fois de plus, le succès de sa manœuvre. Quant au prix de ce succès, c'est un nouveau lambeau du renom de conscience et de sincérité, sans lequel les triomphes du penseur ne survivent pas aux événements eux-mêmes.
Pareils succès, achetés au prix de sa conscience, contiennent d'autant plus de honte pour sa mémoire qu'ils ont paru plus éclatants.
Le troisième ordre de réflexions de Drumont prêtait également à la critique.
Les « calembredaines à propos de l'affaire Dreyfus » ne venaient pas, en général, des Juifs.
Celles de la Libre Parole et de YÉclair leur furent bien imputées par le général Mercier, le 9 février 1898. (1)
Mais elles n'étaient pas leur fait.
C'était là une erreur de plus, au compte du personnage dont Drumont parlait, au terme du troisième ordre des réflexions qui précèdent.
La preuve de l'honnêteté de Mercier était tirée de cet argument élastique : « Puisque tous ces coquins veulent renverser ce ministre, il se pourait que ce fût un honnête homme. »
(1) Voir ci-dessus, pages 18 et suivantes.
Quant aux attaques de la a Juiverie française et allemande » qui avaient, au dire de Drumont, fait l'honnêteté de Mercier, fallait-il entendre celles de Cornély, de Saint-Genest, de Montfort, de la Ferronays, de Reille, de Lanjuinais?
C'est possible, et, plus tard, Monod avec Scheurer- Kestner, Duclauxavec Grimaux, GouatavecPécaux, Paul Viollet avec Anatole France furent classés par Drumont sous la rubrique « Juiverie française et allemande » et même sous la rubrique encore plus imaginative de « syndicat de trahison ».
Il convient de rendre hommage à l'imagination de Drumont, à propos de l'expression « la Juiverie française et allemande ». Il serait injuste de lui refuser une de ses plus spirituelles trouvailles.
Cependant, il faut aller au fond des événements, scruter leurs causes, comprendre le déchaînement des impondérables qui ont amassé iniquité sur iniquité et mis la patrie à deux doigts de sa perte. Il s'agit incidemment de comparer les actes et les paroles du « maître des impondérables » à l'idéal d'équité qui est la loi de l'intelligence la plus humble comme de la plus haute.
Au point de vue de cet idéal, l'article de Drumont du 19 décembre 1894 était petit.
Susceptible de déchaîner contre Dreyfus un courant hostile, peut-être même d'influencer la conscience des officiers qui composaient le conseil d e guerre, cet article n'est pas de ceux qui vaudront à Drumont la faveur de l'historien.
Il y a trop de creux là-dedans, trop de sophisme, trop « d'à peu près », trop d'inexact.
L'historien passe à côté, en haussant les épaules ; il se demande avec tristesse quelle fatalité insondable a condamné l'homme de talent aux illu-
sions décevantes et a soumis son esprit à de multiples erreurs.
Artisand'erreur, Drumont l'était inconsciemment, le 19 décembre 1894. C'est son excuse ; mais néanmoins, quelle responsabilité !
On peut, d'après les divers articles qui précèdent, se faire une faible idée des passions qui animaient les lecteurs de la Libre Parole, de Y Intransigeant, de Y Autorité, au moment où s'ouvrit la première audience du procès de Dreyfus.
Ces passions avaient créé un état proche de la folie, chez les gens qui avaient pris à la lettre les mensonges que ces trois journaux avaient propagés chez leurs lecteurs.
Nous n'avons parlé que de ces trois-là, parce que leur situation était alors exceptionnelle, au point de vue de la direction de l'esprit public en France.
Rochefort, Drumont et Cassagnac jouissaient d'un renom de désintéressement qui faisait contraste avec la réputation contraire, solidement établie, à l'endroit des directeurs des divers journaux parisiens à gros tirage.
Rodays au Figaro, Marinoni au Petit Journal, Meyer au Gaulois, pour ne citer que ces trois-là, en opposition aux trois précédents, étaient réputés par les gens au fait des dessous de la presse, des aigrefins de haut vol, ayant échappé grâce à la hauteur même de leur vol, aux pièges où avait laissé des plumes maint autre pcofessionnel de la presse parisienne.
A ce renom de désintéressement, Rochefort, Drumont et Cassagnac joignaient un grand prestige personnel.
Leurs nombreux duels leur faisaient aux yeux du vulgaire un piédestal de cranerie, sur lequel ces
hommes d'idée prenaient le geste et l'attitude d'hommes d'action.
Le prestige de cette apparence fut d'ailleurs invoqué trois ans plus tard par l'un de ces champions de la presse française, en vue de prouver à Fun de ses adversaires, M. Psichari (1), pacifique directeur de l'École des Hautes Études, qu'il avait encore à faire des progrès en escrime avant de devenir un «journaliste un peu notable ».
Ces apparences perdent d'ailleurs à être mises en argument et à être analysées de trop près.
Mais, en décembre 1894, elles n'avaient pas encore subi cette épreuve et les nombreux duels des triumvirs étaient un des principaux éléments de leur popularité.
Il fallait y ajouter l'exil à Bruxelles pour Rochefort et pour Drumont, qui donnait à ces deux polémistes une auréole, facile à confondre avec celle des martyrs.
C'est de tout cela qu'était pétri le pouvoir des triumvirs sur l'opinion.
Gassagnac, après avoir donné le signal contre Dreyfus « archi-joueur » le 2 novembre 1894, avait tenté maintes fois, depuis, de refermer les outres d'Éole.
11 s'y essayait encore, à la veille du procès, le 18 décembre 1894.
Il protestait avec énergie contre le huis-clos, en ces termes :
Il y a quelque chose d'inhumain, d'horrible, qui révolte la conscience, dans le lamentable spectacle d'un
(1) Voir Le Lieutenani-Colonel Picquart, pages 205 et suivantes.
homme qu'on déshonore ou qu'on tue dans les ténèbres, cet homme fût-il le plus grand coupable et le plus ignoble scélérat.
A plus forte raison, quand le prévenu nie, oppose une invincible résistance à l'accusation et fait appel, suivant son droit, au contrôle souverain de l'opinion publique.
Et on aura beau insulter ceux qui réclament la publicité des débats, insinuer méchamment et bêtement qu'il n'y a que les amis de Dreyfus pour la réclamer ; je garderai le courage de mon opinion, et je dirai que les seuls procès loyaux, honnêtes, sont ceux qui s'instruisent devant tout le monde et où il n'y a pas de dessous qu'il faut dissimuler.
Il était trop tard. Le sort en était jeté.
Ce qui eût sans doute été possible, si, le 2 novembre 1894, Cassagnac avait suivi les conseils discrets de la raison, sans se laisser emporter par sa fougue créole, était, le 18 décembre, au-dessus des forces du rédacteur en chef de V Autorité.
Rendons cependant hommage à l'effort superbe du courageux lutteur.
Mieux vaut tard que jamais, dit le proverbe.
A défaut de Dreyfus, que Cassagnac était dès lors impuissant à arracher au huis-clos, Cassagnac avait sauvé son propre honneur.
Il avait pris sa place dans l'histoire de France, en opposant la raison à la passion égoïste et aveugle qui affolait alors iMercier, Rochefort, les militaires et les journalistes qui avaient soif de la condamnation de Dreyfus. s
Cassagnac, au contraire, réclamait la vérité : il requérait des débats publics et contradictoires. Il demandait que la crainte de l'opinion empêchât les
juges d'offrir une condamnation de complaisance au ministre de la guerre.
Ce dernier, le « bien vil », la moule, le Ramoliot de la guerre, selon ses amis Drumont et Rochefort, se serait mis à genoux pour l'obtenir comme une grâce.
Chef de la justice militaire, il disposait de divers moyens pour tourner vers une condamnation la conscience des sept officiers désignés pour juger Dreyfus.
En réclamant des débats publics, Gassagnac voulaitprémunir les juges contre la tentation du ministre.
Il voulait leur assurer le concours loyal de l'opinion publique, véritable souverain de la France, afin de prononcer eux-mêmes en conscience, contrairement même au désir du ministre de la guerre, si le grand jour de l'audience mettait en évidence Finsuffisance des arguments qui avait fait hésiter Mercier lui-même.
En effet, dans la première semaine de novembre, Rochefort et Drumont avaient eu recours contre Mercier à une pression violente pour triompher de ses hésitations.
La partie publique de la première audience. — Lutte contre le huis-clos soutenue par Démange contre le Président du conseil de guerre.
Mais il était, dès lors, écrit que les ténèbres du huis-clos planeraient sur les débats du procès dont Dreyfus allait être l'enjeu.
C'est ce que révéla la première audience du procès de Dreyfus.
En voici le compte rendu, tel que l'un des témoins de l'audience le publia (1) :
Une heure sonne. La porte de la salle des délibérations s'ouvre.
Le colonel Maurel s'assoit au fauteuil présidentiel. « La séance est ouverte », dit le colonel Maurel. Et
(1) Pour plus de détails sur cette audience, voir Dreyfus ? pages 135 et suivantes.
il commande: «Huissiers! faites introduire l'accusé. »
Un silence profond se fait dans la salle pendant qu'on va chercher le capitaine, qui attend, depuis six heures du matin, dans la salle de l'infirmerie, l'heure de la comparution.
Le voici.
Il s'avance sans embarras apparent, escorté de l'officier commandant le poste, et va, après s'être incliné devant le conseil, prendre la place qui lui est assignée, ayant derrière lui Mc Démange, son défenseur, et, à côté de lui, l'officier de garde.
De taille haute et svelte, le visage aux traits anguleux, le nez crochu, blond, les cheveux courts et grisonnants, une petite moustache cachant sa lèvre supérieure, il regarde en face le Conseil, les yeux voilés par son pince-nez.
L'accusé porte la petite tenue de service.
L'impression est mauvaise.
On s'accorde à dire que l'accusé a une « sale tête ».
A peine le capitaine Dreyfus est-il assis, qu'il est invité à se lever.
— Accusé, levez-vous. Vos nom et prénoms.
R. Alfred Dreyfus.
D. Votre âge?
R. Trente-cinq ans.
D. Votre lieu de naissance?
R. Mulhouse (Alsace), mon colonel.
D. Votre domicile avant d'entrer au service ?
R. Ecole Polytechnique.
D. A quel corps appartenez-vous?
R. Au 14e régiment d'artillerie, détaché comme stagiaire au 1er bureau de l'état-major général.
D. A quel titre servez-vous?
R. A titre volontaire.
Ces réponses sont faites d'une voix assurée.
M. le Président. — Maintenant, soyez attentif à la lecture des pièces qui va être faite.
Greffier, donnez lecture de l'ordre de mise en jugement et de la convocation du conseil.
M. Vallecalle, greffier, fait cette lecture.
Le président donne alors l'ordre de procéder à l'appel des témoins.
Cet appel fait, le commissaire du gouvernement se lève.
— En vertu, dit-il, de l'article 113 du Gode de Justice militaire, qui dit que si la publicité paraît dangereuse pour l'ordre ou pour les mœurs, le conseil ordonne que les débats aient lieu à huis clos, j'ai le devoir de requérir le huis-clos, la publicité des débats étant de nature à être dangereuse pour Tordre.
— Vous connaissez les pièces qui sont dans le dossier. Je n'ai pas besoin d'insister et sais qu'il me suffira de faire appel à votre patriotisme.
IIe Démange demande la parole.
Le Président. — En donnant la parole au défenseur, je le prie instamment de ne pas sortir de la question du huis-clos qui, seule, doit nous occuper en ce moment.
Me Démange. — J'ai l'honneur de déposer sur le b.ureau les conclusions suivantes...
Et il commence la lecture de ces conclusions, dans lesquelles le défenseur, après avoir examiné les textes légaux permettant d'ordonner le huis-clos, déclare que, aucun cas particulier n'ayant été visé parle législateur, il est indispensable, toutes les fois que la question du huis-clos se pose, de rechercher, dans l'examen des circonstances de la cause, s'il se trouve une de ces circonstances de nature à donner aux débats publics un caractère dangereux pour les bonnes meurs ou pour l'ordre.
Et il continue ainsi :
— En fait, au point de vue de la charge relevée, attendu que l'unique pièce...
Mais le président l'arrête brusquement, et sur un ton impérieux :
— Je rappelle mon invitation pressante de ne pas parler d'un seul document relatif à l'affaire.
Mc Démange. — Je viens lire des conclusions pour formuler mon opinion sur le huis-clos. Dans ces conclusions et dans mes observations à l'appui, il n'y aura de ma part aucune divulgation de documents, mais il me paraît nécessaire d'indiquer...
Le Président. — Je ne crois pas qu'il soit nécessaire d'indiquer une seule pièce. Sans cela, la demande du commissaire du gouvernement deviendrait illusoire.
Mais Me Démange insiste :
— Je pose des conclusions. Je prie le conseil d'examiner certaines pièces. Je ne révèle rien du contenu de ces pièces. Je me renferme dans ce qui est mon droit, en précisant les faits et les circonstances sur lesquels les membres du conseil doivent être fixés pour savoir si le huis-clos est nécessaire. Vous verrez que je ne nommerai rien.
Et il reprend :
— Attendu que l'unique pièce...
M. le Président. — Je ne peux pas admettre que vous continuiez ainsi; vous ne pouvez pas parler de Tunique pièce.
M. le Commissaire du Gouvernement Brisset. — La défense, sur le huis-clos, est admise à présenter des observations et non des conclusions.
M0 Démange. — Je vais demander qu'il me soit donné acte du refus qu'on m'oppose de me laisser déposer des conclusions.
M. le Président, vivement. — Je vous donne acte.
Vous pouvez présenter des observations et déposer tout ce que vous voulez; mais il ne vous est pas permis de toucher au fond du débat.
Me Démange. — Gomment puis-je démontrer que la publicité du débat n'est pas dangereuse, si je ne parle pas des indications matérielles?
Le Président. — Vous n'en avez pas le droit.
Me Démange. — Mais l'intérêt de la défense est que je développe ces conclusions.
M. le Commissaire du Gouvernement. — Il y a d'autres intérêts que ceux de la défense et de l'accusation en jeu dans ce procès. D'ailleurs, le Président a le dossier ; il en fera connaître les éléments à ces messieurs.
Me Démange. — M. le Président le connaît en effet, et on me permettra de regretter que tous les membres du conseil ne le connaissent pas.
J'entends démontrer qu'au point de vue du fait aucun élément ne peut motiver le huis-clos.
M. le Président. — Voici un arrêt de la Cour de Cassation de 1883 qui dit que le huis-clos n'est subordonné à aucun intérêt de la défense, qu'il est uniquement subordonné à des intérêts supérieurs, et qu'il peut môme être prononcé sans que l'accusé soit consulté à ce sujet. Je ne veux donc pas que vous effleuriez le fond de l'affaire.
M0 Démange. — Oui ou non, acccepte-t-on mes conclusions?
M. le Commissaire du Gouvernement. — Déposez-les sans les lire. »
M' Démange. — Je demande qu'il me soit donné acte du dépôt de mes conclusions et du refus qu'on m'a fait de les lire.
M. le Commissaire du Gouvernement. — Mais vous ne faites que ça depuis une demi-heure.
M6Demange. —Je n'aiexaminë que la question de droit.
Le Président. — Gela suffit !
Me Démange. — Je n'en ai lu qu'une partie.
Le Commissaire. — C'est le principal.
Mc Démange. — Gomment le savez-vous, puisque je n'ai pas donné lecture complète de ces conclusions? (Sourires.)
Ces conclusions sont déposées.
Et Me Démange continue :
— J'ai le droit maintenant de les développer. Voici les deux observations que je vais présenter à l'appui de ces conclusions.
Et Me Démange soutient que s'il est vrai que la Cour de Cassation ait décidé qu'un arrêt n'était pas nul par ce seul fait que l'accusé n'avait pas été consulté sur la question du huis-clos, il ne l'est pas moins qu'il doit être entendu, lorsqu'il demande lui-même, où par son défenseur, à présenter des observations ou conclusions. Il cite trois arrêts à l'appui de cette opinion.
— Vous êtes ajoute-t-il, lesseuk juges de l'opportunité du huis-clos. Vous décidez suivant vos lumières et suivant votre conscience, d'après l'examen des faits et des pièces de la cause.
M. le Président. — Vous ne devez pas parler des pièces de la cause.
Me Démange. — Un arrêt a déclaré que le tribunal devait s'inspirer des circonstances de la cause.
M. le Président. — C'est ce que je nie, car alors c'est votre plaidoirie qui commence.
Me Démange. — Non, monsieur le Président; j'ai le droit de dire qu'il y a dans toute cause des éléments moraux et matériels. Ici, je dois les mettre en évidence. Je dis que les éléments moraux, comme la conduite antérieure de l'accusé et le mobile, ne peuvent intéresser l'ordre.
M. le Président. — C'est la plaidoirie.
Me Démange. — En ce qui concerne les éléments matériels, il n'y a pas de danger pour Tordre, si je demande au conseil de se reporter à des pièces que je ne fais qu'indiquer.
Le rapport contient le procès-verbal de la pièce.. .
M. le Président, impérieusement. — Je vous arrête, car alors la demande du huis-clos devient illusoire.
M. le Commissaire du Gouvernement. — C'est une tactique de la défense.
M. le Président. — En présence de l'insistance du défenseur, le conseil va se retirer pour délibérer.
Me Démange. — Encore un mot. Si nous demandons la publicité, qu'il soit bien entendu que ce n'est pas que nous croyions votre décision subordonnée à la publicité. Nous savons, l'accusé et moi, que vous jugerez suivant votre conscience et que votre impartialité ne recevra aucune atteinte du huis-clos ou de la publicité.
Mais personne ne me contredira si je déclare que, depuis sept semaines, l'honneur d'un officier de l'armée française est exposé à tous les racontars...
Aces mots, le Président se lève brusquement et dit :
— En vertu de mon pouvoir discrétionnaire, j'ordonne que le conseil se retire.
Me Démange. — Je demande acte de Hnterruption dont j'ai été l'objet au cours de mes observations.
— Oui, je vous en donne acte, dit le Président, en se retirant.
Et le conseil se retire au milieu de l'agitation.
Pendant qu'il délibère, le capitaine Dreyfus, qui avait conservé ses yeux fixés sur le Président pendant l'incident, reste le regard perdu dans la même direction.
Pendant que le conseil délibère, les journalistes et surtout les dames qui sont derrière les fauteuils des membres du Conseil, jettent des coups d'œil indiscrets sur les registres et surtout sur une grande feuille de papier blanc pliée en deux et qui laisse voir un coin de photographie de lettre qu'on remarque sur la table du conseil.
Des personnes plus audacieuses, ou bien plutôt mieux placées que nous, déclaraient, un instant après, à la sortie de l'audience, que dans la grande feuille de papier blanc était collé un papier pelure d'oignon, sur lequel avait été tirée une photographie de la fameuse pièce accusatrice attribuée à Dreyfus.
Le papier transparent, collé à l'envers, permettait de lire couramment.
Cette pièce, on l'a dit, serait un bordereau des documents communiqués par Dreyfus à l'ambassade d'Allemagne.
La personne qui nous a donné ces détails, en présence d'un grand nombre de nos confrères, a ajouté qu'elle avait pu lire ces mots qui terminent la note : « Je vais partir en manœuvre. »
Au singulier, on comprend l'importance de ce détail.
L'un des registres porterait le titre suivant : « Étude de la missive saisie et photographiée en double. Juxtaposition des mots semblables provenant de lettres du capitaine Dreyfus et communiquées par lui. »
Après un quart d'heure de délibération, le Conseil reprend séance, et le Président, debout, ainsi que les autres membres du Conseil et tous les assistants, donne lecture d'un jugement dont voici la substance :
Jugement
Le premier Conseil de guerre du gouvernement militaire de Paris, statuant sur les conclusions du Com-
missaire du gouvernement, demandant le huis-clos, la publicité lui paraissant dangereuse pour l'ordre;
Ouï le défenseur, qui, malgré les observations réitérées du Président, a voulu entrer dans la discussion du fond de l'affaire et finalement a déposé ses conclusions sur le bureau ;
Après avoir pris connaissance de ces conclusions, les voix recueillies en commençant par le membre le moins élevé en grade et le plus jeune, le Président votant le dernier;
Le Conseil, considérant que la publicité donnée aux débats serait dangereuse pour l'ordre, décide, à l'unanimité, qu'il y a lieu d'ordonner le huis-clos.
En conséquence, vu l'article 113 du Gode de justice militaire ainsi conçu :
a Art. 113 — Les séances sont publiques, à peine de nullité ; néanmoins, si cette publicité paraît dangereuse pour l'ordre ou pour les mœurs, le Conseil ordonne que les débats aient lieu à huis clos.
» Dans tous les cas, le jugement est prononcé publiquement. Le Conseil peut interdire le compte rendu de l'affaire. Cette interdiction ne peut s'appliquer au jugement. »
Ordonne que la salle soitjimmédiatement évacuée, et que toutes les précautions soient prises pour que rien de ce qui sera dit ici ne soit entendu.
— Huissier, faites évacuer la salle!
Le capitaine Dreyfus, dont les joues se sont vivement colorées de rouge, ne jette pas un regard du côté de l'assistance, qni s'écoule lentement; ses yeux ne quittent pas les membres du Conseil de guerre.
Il est une heure et demie.
Au dehors, il pleut, et la rue présente son aspect habituel.
Ignorance crasse de la procédure et bêtise monumentale du commandant Brisset, commissaire "du gouvernement.
Le compte rendu de cette audience manifeste de la part du Président du Conseil de guerre, le colonel Maurel, un « parti pris » évident de fermer la bouche à l'avocat de l'accusé.
Ce « parti pris » allait jusqu'à lui imposer silence sur la question de savoir si le huis-clos était justifié, ou était, au contraire, injustifié.
De la part du colonel, nullement familier avec la procédure, ce « parti pris » était certainement la conséquence d'un ordre de l'un de ses supérieurs hiérarchiques.
Ce supérieur était, dans l'espèce, et malgré l'illégalité de son intervention en pareille matière, le ministre delà guerre.
Quant au commissaire du gouvernement, le commandant Brisset, il semblerait, d'après le titre même des fonctions qni lui étaient attribuées, qu'il n'aurait pas dû être ignorant des règles de la procédure.
Son intervention dans la question du huis-clos démontre cependant le contraire.
En effet, l'affirmation de ce singulier commissaire :
« La défense sur le huis-clos est admise à présenter des observations et non des conclusions », révèle une ignorance crasse de l'A B G de la procédure.
Il n'y a, entre des « observations » et des « conclusions, » qu'une différence : c'est que les «observations sont de simples paroles, tandis que les « conclusions » sont « écrites ».
Ces dernières ne peuvent s'envoler. L'on ne peut contester qu'elles aient été dites.
La « conclusion » est d'ailleurs l'unique procédé juridique permettant à l'avocat de constater ne varietur le déni de justice dont il est victime, de la part des membres d'un Conseil de guerre, peu familiers avec la procédure, pas ferrés sur la loi, mal au fait de leurs devoirs.
Après avoir manifesté son ignorance des éléments de la procédure, le commandant Brisset avait fait preuve d'une insigne mauvaise foi, en prononçant, en réponse à Démange invoquant l'intérêt de la défense, ces paroles contraires à la vérité :
« Il y a d'autres intérêts que ceux de la défense et de l'accusation en jeu dans ce procès. »
Le public de l'audience interpréta cette affirmation comme l'évocation d'un péril national, attaché à la publicité des débats du procès, et, en particulier, à la lecture de l'acte d'accusation contre Dreyfus. Or, ce péril n'existait pas.
On le sait aujourd'hui par la publication de l'acte d'accusation, qui fut opérée trois ans plus tard, le 7 janvier 1893, dans le journal le Siècle.
Donc, le commandant Brisset avait émis une assertion perfide, en laissant supposera ses auditeurs
que les « autres intérêts que ceux de la défense et de l'accusation en jeu dans ce procès » étaient ceux de la sécurité nationale.
C'était là une insinuation indigne d'un représentant de la France.
Les « autres intérêts en jeu » étaient tout bonnement ceux du portefeuille du général Mercier, ministre de la guerre.
En trompant ainsi la France, le commandant Brisset avait forfait au devoir.
Ce n'est pas fini. Ce magistrat extraordinaire lance une ânerie monumentale à Me Démange, qui proteste contre le « parti pris » du Président de lui fermer la bouche, au sujet des raisons militant contre le huis-clos.
Cette ânerie est le critérium de la valeur intellectuelle et morale de son auteur.
Démange avait dit excellemment : « Je n'ai lu qu'une partie de mes conclusions. »
Le commissaire du gouvernement ose l'interrompre par les mots : « C'est le principal. »
Cette énormité est aussitôt relevée par Démange, au milieu des sourires de l'auditoire émerveillé de l'ânerie :
— Comment le savez-vous, puisque je n'ai pas donné lecture complète de ces conclusions?
Après pareille ânerie, émise par l'avocat du gouvernement dans un pareil procès, l'on comprend à merveille « quels intérêts » devait sauvegarder le huis-clos !
La publicité des débats, c'était l'écroulement de l'accusation sous le ridicule.
Un avant-goût en avait été procuré à l'assistance par cette escarmouche initiale sur le huis-clos. Mais, si ridicule et si odieuse que se soit montrée
la personnalité du commandant Brisset au cours de cette brève escarmouche sur le huis-clos, ce n'est là qu'un petit coin du drame.
La responsabilité du huis clos, véritable crime, n'appartient pas, en effet, au commandant Brisset.
Celui-ci y a manifesté son ignorance de la procédure, son médiocre souci de la vérité, sa bêtise colossale.
Gela ne touche pas d'ailleurs au fond de la question.
L'acte d'accusation contre le capitaine Dreyfus.
La liberté du Président du Conseil de guerre n'avait pas été entamée par les trois manifestations auxquelles s'était livré le commissaire du gouvernement : sa responsabilité restait donc entière.
Or, elle est écrasante.
Le colonel Maurel avait lu, avant l'audience, l'acte d'accusation contre Dreyfus. Il l'avait relu. Il avait dû en peser les termes.
Or, cet acte ne contenait rien, absolument rien qui pût servir de prétexte à un péril national, rien qui justifiât le huis-clos.
Le voici :