‹ Histoire populaire de l'affaire DreyfusChapitre 24 sur 67 · LIVRE QUATRIÈME APRÈS LA CONDAMNATION · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME APRÈS LA CONDAMNATION

Cruelle ironie de Rochefort. — Cri d'orgueil de Drumont.

Le général Mercier pouvait être lier de son œuvre.

Rochefort, lui, était fier de la sienne ; il le montra dans une de ses plus mordantes fantaisies, sous forme d'une « lettre ouverte à M. le capitaine Dreyfus, en sa villa du Cherche-Midi ».

En voici les plus cruelles facéties :

Monsieur et cher confrère,

Vous ne sauriez croire à quel point, en apprenant votre condamnation perpétuelle dans une enceinte fortifiée, je me suis senti flatté d'être enfin l'égal d'un capitaine breveté, attaché au ministère de la guerre, et ancien élève de l'Ecole Polytechnique.

En effet, la Haute-Cour, dans sa sagesse et sa haute probité, dont le sénateur Béral a donné tant d'exemples,

a décidé qu'appeler Gonstans « filou » ou vendre à l'Allemagne la France avec les moyens d'écraser nos armées, de dévaster nos foyers et de nous pincer les quelques milliards qui nous restent, méritaient exactement la même peine.

Il est vrai que si, au lieu d'être officier, vous eussiez été simple soldat et que vous eussiez appelé « vache » le colonel qui présidait le conseil de guerre, Gasimir- Perier vous eut fait fusiller comme un chien.

Car le mot « vache » appliqué à un supérieur constitue un crime de droit commun, tandis que fournir à l'ennemi les indications nécessaires pour nous tuer trois cent mille hommes est un acte éminemment politique.

Je n'ai pas livré assez souvent ma patrie pour me permettre, au cas où une amnistie serait enfin votée, de vous demander de vouloir bien m'autoriser à rentrer à votre bras dans notre bonne ville de Paris.

Je sais trop quelle distance me sépare, moi vulgaire pékin, d'un militaire qui a porté l'épaulette et à qui les plus hautes personnalités européennes, comme Guillaume II, Rothschild et le grand-rabbin, votre parent et homonyme, s'intéressent si chaleureusement.

Vous me pardonnerez, en faveur de l'intention, la liberté que j'ai prise de vous écrire de mon lieu d'exil et la familiarité peut-être indiscrète dont j'ai usé à votre égard, en me mettant, pour ainsi dire, sous votre protection.

Les juifs sont aujourd'hui tout-puissants, et on n'a pas tous les jours l'honneur d'être placé sur le même pied qu'un officier français qui a d'aussi belles relations en Allemagne.

Drumont triomphait encore plus orgueilleusement que Rochefort dans un article, dont voici le trait final :

Quand parut la France Juive, on dit à Zaddoc- Kahn : « C'est un pamphlet ».

— Non, fit-il, c'est une prophétie.

La prophétie s'est réalisée.

Malgré l'apathie des jours actuels, la veulerie de cette nation écœurée, plus encore qu'indignée, de toutes ces hontes, les colères grondent partout à l'heure présente.

Si demain les événements jetaient leur drame sur toutes ces passions incandescentes, si la France était prise de cette fièvre patriotique qui la saisit aux époques de crise, un gouffre s'ouvrirait en plein Paris, comme il s'en ouvrit un, en plein Forum, au moment de la guerre des Samnites.

Il engloutirait la race maudite, sans que nul Gurtius offrît sa vie pour apaiser le courroux des dieux. Et cependant la France Juive date de 1886 ! Il y a huit ans de cela, et c'est bien peu pour la marche d'une idée.

Quel courant d'opinions toutes faites il fallait remonter à cette époque et quels reins solides il fallait avoir alors pour soutenir presque seul un combat dont des collaborateurs, vaillants et jeunes, allègent le poids aujourd'hui !

Mes livres auront rendu un immense service à notre chère France, en lui révélant le péril juif, en l'empêchant d'être livrée pieds et poings liés à l'ennemi, au moment d'une guerre, par les Dreyfus et les Reinach, embusqués dans tous les services importants.

Ces livres, je suis heureux de les avoir écrits ; mais je ne mérite pas qu'on me loue à ce sujet, car je ne pouvais pas ne pas les écrire.

Une Volonté supérieure me disait : « Parle. » J'ai parlé...

Drumont était loyal et sincère, en entonnant ce I dithyrambe .

Les lecteurs qui applaudirent ce dithyrambe furent également convaincus de son exactitude.

Tant il est vrai que l'homme s'agite et une Volonté supérieure le mène.

La Volonté qui dictait à Drumont ce dithyrambe n'était pourtant pas celle qui apparaissait à Drumont et à ses applaudisseurs enthousiastes.

Ce n'était pas la Vérité, comme quand il avait écrit la France Juive; c'était l'Erreur.

C'était l'Erreur, avec toutes les apparences de la Vérité.

Cette Erreur avait dupé la plupart des spectateurs du procès Dreyfus.

Le lecteur qui a suivi avec nous les diverses phases de ce procès, a pu en saisir les causes, au fur et à mesure qu'elles s'étaient produites.

D'abord, le revirement de conscience de Mercier ; ensuite la pression exercée par celui-ci sur le colonel Maurel.

L'intuition des dessous du procès ; l'intuition de la complaisance du colonel Maurel, à un huis-clos indigne de la justice ; l'intuition de la seconde complaisance du colonel Maurel, à la communication de la pièce secrète, procure une impression singu lièrement différente de l'orgueil avec lequel Drumont proclamait « l'immense service » rendu par lui à sa « chère France ».

Ce service, c'était la condamnation d'un innocent, et, par-dessus le marché, sa condamnation illégale.

Cet immense service, c'était l'erreur judiciaire la plus monstrueuse.

C'était plus qu'une erreur judiciaire; c'était un crime.

APBÈS LA CONDAMNATION 205

Une erreur, c'est chose inhérente à l'humanité et aux bornes de son esprit.

On la reconnaît, on la répare. La conscience reste sauve.

Une iniquité, c'est aussi chose inhérente à l'humanité ; mais c'est le pire de ses maux ; c'est le comble de l'erreur ; c'est la conscience, prisonnière de son erreur.

C'est ce qu'avait fait Mercier.

C'est à ce crime qu'avait coopéré Drumont, en jouant, au cours de la première semaine de novembre, le rôle de tentateur à l'égard de la conscience véreuse de Mercier.

A sa décharge, Drumont a le droit de dire qu'il n'avait pas conscience de l'effet que produiraient ses menaces sur l'âme de Mercier.

Soit! encore reste-t-il l'allusion de l'auteur de la France Juive :

« Une Volonté supérieure me disait : « Parle ». J'ai parlé. »

La Volonté supérieure, évoquée par Drumont, c'était l'esprit du mal ; c'était le tentateur de l'humanité, depuis qu'il souffla à Caïn le meurtre d'Abel.

C'est la réflexion dont ne peut se dispenser l'historien de ce crime, qui est l'un des plus graves parmi ceux qui ont exercé leurs effets sur « notre chère France ».

Tristesse et déception de Cassagnac.

Cassagnac ignorait tout ce qu'avait caché le huisclos des délibérations du Conseil de guerre.

Il ne savait rien de plus que Drumont, rien de plus que Rochefort au sujet des débats du procès.

Il eut pourtant la divination, dans la première partie de l'article suivant, que quelque chose de mal, tout au moins quelque chose de funeste, s'était passé.

Voici les réflexions que lui inspira la condamnation de Dreyfus :

Tristesse ! Un officier français a vendu son pays.

Ce jugement, nous en éprouvons l'invincible sentiment, va causer, dans le pays, une profonde tristesse et une amère déception.

Une profonde tristesse, d'abord.

Car la grande masse, en France, si peu sympathique, si peu bienveillante qu'elle soit aux juifs, ne poussait pas l'aveuglement de la haine religieuse jusqu'à souhaiter qu'on trouvât un traître dans les rangs de nos officiers, ce traître iût-il juif.

Elle eût accueilli avec joie un acquittement complet, absolu, établissant d'une façon indiscutable qu'on s'était trompé cruellement quand on avait pu croire, sur des indices mensongers, qu'un officier français avait vendu son pays.

Béni soit Dieu ! ce n'est pas un fils des Francs !

Car l'amour de la patrie, dans sa grande et sainte solidarité, ne doit connaître, ne connaît ni juifs ni chrétiens.

La France est une mère, elle aussi.

Et quelles que soient ses tendresses différentes pour chacun de ses fils ; que leur origine soit l'Orient ou l'Occident ; qu'il s'y trouve mêlé du sang plus ou moins étranger ; elle est, elle reste mère, et doit souffrir atrocement du déshonneur public de l'un d'entre eux.

Certes, il n'y a pas responsabilité pour les autres. Non. Loin de moi cette injure gratuite à l'adresse des fils fidèles et sans reproche.

Il y a cependant un éclaboussement au drapeau.

Les vrais patriotes eussent tout donné pour ne pas le subir.

Mais, du moment que cette douleur nous est imposée, que Dieu soit béni, pour avoir permis que ce ne fût pas un fils des Gaulois et des Francs qui en porte l'infamie !

La peine infligée est trop douce!

J'ai dit que ce verdict est une amère déception. Hélas! oui.

Et malgré tout le soin que prendront les juristes de la République pour expliquer qu'un tel crime est suffisamment châtié par la détention perpétuelle, personne ne comprendra.

Et chacun se souviendra de ce petit soldat, récemment fusillé sur le rivage algérien pour avoir lancé un bouton de sa tunique à la tète de ses juges.

On fera la comparaison lamentable, terrifiante.

Lui, Dreyfus, a fait plus, il me semble, que lancer un bouton de tunique.

11 a, froidement, tenté d'ouvrir la voie aux armées ennemies.

Ce n'est pas un indiscipliné comme l'autre : c'est le plus exécrable des parricides; c'est l'enfant maudit qui voulait égorger sa patrie.

La déception spécifiée parCassagnae était, en effet, un résultat immédiat de la condamnation de Dreyfus à là déportation.

L'opinion aurait voulu la condamnation à mort.

Et qu'on ne la critique pas! elle était dans la logique de l'erreur que lui avait imposée le général Mercier, avec son huis-clos.

Cette erreur, en effet, en enfantait mille autres.

Et c'est pourquoi elle était si néfaste à la France, à cette mère, comme l'appelait Cassagnac, dont un des fils, iniquement condamné, paraissait avoir été condamné avec trop de douceur.

Le vrai coupable n'était pas, selon le mot de Cassagnac, un fils des Gaulois et des Francs ; c'était un fils d'adoption de la mère commune.

Cérémonial de la dégradation du condamné à l'École militaire.

Telles furent les impressions de la presse parisienne, de celle qui exerçait une influence.

Elles étaient conformes à l'apparence des choses.

Ni Cassagnac, ni Drumont, ni Rochefort ne pouvaient, en effet, pénétrer les dessous abominables de ce procès.

L'examen de la procédure suivie contre le capitaine Dreyfus fut opéré, par le conseil de revision de Paris, le 31 décembre 1894. Ce fut une simple formalité.

En dépit de son défaut d'équité, la délibération du Conseil de guerre sur le huis-clos étaîj, conforme à la lettre de la loi, sinon à son esprit.

Une fois régulièrement close par sept « oui », elle était inattaquable.

Aussi n'en fut-il même pas question devant le conseil de revision.

Quant à la communication de la pièce secrète, ni Dreyfus, ni son avocat n'en avaient eu vent; aussi n'en fut-il pas question non plus devant le conseil de revision.

Le pourvoi de Dreyfus ne fut même pas défendu oralement devant le conseil de revision.

Son rejet ne fut donc qu'une simple formalité.

Il importe d'insister là-dessus, car au cours des années qui suivirent, cette formalité fut invoquée par les « partisans delà chose jugée », à l'égal d'une seconde condamnation de Dreyfus, corroborant celle qu'avait déjà rendue le conseil de guerre le 23 décembre 1894.

C'est là une erreur. Le conseil de re vision n'avait en effet à connaître que de la régularité des formes . Or, celles-ci paraissaient régulières, môme à l'avocat de Dreyfus.

La sentence du conseil de guerre était devenue définitive, du jour où le conseil de revision en avait constaté la régularité.

Cette sentence prescrivait la dégradation du condamné, à la première prise d'armes de la garnison de Paris.

L'infamante cérémonie eut lieu le samedi 5 janvier 1895. En voici le récit, d'après V Autorité (1) :

Colère, haine, rage du condamné. — Son attitude révoltante. On a comparé cet homme à Judas ; on a calomnié Judas.

J'ai assisté à de nombreuses exécutions capitales ; j'ai vu mourir des cyniques comme Prévost et des lâches comme Anastay ; jamais je n'ai ressenti une aussi poignante émotion qu'à la parade d'exécution de Dreyfus.

Dans cette scène grandiose, devant cet appareil

(1) Le lecteur trouvera dans Dreyfus, pages 177 à 192, de longs détails qui n'ont pu trouver place dans le présent livre.

militaire et pendant que la foule, au loin, pousse des cris de mort, cet officier auquel on arrache ses galons, dont on brise l'épée, après que le greffier a donné lecture de la condamnation pour trahison et que le général commandant a déclaré le condamné indigne de porter les armes.

Puis, cet atroce défilé devant le front des troupes, tout cela vous étreint le cœur. Il semble que l'on est sous l'empire du plus épouvantable des cauchemars : et l'on se sent brisé, rompu, quand, la triste cérémonie terminée, on se retire, le sang glacé dans les veines.

L'attitude du misérable a été révoltante.

Au lieu de la pitié qui accompagne généralement ces sortes d'exécutions, c'est de la colère qui s'est manifestée parmi les assistants dans cette scène douloureuse.

Cynique et insolent pendant la dégradation, c'est la haine et non la douleur qui se peignait sur sa face horriblement contractée pendant le défilé honteux.

Son visage n'avait plus rien d'humain.

Dans ses traits affreusement grimaçants, on remarquait l'éclat des yeux démesurément sortis de l'orbite, les pommettes très saillantes, et comme passées au carmin ainsi que le nez, la bouche si contractée que la moustache semblait de travers.

Ce n'était pas un homme ; c'était une bête féroce, débordant d'une rage impuissante.

On lisait dans les yeux de ce misérable les pensées qui agitaient son être, et l'humilité, la tristesse, la honte, le remords faisaient place à la colère, à la haine, à la rage.

On a comparé cet homme à Judas ; on a calomnié Judas, qui, lui, au moins, s'est fait justice lui-même.

Voici, en détail, les faits et incidents de cette triste réunion,

La place de Fontenoy est située derrière l'Ecole militaire ; une grille seule sépare la cour de l'Ecole où doit avoir lieu la dégradation de Dreyfus et la place.

Les Parisiens, qui connaissaient ce détail, étaient, dès la première heure et malgré le froid aigu, massés devant la grille.

A huit heures, la foule devient si considérable que les rues aboutissant à la place sont barrées par la police.

Le public ne pourra pas distinguer les traits du dégradé, mais il suivra parfaitement les diverses péripéties du sinistre spectacle qui va se dérouler.

A huit heures et demie, les troupes désignées pour assister à la parade débouchent de tous côtés.

Gomme nous l'avons dit, chaque régiment a fourni trois compagnies, dont une d'anciens soldats en armes, dans la tenue de la garde montante, et deux autres formées au moyen de recrues venues en tenue du jour, capote et ceinturon.

Pour l'artillerie etla cavalerie, il y a par corps quatre pelotons d'anciens et huit de recrues.

La même proportion a été admise pour les troupes d'administration et le train.

Les journalistes munis de cartes spéciales sont seuls admis à franchir la grille, d'où ils sont invités à occuper l'emplacement qui leur est réservé.

Les journalistes sont placés entre l'infanterie et l'artillerie : instinctivement leur ligne noire se range sur le prolongement des troupes.

Des officiers les invitent à s'abstenir de toute manifestation sur le passage du traître.

Ils promettent, à la condition que Dreyfus ne les interpellera pas. Sinon...

Une nouvelle importante circule à ce moment.

On dit, et bientôt la chose est confirmée, que Drey-

fus a fait allusion à sa conduite en parlant à ses gardiens, en attendant l'heure d'être conduit dans la cour où il devait expier son crime.

« Il aurait dit à peu près textuellement: — Je suis innocent. Si j'ai livré des documents à l'étranger, c'était pour amorcer et en avoir de plus considérables ; dans trois ans on saura la vérité, et le ministre luimême reprendra l'affaire. »

Neuf heures approchent.

Le général Darras, commandant la 16e brigade d'infanterie, accompagné de son officier d'ordonnance, du colonel Fayet et de deux cuirassiers, arrive sur son cheval au milieu de la place.

L'aspect de la cour est solennel avec ses rangées de troupes immobiles.

Au-dessus des toits de la caserne, s'élance d'un côté vers le ciel le dôme des Invalides, qui abrite le souvenir de tant de gloires, de l'autre la façade de l'Ecole de guerre, comme plaquée par la perspective contre l'énorme toiture de la galerie des Machines.

Sur cette façade, éclate, noire sur fond blanc, cette inscription : « Ecole supérieure de guerre », dont Dreyfus fut un des brillants élèves!

Les élèves d'aujourd'hui sont là, groupés sur une terrasse, dominant l'imposant et triste spectacle.

Le premier coup de neuf heures sonne à l'horloge de l'Ecole.

Le général Darras lève son épée et jette le commandement, aussitôt répété sur le front de chaque compagnie : « Portez vos armes ! »

Les troupes exécutent le mouvement.

Un silence absolu lui succède.

Les cœurs cessent de battre, et tous les yeux se portent dans l'angle droit de la place où Dreyfus a été enfermé dans un petit bâtiment à terrasse.

Dreyfus marche d'un pas assuré. — Il se tient droit. —Il crie : « Je suis innocent. » et « Dites à la France que je suis innocent ». — Les jambes fléchissent; la démarche s'alourdit; la tête du misérable reste insolente et défie les assistants.

Un petit groupe apparaît bientôt.

C'est Alfred Dreyfus, encadré par quatre artilleurs, accompagné par un lieutenant de la garde républicaine et le plus ancien sous-officier de l'escorte qui approche.

Entre les dolmans sombres des artilleurs, on voit se détacher très net Tor des trois galons en trèfle, Tordes bandeaux du képi ; l'épée brille, et l'on distingue de loin la dragonne noire tenant à la poignée de Tépée.

Dreyfus marche d'un pas assuré.

Regardez donc comme il se tient droit, la canaille • dit- on.

Le groupe se dirige vers le général Darras, devant lequel se tient le greffier du conseil de guerre, M. Vallecalle, officier d'administration.

Dans la foule, des clameurs se font entendre.

Mais le groupe s'arrête.

Un signe du commandant des troupes et les clairons ouvrent un ban et le silence se fait de nouveau, cette fois tragique.

Les canonniers, qui accompagnent Dreyfus, reculent de quelques pas : le condamné apparaît bien détaché.

Le greffier salue militairement le général, et, se tournant vers Dreyfus, lit, d'une voix très distincte, le jugement qui condamne le nommé Dreyfus à la déportation dans une enceinte fortifiée et à la dégradation militaire.

Puis le greffier se retourne vers le général et fait le salut militaire.

Dreyfus a écouté silencieusement.

La voix du général Darras s'élève alors et, bien que légèrement empreinte d'émotion, on entend très bien cette phrase.

— Dreyfus, vous êtes indigne de porter les armes. Au nom du peuple fiançais, nous vous dégradons!

On voit alors Dreyfus lever les deux bras et, la tête haute, s'écrier d'une voix forte, sans qu'on distingue le moindre tremblement :

— Je suis innocent. Je jure que je suis innocent- Vive la France !

— A mort ! répond au dehors une immense clameur.

Mais le bruit s'apaise aussitôt.

On a remarqué que l'adjudant chargé de la triste mission d'enlever les galons et les armes du dégradé avait porté la main sur celui-ci, et déjà les premiers galons et parements, qui ont été décousus d'avance, ont été arrachés par lui et jetés à terre.

Dreyfus en profite pour protester de nouveau, et ses cris arrivent très distincts jusqu'à la foule :

— Sur la tête de ma femme et de mes enfants, je jure que je suis innocent. Je le jure. Vive la France l

— A mort ! A mort ! lui répond la foule impitoyable.

Cependant l'adjudant a arraché très rapidement les galons du képi, les trèfles des manches, les boutons du dolman, les numéros du col, la bande rouge que le condamné porte à son pantalon depuis son entrée à l'Ecole Polytechnique.

Reste le sabre : l'adjudant le tire et le brise sur son genou; un bruit sec, tes deux tronçons sont jetés à terre comme le reste.

Le ceinturon est ensuite détaché : le fourreau tombe à son tour.

C'est fini. Ces secondes nous ont paru un siècle; jamais impression d'angoisse plus aiguë.

Et de nouveau, nette, sans indice d'émotion, la voix du condamné s'élève :

— On dégrade un innocent !

Il faut maintenant au condamné passer devant ses camarades et ses subordonnés de la veille.

Pour tout autre, c'eût été un supplice atroce.

Dreyfus ne paraît pas autrement gêné, car il enjambe ce qui fut les insignes de son grade, que deux gendarmes viendront relever tout à l'heure, et se place de lui-même entre les quatre canonniers, le sabre nu, qui l'ont conduit devant le général Darras.

Le petit groupe, que conduisent les deux officiers de la garde républicaine, se dirige vers la musique placée devant la voiture cellulaire et commence à défiler devant le front des troupes, à un mètre à peine.

Dreyfus marche toujours, la tète relevée. Le public crie « A mort ! » Bientôt il arrive devant la grille ; la foule le voit mieux, les cris augmentent, des milliers de poitrines réclament la mort du misérable qui s'écrie encore : « Je suis innocent ! Vive la France. »

La foule n'a pas entendu : mais elle a vu Dreyfus se tourner vers elle et crier.

Une formidable bordée de sifflets lui répond, puis une clameur qui passe comme un souffle de tempête au travers de la vaste cour :

A mortl Amorti

Et, au dehors, un remous terrible se produit dans la masse sombre et les agents ont une peine inouïe à empêcher le peuple de se précipiter sur l'Ecole militaire et de prendre la place d'assaut, afin de faire plus prompte et plus rationnelle justice de l'infamie de Dreyfus.

Dreyfus continue sa marche. Il arrive devant le groupe de la presse.

— Vous direz à la France, dit-il, que je suis innocent.

— Tais-toi, misérable, lui répondent les uns, pendant que d'autres lui crient : « Lâche! — Traître ! — Judas ! »

Sous l'outrage, l'abject personnage se redresse; il nous jette un coup d'œilde haine féroce :

— Vous n'avez pas le droit de m'insulter.

Une voix nette sort du groupe de la presse, contestant :

— Vous savez bien que vous n'êtes pas innocent.

— Vive la France ! sale Juif ! lui crie-t-on encore; et Dreyfus continue son chemin.

Ses vêtements ont un aspect pitoyable. A la place des galons pendent de longs bouts de fil, et le képi n'a plus déforme.

Dreyfus se redresse encore, mais il n'a parcouru que la moitié du front des troupes, et l'on s'aperçoit que les cris continus de la foule et les divers incidents de cette parade commencent à avoir raison de lui.

Si la tête du misérable est insolemment tournée du côté des troupes qu'elle semble défier, ses jambes commencent à fléchir, sa démarche paraît plus lourde.

Le groupe n'avance que lentement. 11 passe maintenant devant les « bleus ».

Le tour du carré s'achève. Dreyfus est remis entre les mains de deux gendarmes qui sont venus ramasser ses galons et les débris de son sabre. Us le font aussitôt remonter dans la voiture cellulaire.

Le cocher fouette ses chevaux et la voiture s'ébranle, entourée d'un détachement de gardes républicains que précèdent deux d'entre eux, le revolver au poing.

La parade a duré juste dix minutes.

Lettres du condamné à son défenseur et à sa femme, la veille et le soir de la dégradation.

Quelques heures après la dégradation, Dreyfus adressait à sa femme la lettre suivante (1) :

Prison de la Santé, samedi 5 janvier 1895.

Ma chérie, te dire ce que j'ai souffert aujourd'hui, je ne le veux pas. Ton chagrin est déjà assez grand, pour que je ne vienne pas encore l'augmenter.

En te promettant de vivre, en te promettant de résister jusqu'à la réhabilitation de mon nom, je t'ai fait le plus grand sacrifice qu'un homme de cœur, qu'un honnête homme auquel on vient d'arracher son honneur, puisse faire.

Pourvu, mon Dieu ! que mes forces physiques ne m'abandonnent pas !

Le moral tient : ma conscience, qui ne me reproche rien, me soutient ; mais je commence à être à bout de patience et de forces.

Avoir consacré toute sa vie à l'honneur, n'avoir jamais démérité, et me voir où je suis, après avoir subi l'affront le plus sanglant que Ton puisse infliger à un soldat !

(l) Lettres d'un Innocent, pages 53 et 54. (Stock, éditeur.)

Donc, ma chérie, fais tout au monde pour trouver le véritable coupable ; ne vous ralentissez pas un seul instant ; c'est mon seul espoir dans le malheur épouvantable qui me poursuit.

Pourvu que je sois bientôt là-bas et que nous soyons bientôt réunis !

Tu me redonneras des forces et du courage. J'en ai besoin. Les émotions d'aujourd'hui m'ont brisé le cœur, ma cellule ne me procure aucune consolation.

Cette lettre a été publiée en 1898 avec un grand nombre d'autres ; les unes, antérieures à cellelà, écrites par conséquent de la prison militaire du Cherche-Midi.; les autres postérieures, écrites de la prison de la Santé, puis de Saint-Martin de Ré, enfin de l'Ile du Diable.

Ces lettres sont, toutes, du même ton que celle qui précède.

L'avant-veille de sa dégradation, Dreyfus avait adressé à son avocat la lettre suivante (1) :

Le 3 janvier 1895.

Cher maître, je viens d'être prévenu que je subirai demain l'affront le plus sanglant qui puisse être fait à un soldat.

Je m'y attendais, je m'y étais préparé I le coup a cependant été terrible. Malgré tout, jusqu'au dernier moment, j'espérais qu'un hasard providentiel amènerait la découverte du vrai coupable.

Je marcherai à ce supplice épouvantable, pire que la mort, la tète haute, sans rougir.

Vous dire que mon cœur ne sera pas affreusement torturé, quand on m'arrachera les insignes de l'hon-

(i) Lettret d'un Innocent, pages 276 et 277.

neur que j'ai acquis à la sueur de mon front : ce serai' mentir.

J'aurais certes mille fois préféré la mort.

Mais vous m'avez indiqué mon devoir, cher maître, et je ne puis m'y soustraire, quelles que soient les tortures qui m'attendent.

Vous m'avez inculqué l'espoir : vous m'avez pénétré de ce sentiment qu'un innocent ne peut être éternellement condamné ; vous m'avez donné la foi.

Merci encore, cher maître, de tout ce que vous avez fait pour un innocent.

Demain, je serai transféré à la Santé.

Mon bonheur serait grand, si vous pouviez m'y apporter la consolation de votre parole chaude et éloquente, et ranimer mon cœur brisé.

Je compte toujours sur vous, sur toute ma famille, pour déchiffrer cet épouvantable mystère.

Partout où j'irai, votre souvenir me suivra ; ce sera l'étoile d'où j'attendrai mon bonheur, c'est-à-dire une réhabilitation pleine et entière.

P.-S. — J'apprends à l'instant que la dégradation n'aura lieu que samedi. Je vous envoie quand même cette lettre.

Il résulte à l'évidence de cette lettre, que le ministre de la guerre connaissait l'état d'âme du condamné et ses fermes protestations d'innocence.

En effet, les lettres écrites par Dreyfus, quand il était au Cherche-Midi, et celles qu'il écrivit de la prison de la Santé étaient communiquées au ministre de la guerre et au ministre de l'intérieur.

Prétendus aveux du condamné au capitaine Lebrun-Renault. — Documentation produite le 7 juillet 1898 à la Chambre des députés.

Ce point capital établi, comment qualifier la machination, devenue fameuse, sous le nom des « Aveux au capitaine Lebrun-Renault»?

Cette machination a eu les honneurs d'une reconnaissance officielle, à la tribune de la Chambre des députés, le 13 janvier 1898, trois années après la dégradation de Dreyfus.

Les voici, d'après le compte rendu analytique de la séance de la Chambre :

Lors de la dégradation d'Alfred Dreyfus, l'officier qui était chargé d'assister à la parade a recueilli de lui ces paroles :

« Si j'ai livré des documents à une puissance étrangère, c'était dans l'espoir de m'en procurer d'autres. »

Cet officier fut tellement frappé de cet aveu, qu'il en fit l'objet d'un rapport au ministre de la guerre, et il reste de ces paroles décisives un témoignage contemporain.

Je demande à M. le ministre de la guerre pourquoi, dès la première heure, il n'a pas produit cet aveu et ce témoignage.

Le personnage, qui avait prononcé ces paroles s'appelait Cavaignac.

Il avait été ministre de la guerre après le général Mercier.

Il aspirait à le redevenir.

Les paroles qui précèdent revêtaient dans sa bouche le caractère d'un blâme au ministre de la guerre du 13 janvier 1898, qui était le général Billot.

Elles traduisaient cette secrète pensée de Cavaignac : « Ote-toi de là que je m'y mette ! »

Le président du conseil, c'était alors M. Méline, avait envoyé promener 1' « aspirant ministre», avec cette douche glacée :

« Si M. Cavaignac était au gouvernement, il ferait comme nous. »

Cavaignac, devenu ministre de la guerre, en juin 1898, fut sommé de tenir sa parole du 13 janvier.

Il le fit, dans les termes suivants, le 7 juillet 1898, à la tribune de la Chambre des députés :

Le matin de sa dégradation, Dreyfus fut maintenu pendant quelques heures dans une salle où deux officiers ont recueilli de sa bouche l'aveu de son crime.

Ces deux officiers en ont parlé aussitôt, et, comme le rappelait à l'instant M. Castelin, les aveux de Dreyfus furent publiés, notamment dans une note que je ne cite qu'à titre d'indication et qui parut dans le Temps portant la date du 6 janvier et paru le 5 janvier au soir. Cette note est ainsi conçue :

« Nous avons pu contrôler les paroles de Dreyfus; les voici à peu près textuellement : « Je suis innocent. Si j'ai » livré des documents à l'étranger, c'était pour amorcer et » en avoir de plus considérables; dans trois ans, on saura » la vérité, et le ministre lui-même reprendra mon » affaire. »

Ces paroles ayant été publiées, le capitaine Lebrun-Re

nault, l'un des officiers dont je viens de parler, fut mandé au ministère de la guerre, et là, devant le ministre de la guerre, il raconta ce qu'il avait entendu.

Il avait été conduit au ministère par le général Gonse, qui assistait à l'entretien et qui, dès qu'il sortit, le b' janvier 1895, le jour même, écrivit au général de Boisdeffre, qui se trouvait absent, la lettre dont je vais donner lecture :

« Mon général, je m'empresse de vous rendre compte que j'ai conduit moi-même le capitaine de la garde républicaine, le capitaine Lebrun-Renault, chez le ministre qui l'a envoyé, après l'avoir entendu, chez le .Président.

» D'une façon générale, la conversation du capitaine Lebrun-Renault avec Dreyfus était surtout un monologue de ce dernier qui s'est coupé et repris sans cesse.

» Les points saillants étaient les suivants :

» En somme, on n'a pas livré de documents originaux, mais simplement des copies. »

Et le général Gonse ajoute :

« Pour un individu qui déclare toujours ne rien savoir, cette phrase était au moins singulière. Puis, en protestant de son innocence, il a terminé en disant : « Le ministre » sait que je suis innocent; il me l'a fait dire par le com- » mandant du Paty de Clam dans la prison, il y a trois ou » quatre jours, et il sait que si j'ai livré des documents, » ce sont des documents sans importance, et que c'était » pour en obtenir de plus sérieux. »

» Le capitaine a conclu, en exprimant l'avis que Dreyfus faisait des demi-aveux ou des commencements d'aveux mélangés de réticences et de mensonges.

» Je ne sais rien depuis ce matin, etc.. »

Le capitaine Lebrun-Renault lui-même inscrivit le même jour, le 6janvier, sur une feuille détachée de son calepin, la note suivante, qui est encore entre ses mains :

» Hier, dégradation du capitaine Dreyfus. Chargé de le conduire de la prison du Cherche-Midi à l'Ecole Militaire, je suis resté avec lui de huit à neuf heures. Il était très abattu, m'affirmait que dans trois ans son innocence serait reconnue. Vers huit heures et demie, sans que je l'interroge, il m'a dit : « Le ministre sait bien que si je » livrais des documents, ils étaient sans valeur, et que » c'était pour m'en procurer de plus importants. » Il m'a

prié de donner l'ordre à l'adjudant chargé de le dégrader d'accomplir cette mission le plus vite possible. »

Depuis, le capitaine Lebrun-Renault a confirmé ces déclarations par un document écrit, signé de lui, que je ne fais pas passer sous les yeux de la Chambre parce qu'il est postérieur et que c'est aux documents que je viens de lire, qui datent du jour même, que je veux m'en référer.

M. le capitaine Lebrun-Renault n'est pas le seul témoin qui ait recueilli les aveux de Dreyfus.

Un autre officier, le capitaine d'Attel, les a recueillis également et les a transmis aussitôt à des officiers qui en témoignent.

Le capitaine d'Attel est mort peu de temps après, dans des circonstances assez tragiques.

Mais nous avons ici les déclarations des officiers qui ont recueilli, le même jour, les affirmations qu'il avait apportées. Voici ces déclarations :

« Le capitaine Anthoine a l'honneur de rendre compte que, le jour de la dégradation de Dreyfus, il s'est rencontré, à la sortie de la salle où Dreyfus avait été enfermé, avec le capitaine d'Attel, son ami, lequel avait été de service comme appartenant à l'état-major de la place.

» D'Attel a dit au capitaine Anthoine que Dreyfus venait de dire devant lui : « Pour ce que j'ai livré, cela n'en va- » lait, pas la peine. Si on m'avait laissé faire, j'aurais eu » davantage en échange. »

* Le capitaine Anthoine a immédiatement répété ce propos au commandant de Mitry. »

Voici la déclaration du commandant de Mitry :

« Le commandant de Mitry a l'honneur de rendre compte que, aussitôt la dégradation de Dreyfus, le capitaine d'artillerie Anthoine lui répéta une conversation qu'il venait d'avoir avec le commandant d'Attel, de l'étatmajor de la place de Paris (depuis décédé), au sujet de révélations faites, en présence de ce dernier, par ledit Dreyfus.

» Le capitaine Anthoine lui dit, en substance, que Dreyfus avait tenu, en présence du commandant d'Attel, après sa dégradation, des propos desquels il résultait que, u s'il avait livré des documents, c'était dans le but d'en » obtenir en échange de ceux qu'il donnait ».

Ainsi, il résulte de témoignages décisifs, concordants —

dont les plus décisifs sont, à mes yeux, ceux qui datent de l'heure même — ou bien le témoignage humain n'aura jamais de valeur, ou il résulte de ces témoignages précis et concordants que Dreyfus a prononcé cette phrase : « Si j'ai livré des documents... »

Eh bien! je pèse ces mots dans ma conscience. On a nié ces aveux ; on dira peut-être demain qu'ils ont été arrachés par des menaces et par des promesses.

Quelque mobile qu'on veuille imaginer, je déclare que dans ma conscience je ne puis admettre qu'un homme ait prononcé ces mots : « Si j'ai livré des documents... » s'il ne les avait pas livrés en effet.

Conversation du condamné avec du Paty de Clam, après sa condamnation. — Question de du Paty. — Réponse négative du condamné. — La teneur de cette question constitue, d'après Lebrun-Renault, la déclaration du condamné.

La réfutation péremptoire de toute la thèse de Cavaignac tient en un mot.

Avant la dégradation, le gouvernement savait par les lettres du condamné que celui-ci avait constamment protesté de son innocence.

Pendant la dégradation, même certitude, constatée par l'unanimité de la presse parisienne.

Après la dégradation, même certitude, offerte par les lettres du condamné.

La scène des aveux à Lebrun-Renault est donc une fable.

Cette fable a été suggérée au capitaine Lebrun- Renault par un des émissaires du ministre de la guerre.

En effet, si le ministre de la guerre avait été dupe de l'invention de Lebrun-Renault, son premier souci eût été de provoquer immédiatement la confrontation du condamné avec Lebrun-Renault, en présence des représentants autorisés de la justice militaire.

Or, cette confrontation a été évitée. Cette omission est l'aveu de la fable.

Cette omission est aussi l'aveu que la fable avait été dictée à Lebrun-Renault par un émissaire du ministre.

Quant à Cavaignac, il a fait preuve d'une inconscience voisine de la folie, quand il a osé souiller la tribune française de ces paroles infâmes :

« Je pèse ces mots dans ma conscience. On a nié ces aveux. On dira peut-être demain qu'ils ont été arrachés par des menaces et des promesses. »

Cavaignac cherche midi à quatorze heures en invoquant sa conscience.

Mais, ces aveux! on les nie, parce qu'ils sont le comble de la bêtise.

A quoi bon, des « menaces ou des promesses » ?

Ces aveux n'existaient pas, tout simplement parce qu'ils sont absurdes.

Lebrun-Renault a menti. Il a menti par ordre, par suggestion, par bêtise. On n'a que l'embarras. Enfin, il a menti.

C'est clair, comme les protestations d'innocence du condamné.

C'est d'autant plus clair que, le 31 décembre 1894, le condamné avait adressé à son avocat la note suivante:

fiote de Dreyfus à son avocat.

Le commandant du Paty est venu aujourd'hui lundi 31 décembre 1804, à cinq heures et demie du soir, après le rejet du pourvoi, me demander de la part du ministre si je n'avais pas été victime de mon imprudence, si je n'avais pas

voulu simplement amorcer

puis que je me sois trouvé entraîné dans un engrenage fatal.

Je lui ai répondu que je n'avais jamais eu de relations

avec aucun agent ni attaché

que je ne m'étais livré à aucun amorçage, que j'étais innocent.

Il me dit alors, de sa part personnelle, que sa conviction de ma culpabilité s'était faite, d'abord de l'examen de l'écriture de la pièce accusatrice et de la nature des documents qui y sont énumérés, puis des renseignements d'après lesquels la disparition des documents correspondait avec mon séjour à l'Etat-Major, qu'enfin un agent secret aurait

dit qu'un Dreyfus était un espion

sans toutefois affirmer que ce Dreyfus fût un officier.

J'ai demandé au commandant du Paty à être confronté avec cet agent : il m'a répondu que c'était impossible.

Le commandant du Paty a reconnu qu'on ne m'avait jamais soupçonné avant d'avoir reçu la pièce accusatrice.

Je lui ai alors demandé pourquoi on n'avait pas exercé de surveillance sur les officiers dès le mois de février, puisque le commandant Henry est venu affirmer au conseil de guerre, avoir été prévenu à cette date qu'il y avait un traître parmi les officiers. (Ce renseignement, d'après le commandant du Paty, aurait été donné au commandant Henry par )

Le commandant m'a répondu qu'il n'en savait rien, que ce n'était pas son affaire mais celle du commandant Henry, qu'il était difficile de suivre tous les officiers de l'Etat- Major... etc. ; puis, sentant qu'il en avait trop dit, il ajouta : « Nous parlons entre quatre murs, si on m'interroge sur tout cela, je nierai tout. »

J'ai conservé tout mon calme, car je voulais connaître toute sa pensée.

— En résumé, me dit-il, vous avez été condamné parce qu'il y avait un fil qui indiquait que le coupable était un officier, et la lettre saisie est venue mettre un point sur ce fil : le coupable, c'était vous.

Le commandant a encore ajouté que depuis mon arrestation la fuite avait tari au ministère, que peut-être . . .

avaient laissé traîner exprès

la lettre pour me brûler, afin de ne pas satisfaire mes exigences.

Il m'a parlé ensuite de l'expertise si remarquable de M. Bertillon, d'après laquelle j'aurais calqué ma propre écriture et celle de mon frère, pour pouvoir, au cas où je

serais arrêté porteur de la lettre, arguer d'une machination ourdie contre moi ! ! !

Il m'a laissé entendre ensuite que ma femme et ma famille étaient mes complices, toute la théorie de Bertillon enfin.

A ce moment-là., sachant ce que je voulais, et ne voulant pas lui permettre d'insulter ma famille, je l'ai arrêté en lui disant : « C'est assez, je n'ai qu'un mot à vous dire, c'est que je suis innocent et que votre devoir est de poursuivre vos recherches.

— Si vous êtes vraiment innocent, s'est-il écrié alors, vous subissez le martyre le plus épouvantable de tous les siècles.

— Je suis ce martyr, lui ai-je répondu, et j'espère que l'avenir vous le prouvera. »

En résumé, de cette conversation, il résulte :

lo Qu'il y a eu des fuites au ministère.

2° Que

. . . . a dû entendre dire et a répété au commandant Henry qu'il y avait un officier traître ; je ne pense pas qu'il l'ait inventé de son propre crû.

3» Que la lettre incriminée a été prise à .•

J'en conclus les faits suivants :

Le premier certain, les deux autres possibles .

1° Il existe réellement un espion... au ministère français, puisque des documents ont disparu ;

2° Peut-être cet espion s'est-il introduit dans la peau d'un officier, en imitant son écriture pour dérouter les soupçons.

Cette hypothèse n'exclut pas le fait n° 1, qui semble certain. Cependant la teneur de la lettre ne rend pas cette troisième hypothèse très vraisemblable; elle se rattacherai t plutôt au premier fait et à la deuxième hypothèse, c/est-àdire présence d'un espion au ministère et imitation de mon ôcriture par cet espion ou simplement similitude d'écri ture.

Quoi qu'il en soit, il me semble que si votre agent est habile, il doit pouvoir dénouer cet écheveau en tendant ses

filets aussi bien du côté de

que du côté de

Cela n'empêchera pas d'employer les autres procédés que j'ai indiqués, car il faut découvrir la vérité.

Après le départ du commandant du Paty, j'ai écrit la lettre suivante au ministre :

« J'ai reçu par votre ordre la visite du commandant du Paty, auquel j'ai déclaré encore que j'étais innocent et que je n'avais même jamais commis d'imprudence.

» Je suis condamné, je n'ai aucune grâce à demander.

» Mais au nom de mon honneur qui, je l'espère, me sera rendu un jour, j'ai le devoir de vous prier de vouloir bien poursuivre vos recherches.

» Moi parti, qu'on cherche toujours, c'est la seule grâce que je sollicite.

» Signé : Alfred Dreyfus. »

Les neuf coupures, pratiquées dans cette note, étaient commandées à l'avocat du condamné par une « réserve que le lecteur comprend facilement. »

Tel était d'ailleurs le motif invoqué par Démange, en communiquant ladite note à madame Dreyfus.

La note du condamné du 31 décembre 1894 est l'indice du mensonge de Lebrun-Renault. — Ce mensonge est établi par le Figaro du 6 janvier 1895.

C'est trois ans et demi après qu'elle avait été écrite par le condamné et connue, par conséquent, du ministre de la guerre et du gouvernement, que l'avocat de Dreyfus communiqua la dite note à madame Dreyfus, qui, elle-même, la fit publier le 12 juillet 1898.

Cette note prouve que Lebrun-Renault était un menteur.

Elle prouve que le général Gonse, s'il était dupe de la comédie jouée par Lebrun-Renault à la suggestion de du Paty de Clam — le nom s'est encore échappé de ma plume ! — était d'une belle simplicité d'esprit.

Elle prouve que le capitaine d'Attel était un comparse de la comédie « Lebrun-Renault, du Paty de Clam », comédie à plusieurs personnages !

Elle prouve que le capitaine Anthoine était un second comparse ou une seconde dupe de la môme comédie.

Elle prouve que le commandant de Mitry...

Elle prouve surtout que Cavaignac était dénué de

sens commun, en prenant au sérieux les personnages de cette comédie saugrenue et coupable.

Elle prouve que Gavaignac est un sot, à moins pourtant qu'il ne soit un second Mercier, et qu'il ne place, comme lui, son portefeuille plus haut que son honneur.

Le bon sens le plus vulgaire commande de refuser le moindre crédit aux « aveux à Lebrun-Renault ».

L'histoire de la fabrication de ces « aveux à Lebrun-Renault est d'ailleurs des plus faciles à reconstituer.

Le soir du 5 janvier 1895, le capitaine Lebrun- Renault ne jouait pas encore son rôle dans la comédie.

11 jouait le rôle précisément contraire, celui d'un des mille témoins de la protestation d'innocence du condamné.

Ce rôle, parfaitement naturel, il le jouait en présence d'un interlocuteur intéressé, qui s'empressait de porter au Figaro les propos du capitaine Lebrun- Renault.

Voici ces impressions, telles que les publia le Figaro, le matin du 6 janvier 1894, sous le titre : « Récit d'un témoin. »

C'est dans cet ordre que le convoi arriva à l'Ecole Militaire, à huit heures moins dix. Dreyfus fut conduit dans une des salles de l'Ecole et laissé sous la garde du capitaine Lebrun-Renault. C'est là, dans cette pièce, que la conversation suivante s'engagea :

— Vous n'avez pas songé au suicide, monsieur Dreyfus ? demanda le capitaine Lebrun-Renault.

— Si, mon capitaine, répondit Dreyfus, mais seulement le jour de ma condamnation. Plus tard, j'ai réfléchi. Je me suis dit, qu'innocent comme je suis, je n'avais pas le droit de me tuer. On verra dans trois ans, quand justice me sera rendue.

— Alors, vous êtes innocent?

— Voyons, mon capitaine, écoutez : on trouve dans un chiffonnier d'une ambassade un papier annonçant l'envoi de quatre pièces. On soumet le papier à des experts : trois reconnaissent mon écriture, deux déclarent que l'écriture n'est pas de ma main, et c'est là-dessus qu'on me condamne.

A dix-huit ans j'entrais à l'Ecole Polytechnique, j'avais devant moi un magnifique avenir militaire, 300,000 francs de fortune et la certitude d'avoir dans l'avenir 50,000 francs de rente. Je n'ai jamais été un coureur de filles. Je n'ai jamais touché une carte de ma vie, donc je n'ai pas besoin d'argent. Pourquoi aurais-je trahi? Pour de l'argent? Non, alors quoi ?

— Et qu'est-ce que c'était que ces pièces dont on annonçait l'envoi ?

— Une très confidentielle, et trois autres moins importantes.

— Comment le savez-vous ?

— Parce qu'on me l'a dit au procès. Ah ! ce procès à huis-clos, comme j'aurais voulu qu'il eût lieu au grand jour! 11 y aurait eu certainement un revirement d'opinion.

— Lisiez-vous les journaux en prison ?

— Non, aucun; on m'a bien dit que la presse s'occupait beaucoup de moi et que certains journaux profitaient de cette accusation ridicule pour se livrer à une campagne an tisémite. Je n'ai rien voulu lire.

Puis, raide et comme insensible, il ajoute : « A présent, c'est fini. On va m'expédier à la presqu'île Ducos ; dans trois mois, ma femme viendra m'y rejoindre. »

— Et, reprit le capitaine Lebrun-Renault, avez-vous l'intention de prendre la parole tout à l'heure ?

— Oui, je veux protester publiquement démon innocence.

Devant cette déclaration nettement formulée, le capitaine fit informer le général Darras de la résolution de Dreyfus. Elle avait d'ailleurs été prévue, et un roulemen t de tambours devait lui couper la parole en cas de besoin . Il était neuf heures moins dix, lorsque quatre artilleurs en trèrent dans la salle.

— Voici les hommes qui viennent vous prendre, monsieur, dit le capitaine Lebrun-Henault.

— Bien, mon capitaine, je les suis; mais je vous le répète les youx <lans les yeux, je suis innocent.

Et il suivit les soldats.

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