CHAPITRE NEUVIÈME
Le second article de Drumont. — Grêle d'outrages sur le général Mercier et sur ses prédécesseurs au ministère de la guerre.
En somme, les articles précités, celui de Cassagnac, celui de Drumont, ceux de Rochefort, sont du bavardage, un ramassis de potins avec le cumul de la passion et de la mauvaise foi.
Ils sont surtout le signe de la dépression intellectuelle et morale du lecteur français, au milieu de laquelle était tombée la nouvelle, livrée à la Libre Parole par un des détenteurs du secret de l'arrestation de Dreyfus.
Le 5 novembre, parut un article de Drumont dont voici les principaux traits :
Le ministère de la guerre est un cloaque.
Nos jeunes officiers ont été dignes de ce que la Patrie attendait d'eux. Ils se sont résignés à toutes les infamies de ce gouvernement de coquins. Ils n'ont voulu voir que la France.
Sauf de bien rares exceptions, ils ont merveilleuse-
ment compris leur devoir particulier vis-à-vis de ces masses démocratiques qui entraient tout à coup dans l'armée. Ils se sont dépouillés de leurs préjugés de caste. Ils ont toujours été les plus durs à la fatigue. Ils se sont montrés à la fois fermes et humains, sévères à l'occasion, justes toujours.
En dehors de quelques cas isolés, c'est le témoignage que rendent de leurs chefs ces prolétaires des villes qui ne sont pas toujours faciles à conduire. Ils disent de leurs officiers : « Il était un peu raide sur le service, mais ce n'était pas un mauvais garçon. »
Regardez maintenant ce que l'oligarchie dirigeante a fait de toutes ces bonnes volontés, de toutes ces bonnes dispositions réciproques, de ces mouvements généreux et cordiaux, où chacun mettait du sien.
Regardez ce ministère de la guerre qui devrait être le sanctuaire du patriotisme et qui est une caverne, un lieu de perpétuels scandales, un cloaque qu'on ne saurait comparer aux écuries d'Augias, car aucun Hercule n'a encore essayé de le nettoyer.
Une telle maison devrait embaumer l'honneur et la vertu ; il y a toujours, au contraire, quelque chose qui pue là-dedans.
Ce début est singulièrement vif contre l'état-major de 1 armée.
La comparaison « de l'état-major » aux écuries d'Augias, tout à l'avantage de ces dernières, dépasse comme virulence ce qui a été écrit de plus violent, en 1X98, contre le général deBoisdeiïre. *Or, en novembre 180i, ce général était déjà, depuis plus d'un an, chef d'état-major général de l'armée.
Il avait la responsabilité morale, sous la responsabilité parlementaire du général Mercier, de ce que
Drumont appelait « un cloaque », qu'aucun Hercule n'avait essayé de nettoyer.
Le noble et catholique Cissey prit pour confidente une espionne juive. — Mieux valait Thibaudin et la Limousin.
Voilà Cissey, un descendant d'ancienne famille, un noble, un catholique.
Il a vu Metz, l'armée vendue, la garde et trois maréchaux prisonniers, les drapeaux livrés, les vainqueurs de l'Europe transportés en Allemagne dans des wagons à bestiaux.
Il semblait qu'il dût être sous l'impression de ce drame effroyable, hanté encore par cette sinistre vision, poursuivi jusqu'à la manie soupçonneuse par le souvenir de tout ce qu'on racontait de l'incroyable habileté avec laquelle la Prusse avait organisé l'espionnage en France, abusé de notre vaniteuse et crédule confiance.
Qu'il eût, malgré son âge, le besoin de libérer ses instincts, et qu'il eût pris pour maîtresse une Margot quelconque, la chose n'aurait eu qu'une médiocre importance.
Il a fallu qu'il prît la Kaulla, une Juive que chacun savait être une espionne, et chez laquelle il laissait traîner un portefeuille de ministre, bourré de documents confidentiels.
Quel début pour la régénération de l'armée !
Après cela, nous voyons les cartouches en laiton, dont nous vous rappelions l'histoire l'autre jour.
En ce temps-là, la guerre semblait imminente à chaque printemps, et elle ne fut évitée, en 1875, que grâce à l'intervention d'Alexandre II.
LA CAPITULATION pU GÉNÉRAL MERCIER 55
Il semblerait que le plus élémentaire devoir du ministre eût été, à ce moment, d'avoir des cartouches qui pussent servir.
Pour permettre aux Secrétan, aux Gevelot, aux Rothschild, de réaliser de monstrueux bénéfices, le ministère entassait dans les magasins des montagnes de laiton oxydé. Il versait des millions pour des cartouches qui n'auraient pas tué un perdreau, puisqu'il a fallu verser d'autres millions pour les détruire.
Les tendresses de Thibaudin pour la Limousin furent un intermède relativement innocent, au milieu de ces turpitudes.
Ce procès rétrospectif des divers prédécesseurs militaires du général Mercier au ministère de la guerre ne manquait pas de justesse.
Il avait d'ailleurs pour but de démontrer que le « cloaque » dont Mercier et Boisdeffre étaient, en 1894, les chefs responsables, n'était pas à son premier scandale, et que la « maison », depuis longtemps, n'embaumait pas l'honneur et la vertu.
Freydnet organisa la grande gabegie. —Alors l'espion Triponé eut pour protecteur le général Ladvocat. — Les députés Montfort, La Ferrbnays, Reille, Lanjuinais furent les avocats des mil Preycinet.
Quand Freycinet arriva au ministère, on avait le droit d'espérer que cette fois on allait voir la fin de toutes les histoires.
La seule raison d'être de cet homme, qui n'avait jamais été militaire, et qui devenait le chef supérieur de l'armée, était, tout au moins, d'apporter avec lui l'ordre et la régularité.
Avec lui, au contraire, la grande gabegie commença.
J'ai publié, d'après une photographie, le traité par lequel Turpin s'engageait à verser à Edwards la moitié de ce qu'on lui donnerait pour son invention.
La vérité, c'est qu'un fonctionnaire devait toucher 25 pour 100 sur cette commission énorme.
Delahaye a montré à dix de ses collègues la lettre d'un colonel qui s'engageait à faire adopter son nouveau produit, le bi-biscuit, à la condition qu'on lui allouerait 35 pour 100 sur les bénéfices.
L'aflaire Turpin couronne tout.
Il fut démontré jusqu'à l'évidence que le ministère de la guerre avait été prévenu depuis trois ans, par le colonel Massing, notre attaché militaire à Londres, que Triponé était un espion.
Non seulement on laissait cet espion circuler à travers les bureaux, mais on ne lui avait pas même arraché cette croix de la Légion d'honneur qu'il déshonorait. '
Dès qu'il fut menacé de poursuites, le général Ladvocat écrivit à madame Triponé pour mettre son avoué à sa disposition.
Imaginez-vous quelque chose de plus stupéfiant que ce général, destiné à commander le camp retranché sous Paris en temps de guerre, et qui offre son avoué à un homme qu'il sait être un espion ?
Ce général extraordinaire ne fut même pas mis à la retraite. On le laissa en fonctions, pour pouvoir, à l'occasion du 14 Juillet, le nommer grand-officier de la Légion d'honneur.
Il y a au Palais-Bourbon toute une bande de droitiers : les Montfort, les La Ferronays, les Reille, les Lanjuinais, qui se fourrent toujours dans les questions militaires et qui sont toujours là pour approuver, pour couvrir de la considération qui s'attachait jadis à leur
nom, les infamies qui se commettent au ministère de la guerre.
Le crime de Freycinet contre Turpin, comme les mensonges de Mercier à propos de Galliffet, n'ont trouvé en eux que des approbateurs.
Demain, sans doute, ils applaudiront le ministre de la guerre, lorsqu'il viendra se vanter des mesures qu'il a prises pour sauver Dreyfus et cacher sa trahison au pays.
La troisième partie de cet article accusait de tripotages : 1° un « fonctionnaire » du ministère de la guerre ; 2° un colonel du même ministère ; 3° le général Ladvocat; 4° quatre députés de la droite; 5° Mercier lui-même.
C'était la suite de la démonstration des « perpétuels scandales », dont la « caverne » du ministère de la guerre avait été le théâtre. Ces arguments étaient autant de reproches à « l'état-major », qui avait favorisé ou toléré ces scandales.
Ils constituaient autant d'atteintes à ce qui fut appelé en 1898 « l'honneur de l'armée », quand le scandale de la condamnation de Dreyfus innocent fut jeté à « l'état-major » comme le plus grave de ceux qu'il avait favorisés.
Drumont avait commencé son article en appelant le gouvernement de la France « gouvernement de coquins ».
Il avait l'ait ensuite le procès de Gissey, de Thibaudin, puis du ministre civil qui, tous trois, avaient fait <lu ministère de la guerre un cloaque.
Il avait attaqué, en particulier, l'honneur du général Ladvocat et celui des députés de la droite qui, tels Montfort, La Ferronays, Heille et Lanjuinais, avaient couvert de leur approbation toutes les infamies ministérielles.
Il n'y était question de Dreyfus qu'au dernier alinéa ; et encore n'était-ce que pour avoir le prétexte de décocher une grossière injure au général Mercier.
Décidément, Dreyfus n'était, pourDrumont comme pour Rochefort, qu'un marteau à démolir le « gouvernement de coquins, » et Mercier, en particulier