‹ Histoire populaire de l'affaire DreyfusChapitre 62 sur 67 · Picquart est traité par Ravary en accusé plutôt qu'en · texte numérisé non relu

Picquart est traité par Ravary en accusé plutôt qu'en

témoin. — L'importance du « petit bleu » a été systématiquement diminuée.

Arrivons au Conseil de guerre.

M. le commandant Ravary m'avait posé des questions de telle façon que j'avais plutôt l'air d'un accusé que d'un témoin.

Je me suis applaudi d'avoir prévu certaines choses; car je me suis aperçu qu'au Conseil de guerre, le réquisitoire était contre moi; ou plutôt, je m'en suis aperçu le lendemain seulement, parce que tandis qu'on lisait ce réquisitoire, je n'étais pas dans la salle d'audi'ence, mais dans la salle des témoins.

Enfin, j'ai lu les journaux et j'ai pu répondre le lendemain aux choses qui m'étaient reprochées.

Il m'a semblé que dans tout cela on cherchait avant tout à diminuer l'importance de la carte-télégramme qui avait appelé mon attention sur le commandant Esterhazy, que je ne connaissais pas du tout auparavant, et pourtant, cette carte ne m'avait apporté qu'une simple indication.

2. Réfutation du reproche d'avoir gardé dans son armoire les fragments du « petit bleu ». — Sandherr laissait /aire. — Lui ne faisait rien. — Picquart n'imita pas Sandherr.

On m'a d'abord reproché d'avoir gardé les fragments de la carte pendant longtemps dans mon armoire.

Vous m'excuserez si j'entre dans quelques détails, mais ces questions, qui sont relatives au service des renseignements, sont souvent des questions de nuances et il faut entrer dans des détails précis pour les faire bien comprendre.

Lorsque le colonel Sandherr était chef du service, il avait laissé peu à peu ce genre de travail entre les mains du commandant Henry et du capitaine Lauth.

Il était de règle à cette époque que le commandant Henry, qui recevait les documents déchirés, les triât luimême et les remît au capitaine Lauth, pour être recollés, et ce n'est que lorsque la besogne était faite qu'on les remettait au chef de service.

Prenant ce service nouveau pour moi, j'ai voulu me rendre compte des choses, j'ai voulu que les documents me fussent remis à moi-même d'abord, pour les transmettre ensuite au capitaine Lauth.

Gela n'a l'air de rien ; mais cela a dû nécessairement changer les habitudes de ces messieurs et ils en ont été ennuyés.

Lorsqu'on a eu des doutes, lorsqu'on s'est mis à m'accuser, cela leur est revenu à l'esprit ; ils ont trouvé singulier que je ne fisse pas comme mon prédécesseur, que je fisse mettre dans mon armoire les documents, à l'état de fragments, et que je les remisse moi-même à l'officier qui était chargé de les reconstituer.

3. Réfutation du reproche d'avoir effacé les traces de déchirure sur la photographie du « petit bleu ». — Deux raisons de cet effacement.

Un reproche qui m'a été fait encore, c'est, après avoir fait photographier cette carte-télégramme, d'avoir fait effacer avec le plus grand soin les traces de déchirures.

Il y avait deux raisons pour cela.

Voici la première, la moins importante : un document de ce genre-là, coupé en tous petits morceaux, est beaucoup plus clair quand les déchirures n'apparaissent plus : on peut le lire plus facilement.

La seconde raison est celle-ci : je suppose que les déchirures aient été laissées intactes ; si le document avait circulé dans le ministère, on aurait dit : « C'était un papier déchiré ».

Eh bien ! il y avait eu des indiscrétions très graves commises au sujet du bordereau Dreyfus, et, certainement, on n'ignore pas assez d'où cela venait.

Je tenais essentiellement, parce que j'avais une très grande responsabilité à cet égard, je tenais essentiellement

à ce que ceux qui n'avaient pas besoin de savoir cela, et sous les yeux desquels pouvait passer la photographie n'eussent pas d'indication sur la manière dont ce document m'était parvenu.

Il y a une chose qui fait foi en justice, c'est l'original, c'est la pièce elle-même ; la photographie, elle, suit un dossier qui va chez le Ministre, qui va chez le chef d'Etatmajor, etc., mais le document lui-même, surtout un document aussi fragile qu'un télégramme, déchiré en je ne sais combien de morceaux, ne doit pas être déplacé.

On le montre à deux ou trois personnes tout au plus et, s'il y a procès, on le produit.

Voilà les raisons pour lesquelles j'ai prescrit d'effacer avec soin les déchirures de la carte-télégramme.

On s'en émeut; on me le reproche ; je ne vois pas pourquoi, vu que la même opération avait été faite pour le fameux bordereau.

Il est vrai que pour les fac-similés du bordereau, elle a été faite assez tard, trop tard pour que cela fût utile.

J'ai eu un peu de prévoyance; cela a suscité des mé fiances, je ne sais pas pourquoi.

4. Réfutation du reproche relatif à la certification de récriture. — Piequart n'a pas tenté de suborner Lauth. — Argument tiré d'une circonstance postérieure à cette prétendue tentative.

On m'a reproché ensuite d'avoir voulu faire dire que récriture de la carte-télégramme était d'une personne déterminée.

Le fait s'est passé d'une façon bien simple; j'examinais ce document avec le capitaine Lauth ; le capitaine me dit : « Mais ce document n'a aucun signe d'authenticité ; il faudrait qu'il eut une date, un cachet de poste. »

Là-dessus, je lui dis : « Mais vous pourriez bien témoigner, vous, d'où il vient, vous savez bien de quelle écriture il est. »

11 me répondit : « Oh! non, jamais ; je ne connais pas cette écriture. »

Remarquez que la chose s'est passée exactement comme eeJa, qu'il n'y a pas eu un mot de plus ou de moins, et je crois que la déposition du commandant Lauth n'a pas du être différente de la mienne à cet égard.

Cet officier n'a attaché, au moment même, aucun caractère douteux à ma question.

La preuve, c'est que nous sommes restés dans les meilleurs termes ; la preuve, c'est qu'il m'a reçu ensuite à sa table, chose qui ne se fait pas d'habitude entre un inférieur et un supérieur ; eu un mot, nous étions restés dans les meilleurs termes.

Or, si j'avais voulu le suborner, lui imposer une opinion qui n'était pas la sienne, j'aurais commis une action qui ne m'eût pas permis de rester en relations de camaraderie avec lui.

Plus tard, lorsque cette carte-télégramme m'a conduit au bordereau Dreyfus, les choses se sont gâtées ; on a ramassé tous ces petits faits, et on s'en est servi contre moi en les dénaturant.

8.1 Réfutation du reproche d'une 'prétendue tentative d'apposition d'estampille postale, sur le a petit bleu. » — Origine de cette fable.

Du reste, il y a une chose qui montre très bien comment on peut se servir des faits les plus petits, les plus simples, quand on veut perdre quelqu'un.

Il n'y a qu'à lire le rapport de M. d'Ormescheville et on voit combien, en ramassant des choses insignifiantes, on arrive à porter des accusations graves.

Il y a une autre chose qui m'a été reprochée, bien qu'elle ne soit pas mentionnée au rapport de M. Rayary, c'est d'avoir voulu faire mettre le cachet de la poste sur le petit bleu.

Jamais de la vie je n'ai eu une intention pareille; d'ailleurs, je crois que la chose est encore de la même espèce que cette affaire de subornation.

Dans la déposition écrite du commandant Lauth, qui m'est assez présente à la mémoire, puisqueje l'ai entendu lire dernièrement, cet officier affirme m'avoir dit en parlant du petit bleu : « Cette pièce n'a aucun caractère d'authenticité; il faudrait une date ou le cachet de la poste. »

11 est probable que ce mot a été répété, dénaturé, et qu'on est parti de là pour dire que j'avais voulu faire apposer le cachet de la poste.

6. Cinquième reproche. — Prétendue manipulation du dossier secret par Picquart, en compagnie de Leblois. — Confrontatation de Henri avec Picquart là-dessus, devant le conseil de guerre. — Elle a tourné à la confusion de Henri/. — Gribelin avait même affirmé — ce qui est faux — que le dossier secret avait clé retrouvé dans l'armoire de Picquart. — Intervalle de six jours, où devrait se placer la prétendue scène de la manipulation. — Or, alors, Picquart 11 avait plus le dossier.

Dans le rapport Ravary, il y a encore une chose qui est importante.

Il y est dit que le commandant Henry, entrant chez moi, dans mon bureau, m'a trouvé en tête-à-tête avec M. Leblois, et qu'il y avait entre nous un dossier secret d'où sortait une pièce photographiée, où était écrit : « Cette canaille de D... »

Déjà le général de Pellieux m'avait parlé de cela, mais il m'avait dit que c'était Gribelin qui m'avait vu ; il ne m'avait pas parlé du commandant Henry.

Je lui répondis : « Jamais de la vie je n'ai eu ce dossier entre les mains, pendant que M. Leblois était dans mon bureau. »

Du reste, je savais que l'époque où l'on plaçait le fait était l'époque des vacances de M. Leblois, mais je ne savais pas à quelle date exacte celui-ci était rentré.

Je suis allé chez M . Leblois chercher la date de son départ et celle de son retour, et je les ai rapportées au général de Pellieux.

Si je ne me trompe, Gribelin mettait cette entrevue au mois d'octobre.

Au Conseil de guerre, lorsqu'on m'a reproché cela, j'ai demandé à être confronté avec le colonel Henry, et, comme il soutenait qu'il nous avait vus ensemble, ayant ces documents secrets entre nous, je lui ai demandé de fixer la date.

Il a dit : « Ce doit être à mon retour de permission, au commencement d'octobr

Le Commandant Henry ne savait certainement pas que M. Leblois avait fiuitt«j Paris le •"> août et était rentré le 7 no

Il ne savait pas non plus que, ce dossier, Je l'avais demandé à M. Gribelin, à la lin d'août, que je l'avais remis

aux propres mains du général Gonse au commencement de novembre... Malheureusement, je ne sais plus la date exacte, mais c'était dès les premiers jours de novembre.

Gribelin, à cet égard, a eu aussi la mémoire un peu courte; car il a prétendu, dans d'autres circonstances, que ce dossier avait été retrouvé dans mon armoire après mon départ.

Mais le général Gonse est venu très loyalement dire que je lui avais remis ce dossier plusieurs jours avant mon départ.

Or, mon départ avait eu lieu le 16 novembre; j'avais quitté mon service le 14 novembre; M. Leblois était rentré à Paris le 7 novembre, qui était un samedi, le 8 était un dimanche.

Je n'aurais donc pu montrer ce dossier à M. Leblois qu'entre le 9 et le 14 novembre, intervalle de six jours seulement, pendant lesquels je ne l'avais plus en ma possession, l'ayant déjà remis au général Gonse.

7. Argument tiré du brouillis de la photographie en question. — Nécessité de mettre le nez dedans, pour la distinguer.

Il y a encore quelque chose qui m'est revenu à l'esprit : M. le général de Pellieux m'a montré la photographie delà pièce qui porte les mots : « Cette canaille de D... »

Cette photographie est extrement brouillée, on la voit très mal, on est obligé de mettre le nez dessus.

Eh bien! je me demande si quelqu'un qui entre dans une salle peut se rendre compte tout de suite qu'il s'agit de cette pièce et peut voir ces mots : « Cette canaille de D... »

Enfin, si j'avais eu un intérêt quelconque à montrer cette pièce à M. Leblois, il me semble extraordinaire qu'étant donné la dimension restreinte du dossier, il me semble extraordinaire que, l'ayant eu à ma disposition pendant deux mois, je ne l'aie pas passé M. Leblois, qui demeure près du ministère.

On suppose donc que j'ai fait cette chose absolument grave de communiquer un dossier à quelqu'un qui n'a pas qualité pour le connaître, en laissant ma porte ouverte à tout venant !

Dans tous les cas, je certifie, d'une façon absolue, que jamais je n'ai montré ce dossier à M. Leblois, absolument jamais; que, bien plus, je ne lui en ai jamais parlé.

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