Le gouvernement ne voulait pas la lumière sur le
procès Dreyfus en janvier 1898.
J'avais besoin, permettez-moi de l'ajouter aussi, du gouvernement, même dans le cas où ma requête aurait été accueillie et où il y aurait eu annulation du jugement par la Cour de cassation.
J'avais besoin d'un gouvernement désireux de faire la lumière complète sur l'affaire Dreyfus, parce que, qu'il me soit permis de le dire, si cette revision devait se faire, ou plutôt si le jugement devait avoir lieu à nouveau, il fallait le grand jour, il ne fallait plus le huis-clos.
Vous entendez bien que quand sept officiers, qui sont la loyauté même, ont condamné un homme — pour moi, je crois qu'ils se sont trompés, mais enfin, — pour le faire admettre par l'opinion publique, il faut qu'elle puisse toucher l'erreur du doigt.
8. Il fallait que le nouveau procès Dreyfus fût jugé publiquement.
Par conséquent, il m'était nécessaire d'être certain que, si ce jugement devait de nouveau avoir lieu, j'aurais le plus grand jour, et pour cela il fallait le concours du gouvernement voulant la lumière complète.
Eh bien ! j'étais convaincu qu'on ne la voulait pas et, dans cet état d'esprit, je me demandais ce que j'allais faire.
Je me le demandais lorsque (c'est par cela que je vais terminer) se sont déchaînées les passions qui grondent encore aujourd'hui (au-dessus desquelles certainement vous êtes), qui font qu'on ne pense plus à mon malheureux client.
Maintenant, il ne s'agit plus de l'affaire Dreyfus; c'est l'honneur de l'armée qu'on a mis en cause, c'est la lutte entre sémites et antisémites.
Quant à moi, je ne me suis jamais préoccupé que des intérêts de M. Dreyfus, que j'ai défendu; il n'y a que lui qui me préoccupe.
Par conséquent, je me suis dit : « Il faut attendre encore, il faut de l'apaisement. »
Voilà pourquoi j'ai dit à M. Mathieu Dreyfus et à Mdame Dreyfus: « Attendons, attendons un autre moment, attendons des temps plus calmes 1 »
9. Reproche <r<in>ir ehoisi les raies révolutionnaires pour h/ révision du procès Dreyfus,
Et je suis heureux d'avoir une oeccasion de l'affirmer ici, car il y a dans votre exposé, monsieur l'Avocat général, permettez-moi de vous le dire, un passage qui m'a beaucoup fouché.
Vous avez dit à MM. les jurés qu'on n'avait pas voulu employer les voies légales et qu'on avait eu recours aux voies révolutionnaires.
Mais, ce reproche-là, vous ne pouvez l'adresser à M. Zola
parce que lai n'avait aucune qualité pour recourir aux voies légales, n'est-ce pas?
Il n'y avait absolument que la famille Dreyfus qui pût y recourir; par conséquent, c'est à elle que s'adressait le reproche, et à moi, indirectement.
Et je pourrais même vous dire à tous que, depuis longtemps, et surtout depuis que M. l'Avocat général vous a fait cet exposé, moi, je reçois tous les matins des lettres, les unes qui sont signées, les autres qui ne le sont pas — les premières sont polies, les secondes ne le sont pas du tout — lettres dans lesquelles on me reproche d'avoir manqué à mon devoir.
Eh bien ! moi, j'estime que je n'y ai pas manqué.
J'ai toujours mon devoir devant les yeux, et vous pouvez être certains que ma conscience ne me fera jamais reculer devant l'accomplissement d'un devoir!
Mais je crois avoir été très prudent en conseillant à M. Dreyfus d'attendre.
Et ce qu'il faut que vous reteniez, c'est que certainement on ne peut pas reprocher à M. Zola de n'avoir pas recouru aux voies légales, puisque cela lui était impossible.
Voilà ce que je tenais à dire en dégageant M. Zola.
Et voilà comment, l'affaire Esterhazy, qui m'avait fait espérer — puisque je reviens à elle — que je pouvais recourir aux voies légales pour obtenir la revision légale, me l'a en même temps fermée, cette voie, parce qu'elle m'a fait comprendre que le gouvernement ne voulait pas la lumière.
Voilà tout ce que j'ai à dire.
10. Opinion de Démange sur l'affirmation de Ravary que le jugement de Dreyfus a été légalement rendu.
Me Labori. — Me Démange voudrait-il dire ce qu'il pense de ce passage du rapport de M, le commandant Ravary, relatif à l'affaire Esterhazy :
« En résumé, que reste-t-il? Une impression pénible qui aura un écho dans tous les cœurs vraiment français. Des acteurs mis en scène, les uns ont marché à découvert, les autres sont restés dans la coulisse; mais tous les moyens employés avaient le même but : la revision d'un jugement légalement et justement rendu. »
Qu'est-ce que Me Démange pense de cela? Cela lui paraîtil exact?
N'a-t-il pas une observation de fait à présenter sur ce point?
Me Démange. — Mais, puisque je voulais m'adresser au ministre de la justice pour faire annuler ie jugement, c'est que je ne le considérais pas comme légalement rendu.
■ 11. Çà brûle !
]\ic Labori. — Pourquoi?
M. le Président. — La question ne sera pas posée.
Me Labori. — Il s'agit de l'affaire Esterhazy.
Me Démange. — Je l'ai dit tout à l'heure.
Me Labori. — Dites-le encore.
Me Démange. — J'avais su par M. Salles qu'il y avait eu violation de la loi : c'est pour cela que je voulais m'adresser au ministre.
Me Labori. — Quelle violation?
M. le Président. — Non, non, M° Démange, ne répondez pas !
Me Clemenceau. — Permettez-moi de poser une question?
Monsieur le président, je vous fais d'abord remarquer qu'un incident, qui a occupé un long moment de cette audience, avec M. le colonel Henry, a porté exclusivement sur l'affaire Dreyfus.
Sous le bénéfice de cette observation, en vous faisant remarquer également qu'un très long et très vif incident a eu lieu tout à l'heure, à propos de faits qui s'étaient passés pendant le huis-clos et de faits très secrets, puisqu'il s'agissait de la pièce secrète, je vous lais observer qu'on a pu parler de tout cela, et je vous demande de poser à Mc Demande la question suivante :
M Démange vient de nous dire, — et il n'a pas à s'expliquer autrement, a dit M. le président, — qu'il avait la certitude que le jugement n'avait pas été légalement rendu.
Je lui demande s'il ne pourrait pas nous dire sur quoi il base cette certitude et, en particulier, voilà ma question : « Si ce n'est pas parce qu'un juge du conseil de guerre Ta affirmé a M. Salles, qui l'a répété a .M' Demangi
.M' Démange. — Mais oui, parbleal — Mouvements d\