‹ Histoire populaire de l'EgliseChapitre 10 sur 26 · L*ÈRE DES GRANDES PERSÉCUTIONS · texte numérisé non relu

L*ÈRE DES GRANDES PERSÉCUTIONS

les victimes. A Reims, les saints Rufin et Valère, à Fismes, sainte Macre, durent la gloire du martyre à ce tyran que la veng-eance divine finit par atteindre à Amiens, où il péril dans d'atroces douleurs. Derrière ces isolés, les Actes des martyrs des Gaules montrent des lég^ions de victimes, parfois des populations chrétiennes tout entières massacrées en haine de la foi.

Laplus célèbre de ces hécatombes est le martyre de la légion thébaine. Dans une expédition contre les Helvètes, arrivé auprès de la ville d'Agaune, aujouid'hui Saint-Maurice en Valais, Maximien prescrivit à ses troupes d'offrir un sacrifice aux dieux du pag-anisme. Cette légion était entièrement composée de chrétiens. Encouragée par son chef saint Maurice, et ses deux lieutenants les saints Exupère et Candide, elle refusa intrépidement de participer à ces sacrifices idolàtriques. Maximien la fit décimer une première, une seconde et une troisième fois. Sa cruauté demeura inutile. « Nous sommes vos soldats, lui disaient cts héros, mais nous sommes aussi les serviteurs de Dieu. Nos maiîis sont prêtes pour combattre les ennemis, mais nous mourrons tous plutôt que de manquer à la foi jurée à notre Dieu. » Toute la légion fut passée au fil de l'épée ; elle comptait six mille hommes.

Toutefois, comme on l'a dit, ce n'était là que le prélude d'une persécution plus générale, dont les horreurs surpassèrent toutes les précédentes.

Le César Galère, associé à l'Empire en 292, animé

d'une haine violente contre la foi chrétienne et aiguillonné par une mère fanatique, ne cessait de presser Dioclétien de lui déclarer une g^uerre sans merci. Le vieil empereur y lépug-na d'abord, mais, quand il eut cédé, il déploya dans cette autre campagne toutes les ressources de sa politique. Ce fut vraiment une guerre d'extermination ; TEglise devait sortir plus vivante de cette lutte décisive entre le christianisme et le paganisme.

Galère était parvenu par ruse à triompher des scrupules de Dioclétien. Des révoltes de chrétiens furent simulées, le feu mis au palais impérial par une main prétendue chrétienne. L'empereur sentit renaître ses instincts sanguinaires. On commença par (( épurer » l'armée, comme on dirait de nos jours. Les soldats durent choisir entre le sacrifice aux dieux et la résignation de leurs fonctions ; un certain nombre même furent mis à mort. Puis, en 3o3 et 3o4 parurent successivementquatre édits qui répandirent l'épouvante dans toute la chrétienté. Le premier ordonnait de raser les églises et de brûler tous les livres de la sainte Ecriture; c'était la suppression de tout culte et des documents de la foi. En outre, tous les chrétiens sont privés de leurs droits civils ; ceux d'entre eux qui occuppent un haut rang perdent leurs charges et dignités, et ceux qui sont au service de l'empereur, leur liberté. Mais les fidèles ont encore un soutien dans leurs prêtres : un second édit prononce l'emprisonnement de tous les clercs. Il ne faut pas que, malgré cela, leur constance serve encore d'exemple à leurs frères, mais, qu'au contraire, ils

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les induisent à céder : le troisième édit ordonne de contraindre tous les chefs et ministres de TEg^lise, par tous les moyens possibles, à sacrifier aux dieux. Enfin, un quatrième, qui fit couler le sang;" à flots dans tout Tempire, soumet à cette même loi tous les chrétiens, sans distinction. On poussa même les précautions jusqu'à placer auprès des fontaines, dans les marchés et même dans toute les rues, de petites idoles et des gens qui forçaient tout le monde à sacrifier. Il était, de plus, prescrit aux juges d'épuiser leur imagination à inventer les supplices les plus cruels pour arracher les apostasies.

Seule, la préfecture des Gaules fut épargnée sous le gouvernement de Constance-Chlore, puis de son fils Constantin. Constance usa même de stratagème à l'égard de ses officiers, en feignant de les contraindre, et les disgraciés furent ceux qui faiblirent. « Quelle fidélité auront envers l'empereur, dit-il, ceux qui sont traîtres et parjures à leur Dieu ? » Partout ailleurs, ce fut une boucherie confuse et dégoûtante. Lactance nous montre l'Orient et FOccident livrés à la fureur de trois bêtes féroces : Dioclétien, Galère et Maximien. Plus tard l'empereur Constantin disait aux Pères de Nicée, en parlant de cette persécution : « Si l'on eût massacré l autant de barbares qu'on fit périr de chrétiens, la I paix de l'empire eut été àjamais assurée», et cepen- I dant Dioclétien aura beau faire dresser en trophée I deux colonnes de marbre dont l'inscription lui fera I honneur d'avoir « détruit le nom chrétien », lui et I ses collègues disparaîtront écrasés par la main di-

vine, tandis que l'Eglise, toujours aussi jeune et de plus en plus féconde, triomphera dans la paix.

Au milieu de cette tempête effroyable, plusieurs chrétiens, mal préparés succombèrent, et pour échapper, les uns, mais en nombre beaucoup moins considérable que les « tombes <( sous Dèce, apostasièrent, les autres, assez nombreux en Afrique, livrèrent les saintes Ecritures et les vases sacrés. Ceux-ci furent flétris, comme traîtres à la relig^ion ; on les appela Traditeurs, Traditores. D'autres chrétiens prirent la fuite et cherchèrent un asile chez les Barbares, auxquels ils portèrent les lumières de la foi.

Une multitude infinie triompha héroïquement des tortures de la mort. A Nicomédie, résidence de Dioclétien, une foule d'officiers du palais de Tempereur furent exécutés. A Rome, les arènes du Golysée furent inondées de sang". En Eg-ypteje Nil engloutissait d'innombrables victimes ; chaque jour, pendant dix années dans la seule Thébaïde, on immola, dix, vingt, soixante, quelquefois cent chrétiens, hommes, femmes et enfants, par divers supplices. Eusèbe y vit en un seul jour des chrétiens décapités, après le supplice, en si grand nombre que les fers émoussés se tordaient, et que les bourreaux s'arrêtaient, épuisés de fatigue. Ailleurs, des villes entières furent brûlées avec leurs habitants. Ailleurs encore, pour aller plus vite, on procédait par des noyades. Dans les lieux où l'acharnement fut plus grand, les chrétiens montrèrent un courage plus divin ; ils rendirent l'héroïsme vulgaire. Plusieurs, loin de fuir s'offraient d'eux-

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mêmes, aux jug-es, d'autres allaient jusqu'à renverser publiquement les idoles, provoquant ainsi la rage des païens.

Parmi tant de noms impossibles à citer, quelques-uns sont à retenir : saint Dorothée, saint Gorgon et saint Pierre, officiers du palais de Nicomédie ; saint Anthyme, évèque de cette ville ; saint ThéodotCjCabaretier à Ancyre, dont les Actes sont fort beaux, ainsi que ceux de saint Taraque et ses compag-nons, en Pamphylie ; saint Procope, en Palestine ; saint Saturnin et ses compagnons, à Carthage ; sainte Ag-ape et ses compag'nes, à Thessalonique ; saint Vincent, diacre, à Sarragosse ; la douce sainte Agnès, à Rome ; saint Vital et saint Agricole, à Bologne, en Italie; saint Janvier, évêque de Bénévent, martyrisé à Nice, et si célèbre à Naples ; sainte Domnine et ses filles, et sainte Pélagie ; sainte Euphémie en Chalcédoine ; sainte Afre, à Augsbourg, en Souabe ; saint Dydime et saint Théodore, à Alexandrie, etc., etc..

On compte aussi parmi ces martyrs illustres quatre autres dont les noms sont de plus inscrits au rang des docteurs de l'Eglise : saint Pamphile, saint Pierre, évêque d'Alexandrie, saint Méthode, évêque de Tyr, et saint Lucien, prêtre d'Antioche, qui, après s'être laissé entraîner dans Terreur par

ison évêque, Paul de Samosate, reconnut sa faute et l'expia par une mort glorieuse. Le siège de Pierre, I sur lequel tant de martyrs s'étaient succédé; , vit 1 encore, honorés de la palme triomphale, saint Marij cellin et saint Marcel. On a dit que saint Marcellin ! avait d'abord eu la faiblesse d'offrir de i'encéns

aux idoles. Le fait reste fort douteux aux yeux de la critique. Même s'il était vrai, il ne prouverait rien contre l'infaillibilité du pape, car être infaillible dans l'enseignement, en vertu de l'assistance divine, n'est nullement être impeccable dans la conduite. Le fait ne touche pas davantage à la sainteté du martyr qui effaça sa faute, si elle exista jamais, dans la gloire de sa confession et les flots de son sang.

La persécution dura dix ans, mais avec des variations. Dioclétien, las des luttes contre les Barbares, et dégoûté du pouvoir, avait abdiqué en 3o5. Maximien fut contraint d'imiter son exemple. Galère et Constance-Clilore, devenus Augustes à leur place, s'adjoignirent deux nouveaux Césars : Maximin-Daïa, qui reçut le gouvernement de l'Egypte et de la Syrie, Sévère, qui eut l'Afrique et devint Auguste à la mort de Constance. Le fils de celuici, Constantin, qu'attendait une brillante renommée, et sur qui Dieu avait de grands desseins, succéda à son père, à l'âge de trente et un an, avec le titre de César (3o6). Il était encore païen, mais déjà il s'adressait au Dieu tout-puissant, que son père avait invoqué avec confiance, et, loin de persécuter les chrétiens, il les entourait de sa protection. L'Occident respirait, mais l'Orient demeurait livré à deux cruels persécuteurs, Galère et Maximien, plus féroces que Galère lui-même. Dans leurs provinces, la tempête déchaînée continua de sévir.

La combinaison de Dioclétien qui semblait si habilement conçue pour prévenir les usurpations

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en faisant d'avance la part de quelques ambitieux et en rendant partout présente l'autorité suprême, était en réalité impraticable. Cet empire si vaste et maintenant si menacé, pouvait être tenu réuni pour un moment par une main expérimentée et ferme, comme après Dioclétien sera celle de Constantin, mais le démembrement était inévitable. Ce fut Rome qui donna le sig-nal de nouvelles guerres. Irritée de l'abandon où les nouveaux empereurs la laissaient, elle salua du titre d'Aug-uste Maxence, fils de Maximien Hercule (3o6), qui prit son père pour collègue, auquel il fit reprendre la pourpre, de sorte que l'empire eut à la fois six maîtres : les deux Augustes, Galère et Sévère, les deux Césars Constantin et Maximien, et les deux usurpateurs Maxence et Maximi^n. Sévère tomba le premier, vaincu et tué par Maximien-Hercule. Maximien, pour se fortifier, fit alliance avec Constantin, qu'il créa Auguste, et à qui il fit épouser sa fille Fausta. Galère, de son côté, donna le titre d'Auguste à un paysan de la Nouvelle-Dacie, Licinius, et Maximin se le fit décerner par ses soldats. Mais on doit peu compter Maximien ; il quitta et reprit la pourpre, trahit deux fois son gendre Constantin, et se vit contraint de s'étrangler (3io).

Durant ces événements politiques, la persécution continua dans les Etats de Galère et de Maximin, où elle se ralentit toutefois par lassitude K.|în3o7. On se contenta d'envoyer les saints confesseurs travailler aux mines, après leuravoir brûlé e jarret gauche et l'œil droit. Ils furent enfin mis

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en liberté, et les chrétieas allaient respirer, lorsque] de nouveaux édits du féroce Maximin renouvelè-j rent les horreurs des premiers jours (3o8). Il y eut! encore quelque relâche, mais la persécution nej s'arrêta que par l'édit que d'intolérables douleur^] arrachèrent à Galère mourant (3 1 1). Elle recommença encore, et toujours aussi cruelle, dans les Etats de Maximin (3x2). Mais TOccident entrait, alors dans une ère nouvelle.

Maxence tyrannisait Rome et l'Italie. La lutte était d'ailleurs entre tous ces rivaux d'empire, Enflé de son succès en Afrique, Maxence entra eni( guerre avec Constantin. L^heure de Dieu allait ji sonner. Constantin réunit une forte armée et franchit les Alpes. Un jour, en plein midi, le jeune] héros aperçut dans le ciel, et toute son armée avçej lui, une croix lumineuse, avec cette inscription | Tu vaincras par ce signe. La nuit suivante, Jésusî Christ lui apparut avec le même signe et lui ordonnai] de faire sur ce modèle un étendard qui fut appela le Labarum^ei qui portait le monogramme du Chrjii avec les images de l'empereur et de ses fils.

Constantin donna cet étendard à ses légions, qu devinrent invincibles. Il battit les armées d' Maxence à Turin et à Vérone, et acheva sa défait par une dernière victoire au pont Milvius, sur 1 Tibre, ou l'odieux Maxence trouva la rnort (3x2] Rome ouvrit ses portes au vainqueur.

Le premier usage que Constantin fit de $o triomphe fut de rendre la liberté aux chrétiens ceti même année, par un premier édit. Quelques nio

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plus tard, Licinius, le successeur de Galère, vainquit Maximin, qui s'empoisonna (3i3). L'empire n'avait plus que deux maîtres. L'accord régna d'abord entre eux. Par un second édit plus large (édit de Milan 3i3), Constantin, conjointement avec son impérial collègue, rétablit les chrétiens dans tous leurs droits et possessions, et proclama l'entière liberté de conscience. Cet édit fut publié par Licinius dans tout l'Orient, comme il l'était en Occident. Licinius punit même les gouverneurs qui avaient si bien servi les haines de Maximin. La femme de Dioclclien, Prisca, et sa fille, Valérie, maltraitées et retenues captives par Maximin, ne trouvèrent même pas grâce devant lui. Ayant été découvertes, elles eurent la tête tranchée, et leurs corps furent jetés à la mer. Enfin, Dioclétien, retiré dans ses jardins de Salone, ne parut avoir tant vécu que pour voir ses images renversées avec celles de Maximin, les premiers malheurs de sa femme et de sa fille, la victoire de Constantin et le triomphe du christianisme. Il mourut accablé de chagrin et de désespoir (3i3).

L'édit de Milan, en rendant définitivement la paix à l'Eglise, inaugurait un âge nouveau pour le monde. Le christianisme, après avoir subi pendant i trois siècles les plus violents essais d'étoufFements, allait y régner. Mais si divin qu'apparaisse déjà ce triomphe, on ne connaîtrait pas toute la grandeur du mnacle, si l'on ne rapprochait du tableau de si atroces violences extérieures, celui des déchirements intimes dont l'enfer accablait, dans ce môme lempSj l'Eglise pour la perdre.

Encore voyait-on s'ajouter à ces luttes intestines Tefïort acharné des philosophes païens. Tandis que les empereurs s'armaient de toute leur puissance pour étouffer TEglise dans le sang, les philosophes bafouaient la relig^ion chrétienne, et après l'avoir d'abord dédaig^née, puis accablée de sarcasmes et de calomnies, se sentant dépassés etconfondus par la pureté et l'élévation de sa doctrine, ils passèrent à une attaque plus dangereuse pour elle, en cherchant à constituer une religion éclectique, où un certain nombre de vérités chrétiennes se mêlaient aux erreurs de la philosophie païenne. Mais Dieu veillait sur son Eglise ; les portes de Tenfer ne devaient pas prévaloir contre elle. Il lui suscita dans le temps opportun des docteurs qui surent la prémunir contre les falsifications des dogmes transmis par les apôtres, d'éloquents apologistes dont la plume également courageuse, hardie et savante, ne se borna pas à faire justice avec éclat des monstrueuses diffamations accumulées contre leurs frères, mais qui, prenant à leur tour i'offen- sive, triomphèrent aussi dans la mordante critique 9 des systèmes du paganisme. Les trois chapitres ^ suivants seront consacrés à décrire les hérésies, les attaques des écrivains païens, et la défense que leur opposa l'Eglise.

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