CHAPITRE HUITIÈME
Propos contradictoires prêtés à Lebrun-Renault, par le Temps et par le Figaro. — Note de Y Agence Havas relative aux affirmations attribuées à Lebrun-Renault par les journaux. — Equivoque créé par Cavaignac le 7 janvier 1898 sur le journal visé par la note Havas.
A la vérité, ce « Récit d'un témoin » différait abso- 1 ument de la note publiée antérieurement par le Temps du 6 janvier.
« Nous avons pu contrôler les paroles de Dreyfus ; les voici, à peu près textuellement :
«Je suis innocent. Si j'ai livré des documents à « l'étranger, c'était pour amorcer et en avoir de plus « considérables ; dans trois ans, on saura la vérité et le « ministre lui-même reprendra mon affaire. »
Quel avait été l'informateur du Temps ?
En un mot, quel était le personnage, auprès duquel le Temps avait contrôlé les paroles de Dreyfus, de manière à les publier « à peu près textuellement » ?
Ce personnage est le père des « aveux à Lebrun- Renault. »
Il est anonyme ; mais il n'est pas difficile de le percer. C'est l'unique du Paty de Clam.
Le journaiiste du Temps, honoré de cette pré-
rieuse confidence, lui avait sans doute promis le secret.
Ce secret, il l'a tenu.
Ce qui est sûr, c'est que, l'auteur de la communication au Temps n'était pas le capitaine Lebrun- Renault.
Gela résulte de la note suivante de Y Agence Havas, du 6 janvier :
Le ministre de la guerre a interrogé le capitaine de la garde républicaine Lebrun-Renault, sur les affirmations qui lui sont attribuées par certains journaux, relativement à une conversation avec l'ex-capitaine Dreyfus. Le capitaine Lebrun-Renault a certifié au ministre qu'il n'a fait aucune communication à aucun organe ni représentant de la presse.
Cette note visait-elle la note du Temps?
Il semble que oui, d'après la déclaration de Cavaignac du 7 juillet 1898.
La vérité est pourtant un peu différente.
En effet, le capitaine Lebrun-Renault n'avait pas été mis en cause personnellement dans la note du Temps .
Il avait, au contraire, été nommé dans l'article du Figaro, « Le Récit d'un témoin ».
Or, la note de l'Agence Havas contenait textuellement ces termes: « affirmations qui lui sont attribuées par certains journaux relativement à une conversation. »
Or, la note du Temps n'avait « attribué aucune affirmation à Lebrun-Renault », relativement à une conversation avec le condamné; tandis que le récit du Figaro avait précisément attribué des affirmations au capitaine, relativement à cette conversation-
Que l'on n'équivoque pas! La communication de V Agence Havas avait une teneur précise. Klle ne
saurait viser la note du Temps, sous prétexte que l'informateur anonyme du Temps était justement le capitaine Lebrun-Renault.
En effet, l'informateur du Temps n'était autre que le « commandant », désigné de la manière suivante sous la signature « Gaston Méry », dans la Libre Parole du 6 janvier 1894 :
On cause. On échange des impressions. Des officiers se mêlent aux journalistes. Un commandant nous raconte que Dreyfus aurait dit au capitaine de gendarmerie qui se tenait près de lui, dans la pièce où il attendait l'heure de l'exécution : « Si j'ai livré des documents à l'Allemagne, c'était pour amorcer et en avoir de plus importants. Avant trois ans, on saura la vérité, et le ministre de la guerre lui-même s'occupera de mon affaire. »
Ce « commandant », c'était du Paty de Clam; c'était le bras droit du ministre ; c'était auprès de lui que le Temps avait « contrôlé les paroles de Dreyfus ».
La note de Y Agence Havas relatant l'interrogatoire de Lebrun-Renault « par » le ministre de la guerre, avait donc pour base l'article du Figaro.
Gavaignac a déplacé légèrement cette base, en faisant de la note du Temps la cause de l'interrogatoire de Lebrun-Renault «en présence du» ministre de la guerre.
Pourquoi ?
Parce que l'article du Figaro gênait Gavaignac.