En tête à tête avec Pellieux, sur Esterhazy
Je passe maintenant à mon arrivée à Paris.
Lorsque je suis arrivé à Paris, j'avais été obligé de donner ma parole d'honneur de ne voir personne avant le général de Pellieux: je n'ai eu le droit de voir M. Leblois qu'après l'enquête du général de Pellieux.
Je dois dire qu'indépendamment de la suppression de mes lettres, j'ai été sous la surveillance très directe de la police pendant toute la semaine qui a suivi mon arrivée à Paris.
Ce n'était pas le fait du général de Pellieux : il me l'a dit.
Je ne saispasquime faisait surveiller, mais, enfin, j'avais toujours deux estafiers derrière moi.
En arrivant devant le général de Pellieux, — il y a bien d'abord l'histoire de ma perquisition, mais j'y reviendrai tout à Fheure — en arrivant devant le général de Pellieux, il m'a fait connaître qu'il allait m'entendre au sujet de l'affaire Esterhazy.
Effectivement, il m'a entendu pendant toute une aprèsmidi sur cette affaire.
Je lui ai fait l'exposé que je viens de faire devant vous.
La séance a été lourde.
2. En tête à tête avec Pellieux. — Pour justifier sa propre conduite.
Il y a eu deux autres séances; mais, dans celles-là, il n'a plus guère été question du commandant Esterhazy..
J'ai été obligé de me défendre à peu près tout le temps, bien qu'étant simplement un témoin.
La première de ces deux séances a été consacrée à l'examen des pièces qui avaient été prises chez moi lors de la perquisition.
3. La perquisition. — Pas une seule note de service. Une lettre de mademoiselle de Comminges
Cette perquisition m'a un peu étonné tout d'abord.
Plus tard, j'ai compris; elle avait été faite à la suite d'une lettre anonyme.
Il y a eu beaucoup de lettres anonymes dans cette affaire !
La perquisition a été faite à la suite d'une lettre anonyme, adressée au général de Pellieux, dans laquelle on lui disait qu'en faisant faire des recherches dans une chambre de bonne, au n° 3 de la rue Yvon-Villarceau, il trouverait des choses intéressantes relativement à l'affaire en cours.
Je crois qu'on s'imaginait difficilement qu'un officier qui avait été chargé, pendant sept ans de suite, de choses très confidentielles, qui avait eu beaucoup de secrets à sa disposition, n'eût pas chez lui une seule note relative à son service.
Il n'y avait rien cependant; je n'ai jamais emporté chez moi une seule note relative, soit au service des renseignements, tel que je le faisais au ministère de la guerre quand je l'ai quitté, soit au service que j'avais fait auparavant.
Tout ce qu'on s'est borné à prendre, c'étaient des lettres de famille, des lettres d'amis.
11 y a surtout une chose qui m'a étonné.
Mu mère avait toujours gardé très soigneusement dans une caisse les lettres que je lui avais écrites, et, à sa mort, j'avais mis cette caisse dans une chambre de débarras.
Eh bien ! on a pris là pas mal de mes lettres.
On espérait sans doute y trouver quelques plaintes ou quelques critiques ; mais, comme je n'ai jamais parlé à ma famille de mes affaires de service, je crois que le résultat a été nul.
Du reste, M. le général de Pellieux a agi avec une courtoisie très grande.
Chaque fois qu'il arrivait a des lettres de famille, je dois le dire, il les écartait immédiatement et je suis très heureux de lui rcri'lre cet hommage.
On n'a retenu qu'une lettre de mademoiselle de Comminges, lettre qui était signée Blanche, comme le fameux télégramme.
Je crois que cette lettre est encore au dossier du général de Pellieux.
4. Troisième tête à tête avec Pellieux. — Questions singulières. — Hypnotisme. — Dame voilée. — Femme tenant la bride du cheval. — Propos prêté à mademoiselle de Commïnges : «.Que Picquart n'avoue jamais! » — Demande d'audition de témoins. — Elle est rejeter.
La troisième séance avec le général de Pellieux s'est passée à essayer de débrouiller cette fameuse histoire des lettres Speranza, des télégrammes, etc
Je crois qu'on n'y est pas encore arrivé et qu'il faudrait une instruction judiciaire pour cela.
Je ne sais pas qui avait renseigné le général de Pellieux, en ce qui me concerne, sur ce qu'on appelle les éléments moraux, mais je dois dire que ces renseignements m'ont surpris.
Je dois parler de cela en deux mots, car, enfin, il faut bien que je défende mon témoignage.
Donc, le général de Pellieux m'a dit, à ma grande stupéfaction, que je m'occupais d'hypnotisme, d'occultisme, de tables tournantes, que j'étais un névrosé.
Je ne sais pas ce que tout cela veut dire, je n'ai jamais vu tourner une table de ma vie !
Il y avait encore sur moi d'autres renseignements bizarres : ainsi, on voulait absolument trouver chez moi une dame voilée, et cela me montre qu'on avait pris des renseignements très détaillés sur mon compte, puisqu'on savait que dans ma maison avait habité une dame de B..., et que cette dame m'avait écrit des lettres.
Mais, ce qu'on ne savait pas, c'est que j'avais dit au gérant : «Si cette personne continue à m'écrire, je quitterai la maison. »
Le gérant m'a répondu : « Elle écrit comme cela à tout \e monde, il ne faut pas y faire attention. »
Ce qui m'a étonné, c'est qu'on ait dit au général de Pellieux que cette femme était en relations avec moi, qu'elle venait même tenir la bride de mou cheval lorsque je rêve-
nais de ma promenade. Je reconnais là les rapports de police !
Il y a encore un détail qu'a cité le général de Pellieux, et qui devait évidemment provenir d'un rapport de police.
C'est que mademoiselle de Gomminges aurait dit : « Surtout, que le colonel Picquart n'avoue jamais ! »
J'avoue que nous en avons bien ri ensemble.
Je me demandais qu'est-ce que je ne devais pas avouer!
Dans l'enquête du général de Pellieux, j'ai été pris à partie sur divers points ; je ne m'y arrêterai pas ; ils figurent tous au rapport de M. le commandant Ravary, rapport sur lequel je n'ai pas été appelé jusqu'ici à m'expliquer.
Eh bien! j'avais demandé qu'on me confrontât avec certains témoins, j'avais demandé qu'on citât certaines personnes, qui pouvaient donner du poids à mes explications •' cela n'a pas été fait.
h. Enquête Ravary. — Enquête sur Picquart, pas sur Esterhazy. — Témoignage du colonel Dubuch- — Passé outre. — Témoignage du commandant Zickel. — Passé outre. — Témoignage du fils du général de La Rocque. — Passé outre. — Le rapport Ravary n'en porte pas (race.
J'arrive donc à l'enquête du commandant Ravary.
Au commandant Ravary, j'ai répété ce que j'avais dit au général de Pellieux.
J'ai eu également trois séances avec lui, mais je dois vous le dire, — c'est ma conviction absolue, — le commandant Ravary avait l'air d'un homme qui cherchait à s'informer de ce que j'avais pu faire et qui s'occupait fort peu de ce qu'avait pu faire le commandant Esterhazy.
Je lui ai dit qu'il y avait des preuves morales en abondance; je lui ai donné quelques indications.
Au moment ou j'ai quitté Tunis, où, malgré les bruits déjà répandus, j'avais gardé des sympathies très vives, il y a des personnes qui sont venues me trouver.
Il y a notamment le colonel Dubuch, qui allait prendre sa retraite, et qui m'a fait dire :
a Le commandant Ksterhazy, je le connais; il a eu en 188^, à Sfax, une affaire de malversation qui devait le conduire devant un Conseil d'enquête, sinon devant un Conseil de guerre. »
Le commandant Sainte-Chapelle, qui m'a fait cette com-
munication de la part du colonel Dubuch, a ajouté qu'un autre témoin important était M. Zickel, chef d'escadrons en retraite, qui était résident à Sfax à ce moment-là.
Eh bien ! ces messieurs m'ont dit que, grâce à la longanimité très grande de l'autorité militaire et à ses supplications, le commandant Esterhazy, ou plutôt le capitaine Esterhazy à ce moment, avait échappé au Conseil d'enquête et au Conseil de guerre.
Le fils du général de La Rocque, qui est à Tunis, où il occupe un emploi dans l'administration, m'a dit également que le commandant Esterhazy avait été surveillé par son père, alors que celui-ci commandait la subdivision de Constantine.
Enfin, le commandant Esterhazy était très connu dans la province de Constantine, et pas d'une façon favorable.
J'ai cité cela au commandant Ravary, je lui ai dit : « Voilà ce qu'on m'a dit! »
La première fois, il m'a répondu : « C'est très bien/»
Je le lui ai répété une seconde fois; il m'a fait la même réponse..., mais je n'ai pas vu apparaître cette preuve morale dans son rapport.
Il en a été de même de toutes les investigations préliminaires que j'avais faites au sujet d'Esterhazy.
J'avais trouvé un certain nombre de choses assez graves ; elles n'ont pas attiré non plus l'attention de l'instruction.
On me disait toujours : « Esterhazy, mais nous le connaissons mieux que vous! » Seulement, on n'en a rien dit dans le rapport !
6. Weil n'a pas été interrogé à fond. — Les copistes d'Esterhazy. — Omis. — Les officiers près desquels Esterhazy se renseignait. — Omis. — Situation pécuniaire d'Esterhazy en 1893 et en 1894. — Omis.
Comme dans une instruction précédente, j'avais vu qu'on s'était appesanti fortement sur les preuves morales, je me disais que ces preuves devaient avoir une certaine importance.
Le commandant Ravary m'a paru très peu enclin à citer les témoins que je lui désignais comme pouvant donner des renseignements précieux. J'avais désigné M. Weil; M. Ravary en a pris note une première fois, puis une seconde, et, enfin, la troisième fois, je lui dis : « Je dési-
rerais absolument que ce témoin fût cité. » Il a été cité alors parce qu'on ne pouvait plus faire autrement, mais on ne la pas interrogé à fond. J'avais indiqué également au commandant Ravary des choses sur lesquelles il fallait s'appesantir. Il fallait voir les personnes qui avaient pu copier, pour le commandant Esterhazy, des documents ; il fallait voir quels étaient les officiers desquels Esterhazy avait pris des renseignements; il fallait voir quelle était sa situation pécuniaire en 1893, en 189i; enfin, il fallait faire tout ce qu'il y avait à faire et tout ce qui n'a pas été fait.