CHAPITRE ONZIÈME
Le troisième article de Drumont . — Attaque contre le général Mercier, avec des arguments contradictoires à ceux du précédent article du même polémiste.
Au reste, Drumont ne traitait pas Mercier différemment que Rochefort.
Le 6 novembre, la Libre Parole publia, en effet, ce qui suit, sous la signature de son rédacteur en chef:
Prophétie de Drumont de 1892. — Drumont aurait découvert alors la trahison de Dreyfus, s'il n'avait été trop « bon enfant. »
Les hommes sont véritablement bien extraordinaires.
Sous ce titre : Les Juifs dans l'armée, nous avons, au mois de mai 1892, publié une série d'articles absolument remarquables et d'un caractère en quelque sorte prophétique.
Sans compter le désagrément d'aller me mettre tout nu, à mon âge, dans la forêt de Saint-Germain, pour me battre avec Crémieu-Foa, je n'ai recueilli de cette publication que du chagrin.
On nous accusait couramment de recommencer Torquemada, de vouloir diviser la France en deux : « Attaquez-vous à la haute banque juive, mais ne touchez pas à l'armée : non ! non I »
Je suis un philosophe. Je me dis : « Ne désolons pas tous ces gens-là ; ils ne sont pas encore mûrs pour la vérité. »
Deux ans après, on nous apportait de divers côtés des détails sur la trahison dont avaient été victimes deux officiers de marine : MM. Degouy et Delguey- Malavas.
Leur départ avait été signalé d'avance. Ils s'étaient littéralement jetés dans la gueule du loup.
Nous allions probablement, en suivant cette voie, arriver à trouver le Dreyfus.
Un officier vint de la part du ministre, très charmant, très -français, tout à fait de cœur avec nous. Il nous dit : « Vous êtes absolument dans le vrai ; mais il n'y a pas encore de preuves formelles de leur identité, et nous espérons que nos braves camarades pourront s'en tirer. Insister serait leur nuire et reconnaître le fait d'une mission officielle. »
Je n'ai pas besoin de vous dire ce que nous avons fait.
Nous avons rentré notre article dans le tiroir et passé à un autre sujet.
Ce début reprend, par une voie détournée et avec des airs paternes, l'insinuation que Degouy et Delguey-Malavas ont été livrés à Guillaume II par Dreyfus, insinuation produite déjà dans l'interview du général Itiu, publiée par la Libre Parole du 2 novembre.
A cette occasion, l'on a vu ce qu'il fallait penser de cette calomnie, d'après le frère de Paul Degouy,
qu'a eu la loyauté de réduire à néant cette légende mensongère.
Druraont toujours bon enfant. Ce n'est pas la faute à Dreyfus, s'il a trahi.
Aujourd'hui, tout le monde hurle après ce misérable Alfred Dreyfus, et volontiers on nous accuserait de manquer d'indignation : « C'est épouvantable ! Il faut le fusiller dans le dos ! »
Pourquoi dire de pareilles bêtises ?
Vous savez bien qu'à cette époque où les Juifs sont vos maîtres, on ne fusille pas dans le dos un coreligionnaire de Rothschild.
On jugera le scélérat à huis clos, car, dans ce pays qui est censé être un pays de contrôle et de publicité, la France ne doit rien savoir de ce qui l'intéresse le plus.
On le condamnera à cinq ans de prison. On le mettra en liberté au bout d'un mois et on lui servira à l'étranger une pension de retraite qu'on aura liquidée dans les conditions les plus favorables.
A quoi bon, sous un régime aussi complètement pourri que le nôtre, se dépenser en d'inutiles colères?
Cet homme, après tout, est dans son type ; il fait du commerce comme tous les fils de Sem, et ce qu'on a pu articuler de plus grave contre lui, au point de vue de ses coreligionnaires, c'est qu'il n'avait touché que des sommes dérisoires ; ce qui tendrait à en faire un gâte-métier.
Yous fusilleriez ce Youtre par derrière, après l'avoir dégradé publiquement et l'avoir souffleté avec ses épaulettes, que vous ne parviendriez pas à lui mettre
dans le cerveau des idées qu'il n'a pas, des idées sur l'honneur, sur le devoir, sur la patrie, qui sont des legs et des transmissions d'innombrables générations. La notion de Patrie est comme ces inscriptions qu'on grave sur les arbres et qui s'enfoncent de plus en plus profondément à mesure que l'arbre vieillit. Cela ne s'improvise pas.
Cette seconde partie de l'article est purement psychologique.
Elle a la prétention d'expliquer l'âme de Dreyfus.
Elle est une contre-vérité. Les Lettres d'un Innocent, publiées en août 1898, montrent par les documents sortis de la plume de Dreyfus depuis son incarcération au Cherche-Midi jusqu'à la troisième année de son séjour à l'île du Diable, combien cette « âme» de Juif avait compris le devoir, l'honneur et la patrie, à rebours de ce qu'écrit Drumont.
La finale du septième alinéa de cette seconde partie est particulièrement odieuse, avec sa prétention à imiter les traits d'esprit qui distinguent les levers de rideau des Variétés ou de Déjazet.
Le vrai coupable, ce n'est pas Dreyfus ; c'est Mercier. N'est-ce pas que ce Mercier est bien vil?
Le vrai coquin, ce n'est pas Dreyfus, c'est ce ministre politicien, familiarisé avec toutes les bassesses, qui, pour complaire à Reinach, gendre et neveu d'un espion allemand, installe ce Juif dans un bureau où viennent aboutir les renseignements les plus confidentiels et d'où dépend en réalité le gain de la première bataille.
Il y a près de 40,000 officiers dans l'armée. Parmi ceux-là, il en est, corn me Brémond d'Ars et tant d'autres, qui sont soldats de père en fils depuis quatre cents ans. On trouve là des descendants de vieilles familles plébéiennes qui sont sur le sol gaulois depuis des temps immémoriaux, qui sont, pour ainsi dire, incorporés à la terre de France.
Le Mercier ne prend pas un de ces officiers-là.
Il choisit, pour lui confier le secret de la défense nationale, un cosmopolite-né, un homme pour lequel la superstition du drapeau n'est évidemment qu'une superstition comme une autre.
N'est-ce pas que ce Mercier est bien vil?
Cette troisième partie sort de la psychologie et rentre dans l'histoire contemporaine.
Elle oppose Brémond d'Ars à Dreyfus.
Cependant, la veille, Drumont avait fait le procès : 1° à Cissey ; 2° à Thibaudin ; 3° à Freycinet ; 4° à un fonctionnaire et à un colonel anonymes ; 5° au général Ladvocat ; 6° à Montfort, à La Ferronnays, à Reille» àLanjuinais.
Ces dix coupables étaient-ils donc juifs ?
N'étaient-ils pas des « Brémond d'Ars », et non des Dreyfus ?
Et n'est-ce pas précisément dans cette première catégorie que doit être rangé le commandant du Paty de Clam, l'informateur de la Libre Parole, cet officier modèle, dont la discrétion va jusqu'à livrer les secrets de l'instruction judiciaire, dont la prudence consiste à mettre le feu à la France ?
Cette troisième partie de l'article de Drumont péchait par la base. Elle était d'ailleurs la contrepartie de son article de la veille.
Notons encore, en passant, la réédition de la fable
de Dreyfus choisi par Mercier « pour complaire à Reinach ».
Nous avons déjà noté, en signalant cette inexactitude dans la bouche du général Riu et sous la plume de Rochefort, que Reinach n'avait vu de sa vie le capitaine Dreyfus.
Quant à la conclusion de cette troisième partie, elle exprimait, sous les idiotismes de son auteur, une opinion identique à celle que Rochefort venait de formuler sur «leRamollotde la guerre», sur «la moule», dont Rochefort avait fait la cible de son précédent réquisitoire.