CHAPITRE DIXIEME
Le troisième article de Rochefort. — Avalanche d'accusations contre le général Mercier.
Bizarre solution ! Mercier, afin de ne pas être démoli, allait accorder à Rochefort et à Drumont la condamnation de Dreyfus. C'est ainsi que la légende évangélique rapporte qu'Hérode fit à Salomé le cadeau de la tête de Jean-Baptiste !
Rochefort fit paraître, le même jour, 5 novembre^ dans Y Intransigeant daté du 6, une attaque des plus acerbes contre Mercier :
Mercier mérite d'être pris au collet. — Sept chefs d'accusation contre le Kamollot de la guerre.
Dans toute autre France que la nôtre, le nommé Môrcier, général de son état et ministre de la guerre par suite de circonstances indépendantes de notre volonté, aurait été, depuis plusieurs jours, pris au collet et jeté avec la dernière brutalité dans les escaliers de son ministère :
1° Parce que, après avoir refusé de faire arrêter le traître Dreyfus par crainte de Keinach et de Rothschild,
ses protecteurs, il ne s'y est décidé que sous Ja menace d'an scandale que les honnêtes collègues dudit Dreyfus étaient résolus à provoquer.
2° Parce qu'il a essayé de cacher et fait officiellement démentir l'incarcération du traître, bien que ce dernier fût depuis quinze jours à la prison du Cherche- Midi.
3° Parce que malgré les aveux complets du coupable, Mercier, forcé de sortir de son mutisme, a fait annoncer par ses agences qu'il n'y avait contre le traître que des « présomptions », lesquelles avaient amené une arrestation simplement « provisoire ».
4° Parce que se voyant dans l'impossibilité de se soustraire à l'obligation de sévir, il a eu l'impudence de faire écrouer l'infâme Dreyfus sous un faux nom au Cherche-Midi, ce qui constitue la manœuvre frauduleuse, connue sous le nom de « falsification d'étatcivil ». .
5° Parce qu'il a menti cyniquement en déclarant que tous les documents communiqués étaient de « peu d'importance », attendu que Dreyfus était attaché au bureau de la mobilisation où il avait entre les mains tous les plans susceptibles d'intéresser le plus ceux qui les lui achetaient. '
6° Parce que la recommandation du Hambourgeois Joseph Reinach, gendre et neveu de Jacques von Reinach, Allemand et voleur, aurait dû suffire à rendre leur coreligionnaire Dreyfus suspect à M. Mercier : un honnête homme ne pouvant guère être protégé par une canaille.
7° Parce que la facilité avec laquelle un officier de grade inférieur apu détourner des pièces contenant le secret de notre défense nationale, témoigne chez le ministre d'une incurie et d'un manque de surveillance criminels au premier chef.
Le Ramollot de la guerre mérite d'être fusillé. Cette « moule » de Mercier!
En voilà beaucoup plus que la Convention n'en aurait demandé pour faire fusiller le Ramollot de la guerre.
Et par une bizarre interversion des choses d'ici-bas, peut-être eût-ce été le représentant du peuple Mirman qui, en qualité de commissaire aux armées, aurait commandé le feu.
Eh bien 1 cette série de méfaits glissera, sans y laisser la moindre trace, sur les broderies de l'uniforme de ce général en carton peint.
Il ne sera pas plus proclamé responsable de l'abominable trahison de son subordonné dont il a, par les moyens les plus illicites, essayé le sauvetage, que le mouchard Fédée ne l'a été de l'évasion du voleur dont il avait fait son ami, son compagnon de table et surtout son commanditaire.
Casimir-Perier n'est pas responsable non plus d'avoir fait entrer dans un cabinet ministériel une « moule » comme ce Mercier.
Celui-ci n'est pas responsable d'avoir mis complaisamment tous les détails de la défense de nos frontières à la disposition d'un gredin avéré.
Et ce gredin lui-même, vous verrez qu'il ne sera pas responsable davantage de ses négociations avec l'Allemagne, qui lui faisait des offres auxquelles le protégé d'un panamiste comme Joseph de Reinach ne pouvait raisonnablement pas résister.
Les sept chefs d'accusation du procureur général d' opéra-bouffe que s'amusait à jouer Rochefort, représentant la conscience de la France, et comme tel
« prenant au collet le nommé Mercier, général de son état », présentent, en dépit de leur abracadabrante fantaisie, un certain intérêt historique. Ils constatent en effet :
1° La mauvaise humeur de Mercier à faire arrête r
2° Le mauvais vouloir de Mercier à ébruiter l'arrestation de Dreyfus.
3° L'opinion de Mercier qu'il n'y avait contre Dreyfus que des présomptions.
4° Ici, la fantaisie du procureur général d'opérabouffe échappe à l'analyse, bien que Rochefort n'ait • fait que traduire dans le bagout qui lui est familier unebêtise déjà émise par Drumont au troisième alinéa de la cinquième partie de son article du 3 novembre.
5° L'opinion de Mercier que les documents attribués à Dreyfus étaient de peu d'importance.
6° Ici la fantaisie du mystificateur échappe encore à la critique, car Reinach avait ignoré le capitaine Dreyfus, jusqu'à la nouvelle de l'arrestation de ce dernier publiée par la Libre Parole. Cette fois encore, Rochefort n'a fait que donner des ailes au canard lancé par le général Riu dans la Libre Parole du 2 novembre.
7° Le septième couplet dit tout le contraire du cinquième, ce qui s'oppose à une analyse logique.
Les quatre chefs d'accusation, qui viennent d'être retenus parmi les sept précédents, expriment-ils l'opinion exacte de Mercier à la date où Rochefort les formulait?
Oui, dans une certaine mesure.
Si familier que soit Rochefort avec la mystification à outrance, il semble avoir cru réellement que l'opinion de Mercier, telle qu'il la formulait, suffisait « pour faire fusiller le Ramollot de la guerre ».
Selon Rochefort, Mercier n'était qu'une « moule » ; et cela, surtout à cause des quatre opinions précédemment énumérées.
A moins de dénier à Rochefort toute espèce de sens, force est donc de considérer ces quatre chefs d'accusation comme le fond même de l'opinion de Mercier, du « Ramollot de la guerre », de la « moule », ainsi que le qualifiait son accusateur d'opéra-bouffe.
En dégageant ce fond des exagérations coutumières aux accusateurs, môme pour rire, l'on a vraisemblablement l'état d'âme de l'accusé.