CHAPITRE NEUVIEME
Comment est née la fable officielle des aveux à Lebrun-Renaul dans l'antichambre du ministre de la guerre, avec du Paty de Clam pour accoucheur.
La mention de cet article aurait porté le coup du lapin à la comédie des « aveux à Lebrun-Renault ».
Nous n'avons pas le même motif que M. Gavaignac, pour adopter cette transposition, les yeux fermés.
Aussi, nous la signalons.
Et tout simplement, par souci de l'exactitude historique, afin d'éviter une erreur.
Cette réserve posée sur le récit de Gavaignac, c'est-à-dire sur la cause précise qui provoqua l'interrogatoire de Lebrun-Renault « devant le ministre de la guerre», ou bien « par le ministre delà guerre » ; que convient-il de penser de cet interrogatoire lui-même?
A notre avis, et nous l'avons justifié plus haut, la version de Lebrun-RenauJt sur les prétendus aveux du condamné est une fable.
Comment a été produite cette fable? Le 6 janvier, « devant le ministre de la guerre ».
C'est à la naissance de cette fable qu'il convient de faire intervenir, en la transposant, la parole de Gavaignac :
« On dira peut-être demain qu'ils ont été arrachés par des menaces et par des promesses. »
Quelles sont les menaces, quelles sont les promesses, adressées à Lebrun-Renault, afin d'obtenir de lui « la fable des aveux » ?
Les menaces? on les devine.
— Capitaine, vous avez mérité une punition sévère, pour avoir divulgué les termes d'une conversation confidentielle obtenue par vous à raison de vos fonctions. Ce sont les arrêts de rigueurs. C'est...
Les points qui précèdent masquent tout ce que l'imagination du fabricateur de la culpabilité de Dreyfus pouvait suggérer à un militaire tel qu'était le capitaine.
Ces points peuvent cacher des choses énormes.
L'interlocuteur de Glisson prit peur; il fut, dès lors, pieds et poings liés, c'est « conscience et parole liées » que je veux dire, aux mains du commandant du Paty de Clam.
Que l'officier qui n'a rien à se reprocher ose jeter la première pierre à Lebrun-Renault, s'il a eu peur !
Après les menaces, les promesses :
— Capitaine, vous pouvez réparer cet écart plus imprudent que coupable. Vous en avez le moyen. Il est facile. Vous allez voir le ministre; dites-lui... Si vous le lui dites, non seulement votre faute est effacée, mais...
Les coupures qui précèdent, rien de plus aisé que de les remplacer après « dites-lui » par la « fable, dite des aveux à Lebrun-Renault ».
Quant à la coupure qui suit le « mais » final, il ne faut pas être indiscret, et laisser quelque chose à désirer au lecteur.
GHAPTIRE DIXIÈME
Polémique de la Libre Parole avec Clisson, l'interlocuteur de Lebrun-Renault, l'auteur du « Récit d'un témoin » du Figaro. — Elle démasque l'équivoque de Cavaignac au sujet du sens de la Note Havas.
Convient-il d'insister davantage sur la naissance de la « fable des aveux à Lebrun-Renault » ?
Oui, car la fable est devenue l'évangile de Cavaignac. Donc, allons-y.
La communication précitée de VAgence Havas, relative à l'interrogatoire de Lebrun-Renault, fut comprise par le Figaro comme l'ayant directement visé, car le Figaro du 7 janvier, après l'avoir reproduite, la fit suivre de ce commentaire précis :
C'est absolument exact, et le capitaine Lebrun-Renault a dit la vérité en affirmant à son ministre qu'il n'avait « fait aucune communication à un organe ni représentant de la presse. »
Ce qui est vrai, c'est qu'il y a eu seulement une « conversation» tenue par ce brave officier, de la meilleure foi du monde, devant des personnes qu'il ne soupçonnait pas devoir la rapporter.
Nous ne croyons pas d'ailleurs que les règlements interdisent à un militaire d'avoir des conversations de ce genre avec sa famille ou ses amis.
La portée du « Récit d'un témoin » publié par le
Figaro fut, du reste, considérée comme grave, dès son apparition.
Le 6 janvier, Lebrun-Renault est mandé devant le ministre de la guerre.
Le 7 janvier, un article relatif à son entretien avec Glisson est élaboré à la Libre Parole.
Quels furent les inspirateurs de cet article? Mystère !
On ne connaît que la signature qui y fut apposée, « A. de Boisandré ».
L'article parut dans la Libre Parole du 8 janvier, sous le titre : Les défenseurs de Dreyfus. En voici la substance :
Au lendemain de la parade d'exécution de Dreyfus, le Figaro publiait, sous la signature d'Eugène Glisson, une manière d'apologie du traître. Oh! une apologie très discrète, très timide, comme honteuse, toute de nuances et de tendances. L'auteur prenait soin de n'exprimer des opinions évidemment personnelles que sous la forme impersonnelle et tutélaire de l'interview, et le journal qui avait accueilli sa copie jugeait prudent de ne la publier que sous bénéfice d'inventaire, sous un titre significatif : Récit d'un témoin, récit parvenu à la dernière heure, ajoutait le Figaro par surcroît de précaution. Ce récit d'un témoin n'avait qu'un seul défaut, celui de faire intervenir et de faire parler le capitaine Lebrun-Renault, de la garde républicaine. Le soir même, l'Agence Havas, au nom du ministère de la guerre, démentait les propos attribués à cet officier. Un journal qui n'est guère suspect de passions antisémitiques, le Radical, écrit à ce propos : « Le Figaro fait une triste besogne. » Que pourrions-nous ajouter à cette opinion si nettement exprimée d'un adversaire? Je voudrais pourtant bien savoir si l'auteur du Récit d'un témoin, M. Eugène Glisson, n'est pas le même qui défendit jadis — dans l'Événement si ma mémoire est fidèle — le capitaine Crémieu-Foa. Crémieu-Foa était, disait-il, son ami d'enfance. Le capitaine Dreyfus serait-il donc aussi l'ami d'enfance de M. Eugène Glisson ? Dans ce cas, M. Glisson jouerait vraiment de malheur cette fois-ci.
Le but de cet article est très compréhensible, si l'on y devine la riposte du « commandant », qui avait « raconté à M. Gaston Méry» les aveux de Dreyfus, et auprès duquel le Temps avait « contrôlé » les paroles du condamné constituant lesdits aveux.
Entre autres prétentions, cet article tendancieux avait celle de considérer la note de Y Agence Havas, relative à l'interrogatoire de Lebrun-Renault par le ministre de la guerre, comme « démentant les propos attribués à Lebrun-Renault », par le Figaro.
Cette prétention est précieuse, comme l'indice certain que le 7 janvier 1895, l'interrogatoire de Lebrun-Renault par le ministre de la guerre était unanimement considéré comme ayant été provoqué par l'article du Figaro et non par celui du Temps.
C'est là l'indication précise que Cavaignac trompait son monde le 7 juillet 1898, quand il faisait suivre la note du Temps du 6 janvier 1895 de l'affirmation :
Ces paroles ayant été publiées, le capitaine Lebrun- Renault fut mandé au ministère de la guerre.
En effet, si, le 7 janvier 1895, la note Havas, relatant l'interrogatoire par le ministre, avait visé le Temps, ce sont précisément les « aveux à. Lebrun- Renault », que Boisandré eût dû considérer comme démentis par cette note Havas.
Nous ne négligeons aucun des arguments de la mauvaise foi de Cavaignac, quand ceux-ci se présentent d'eux-mêmes.
L'impudence du personnage mérite en effet d'être mise au pilori.
Revenons à la prétention « Boisandré », que la note Havas « démentait les propos attribués à Lebrun-Renault ».
Cette prétention était exagérée ; car il suffit de lire avec attention la note Havas et la réponse que lui opposa le Figaro, pour constater que la note se bornait à reproduire le dire de Lebrun-Renault au ministre, « se défendant d'avoir su que son interlocuteur du Moulin-Rouge, dans la soirée du 5 janvier, était un représentant de la presse».
Quant au propos tenu par Lebrun-Renault à Glisson, le soir du 5 janvier, au Moulin-Rouge, il n'était pas susceptible d'un démenti. Preuve, lalettre que Glisson adressa à la Libre Parole, qui la publia le 10 janvier 1895. Voici ladite lettre :
J'étais à trois mille lieues de France lorsque le télégraphe m'a appris l'infâme trahison de Dreyfus.
A peine de retour à Paris, un hasard, que je suis tenté de maudire aujourd'hui, m'apprend les détails d'Une conversation qui m'apparaît avoir un intérêt purement historique.
Je la publie simplement, sans phrases, comme un phonographe aurait pu le faire, et voilà qu'à présent c'est l'apologie du traître qui est sortie de ma plume ! I
C'est le cri de ma protestation que je vous envoie et que je vous prie d'accueillir.
C'est vrai, c'est moi qui, il y a trois ans, m parlé du capitaine Crémieu-Foa dans YÉvénement.
Il était, vous l'avez dit, mon ami d'enfance, et, né juif, il avait dans l'âme des qualités chevaleresques inaccoutumées dans sa race.
Il était brave et il est mort en brave pour le pays. Celuilà, je m'honore de l'avoir aimé et pleuré.
Quanta l'autre, au forçat, au traître, je ne le connais pas et j'ajouterais, s'il en était besoin, mon crachat à tous ceux que son crime lui a valus.
Au point de vue des propos tenus par Lebrun- Renault à Glisson, le seul qui intéresse ici, cette lettre est péremptoire.
Clisson les avait enregistrés à la façon /l'un phonographe, sans se douter que la matérialité de ces propos était grosse d'impondérables.
Cette fois, en voilà assez sur les circonstances accessoires, au milieu desquelles put éclore « devant le ministre de la guerre » la « fable des aveux à Lebrun-Renault ».
Cette fable est une des plus impudentes mystifications, qu'ait enregistrées l'histoire contemporaine.
L'éclosionde la fable fut accompagnée, le même jour, 6 janvier 1894, de la mention de sa naissance sur le calepin de Lebrun-Renault.
Cet extrait de naissance fut complété trois ans plus tard, en octobre 1897.
Cavaignac a omis de préciser le quantième de ce complément d'état-civil, dans son narré à la Chambre des députés.
C'est bien fâcheux.
Cela aurait en effet été fort utife aux historiens, qui aiment à fixer par le menu la métamorphose des mensonges sur lesquels s'est passionnée l'humanité.