La question des déchirures du petit bleu. — La question
de l'ccriturc du petit bleu. — La question de madame de h... de la rue Villarccau. — Hors d'QEuvre.
Par contre, le commandant Ravary a beaucoup insisté sur les différents points qu'on me reprochait : d'avoir fait disparaître des traces de déchirures sur les photographies de la carte-télégramme ; d'avoir voulu faire dire par un de mes officiers que tel document était de telle écriture, etc.
On s'est énormément appesanti là-dessus. On s'est également appesanti sur l'affaire de cette dame de B... qui avait habité dans ma maison. Je trouvais que c'étaient bien un peu des hors-d'œuvre au point de vue de l'affaire Esterhazy.
Rôle joué par Christian Esterhazy au cours de l'enquête militaire sur le commandant Esterhazy.
Sur les événements dont Esterhazy était le héros, au cours des enquêtes Pellieux et Ravary, le Siècle du 5 août 1898 a publié un curieux document.
C'est le résumé de la déposition du comte Christian Esterhazy devant le juge d'instruction Bertulus.
Yoici les principaux traits de cette piquante narration :
4. Entrée en relations de Christian Esterhazy avec madame Pays, vers le 20 novembre 1897. — Madame Pays le décide à se substituer à elle-même, pour ses rendez-vous avec du Paty de Clàm.
Le comte Christian arrive, le 17 novembre, rue de la Bienfaisance. Il est reçu avec empressement.
Il y reste cinq à six jours, déjeunant et dînant avec ses hôtes.
Un matin, le commandant lui dit : « Tu connais les relations que j'entretiens avec madame Pays ; je veux te présenter à elle. »
Et ils se rendirent 49, rue de Douai, au domicile extraconjugal. L'entrevue fut simple et cordiale, et l'on devint amis.
La conversation, d'abord banale, prit bientôt une autre tournure. On parla de du Paty de Clam.
Madame Pays raconta qu'elle avait rendu au colonel de nombreux services.
Elle dit ses rapports à peu près quotidiens avec lui.
C'est elle qui sert d'intermédiaire entre le colonel et le commandant. Mais elle a peur d'être « brûlée ».
Mathieu Dreyfus, le colonel Picquart, le Syndicat de trahison entretiennent une police savante qui doit être au courant de ses allées et venues.
Le petit cousin de Bordeaux devrait l'aider, la suppléer dans sa mission, dont le but est de soustraire un innocent comme le commandant Esterhazy aux machinations ourdies contre lui.
Que faut-il faire ?
Le comte Christian est un inconnu. Il n'attirera pas l'attention des mouchards. Il peut impunément attendre dans les endroits écartés, aux bureau d'omnibus, pour remettre des lettres et pour en recevoir.
Esterhazy fait valoir les raisons de famille pour le déterminer.
Christian accepte.
Le jour même, à 2 heures de l'après-midi, au bureau d'omnibus du Pont de l'Aima, madame Pays conduira le cousin du commandant au colonel DuPatyde Clam qui l'y attend, car il est prévenu et doit le reconnaître à la taille élancée, au costume qu'on lui a décrit.
Christian et madame Pays vont au rendez-vous.
Ici, nous laissons la parole à M. le comte Christian Esterhazy lui-même.
t. Premier tête-à-tête, à 2 heures de f après-midi, au bureau
d'omnibus du Pont de l'Aima. — Second tête-à-tête,
nême jour, devant le na 8 de l'avenue Gabriel, à
a lianes du soir. — Rendeswous ultérieur presque chaque
soir.
<( Effectivement ! nous dit-il, je n'étais pas arrivé depuis quelques minutes qu'un monsieur qui avait une dame à son bras vint à moi. C'était le colonel du Paty de Clam, ftapidement il me jette ces mots : « Trouvez-vous ce soir, à » 6 heures, devant le n° 8 de l'avenue Gabriel. » Puis il partit.
madanje Pays, qui était restée sur le pont de l'Aima. Je lui dis le rendez-vous du colonel : et, par des
chemins différents, elle et moi nous revenons rue de Douai où le commandant nous attendait.
» J'étais venu à Paris dans la tenue d'un méridional, vêtements clairs, pardessus mastic, malgré la saison avancée. Mon cousin me fit observer qu'avec un pardessus de cette teinte on trahissait le mystère dans lequel on voulait s'enfermer. Le temps nous manquait pour en acheter un : aussi, le commandant m'obligea-t-il a endosser le sien.
» A 6 heures précises, j'étais avenue Gabriel. Le colone du Paty m'y rejoignit. Nous causons.
» Il me développe le complot de ce qu'il appelle le Syndicat de trahison. Le commandant, ajoute-t-il, a les mains percées, et c'est son grand défaut. Ce sont ses imprudences que ses ennemis exploitent. Ses ennemis sont des juifs puissants, et c'est pourquoi, pour lutter contre eux, il est nécessaire de prendre des précautions, de se donner des rendez-vous mystérieux qui déjouent toute surveillance. D'ailleurs le résultat du duel engagé entre Esterhazy et le parti des traîtres ne peut inspirer la moindre crainte.
» Je lui remets le billet que m'avait confié le commandant. Le colonel entre dans une vespasienne et le lit à la lumière du bec de gaz. Puis il revient à moi et me donne un billet fermé pour mon cousin.
» Cette première entrevue dura une demi-heure environ.
» Je saute dans une voiture et reviens rue de Douai, où le commandant attendait la réponse du colonel.
» Depuis lors, je revis le colonel du Paty de Clam à peu près chaque soir, et ces rendez-vous ne cessent que dans les jours qui précèdent la réunion du conseil de guerre.
» Chaque fois, il y eut échange de billets.
» Ces rendez-vous se donnaient en des endroits divers : avenue Gabriel, aux Invalides, tout près de l'hôtel de Vogué, à l'angle de la rue Fabert, devant les établissements militaires du quai d'Orsay, au Cours la Reine, en face de l'hôtel du Palais, aux anciennes écuries de l'Empereur, etc. »
3. Confidences de du Paty à Christian Esterhazy. — Dernière entrevue de Christian Esterhazy avec du Paty. — Du Paty annonce qu'il va de ce pas se jeter aux pieds du ministre de la guerre et lui raconter toutes les relations qu'il a entretenues avec Esterhazy.
« De mes conversations avec le colonel, je retiens ces détails :
» Il m'assura que le général Billot et le président du conseil, M. Méline, avaient eu d'abord des sentiments favorables à la cause de Dreyfus, mais qu'ils s'en étaient délivrés et que maintenant ils étaient décidés à s'opposer de toutes leurs forces à la revision du procès de 1894.
» Le plus dangereux adversaire était le lieutenant-colonel Picquart.
1 II était nécessaire de le démasquer, de mettre au jour son rôle louche. Mais il fallait jouer serré avec lui.
» C'est pourquoi le colonel, madame Pays, Esterhazy, lui avaient tendu le piège des fameux télégrammes.
» Ils avaient ainsi compromis Picquart ; mais le colonel du Paty m'exprimait son ennui de tout le bruit qu'on faisait autour de cette affaire. Les journaux lui accordaient, à son avis, trop d'importance.
» Au sujet de la perquisition pratiquée en l'absence de Picquart rue Yvon-Villarceau, du Paty me dit que le colonel Picquart, avant de quitter le ministère de la guerre, avait fait fabriquer, secrètement, une armoire de cbêne à plusieurs serrures, d'un mécanisme très compliqué. Puis il l'avait fait placer non pas dans son appartement, mais dans une chambre de bonne dans la maison qu'il occupait, et où elle était scellée au mur. 11 y avait déposé, à l'abri de ces serrures, les documents de la plus haute importance qu'il avait emportés de son bureau du ministère de la guerre .
» Le colonel du Paty de Clam avait mis au courant de ces faits le commandant Esterhazy, que le colonel Picquart poursuivait de ses haines. Aussi le commandant, en sa qualité de prévenu, ayant besoin de se défendre, demanda-t-il au général de Pellieux d'ordonner cette perquisition. »
— Comment finirent ces entrevues?
— « Quand les choses pressaient, nous répond M. Christian Esterhazy, j'étais autorisé à me rendre au domicile du colonel du Paty, avenue Bosquet, à toute heure du jour et de la nuit, quitte à ne pas l'y rencontrer.
» La dernière fois que je le vis, c'était dans les derniers jours du mois de décembre, vers les sept heures du matin.
» La veille, le commandant avait eu un entretien avec l'expert Belhomme. Il avait appris de l'expert que l'authenticité des lettres à madame de Boulancy avait été reconnue et consignée dans un rapport, tandis que l'examen du bor-
dereau lui était favorable. Esterhazy avait éprouvé de ce jugement une vive contrariété.
» Mon cousin m'avait donc chargé de dire à M. duPaty de Clam qu'il lui importait autant d'être couvert sur le chapitre de ces lettres que sur la question du bordereau. Perdu par le bordereau ou perdu par les lettres, la situation était la même pour lui. L'état-major voulait avoir barre sur lui, il le savait, avec des lettres apocryphes, pour l'empêcher de donner suite aux procès qu'il avait annoncés contre le Figaro et les faussaires. C'était une abominable tactique qui le déshonorait et contre laquelle il s'élevait avec la dernière énergie...
» Et alors je portai au colonel du Paty de Clam cet ultimatum : Si le commandant n'est pas débarrassé de toutes les charges, il se suicide ; mais auparavant il livre à la publicité les petits papiers de du Paty de Clam échangés par mon entremise. L'opinion publique connaîtrait le rôle du colonel du Paty de Clam et se prononcerait sur des témoignages indiscutables.
» Le colonel du Paty, très pâle, entra dans une violente colère.
» — C'est du chantage ! s'écria-t-il. Et voilà comment je suis payé pour avoir voulu protéger Esterhazy contre les dangers qui le menacent 1 Je serai, moi innocent, victime de ma bonne camaraderie ! Eh bien ! je vais de ce pas me jeter aux pieds du ministre de la guerre et de mes chefs, et je leur raconterai toutes les relations que j'ai entretenues avec Esterhazy !
» Nous nous quittâmes sur ces mots, et, depuis, je ne l'ai pas revu. Cette scène avait duré deux heures.
4. Esterhazy rompait les chiens sur le bordereau. — II confia à Christian avoir écrit les articles « Di.ci » de la Libre Parole. — Démarche de madame Pays à la Croix.
« Je n'avais, continue M. Christian Esterhazy, sur l'affaire Dreyfus, à mon arrivée chez le commandant, que les renseignements plutôt contradictoires donnés par les journaux. J'étais fort curieux de m'instruire. Mais le commandant, que j'interrogeais souvent, se montrait mal disposé à m'aider de ses lumières. Sur le bordereau, il rompait facilement les chiens, et jamais il n'a répondu à une question précise. Il me confia, toutefois, que c'était bien lui qui avait
écrit, sur le conseil de du Paty de Clam, et d'après les documents qu'il en avait reçus, les articles Di.xi parus dans la Libre Parole les lo, 16 et 17 novembre 1898, et je puis confirmer ce qui a été dit au sujet de ces articles. Le commandant comptait plusieurs amis parmi les rédacteurs de la Libre Parole. Il fréquentait dans cette maison, ce qui était notoire. Aussi aurait-il désiré que ses articles n'y parussent point, afin de laisser à leur signature d'emprunt tout son mystère. Mais, comme il n'avait pas d'autre journal à sa disposition, il chargea madame Pays d'aller voir le P. Bailly, directeur de la Croix, de lui montrer le premier article et d'en obtenir l'insertion, en lui faisant donner sa promesse de ne pas souffler mot dans le cas d'un refus. Le P. Bailly n'accepta pas l'article offert sans nom d'auteur, et devant cet échec, ie commandant, n'ayant plus le choix, reprit le chemin de la Libre Parole. »
Confidences du commandant à Christian sur les télégrammes « Speranza » et « Blanche ».
— Et, sur les faux télégrammes signés Blanche et Speranza, qu'avez-vous à nous révéler?
M. Christian Esterhazy nous répond :
— « Le commandant m'en a parlé souvent, ainsi que du Paty. C'est pour compromettre Picquart, me dirent-ils, et pour le débusquer, qu'ils imaginèrent le subterfuge. Deux télégrammes lui furent envoyés sur le conseil de du Paty de Clam. Le premier, celui de Speranza, a été dicté par le colonel, écrit par madame Pays, mis à la poste par le commandant Esterhazy. Mais, dans la même journée^le colonel du Paty de Clam fait part au commandant Esterhazy de ses craintes que le télégramme transmis n'arrive point à destination par suite d'une erreur d'orthographe faite au nom du colonel Picquart, et dont il s'est aperçu trop tard en consultant l'annuaire militaire. On avait oublié le c. Et, comme il était nécessaire de poursuivre l'aventure, qu'il ne fallait pas abandonner ce dessein pour une cause si l'utile,
ida d'expédier un second télégramme. Le colonel du Paty de Clam l'écrivit ou le dicta — mes souvenirs sont ici un peu moins précis — et le commandant l'envoya. Il était siené Blanche.
VI. V auteur des lettres de la clame voilée. — Cest Christian,
— J7 les a fabriques après coup. — Comment le « document libérateur » fut remis à Esterhazy, par du Paty, le 14 novembre 1897 .
Nous arrivons à la dame voilée :
— « C'est moi, nous avoue M. Christian Esterhazy, qui ai écrit les lettres de la dame voilée à laquelle ont cru — ou fait semblant de croire — certains officiers de l'étatmajor.
C'est moi qui ai fabriqué, après coup, les deux lettres de rendez-vous qui promettaient la remise d'un document précieux avec lequel le commandant Esterhazy pourrait défier ses ennemis.
Voici dans quelles conditions :
Je me trouvais rue de Douai, chez madame Pays. Le général de Pellieux poursuivait alors son enquête. Le général avait prié mon cousin de lui remettre les lettres de la dame voilée.
Le commandant, qui avait inventé cette histoire pour expliquer la provenance de la pièce secrète, répondit à M. de Pellieux qu'il les lui remettrait le lendemain, au moment de sa comparution. Il les lui fallait donc.
Le commandant me dit alors de lui composer en lettres d'imprimerie un billet qu'il allait me dicter. Il m'en dicta deux. Le second portait à peu près textuellement :
« Ce soir, à six heures, rue Saint-Eleuthère, au coin de la vieille église de Montmartre. Prenez garde de n'être pas suivi. »
L'autre, conçu en termes identiques, assignait un rendezvous au pont Alexandre-III.
Ces billets étaient destinés au général de Pellieux.
Esterhazy les lui montra. Le général de Pellieux lui recommanda d'aller au rendez-vous de la rue Saint-Eleuthère.
Mais Esterhazy se tira de Fembarras qu'il n'avait pas prévu en persuadant au général que c'était une démarche inutile, car, étant suivi pas à pas par les agents de Mathieu Dreyfus, la « dame voilée » n'oserait pas se montrer.
— Et le document libérateur ?
— Cela remonte un peu plus haut. Je n'étais pas encore à Paris. C'est le 14 novembre, d'après sa déposition au conseil de guerre, que le commandant Esterhazy a remis
cette pièce au ministère de la guerre. Du Paty de Clam la lui avait fournie. Je tiens ces renseignements du commandant lui-même :
— « Le colonel, me dit mon cousin, nous donna rendezvous, à madame Pays et à moi, aux Invalides.
» Le moment était venu, jugeait-il, de m'armer de cette preuve qui devait faire éclater mon innocence.
» Esterhazy, rassuré sur la complicité de du Paty de Clam, respire et paie d'audace.
» Il écrit à diverses personnalités militaires pour réclamer leur protection, et il envoie une supplique au Président de la République.
» Enfin, le colonel du Paty s'exécute.
» L'entrevue a lieu, le soir, à une heure assez avancée. Les trois personnes y sont. Là, le colonel tend un pli à Esterhazy.
» Il lui en dit le contenu, mais lui défend de l'ouvrir et l'invite à le porter, de ce pas, au ministère de la guerre.
» C'est ce que fait Esterhazy. Il prend congé du colonel et de madame Pays et se rend en voiture rue Saint-Dominique. Il était trop tard. La porte était fermée, le concierge couché. Le commandant jette dans la boîte aux lettres du ministère le document, qui fut remis le lendemain matin aux officiers, puis il rentre rue de Douai.
» Le commandant a ignoré le texte exact de cette pièce, car, à l'interrogatoire du général de Pellieux, il n'a pu répondre par quelle phrase il débutait. »
Ce document ne présente pas les garanties d'une déposition faite et enregistrée sous la foi du serment.
Ce n'est qu'une interview.
Mais étant donné le libellé de l'ordonnance de Bertulus, cité plus haut, c'est l'interview d'un témoin bien informé, tenu pour sérieux par le juge, documenté sur les faits dont il parle.
Aussi, convient-il de donner créance à ce récit détaillé des manœuvres frauduleuses dont le comte Christian Esterhazy fut le confident en novembre et en décembre 1807.
Interrogatoire de Picquart par le conseil de guerre qui statua sur la culpabilité d'Esterhazy.
Ce récit est la confirmation éclatante de Taffirmation du lieutenant-colonel Picquart sur l'incohérence des enquêtes Pellieux et Ravary.
Ces deux « enquêteurs-modèles » croyaient absolument à la dame voilée : ils interrogeaient gravement Picquart sur la fable du document secret qui lui avait été soustrait.
En revanche, ils laissaient bien tranquille Esterhazy, considéraient ses dires comme parole d'Évangile.
Ils durent être singulièrement vexés dans leur amour-propre, en apprenant quelle « dame voilée » avait effectivement remis le document secret à Esterhazy, et avait écrit les deux abracadabrantes lettres de rendez-vous au pont Alexandre III et à l'église de Montmartre !
Ces deux magistrats étaient bien des juges de « Revue » de fin d'année.
Le ridicule de leurs enquêtes n'est pas néanmoins pour désarmer l'historien. S'il est permis de leur pardonner d'avoir innocenté Esterhazy, nul honnête homme ne saurait traiter qu'avec mépris deux repré-
sentants de la justice, dont la bêtise a retenu au bagne Dreyfus innocent et a été cause de l'exclusion de Picquart de l'armée française qu'il honorait.
Les Pellieux et les Ravary ! Quelle engeance ! Mais nous n'en avons pas fini avec eux.
Achevons l'examen de la déposition de Picquart. Il s'agit des débats du conseil de guerre qui acquitta Esterhazy :