CHAPITRE DOUZIÈME
Article décisif de Rochefort. — Il force la conscience du général Mercier dans ses derniers retranchements.
Rochefort le reprit d'ailleurs, dans Y Intransigeant du 8 novembre, en ces termes :
Conversation de Rochefort avec un attaché au ministère de la guerre.
J'ai eu avant-hier une longue conversation avec un attaché du ministère de la guerre de passage à Bruxelles.
Je m'abstiens de donner son nom et même de préciser s'il est civil ou militaire : le seul fait d'avoir échangé un coup de chapeau avec moi pouvant aujourd'hui briser une carrière.
Tout ce que je me permettrai de confier à nos lecteurs, c'est qu'il était venu passer son dimanche à Bruxelles, où je suis actuellement et où je l'ai rencontré dans une maison amie.
Dreyfus a livré à l'Italie les noms des officiers qui y étaient envoyés en mission.
Naturellement, il n'a été question entre nous que du capitaine Dreyfus et mon interlocuteur m'a dépeint la stupéfaction dans laquelle l'attitude louche du général Mercier avait plongé tout le personnel de son ministère.
Depuis longtemps, en effet, m'a-t-il assuré, le ministre soupçonnait ce Dreyfus, qu'on essaye d'excuser au moyen d'un prétendu roman passionnel.
Dreyfus est et a toujours été un espion : voilà la vérité.
Dans ces dernières années, les officiers français envoyés en mission à l'étranger constataient qu'ils étaient surveillés de très près partout où ils débarquaient, de sorte que toutes leurs démarches et tous leurs mouvements s'y trouvaient paralysés.
On avait beau les changer : leurs remplaçants étaient signalés dès leur apparition dans une ville.
Malgré le « peu d'importance » qu'il feint d'attribuer aux révélations du traître, le général Mercier en a été tellement inquiet qu'il a rappelé immédiatement à Paris tous les officiers actuellement à l'étranger, même ceux qui sont en Pologne, où ils avaient été détachés auprès du général Gourko.
Avertie par Dreyfus, la police italienne guettait à la frontière tous ceux de nos compatriotes à l'aspect militaire qui s'avisaient de la passer, et c'est ainsi que le capitaine Romani a été appréhendé à sa première halte hors de France.
Dreyfus a livré à l'Allemagne Fhoraire de la mobilisation.
Dreyfus, qui pénétrait partout, qui était au courant de tout et que l'attaché avec lequel je causais connaît parfaitement, a livré à l'Allemagne non seulement les plans de mobilisation, mais, chose peut-être encore plus grave, ce qu'on appelle 1* « horaire », c'est-à-dire la marche des trains avec leur destination, le jour et l'heure ou ils amèneront des corps de troupes dans un endroit déterminé.
Si bien que partout où devrait s'opérer un débarquement de nos soldats, les Allemands auraient massé des régiments pour les recevoir.
Maintenant que le secret a été éventé par le traître, il n'y aurait qu'à changer l'horaire et à modifier le moins dangereusement possible la marche de l'armée.
Seulement, savez- vous combien ce changement de front exigerait de temps ? Trois ans, ni plus ni moins.
— Mais, ne pus-je m'empêcher de faire observer, comment des pièces qui contiennent ainsi le salut de la France peuvent-elles tomber entre les mains d'un nombre aussi considérable d'officiers, à qui on laisse tout le loisir de les copier à leur aise ?
— Ils sont, me répondit mon interlocuteur, plus de trente au ministère delà guerre qui connaissent à fond le secret de notre défense nationale. Là est le péril contre lequel on n'a jamais pris la moindre mesure. En Allemagne, quatre officiers supérieurs sont seuls chargés de centraliser les renseignements et les études, et les subalternes qu'on y emploie ignorent à quoi ils peuvent servir.
Grime de Mercier. — Il tolère l'espionnage prussien.
Cependant, à côté de l'incapacité et de l'incurie ministérielles, se dresse un véritable crime.
Voici ce que m'a affirmé mon informateur : il y a à Paris un officier allemand dont, par un excès de discrétion, je veux bien encore taire l'adresse et le nom, qui se termine en ski.
Cet homme, que Mercier connaît bien, est le pivot de l'espionnage prussien.
Tous les jours, il reçoit des espions auxquels il donne ses ordres, des rapports sur leur récolte quotidienne.
Notre ministre de la guerre n'ignore rien de ce travail international.
Il fait suivre et observer l'officier tudesque, dont il a tout le dossier entre les mains et contre lequel les preuves fourmillent.
Eh bien ! par peur de représailles de la part de l'Allemagne, il n'a jamais osé faire arrêter ce chef d'espions qui, spéculant sur la lâcheté de nos gouvernants, continue son travail, sans presque se donner la peine de s'en cacher.
Quel était l'interlocuteur anonyme que Rochefort avait présenté à ses lecteurs au début de cet article?
L'anonyme du 4 novembre 189 i, 1° connaissait parfaitement Dreyfus (1er alinéa de la partie III); 2° savait l'espionnage allemand a Paris ( 2« alinéa de la partie IV) ; 3° déblatérait contre son chef legônéral Mercier, tant sur l'attitude louche de celui-ci,
(1er alinéa de la partie II), que sur sa lâcheté (7e alinéa de la partie IV).
A ces trois points de vue, l'anonyme du 4 novembre 1894 présentait l'identité la plus parfaite avec un officier du ministère de la guerre qui rendit visite, le 14 novembre 1897, à Rochefort, habitant alors la villa Pergolèse, à Paris.
Le nom de l'interlocuteur du 14 novembre 1897 fut livré peu après cette visite, par Rochefort. C'était le commandant Pauffin de Saint-Morel, chef de cabinet du général de Boisdeffre. .
Il fut puni de trente jours d'arrêts de rigueur par le général de Boisdeffre (1).
Quant aux confidences faites à Rochefort, par l'anonyme de 1897, elles étaient de semblable nature.
Il y a surtout un point sur lequel elles peuvent être traitées de pareilles : elles étaient fausses.
Fausse, « l'excuse du roman passionnel » (3e alinéa de la partie II).
Fausse, l'assertion que, depuis longtemps, le ministre soupçonnait Dreyfus (3e alinéa de la partie 2).
Fausse, la dénonciation à la police italienne (7e alinéa de la partie II).
Fausse, la fable de l'horaire (alinéas 1 à 3 de la partie III). Cette fable fut rééditée, d'ailleurs, presque dans les mêmes termes, trois ans plus tard, par YEclair du 10 septembre 1895. Cette circonstance est un indice sur la personnalité des auteurs de l'une et de l'autre communication.
Quant à ce qui concerne l'espion en ski, si la confidence était vraie, c'était une singulière façon de se confoimer aux instructions de son chef, que dedi-
(1) Voir EsUrhazy? pages 65 à 73.
vulguer que celui-ci était un lâche; et, à qui? à Rochefort !
Au reste, l'inexactitude de ces renseignements est une ressemblance de plus avec ceux que publia 17ntransigeant en 1897, après lau visite rendue à son rédacteur en chef, par le commandant Pauffinde^Saint- Morel (1).
Mais cette inexactitude n'est pas le plus singulier de ces confidences.
* (1) La discussion de ces renseignements occupe 120 pages de Esterhazy? sous le titre : « Les Dossiers de Y Intransigeant ». Pages 93 à 218!