‹ Histoire populaire de l'EgliseChapitre 11 sur 26 · CHAPITRE V Les Hérésies · texte numérisé non relu

CHAPITRE V Les Hérésies

Le fléau de riiérésie découla de deux sources. Les premières conquêtes de l'Eg-lise avaient été faites sur l'élément juif et sur Télément païen. Ceux qui acceptèrent l'Evangile n'y reconnurent pas tous la divine parole de salut qu'il faut recevoir simplement, sans addition et sans atténuation. Plusieurs mêlèrent à la doctrine chrétienne d'autres enseig^nements et donnèrent ainsi naissance aux hérésies. Ces enseignements étrangers étaient empruntés soit au judaïsme soit au paganisme. Les juifs, ou plulot les judéo-chrétiens, se faisaient difficilement à ridée que l'ancienne alliance était entièrement abroi,^ée. Beaucoup regardaient toujours la loi mosaïque comme obligatoire, et plus ils lui accordaient de considération, moins ils faisaient cas du législateur nouveau, dont ils niaient plus ou moins la supériorité de nature. Les païens, de leur côté, n'admettaient qu'avec peine la doctrine chrétienne de la création et de l'origine du mal : créer sans que rien eût préexisté leur semblait impossible, et en présence du mal, qu'ils voulaient expliquer, ils recouraient volontiers à un dualisme de causes qui élait la négation même du dogme chrétien. Ainsi

un double courant d'idées, l'un juif, l'autre païen, tendait à entraîner l'hérésie dans deux directions différentes : dans la première, christianisme et judaïsme devaient marcher rivés l'un à l'autre ; dans la seconde, christianisme et paganisme devaient se prêter à d'ingénieux alliages. Cependant on hésite parfois à ranger certaines hérésies de cette période en des catégories aussi tranchées ; car plusieurs systèmes trahissent à la fois les deux influences, juive et païenne.

L'hérésie fut une plaie vive, toujours ouverte au flanc de l'Eglise. A la différence des persécutions générales, qui s'éteignirent avec le iii^ siècle elle ne cessa pas d'exercer ses ravages. On la verrîi même plus audacieuse et plus redoutable dans la période suivante, où il semble que l'Eglise, désormais affranchie du glaive, aurait dû trouver le repos dans la paix. Mais déjà l'hérésie apparaît comme une hydre aux cent têtes.

Dès les premiers jours du christianisme, surgit un personnage que les Pères de l'Eglise regardent comme le patriarche de tous les hérétiques. Simon dit le Magicien n'était chrétien que par son baptême, suivi bientôt de son apostasie. Repousse par saint Pierre avec son argent, et impénitent, le père des simoniaques ajouta aux prestiges par lesquels il abusait la crédulité populaire un système d'erreurs mêlant aux idées chrétiennes les erreurs païennes de la philosophie alexandrine, apparue, après trois siècles d'élaboration, dans les temps qui précédèrent immédiatement Jésus-Christ. Simon,

instruit dans la littérature grecque, et plus cultivé que ses grossiers concitoyens de Samarie, emprunta à ce système gréco-oriental ou gnostique (gnose : connaissance, et ici connaissance, science supérieure), ces générations d'êtres intermédiaires, de puissances, de g"énies, ces cons qui descendent du premier être jusqu'à l'abjecte matière; et, pour les accommoder à la nouvelle doctrine prêchce par les apôtres, il ne conswlta que son orgueil insensé, dont les inventions se trouvaient favorisées par l'ignorance et la corruption du peuple.

D'après lui, il existe un premier être souverain, de qui est émanée lapensée, Ennoïa, et, de celle-ci, d'autres esprits. Ce système d'émanations successives est le principe fondamental de tout gnosticisme. Ces esprits ont créé le monde et les hommes et, comme il leur déplaisait de passer pour les rejetons d'un autre être, ils ont exilé, relée^ué dans la matière la pensée, mère de toutes choses. Tous les maux dans le monde sont le résultat de cet emprisonnement de l'Intelligence dans la matière. Pour la délivrer et pour sauver les hommes, la Toute- Puissance de Dieu s'est manifestée sous une forme humaine, en la personne de Simon, descendu parmi les Juifs. Comme Fils, il a souffert chez ses compatriotes une passion apparente ; comme Père, il est venu dans la Samarie ; comme Saint-Esprit, il est allé dans toutes les' nations. Or, Ennoïa, ainsi bannie sur terre, avait eu diverses aventures. C'était la brebis perdue de l'Evangile. Elle avait , traversé différents corps, et, par un dernier avatar I était entrée dans Hélène de Tyr. Hélène de Tyr,

Ennoïa^n'était autre qu'une esclave prostituée, que Simon délivra pour en faire la complice de ses impostures et de ses infâmes plaisirs. Quant à la rédemption des hommes, elle s'acquérait par la foi en Simon et en Hélène. Qui possède cette foi est sauvé, quoiqu'il lui plaise de faire, car les œuvres sont indifférentes. Morale et dogme du christianisme étaient donc également ruinés.

Tels furent le système de Simon et legnosticisme païen dans leur premier essai de conciliation avec le christianisme. Tout informe qu'il est, il renferme néanmoins tous les genres d'erreurs et de désordre qu'on verra se développer plus tard dans les sectes diverses, sorties du paganisme avec le gnosticisme, et perpétuées dans le christianisme sous toutes les formes. On y voit toutes les idées communes aux gnostiques chrétiens sur la génération des éons, sur le principe du mal dans la matière, enfin sur la chute et la rédemption. Le Magicien, après avoir séduit un grand nombre de Samaritains et couru l'Orient, s'en alla enfin à Rome pour y repaître par ses prestiges la folle curiosité de Néron, et donner le dernier éclat à sa propre célébrité. Il y trouva, au contraire, son humiliation et sa perte. Lue tradition fondée nous apprend que Simon ayant voulu s'élever dans les airs en présence de l'empereur et d'une grande multitude, saint Pierre se mit en prières, et l'enchanteur se brisa le corps en tombant.

Les partisans de Simon pratiquèrent ses doctrines ; ils se livrèrent aux excès que sa morale autorisait, et s'adonnèrent jusque dans le cours du

iv^ siècle à' la sorcellerie et à la mag"ie. Son successeur fut un de ses compatriotes, qui se distingua peu de lui, sinon qu'il n'accepta pas la divinité pour lui-même et la refusa à Simon, mais il se donna pour le Sauveur envoyé aux hommes. On le retrouve au siècle suivant à Antioche, où il établit son école, et développe son système sous l'influence du gnosticisme chrétien.

On a vu, dans le premier chapitre de cette his — loire, que l'attachement des chrétiens judaïsants aux prescriptions mosaïques, et leur prétention de les imposer aux Gentils venus à la foi, avaient nécessité une décision des apôtres réunis en concile. Cette décision fut communément acceptée avec docilité. Mais Cérinthe, le chef de cette agitation, persista par orgueil. Judaïsant avant le concile, il devint gnostique après. Cérintheetles Cérintliiens se jetèrent dans Thérésie. Ils adoptèrent les erreurs du gnosticisme, déjà répandues par la secte samaritaine, et que Cérinthe alla puiser luimême en Egypte. Il admettait, avec Simon et les gnosliques, le Dieu suprême, les éons ou vertus inférieures, parmi lesquelles se trouvaient le Verbe, la production du monde par les éons ou génies, et, dans ce monde, la matière comme principe du mal, sous l'action des mauvais génies. A ces erreurs Cérinthe ajoutait que Jésus était un pur homme, né de la même manière que les autres, qu'il était d'abord uni à la Divinité parle Verbe ou Christ, l'un des éons, descendu en lui par son baptême, mais dont il fut abandonné dans sa Passion, qu'il souffrit seul. Ce même Christ, après la résur-

reclion générale, devait revenir en Jésus et régner mil!e ans sur la terre, au milieu des plaisirs serviles. Gérinthe ne se donna pas pour le Messie, ni pour un dieu ; il se contenta de jouer le rôle d'inspiré, se glorifiant d'avoir reçu des inspirations par le ministère d'un ange. Aux origines du christianisme f^e rattache encore Thérésie denNicolaïleSy imbus des erreurs gnostiques ; ils se rendirent infâmes en admettant la communauté des fejnmes et par des mœurs monstrueuses ; ils répétaient qu'il faut abuser de la chair pour tuer la volupté. Les Pères sont divisés sur Torigine de cette secte. Les uns lui donnent pour auteur Nicolas, un des sept premiers diacres ; les autres défendent sa mémoire, et disent que la source est seulernent une par-oie innocente de lui, mal interprétée.

^ Tel fut le gnosticisme chrétien dans le premier siècle. Cet aperçu explique que saint Jean ait eu spécialement en vue d'établir solidement la divinité de Jésus-Christ en écrivant son Evangile, et que saint Paul, dans une de ses lettres, recommande de n'accorder aucune attention aux « généalogies interminables ». Cependant Terreur n'était qu'à son début ; le développement considérable qu'elle prit dans les deux siècles suivants, appelle quelques détails sur les caractères généraux de ce système aux formes variées.

Depuis des siècles, l'esprit humain cherchaitla solution desgrands problèmes qui pèsent sur le mondô et sur la destinée humaine, Dieu, l'univers, l'origine des choses, la présence du bien et du mal, etc. ;

il cherchait, et, en deliors de la vérité révélée, il ne trouvait que ténèbres et extravagances. Le Christ avait illuminé ces abîmes. Mais des esprits inquiets, orgueilleux, amis des nouveautés et avides de renommée personnelle, supportaient mal une autorité qui proposait sa solution comme un bienfait sans doute, mais aussi qui en imposait l'acceptation comme un devoir. Humiliés d'être classés par elle au même raagque la foule des croyants^ et astreints à la même docilité que le vulgaire, ils rêvèrentune aristocratie de la science : eux et les seuls initiés à des spéculations plus hautes, à des croyances plus profondes, tiendraient le sceptre des idées ; les autres seraient la plèbe pour qui la prédication des apôtres serait^ bonne. Quanta eux, les Gnostiques, ils puiseraient à des sources supérieures un enseignement plus parfait. On voit que les rationalistes modernes ont eu dès cette époque leurs devanciers, qui réclamaient, comme Renan, pour les « parties cuUivéesde l'humanité » le droit d'avoir leur religion à elles, purifiée des inconséquences sur lesquelles la masse ferme les yeux. C'est l'idée fondamentale de la gnose. 11 ne devait y avoir à profiter de la rédemption, dont elle s'appliquait à définir la nature, que les pneumatiques (en grec, pneuma, esprit) ou spirituels, c'est-à-dire les gnostiques. Les hi/liçiies (ulè, matière), les hommes charnels, c'est-à-dire la généralité des hommes, sont, comme la matière, condamnés à périr sans espérance de salut. Les psi/chiqaes (psuchè, âme), simples fidèles de la gnose, sont classés par [)lusieurs des maîtres comme un degré intermé-

diaire entre les pneumatiques et les hyliques et prendront le milieu entre ces deux catégories.

Le grave problème de l'origine du mal est le germe d'où sortirent les sectes gnostiques. L'esprit humain se posait à ce sujet une triple question, d'abord la question capitale : d'où vient le mal ? Ensuite, puisque le mal existe dans le monde, Dieu peut-il être l'auteur du monde? Et s'il n'en est pas l'auteur, quelle est l'origine du monde? Les dogmes de la création, du libre arbitre donné à Thomme, du mal introduit dans le monde avec le péché par la chute originelle donnaient une solution de ces problèmes révélée par Dieu lui-même. Les esprits orgueilleux et ennemis des contraintes imposées à la nature par la loi chrétienne en imaginèrent une, à leur avis, plus profonde : à la foi de l'Eglise, ils opposaient une science (^nosis) plus haute ; cette science ne reposait pas, comme la science ou gnose chrétienne sur le fondement de la foi ; elle prétendait dépasser celle-ci ; elle substituait à la vérité révélée une doctrine radicalement opposée, appelée par les Pères fausse gnose, à l'aide d'éléments empruntés soit à la philosophie grecque, soit aux religions païennes de l'Orient, notamment à celle de la Perse (le parsisme).

La doctrine gnostique est essentiellement dualiste. Tous les systèmes ont à leur base l'enseignement d'un Dieu opposé aune matière éternelle, soit que, du reste, ils fassent, comme Platon, de la matière une entité sans subsistance et sans forme, soit que, se rapprochant davantage du parsisme, ils la

prétendent animée d'un principe mauvais. Du Dieu caché la gnose fit ensuite sortir par émanation, comme on l'a dit, toute une procession d'éons ou d'esprits, dont la nature était d'autant moins noble qu'ils s'éloignaient davantage de leur divin auteur. Dans ce développement de l'être divin, il s'est produit un mélange d'éléments du monde supérieur, du royaume de la lumière ou plérome (pleroma) avec la matière, et dans ce mélange ont été puisés des éléments pour la formation du monde. Le monde est l'ouvrage du dernier des éons, ou de l'an des plus infimes, du Démiurge, qui est aussi l'auteur de l'Ancien Testament. La création du monde organisé a pour but de dégager les rayons de la lumière divine emprisonnés dans la matière ; elle estdoncdéjàun commencement de rédemption. Mais pour achever l'œuvre réparatrice, vient un éon de haut rang qui annonce aux hommes le Dieu véritable, le Dieu suprême, qui leur révèle tout le monde supérieur du plérome et leur apprend à s'affranchir de la matière. Cet éon sauveur a revêtu en apparence une nature humaine, soit qu'il ait pris lui-même le semblant d'un corps, ou soit, selon les systèmes, qu'il soit descendu sur le Messie envoyé par le Démiurge, sur Jésus lors de son baptême, et soit resté en lui jusqu'au moment de la mort. Le but final de la rédemption, qu'atteindront les seuls gnostiques, c'est simplement le retour des choses à la place qui convient à leur nature. L'œuvre du salut se résout donc pour le gnosticisme en une évolution du monde, la rédemption n'est autre chose qu'une partie du développement cosmique universel.

De U résulte le caractère pour ainsi dire physique de sa morale, (|ui, considérant la matière comme essentiellement mauvaise, tomba d'abord, on le verra, dans une sévérité excessive et contre nature. Souvent, d'ailleurs, elle donna dans l'excès contraire, et d'autant plus facilement que l'identification faite par les gnostiques du Démiurge, source du mal, avec le législateur de l'Ancienne Loi, conduisait directement à une opposition sang frein.

Le gnosticisme chrétien n'a pas d'ancêtre déterminé et se présente avec un caractère syncrétique, Son histoire n'ortre que des partis différents et des chefs d'école. Il atteignit son plein développe^ ment dans le ii^ siècle, et, grâce à une série d'hommes audacieux, il acquit une telle importance qu'il fut pour l'Eglise un ennemi redoutable et que les Pères de ce temps durent lui livrer de rudes, combats.

Après Ménandre, parurent Salarnin et Dasillde, ses disciples. Saturnin vécut à Antioche. Le» hommes, d'après lui, se partagent en deux classes : les bons et les méchants, qui sont en perpétuel conflit.Les méchants sont soutenus par les démons, les bons par le Christ, leur Sauveur, accouru à leur secours avec l'apparence d'un corps humain. Les partisans de Saturnin considéraient le mariage comme une institution diabolique. Ils s'abstenaient en grand nombre de manger delà viande. Basilide vivait à Alexandrie sous le règne de l'empereur Hadrien. Son dualisme évolue en une succession

d'êtres supérieurs, le monde aussi s'org'anise selon une cascade de formations, vers la fin desquelles l'évang^ile, c'est-à dire la connaissance du surnaturel, pénétra à travers toutes les rég^ions et parvint d'abord à Jésus. La mission de l'évangile consiste à séparer les éléments convfondus, et le monde durera jusqu'à ce que la séparation soit achevée. En Jésus, elle s'est accomplie par la mort, et de même toute la descendance divine devra être délivrée des liens qui la retiennent mêlée à des éléments étrangers. Mais quand elle sera affranchie, Dieu répandra dans le monde une grande ignorance, de telle sorte qu'aucun être ne cherchera plus à dépasser sa nature. On découvre chez les disciples de Basilide l'opposition entre le Dieu des Juifs et le Christ qui vint sur la terre avec un corps apparent. Ce n'est pas le Christ qui souffrit, mais Simon le Cyrénéen ; et le salut dépend de la connaissance de ce simple fait. Ils reg^ardaient en conséquence le reniement du crucifié non seulement comme percnis^mais même comme ordonné, quoiqu'ils prescrivissent à leurs adeptes de confesser Jésus. Ils toléraient l'usage des viandes consacrées aux idoles et tenaient pour indifTérentes les actions extérieures. La secte se maintint jusque vers Van 4oo.

On conçoit le trouble, le désarroi et le désordre que de semblables théories jetaient dans l'esprit de ceux qui les entendaient exposer. Cependant le gnosticisme marchait d'un pas rapide dans la voie d'erreur où il s'était engagé. Il atteignit son apogée avec les systèmes de Valentin et de Marcion, prin-

cipalement sous les pontificats de saint Pie et de saint Anicet.

Valentin étudia à Alexandrie, et s'adonna k la philosophie de Platon, llavait convoité Tépiscopat, qu'il croyaitdû à ses hautes qualités. Son ambition déçue le jeta dans les fables gnostiques. Il dogmatisa en Egypte, puis à Rome, où il fut retranché de la communion des fidèles comme opiniâtre, et où il mourut après vingt ans de séjour (i4o-i6o). Pour bâtir son système, Valentin remonta aux sources de la gnose, emprunta surtout à la théogonie d'Hésiode l'idée de la génération des dieux, et à Platon la manière philosophique de construire sa propre théogonie. En même temps il s'efforça de l'accommoder aux dogmes chrétiens et aux paroles des Saintes Ecritures, qu'il citait fréquemment. Ce fut avec ce plan de travail qu'il reprit en sous-œuvre toute la théoriegnosti(jue,àlaquelle il donna son plein développement.

Il développe ingénieusement celle des éons, qu'il multiplie avec prodigalité. Le détail de son système serait fastidieux ici, mais ce qu'il importe d'y remarquer c'est l'amalgame du dogme chrétien, ou plutôt de sa terminologie avec des concep. tions qui lui sont tout opposées. Le Père, la Sagesse, le Saint-Esprit, l'Eglise, la Foi, l'Espérance, la Charité, etc., peuplent le plérome de Valentin ; il cite les épîlres de saint Paul, en les tournant à son sens ; il imite dans ses institutions les rites et les usages catholiques. Avec lui, la gnose, presque païenne jusque-là, devient à moitié chrétienne.

C'est également par lui que les hommes se trou-

vent nettement paria2rés en trois classes. Jésus, en qui il distinguait un Glirist liumain et une nature supérieure, avait enseigné, comme éon, une doctrine sublime aux hommes spirituels, les Pneumatiques, et par cet enseignement divin les dégageait du monde inférieur et les rappelait au Plérome; le Christ humain, délaissé du Christ supérieur, avait seul opéré la rédemption des psychiques en mourant sur la croix. Mais la vertu de la croix ne devient efficace qu'autant que les psychiques méritent, par la foi et les bonnes œuvres, d'en recevoir l'effet. En ce cas, ils sont dégagés des liens de la matière et élevés aux régions moyennes du monde supérieur. Ceux, au contraire, qui se rendent indignes de cette délivrance partagent le sort des hyliques, condamnés à périr par l'imperfection même de leur nature. Cette classification, dictée par l'orgueil excessif d'hommes qui n'avaient que du dédain et de la pitié pour les catholiques fidèles à leur religion, favorisait chez les Valentiniens une immoralité profonde. Race prédestinée et élevée au-dessus des sens et des passions, ils avaient le privilège de se livrer aux plus brutales convoitises sans contracter de souillures. En possession d'une justice inamissible, ils regardaient la foi et les ' œuvrescomme leur étant également inutiles. Aussi retrouve -t-on chez eux les mêmes turpitudes que <'hez les autres guostiques ; comme eux, ils se livraient à la débauche, condamnaient le martyre, se trouvaient les premiers dans les fêtes et les festins des païens, etc., mais savaient égarer l'opinion par une dissimulation si habile que les fidèles s y

HISTOIRE POPULAIRE DE l'ÉGLISE. I. — l3

trompaient au point de murmurer contre les évêques qui les retranchaient de leur communion.

On ne peut omettre de remarquer en passant combien, en dehors même de ces imag-inations monstrueuses, le gnosticisme était en opposition radicale avec le Christ et son Eg-lise sur les points fondamentaux de la mission du Sauveur et des effets de la Rédemption. Le Filg de Dieu est descendu sur la terre pour apporter la doctrine du salut à tous les hommes : les g-nostiques la réserventà eux seuls ; elle n'est pas destinéeà la masse. Le Sauveur est venu pour racheter legenre humain; la rédemption n'est que pour les gnostiques ; tout le reste est perdu sans retour.

Avec Valentin, il manquait donc à la gnose païenne, pour compléter sa transformation, de revêtir sa morale des apparences de la sévérité évangéiique; Marcion allait j pourvoir, mais en la jetant d'un excès dans l'autre.

Ce nouveau sectaire était originaire de Sinopel dans le Pont. Fils d'un saint homme qui devint évêque de cette ville et l'éleva trèschrétiennementjj il se montra dans sa jeunesse instruit, ardent ejj austère. Il eut néanmoins le tort de succomber ^1 une passion et corrompit une vierge. Excommunii par son père, il vint, vers i/jo, à Rome, où il nà put obtenir d'être admis dans la communion de fidèles. Irrité, il se tourna contre TEgliscSonlivri' des Antithèses expose les prétendues contradief tions qu'il découvre entre l'Ancien et le Nouvea' Testament. Il arrive à cette conclusion qu'il y opposition absolue entre eux ; que ces deux pai

lies de l'Ecriture ne coiuicnnent pas seulement deux révélations divines différentes, mais qu'elles proviennent de deux ôlres distincts qui se sont manifestés. L'un est le Dieu juste, c'est le terrible Dieu des Juifs; l'autre est le bon Dieu, c'est le Dieu d'amour de TEvang-ile. Au surplus, non content de rejeter l'Ancien Testament, il mutilait le Nouveau. Les idées et les habitudes chrétiennes, jointes à la culture intellectuelle de Marcion, le rendaient séduisant. Il entraîna surtout, parmi les indociles, les esprits mélancoliques et portés à la sévérité. Marcion insista moins que Valenlin sur le système dualiste, quoiqu'il admît l'existence de deux principes, l'un bon, l'autre mauvais; la morale était rohjet principal de son attention. Les gnostiques, jusqu'alors, avaient déclaré au corps une guerre i illusoiie, qu'ils savaient convertir en un sensuailisme g-rossier, Marcion parut prendre Cette guerre au sérieux. Lui et les siens pratiquaient le jeûne ipour mater la chair et réprouvaient l'usage de la fviande et du vin ; ils prêchaient la virginité et •avaient des vierges austères ; ils tenaient m.ême le imariage pour illicite et n'admettaient au baptême ,:]ue ceux qui vivaient dans la continence. Ils exalnient le martyre et prétendaient le rechercher. La >ecte des marcionites étendit si loin ses progrès ju'elle dépassa, par le nombre de ses adeptes et par 'étendue de son action, toutes les autres sectes :nostiques. Elle existait encore au v® siècle en diers pays.

Carpocrate d'Alexandrie était un platonicien omme Valentin. Il enseignait que le monde a été

formé par des éons d'ordre inférieur, et que Dieu punit les âmes de s'èirc détachées de lui, en les condamnant à une longue série de migrations qui ne finira que lorsqu'elles auront passé par tous les états de vie et reconquis ensuite leur liberté.

Ses erreurs sur le Christ étaient analog"ues à celles des autres gnostiques. Le salut, la délivrance, s'opéraient uniquement par la foi et l'amour, tout le reste était indifférent, la distinction même du bien et du mal ne reposait que sur une idée de l'esprit humain. Conformant sa conduite à la doctrine qu'elle professait, la secte des carpocratiens se distinjçua par une immoralité effrénée.

Ce fut sous le pape Anicet que l'on vit sortir des Valentiniens une foule de sectes dont quelques-unes maintinrent la g-nose à peu près au degré; où il l'avait portée, tandis que plusieurs la rava laient à son ancien niveau. Parmi elles, les Oph tes ou serpentins (en grec, Ophis, serpent) ense gncnt que le Démiurge, auteur du monde, cheich à priver les hommes de la connaissance du vra! Dieu. Pour combattre cette tentative intervient serpent, qui est ainsi l'intermédiaire entre la gno et l'humanité. Les Ophites voient donc dans le se peut la sagesse incarnée; c'est l'histoire de lî^ chute de l'homme renversée. A cette secte se rat tachent diverses écoles. Les Caïnites considère^, les impies mentionnés dans l'Ancien Testament, e au premier rang, Caïn, comme les vrais pneum^ tiques ou hommes spirituels, et comme les martji de la vérité. Les Séthites font de Caïn et d'Abel h ancêtres des hyliques et des psychiques, et c

Seth le père de la famille spirituelle. Ils font revivre ce patriarche dans la personne du Christ. Les Ophitcs avaient en morale les principes des carpocraliens. Marc, le chef des Marcosiens, se fit un nom par ses impostures et se livra, comme Simon le magicien, aux opérations théurgiques. Il cherchait surtout à séduire les femmes dont Timagination est plus ardente. G^est ainsi qu'il prétendait opérer le changement visible du vin en sang. Les Marcosiens vinrent en Gaule, du temps de saint Irénée, et y abusèrent par leurs jongleries une foule ignorante dont ils corrompaient les mœurs.

Apelles, disciple de Marcion, corriga le dogme fondamental de son maître, en n'admettant qu'un seul principe ; c'était le bon principe, et il le disait auteur du Dieu mauvais ou du créateur, sans s'expliquer sur la manière dont ce Dieu était devenu mauvais. Les éons, trop profanes désormais, disparaissaient; mais Apelles admettait beaucoup d'anges produits avec le créateur, et, de plus, un fils du premier principe. Jésus-Christ était ce fils, descendu sur la terre pour apprendre aux hommes à mépriser le créateur et ses œuvres. Infidèle à la morale de son maître, Apelles, après une autre chute, se laissa séduire par une certaine Philomène, vierge d'abord, puis prostituée, qui joua le rôle de prophétesse,et dont il écrivit sérieusement les prophéties.

Le Syrien Bardesanes, d'Edesse, mort vers 226, apparaît comme un valentinien et un marcionite mitigé, se rapprochant davantage des idées chrétiennes. Il avait d'abord servi l'Eglise avec zèle,

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défendu les chrétiens de vive voix et par écrit, et combattu les héréliques, puis, il se laissa séduire lui-même et embrassa la gnose. Il reconnaissait un Démiurge, créateur imparfait du monde, et d'une humanité apparente du Christ. 11 paraissait tout puiser dans les Ecritures, qu'au moyen des allégories il savait amener à son sens. Avec l'aide de son fils Harmonius, il exposa sa doctrine dans de belles hymnes, qui lui gagnèrent de nombreux disciples. Saint Ephrem combattait encore ses erreurs vers la fin du ive siècle, et opposa à ses hymnes, dans le même rythme, d'autres hymnes orthodoxes que l'Eglise de Syrie adopta.

On s'étonnera peut-être que les erreurs gnostiques aient pu séduire les fidèles. Mais il faut observer que quelques-uns des premiers Pères euxmêmes ne s'exprimaient pas avec une entière netteté sur des points comme l'origine et la nature de l'âme humaine et des démons. On retrouve chez eux des traces plus ou moins sensibles d'opinions qui ne manquaient pas d'affinité avec les erreurs gnostiques sur des sujets de cette nature, et qui pouvaient leur offrir innocemment un point de départ.

Ces erreurs secondaires, non encore rejetées formellement par l'Eglise, expliquent la défection des esprits qui, ne joignant pas l'humilité chrétienne à la science qui enfle, abandonnaient ses enseignements pour les théories du gnosticisme, accommodées à leur manière.

Tatien en fut un des plus tristes exemples. H

s'était acquis une réputation dans les sciences, et surtout comme philosophe. Converti par la lecture de l'Ecriture Sainte, il se fit le disciple de saint Justin, lui succéda après le martyre du grand apologiste, et composa lai-même un discours contre les Grecs, une vigoureuse réfutation du paganisme. Entlé de ses succès et de l'éclat de sa réputation, il dédaigna la simplicité de la foi et en méprisa la règle pour suivre sa propre raison. Il voulut avoir son système, et ne fut plus qu'un sectaire. Tdtien se jeta dans le gnosticisme et adopta la thèse marcionite avec les éons de Valentin. Admettant les deux principes de Marcion pour expliquer Torigine du mal, il en déduisit plus vivement les conséquences, en poursuivant partout la matière et la chair. Il condamna le mariage, et imposa la triple abstinence du vin, des femmes et de tout ce qui avait eu vie. De là le nom d'Encratites, c'est-à-dire de Continents^ donné à ses sectateurs. Parmi eux, les uns professaient une telle horreur du vin qu'ils n'en faisaient pas usage dans l'Eucharistie et n'y employaient que de l'eau. On les appela aqua' riens. Puis, d'autres ajoutèrent aux erreurs de Tatien un renoncement absolu aux biens de la terre, condamnant toute propriété ; ils prétendaient imiter en cela les apôtres et s'arrogeaient le nom à^ Apostoliques. Il y en eut qui poussèrent leur pauvreté extérieure jusqu'à se couvrir de sacs; c'étaient les Saccophores.

La gnose ne cessait de se dépouiller de ses vieux éléments, à mesure que des hommes sortis du sein de l'Eglise venaient à elle avec des idées chrétien-

lies. La partie la plus grossière de ces éléments impurs ne se soutenait plus que dans les sectes secondaires, hideuses et dépérissantes, tandis que les idées d'un caractère plus philosophique et plus moral se subtilisaient sous la main de sectaires habiles qui essayaient de les confondre avec les vraies idées du christianisme. Avec Marcion et Tatien, la gnose avait voulu se combiner avec la morale chrétienne ; elle le fit en outrant un certain rig-orisme de mœurs par lequel se distinguait la primitive Eglise, et qu'explique la situation des premiers chrétiens dans un entourage païen. Mais cette austérité des tout premiers temps de vie était toute spontanée, aucun précepte ne l'imposait : ceux des chefs de la gnose qui, comme Marcion et Tatien, donnaient plus à l'action et à la pratique, ne rendaient pas seulement cette austérité obligatoire, ils en aggravaient beaucoup les observances, et la poussaient jusqu'à l'hérésie formelle. Dégradées à ce point, les maximes chrétiennes pouvaient encore souffrir le contact des théories gnostiqucs ; il était possible de les associer avec les éons et les deux principes. Mais si la gnose venait à se rapprocher davantage de l'idée morale évangélique, la forme gnostique deviendrait incompatible avec elle. La redoutable hérésie du Montanisme va con- ,| sommer cette transformation de la gnose au point de vue pratique.

Elle eut lieu vers le milieu du second siècle. Montan était né dans la Mœsie, qui faisait alors partie de la Fhrygie. Use présenta comme prophète;

de prétendues prophéties, proférées dans de prétendues extases, trompèrent la crédulité publique. On vit deux femmes opulentes, Priscille et Maximille, entraînées par une illusion grossière, quitter leur mari, avoir à leur tour des extases, prophétiser elles aussi, et partager avec Montan l'honneur de figurer à la tête du parti. L'avènement du Saint-Esprit, du Paraclet, était, disait-on, sur le point de se produire ; l'Eglise allait passer de l'adolescence à l'âge mûr. Les Montanistes prétendaient que le Saint-Esprit ne s'était communiqué aux Apôtres, le jour de la Pentecôte, que dans une certaine mesure, et avait réservé à Montan ses dons les plus parfaits. Lui-môme ne craignait pas de s'appeler, en ce sens, le Paraclet. De la personne de Montan le Saint-Esprit descendait sur les disciples d'élite et en faisait des prophètes et des prophétesses.

Cet imposteur, que les Pères disaient épileptique ou démoniaque, se donnait pour supérieur aux apôtres, et ne s'attribuait rien moins que la mission de réformer leur œuvre, ou plutôt de réformer l'Eglise, sortie imparfaite de leurs mains. En conséquence, les Montanistes, au lieu d'un seul carême, eu observaient trois dans Tannée ; ils avaient des jeûnes plus sévères pendant lesquels ils s'abstenaient de toute nourriture, d'autres où ils ne mangeaient que le soir ; ils admettaient le mariage, mais condamnaient les secondes noces. Montan autorisait les femmes à quitter leurs maris sous prétexte de vocation à un état plus parfait. Inexorable pour les pécheurs, il rejetait la valeur

delà pénilence et refusait Fabsolution à presque tous les péchés. Non contents de condamner ceux qui fuyaient le martyre, les Montanistes affectaient de s'y exposer, en tenant leurs assemblées sans nul secret.

Les évêques, en divers lieux, s'étaient émus de cette éclosion de prophéties très suspectes, et non moins de voir porter à de tels excès les devoirs qu'imposait la discipline de l'Eglise. Ils eurent des assemblées où les nouveaux sectaires furent séparés et excommuniés. Mais ceux-ci ne baissaient pointla tête, etTentraînement vers eux était grand. TertuUien lui-même. Tardent apologiste, versa dans leurs erreurs. Les Montanistes, qui avaient d'abord infecté la Phrygie, d'où le nom de Phry^ fjiens, eurent plusieurs Eglises en Afrique. Divers conciles provinciaux les condamnèrent, Rome même les frappa. Mais, séparés de l'Eglise pour s'être si impudemment arrogé le droit de réformer ses institutions, ils eurent leur gouvernement et leur hiérarchie, où l'on voit figurer un patriarche et des évêques. Les ruines de Pépueza, ancienne ville de la Phrygie, devinrent le séjour favori deMontan et ij de ses prophétesses, un lieu sacré, la nouvelle Jérusalem de la nouvelle Eglise. C'est là que devait commencer le règne du Christ, pour se continuer pendant mille ans.

Cette erreur du Millénarisme^ reprise par les Montanistes, avait séduit un certain nombre de chrétiens dès les premiers temps. L'attente d'un règne terrestre du Messie avait été entretenue chez

les Juifs par une fausse interprétation des prophéties, et fortifiée par leur désir passionné d'être relevés de leurs humiliations. Cérinthe l'avait soutenue sous cette forme. Papias, évêque d'Hiérapolis, du temps de saint Poljcarpe, lui donna un sens plus élevé. Entendant trop littéralement ce passage de l'Apocalypse, où il est dit que « les justes ressusciteront et régneront avec Jésus-Christ pendant mille ans », c'est-à-dire pendant un temps incommensurable, il soutenait l'idée d'un règne terrestre du Christ, mais dont les jouissances seraient pures et spirituelles. Ainsi épuré et appuyé de l'autorité d'un homme vénérable, le millénarisme en imposa à quelques Pères qui l'adoptèrent de bonne foi ; le plus grand nombre le combattirent. Il fut condamné dans un concile tenu en 873 par le pape Damase.

La gnose païenne disparaissait peu à peu comme système philosophique vers la fin du 11* siècle, mais les hérésies, en devenant plus chrétiennes, prenaient un caractère d'autant plus redoutable. Les gardiens de l'Eglise avaient pu se contenter de prémunir les fidèles par leurs recommandations contre les rêveries spéculatives issues de l'école d'Alexandrie ; l'hérésie qui se couvrait de sa doctrine nécessita la discussion, et comme la persécution avait suscité l'apologie, l'erreur eut pour effet de provoquer un développement de la théologie dont le poids et l'autorité devaient la confondre en donnant son éclat à la pure doctrine.

Sous le pape Victor (182-199), le tanneur Théo-

dote de Bizonce {le Corroyeur), homme de savoir et d'érudition, ayant renié Jésus-Christ dans la persécution de Marc-Aurèle, vint à Rome pour y cacher sa honte. Il y fut reconnu, et, comme on s'étonnait de sa chute, il espéra sauver son org-ueil blessé en niant la divinité de Jésus-Christ ; car il s'ensuivait qu'il n'avait, disait-il, renié qu'un homme dans Je Christ. Parmi ses adeptes, un autre Théodote, Théodote le bancjuier, ajouta à l'hérésie de son maître une nouvelle erreur sur Melchisédech. Les Melchisédéciens, interprétant à leur gré un passage de saint Paul où l'apôtre montre dans le grand-prêtre de Salem une figure du Christ éternel, faisaient de cet illustre personnage de l'Ancien Testament un être supérieur à Jésus-Christ même. Théodote le corroyeur avait d'ailleurs trouvé un soutien dans l'hérésie des Aloges (sans Verbe) qui rejetaient le Verbe et l'évangile de saint Jean. Ils furent confondus par un docteur catholique. Eusèbe, témoin d'une autorité indiscutable, rapporte textuellement quelques passages de cette défense, où Ton voit un témoignage irrécusable de la croyance de d'Eglise primitive à la divinité de Jésus-Christ, à l'inspiration de l'Ecriture et de la règle de la tradition. « Les Théodotiens, dit l'auteur cité par Eusèbe, sont réfutés d'abord par les Ecritures, ensuite par les écrits de nos frères, Justin, Miltiade, Clément et d'autres, qui ont défendu la vraie doctrine contre les hérétiques de leur temps, et qui tous prouvent la divinité de Jésus- Christ. Dès les premiers temps, les hymnes et les cantiques chantés par les fidèles célébraient le

Christ Verbe de Dieu, et lui atiribuaient la divinité 0. Puis, au sujet des Ecritures, que les Théodotiens interprétaient selon leur propre sens, qu'ils altéraient même au point qu'ds se servaient d'exemplaires dissemblables : « Ils n'ont pu ne pas reconnaître l'énormité d'un tel attentat, car, ou ils ne croient pas les Ecritures dictées par le Saint- Esprit, et ils sont infidèles ; ou, s'ils les croient telles, ils pensent donc être plus sages que le Saint-Esprit lui-môme, en changeant à leur gré ces Ecritures au lieu de les conserver religieusement, telles qu'ils les ont reçues de ceux qui les ont instruits ».

Les Théodotiens, dont la secte dura peu, ne se rattachent qu'indirectement au gnosticisme, mais il n'en est pas ainsi de Praxéas; et c'est un nouvel exemple de l'infection répandue dans le corps catholique par cette hérésie-mèrè.

Praxeas parut sous les papes Victor et Zépliyrin, et vint d'Asie dogmatiser à Rome. Il fut d'abord quelquetemps en prison pour la foi, ce qui le faisait regarder comme confesseur et l'enfla d'orgueil. Une des principales questions qui se discutaient alors était de savoir comment la croyance en la divinité du Fils se conciliait avec la croyance en l'unité de Dieu. Praxéas osa professer un système qui renversait le dogme de la Trinité. Il enseignait en effet que le Père est le même que Jésus-Christ, que par conséquent le Père s'était incarné dans le sein de la Vierge, qu'il avait soufTert sur la croix, et était assis lui-même à sa

propre droite. De là lès Praxéiens furent appelés Palripassiens; et comme ils n'admettaient qu'une seule personne, celle du Père, à laquelle ils attribuaient tout ce qui est dit des deux autres, on les appela aussi Monarchiens, où encore Unitaires, parce qu'ils se vantaient de « tenir l'unité ». On a vu dans ie Montanisme la transition de la gnose païenne à la forme purement chrétienne, pour la partie morale ; Praxéas opérait cette môme transition au point de vue dog-matique. Il prit la g-nosc valentinienne dans son aspect le plus philosophique, celui qui donne les éons comme de simples idées représentant les attributs de Dieu et comme les noms du même Etre divin ; il transporta ce gnosticisme allégorique dans la doctrine chrétienne, et, l'appliquant aux personnes divines de la Trinité, il ne considéra plus ces personnes que comme l'expression symbolique des attributs et des actes divins, que comme des noms différents donnés au Père sous des points de vue divers.

Vers 260, l'hérésie antitrinitaire prit une forme plus complète avec SabellinSy qui avait été à Rome un des chefs des Monarchiens, et qui avait enseigné comme Praxéas la confusion des trois personnes dans celle du Père. La troisième, le Saint-Esprit, était restée en dehors des controverses précédentes. Sabellius embrassa le problème tout entier. Selon lui, Dieu est monade, parfaitement un, mais il admettait trois manifestations divines. Dieu, ditil, s'est manifesté comme Père dans la création et dans le don de la Loi, comme Fils dans la Rédemption; il se manifeste comme Saint-Esprit dans

la sanctificaiion de PEg-lise. Celait ouvrir la voie au panlhcismc. Mais, comme ii désig-nait les trois modes de ces manifestations par le terme grec prosopa, qui, en langage tliéologique, signifie personne, on comprend qu'il ait trompé beaucoup de chrétiens sur sa véritable doctrine, qui rallia un grand nombre d'adhérents et fut appelé sabellianisme.

Un autre monarchien, Paul de Samosate^ orig"inaire de la ville de ce nom, ne causa pas moins de trouble. Il n'était parvenu à l'épiscopat que pour scandaliser l'Orient par un faste arrogant, une vie toute séculière et des mœurs licencieuses. Devenu un des conseillers de la célèbre Zénobie, reine de Palmyre, qui voulut l'entretenir de la religion, il se trouvait disposé par les faux principes de sa secte à lui expliquer la doctrine chrétienne de manière à en faire disparaître les principaux mystères. 11 ruinait en effet celui de la Sainte-Trinité en disant que le Verbe n'était dans le Père que comme la raison est dans l'homme, et que le Saint-Esprit n'était que la grâce descendue sur les Apôtres. Il absorbait ainsi, comme Sabellius, quoique par une autre voie, les trois personnes dans la première. Il ne renversait pas moins le mystère de l'Incarnation, en niant la divinité de Jésus- Christ, dont il ne faisait qu'un pur homme. On rappelle Dieu, disait-il, à cause du Verbe qui habite en lui, mais sans union hypostatique. Cité dans un premier concile d'Antiche (264), Paul de Samosate parvint à en imposer aux évêques à force de déguisements, mais, mieux connu, il fut con-

damné dans un nouveau concile (270) et déposé. En motivant cette sentence, les évêques dirent que (( Paul s'écartait de la règle ecclésiastique et de l'accord de toutes les Eglises catholiques ». Sa secte s'égara de plus en plus, jusqu'à altérer la forme du baptême ; et le concile de Nicée (325) déclara invalide celui qu'elle conférait. Cette secte dura jusqu'au v® siècle et s'éteignit.

On n'a pas à revenir ici, à propos des hérésies, sur les troubles intérieurs dont souffrit encore l'Eglise par les vives controverses soulevées à propos de la fête de Pâques. Les Quarto-decimans que le pape saint Victor avait élé sur le point d'excommunier, finirent par se conformer presque tous à l'usage général. Il n'y a pas lieu d'insister non plus sur ce qu'y ajouta le schisme de Novatien, qui fut le premier antipape, et à l'heure où la persécution sévissait. On doit cependant noter les affinités de la secte qu'il persista à diriger avec i l'hérésie, car le conflit prit un caractère doctrinal. Les sectaires qui s'étaient attachés à Novatien re^ fusaient le pardon aux « tombés » même mourants* et usaient de la même rigueur à l'égard des autres, catégories de grands pécheurs; ils condamnaienti] les secondes noces comme les Montanistes. Ils en-, tendaient former une église de saints. En Orient,'!] il se donnèrent le nom de Cathares ou Purs ; eti sous l'influence de cette préoccupation, ils admi-j nistraient un second baptême à ceux qui désertaient l'Kglise pour venir à eux. La secte prit nm grand développement, surtout en Orient, où elle subsista jusqu'au cours du vu® siècle. Mais déjà,|

TEglise de Dieu subissait une autre épreuve, cellelà formidable, le fléau du Manichéisme. Cette hérésie fut, dit le pape saint Léon, la sentine où vinrent se mêler toutes les erreurs et toutes les souillures des sectes antérieures.

Maniy appelé par les Grecs Manèsy et par les latins ManichœiiSy né à Babjlone, de parents perses, vécut de 216 à 276. Il réunissait à un haut degré les qualités qui entraînent et fanatisent les foules : un orgueil immense, une audace à tout affronter, une grande puissance de parole et d'aclion,une souplesse non moins grande pour tirer parti des circonstances. Jeune encore, il fonda une • nouvelle religion en Perse ; disgracié par le roi Sapor P'*, il fut contraint d'aller, pour la répandre, dans les pays voisins; plus lard il finit par rentrer eu Perse, mais découvert, il lui en coula une mort ( ruelle. Après lui, ses adeptes ajoutèrent quelques articles à son système, ou en modifièrent d'autres, et complétèrent l'organisation intérieure de la secte. Le Manichéisme prit un grand développement en Orient et en Occident; malgré la longue et vive opposition qu'il rencontra, ses ramifications subsistèrent encore longtemps au moyen âge.

Le gnosticisme, avec ses divers systèmes dualises et panthéistes, passé des formes païennes aux ormes chrétiennes, ne se survivait que dans les ^[•ossiers débris de ses premiers systèmes ; l'œuvrele Manès fut de réunir tous ces débris dans sa louvelle combinaison.

D'après Manès, il y a eu au commencement

HISTOIRB POPULAIRE DE l'ÉGLISE. 1. — l4

deux prÎQcipes complètement opposés, Tun bon] Tautre mauvais, la lumière et les ténèbres ; toi deux composés d'une série d'éléments appel( membres, et tous deux se développant, par émana tions, en série d'éons. De la réunion des élément^ de ténèbres est résulté l'antique démon ou Satan il s\Uève vers la rég-ion supérieure de la lumière et y triomphe de l'homme primitif que Dieu avait créé pour le combattre. Mais au cours de cesg^raves événements, des éléments lumineux se combinent à des éléments de ténèbres, et, de la masse ainsi composée^ un ange forme le monde actuel. Le but de la création est de dégager les parcelles de lumière et de les délivrer de leur prison ténébreuse. En particulier, Thomme primitif a sur elles une action bienfaisante et rédemptrice : il a son siège dans le soleil et dans la lune, destinés à recueillir la lumière dispersée dans le monde et à la faire parvenir à la région supérieure. Ce dégagement s'achèvera peu à peu après la mort, par la transmigration des âmes aux dillereiits corps. L'Archon ou la puissance des ténèbres a créé alors de son côté l'homme d'abord, Adam, puis Eve, pour empêcher la séparation des parcelles lumineuses, qu'il se propose d'éparpiller de plus en plus par la génération, afin de conserver son butin. Adam, il est vrai, avant sonj union conjugale avec Eve, avait été prévenu l'éon Jésus de ses pernicieux desseins, mais il s'< tait laissé sédui-re. C'est pourquoi Jésus est vei plus tard avec un corps apparent, pour iiiiitruii les hommes de la différence des deux royaumes! Enfin l'enseignement de Jésus étant mal compris

■alsifié, Maiiè» lui même a paru comme le Paraclet umoncc.

Pour assurer la séparation des éléments de umière, Manès enseignait la doctrine des trois iceaux : le sceau des lèvres, qui signifie Tinterdicion des paroles et des mets impurs, c'est-à-dire lu blasphème, du vin et de la viande, de tout ce jui a vie; le sceau des mains qui sig^nifie l'interdicion du travail ordinaire comme étant un désordre lans le monde delà lumière; le sceau du sein, qui titerdit le mariage, ou plutôt la procréation des nfants, afin de ne pas enchaîner des âmes à la 'lalière. Mais ces interdictions ne concernaient pas ?us les adeptes, partagés eu deux classes : une liaorité d'élus ou de purs, et les catéchumènes ou uditeurs, qui composaient la masse. Pour ceuxlà rigueur de ces prescriptions s'adoucissait ^aucoup ; la partie principale du culte était la ière. Parmi les fêtes des Manichéens, on connaît lie instituée en souvenir du supplice de Manès. ils avaient une organisation hiérarchique : ses "^rés comprenaient, sans compter le chef, suciseur de Manès, des maîtres au nombre de douze, mine les apôtres, soixante-douze évêques, qui rap- !aient sans doute les soixante-douze disciples, ' lui des prêtres. Puis venaient des diacres, simples iles des évêques. Tous ces ministres étaient choisis uis la classe supérieure.

Le secret rigoureux imposé par la discipline ' nicliéenne explique la vitalité que la secte par- ^ t à conserver. Jamais hommes ne s'envelopper t de plus de ténèbres que Manès et ses disciples.

A mesure que la secte se multiplia et se répandit, ils prirent de plus grandes précautions, qu'ils poussèrent jusqu^à la plus hypocrite dissimulation et au parjure. Durant les neuf années que saint Augustin fut engagé dans leurs erreurs, il ne put rien apprendre de ce qui se passait parmi les élus, pas môme le temps où ils célébraient leur eucharistie. Ils savaient de plus se cacher parmi les fidèles et même dans les rangs du clergé, au point de rendre souvent inutiles les recherches des évêques pour les découvrir.

Demandons, en terminant cet aperçu sommaire des hérésies qui désolèrent l'Eglise pendant les Iroij premiers siècles, s'il est possible d'imaginer mu société simplement humaine, en proie comme elle dans le temps même de sa formation, à la rage d< persécuteurs qui ont juré l'extermination de se; membres, et à des discordes intestines, à des sou lèvements, à des déchirements intérieurs comm ceux qu'on vient de voir, et capable néanmoins d survivre. Cependant TEglise supportait encore dan le même temps un autre assaut.

C'était une maxime reçue depuis longtemps dans les écoles de Grèce et de I\ome, qu'il devait j avoir deux sortes de religion : l'une pour le peuple, l'autre pour les gens d'esprit. Au vulgaire, les traditions mythologiques, le culte officiel ; aux littérateurs et aux philosophes, la liberté de penser sur tout cela à leur guise et sans scrupule. Ce n'est pas que dans la pratique on ne se crût obligé pour bien des motifs de se conformer aux prescriptions de la religion nationale ; on les observait comme tout le monde, sauf à en rire après coup entre amis. Le sage Gicéron expose même cette théorie assez crûment dans plusieurs de ses écrits. Elle ne lui est pas particulière ; on la retrouve chez presque tous les écrivains du paganisme. Platon lui-même n'admet pas que le peuple puisse jamais, en matière de religion, s'élever au dessus de la simple opinion, mélange de vrai et de faux ; t't les néoplatoniciens, dont on verra plus loin se former l'école, sont pleins de mépris pour la classe des artisans et des ouvriers, qu'ils excluent à jamais du partage de la vérité. Aux yeux de Polybe et de Strabon, la religion n'est qu'un instrument

de police pour contenir les passions de la multitude, un épouvantai] dont les gens d'esprit n'ont que faire. L'idée que jamais les lettrés cl les philosophes se rencontreraient avec le peuple dans une foi commune contrariait toutes les manières de voir et de penser des gens de cette classe : elle leur semblait à tout le moins une folie. Il n'est donc pas surprenant que le christianisme ait rencontré une si grande opposition de leur part : il passait le niveau sur toutes les intelligences, il s'imposait à elles comme une révélation d'en haut, et, loin de se borner à un petit nombre d'initiés, il aspirait à devenir la religion de tout le monde.

Lors donc que sorti des rangs du peuple, prêché par des hommes du peuple, se répandant plus spécialement, à son origine du moins, parmi le simpà^J peuple, il vint s'annoncer à la société païenne comme devant réunir et captiver toutes les intelligences, grandes ou petites, sous l'empire d'une même foi, on conçoit qu'il dut blesser au vif l'orgueil des lettrés du vieux monde. L'humilité de son origine le préserva d'abord de leurs attaques directes. De petites gens de la Judée, réceptacle et foyer de toutes les superstitions, des barbares, étrangers aux arts et aux sciences, proposant une doctrine qui serait la même pour les maîtres et pour les esclaves, pour les philosophes et pour le peuple ; se flattanl d'amener le monde entier aux pieds d'un Dieu crucifié, et voulant substituer à Homère et à Plator quelques livres de peu de valeur, d'une antiquité douteuse, et composés chez le peuple le plus mé prisable de la terre : cette tentative de fanatiques

ne méritait pas l'attention ; tout cela n'était digne que d'indifférence et de mépris.

Telle fut, en effet, en général, la première attitude de ceux qui, dans le monde païen, passaient pour les privilégiés de l'intelligence. Du moment que l'Evangile ne s'offrait pas à eux comme un système philosophique, qu'il descendait dans le peuple pour y faire des prosélytes, c'était à leurs yeux unechose jugée : une absurdité de plus venait i!^rossir la liste des superstitions humaines. Cette attitude explique le silence que plusieurs d'entre eux gardent dans leurs écrits sur un événement dont la portée leur échappe. Ce n'est pas que le fait lui-même fût ignoré: on a vu la constatation de son étendue que Tacite faisait déjà sous iVéron, et que Pline le Jeune renouvelait sous Trajan. Lorsque, dans ces premiers temps, les auteurs païens parlaient du christianisme, qu'ils confondaient avec la religion des Juifs, c'était pour l'accabler d'un dédain profond, de railleries et d'imputations odieuses.

Cet air de (iédain et ce ton de raillerie s'observent particulièrement chez Lucien de Samosate qui écrivait vers le milieu du ii'' siècle. Sans doute ce satiriste riait de tout, des extravagances du polythéisme comme des vérités les plus élevées de l'Evangile; mais contre le christianisme son rire se faisait plus amer et plus strident. Et pourtant c'est la partie de l'Evangile qui se recommande d'ellemêmeàlaraison naturelle, le dogme de l'immortalité de l'âme, l'esprit de fraternité qui doit régner parmi les chrétiens, le précepte du renoncement ou de l'abnégation, c'est cela précisément qui excite

la verve de Lucien et devient ia thème de ses railleries. Les chrétiens lui paraissent des dupes ou des jongleurs ; il rit d'eux comme de charlatans qui parcouraient le monde romain pour séduire les simples par le prestig'e de la mag"ie ou de la divination. Lui qui ne se donne la peine de rien examiner, déclare magistralement que les disciples du Christ sont des gens crédules qui acceptent tout ce qu'on leur dit « sans raison suffisante ». Et'J cela explique le ton de persifflage dont il use pour ridiculiser les martyrs chrétiens. Avec le rire on tue les plus puissantes comme les plus saintes choses. On voit que Voltaire a eu de très anciens précurseurs. Les chrétiens des premiers siècles étaient l'objet des ironies les plus insultantes. Ils devenaient des êtres encore plus ridicules que malfaisants, plus risibles qu'odieux. Les sarcasmes, les contes absurdes étaient popularisés par la ^ caricature promenée dans les rues et commentée par interprète. Sous des emblèmes et des fig-ures grotesques, entre autres, une tête d'âne, on désignait le Dieu qu'adoraient les chrétiens ; on voyait mêm< un âne dressé sur une croix, et les chrétienî agenouillés devant elle.

Lucien exerçait son métier d'amuseur. Mais lesi auteurs païens d'une trempe d'esprit plus sérieuse ne se montraient ni plus indulgents ni mieux informés. Le g'rave Tacite,, qui s'indignait à boi droit de la barbarie de Néron et de Tibère, lei imitait à Tég^ard des chrétiens par la cruauté froid< de son lang-ag-e. Leur religion, dit-il, est unqt| « superstition pernicieuse » ; il les appelle « des

gens haïs pour leurs infamies, des misérables dignes du dernier supplice ». Ce terme de superstition devient en quelque sorte un mot d'ordre dans le camp des adversaires de TEglise. Suétone le répète avec un ég"al dédain. Une sait même pas distinguer les chrétiens des Juifs turbulents : « C'est sous l'impulsion du Christ, dit-il, que ces derniers excitaient des troubles dans Rome ». Puis, quand son récit l'amène à pailer des premiers martyrs, il appelle les chrétiens a une espèce d'hommes d'une superstition nouvelle et adonnés à la magie ». Superstition, répète Pline^ dans sa lettre à Trajan, tout en reconnaissant qu'il n'y a rien découvert de criminel.

Le christianisme n'avait évidemment pas à attendre autre chose que le dédain et le mépris de la part des sectes philosophiques qui se moquaient de la vertu ou qui la réduisaient au plaisir, comme celle des épicuriens ou des. cyniques. Mais l'école stoïcienne, dans laquelle s'étaient réfugiés les plus grands esprits et les plus nobles caractères de l'époque, dont les préceptes moraux n'étaient pas sans quelque affinité avec ceux du christianisme, aurait pu trouver dans l'Evangile ce qui lui avait toujours manqué, un dogme certain qui pût servir de base à son enseignement. Or, bien loin de rencontrer parmi les stoïciens, un accueil favorable, c'est dans leurs rangs qu'il compte ses adversaires les plus déclarés. C'est que ce qu'on a dit plus haut de l'orgueil aristocratique des lettrés du paganisme s'applique particulièrement à eux.

Ils ne pouvaient avoir rien de commun, selon

218 HISTOTRE POPULAIRE DE l'ÉGLISE

les expressions d'Epicfèfe et de Senêqiie,n\ec « celtl multitude sans philosophie, ces âmes commune» et vulo-aires qui forment la majorité du genre humain ». Aussi traitent-ils les chrétiens comme une poignée de fanatiques qui agissent par entraînement et non par raison. Marc-Aiirèfe voit dans la conduite des martyrs l'effet d'une pure opiniâtreté, d'une obstination qui n'a rien de sérieux ni de réfléchi. Epictète croit s'en tirer en disant que les Galilécns aiTrontent les supplices, par coutume, par manie.

L'Eglise, qui désespérera jusqu'à la fin des siècles toutes les forces qui l'attaquent, fit expirer le rire sur des lèvres incapables de l'imposer plus longtemps. Force fut alors au philosophisme païen de cesser de plaisanter pour paraître discuter et approfondir. C'est la seconde phase de la lutte. Il s'y prit de deux manières pour venir scientifiquem.ent à bout d'une religion qui se manifestait si vivante et grandissante en dépit des plus formidables obstacles. On essaya d'abord de montrer la fausseté et rinauthenticité du christianisme. Puis, devant l'échec de cette tentative, on voulut substituer à la foi chrétienne une sorte de religion rationaliste, mélange informe composé de toutes les erreurs en vogue et de quelques vérités dérobées à l'Evangile.

Sur le terrain de la discussion et de la polémique, le rhéteur Fronton, précepteur de Marc-Aurèle, se signala par une attaque à laquelle sa haute position, non moins que son talent, donnait crédit. Mais les deux chefs de cet te première tentative furent Celse et Porphyre.

Celse, épicurien, qui se rendit fameux par ses diatribes contre la reli«"ion chrétienne, l'est surlou^ par son Discours uéndirjue, écrit vers la fin du II® siècle. Cet ouvrag^c n'a pas été conservé, non plus que ceux de Porphyre; ils ont péri, surtout à cause d'un édit de Vaicnlinien III (l^l\H),qu\ ordonnait de les brûler. On les connaît cependant par les extraits et analyses qu'en donnent les écrits apologétiques chrétiens. Le Discours véridique, en particulier, pourrait être reconstitué presque en entier par la réfutation d'Orig-ène. Le livre de Gelse, difhis et incohérent, très faible dans la partie historique, et surtout rempli de léirendes et de faussetés en ce qui concerne la vie du Sauveur, est un arsenal d'objections philosophiques contre le christianisme, où l'incrédulité puisa depuis lors toutes ses attaqu<-s.Celse suit pas à pas les dogmes et les croyances catholiques, tantôt pour les contredire,tantôt, et le plus souvent, pour s'en moquer. Voulant détruire à la fois l'Eglise mosaïque et l'Eglise chrétienne, il lance contre les saints personnag^esde l'ancienne Loi les accusations les plus gratuites et les pins injurieuses, et, mentant à la plus claire évidence, il représente Jésus-Christ et les Apôtres comme des hommes vicieux et criminels. Les miracles qu'ils ont faits l'embarrassent, car ils sont trop connus et trop attestés pour être niés : il s'en tire en les attribuant à la mas:ie. Le dogme de l'Incarnation choque Li haute idée qu'il a de la divinité, et il nie que le Fils de Dieu soit venu en ce monde pour cette raison « que Dieu savait bien ce qui se passait sur la terre sans avoir besoin d'y

descendre ». La résurrection est l'objet continuel des attaques de ce bel esprit, tant il comprend la force qu'elle donne à la prédication de la foi. Mais la foi elle-même trouve devant lui moins j^râce que tout le reste, il s'efforce de montrer et répète à saliété ce que les incrédules org-ueilleux de tous les siècles rediront après lui: que la foi est l'anéantissement de la raison humaine, une faiblesse, une crédulité déraisonnable. Gelse s'efTorce aussi de persuader que ce que les livres des chrétiens renferment de bon est fait d'autant de plagiats tirés de la philosophie païenne, et il voudrait que Platon soit le maître de Jésus-Christ.

A peu près dans le même temps, le platonicien Porphyre^ Phénicien d'origine, composait un ouvrage en quinze livres contre les chrétiens, et prétendait aussi renverser scientifiquement le christianisme. Versé dans la connaissance des Ecritures, dont il professait ouvertement l'étude, il s'attachait à ébranler leur autorité et à saper les plus fermes colonnes de la révélation. Ses premiers efforts portèrent sur les prophéties de l'Ancien Testament, qu'il prétendit fabriquées après l'événement. Dans la période apostolique, il cherchait à mettre les apôtres en contradiction les uns avec les autres, et il n'avait garde, on le pense bien, d'omettre une prétendue rivalité entre saint Pierre et saint Paul, tant il est vrai que, même en ces matières, il n'y a rien de nouveau sous le soleil. Gomme Celse, Porphyre s'attaquait aux principaux dogmes révélés, et trouvait dans chacun d'eux sujet à objection et à controverse.

Mais ils étaient en face de la vérité catholique puissamment armée pour repousser ces accusations, renverser ces échafaudag-es de négation et faire briller la lumière. De même que l'hérésie faisait naître d'éclatantes professions de foi catholique, le philosophisme par ses attaques donnait naissance à cette robuste apologétique chrétienne qu'on verra se dresser tout à l'heure, et dont l'élévation et la force mettaient à néant les sophismes, les accusations blasphématoires et les mensongères inventions des beaux esprits païens.

Il y avait donc autre chose et mieux à faire que d'user ses dents sur ce roc solide, autre chose de plus habile; c'était de tourner l'adversaire qu'on ne pouvait renverser, en essayant une contrefaçon de la religion chrétienne. C'est la seconde tentative. Elle s'esquisse déjà dans les œuvres de Celse et de Porphyre. L'école des néo-platoniciens, dont Porphyre sera aussi l'un des chefs, lui donnera une forme plus étudiée. Le christianisme, en effet, faisait sentir son inffuence sur toutes les classes de la société. Sa vertu divine pénétrait partout, au point que les auteurs païens les plus sages de ce temps reflétaient, inconsciemment peut-être, ses doctrines morales dans leurs écrits ; la trace de cette influence y est visible. De ce point de vue, on a pu dire avec raison que la lutte engagée par la sagesse païenne contre le christianisme n'est devenue possible que par le christianisme même. Ou avait donc là un point de départ. Mais il fallait une adaptation à quelque système religieux.

Il était nécessaire, tout d'abord, d'attéauer les crudités révoltantes de la mythologie ; il fallait refaire FOlympe sur un type moins inacceptable pour une société déjà imprégnée des sublimes pensées chrétiennes. On se mit à Tœuvre.On ne donna plus des anciens dieux que des explications allégoriques; on en fit de simples symboles, des images destinées à représenter d'une manière sensible les divers aspects de la divinité et ses mystères. Porphyre tentait l'impossible pour transformer Jupiter, Isis, Apis,en autant de manifestations de l'idée divine. De même que Plotin s'employa à dégager Vénus de son infamie.

Ce n'était pas assez, car le christianisme confondait ce paganisme quelque peu assaini, non seulement par la pureté et l'élévation de sa doctrine sur Dieu, mais aussi par son haut prestige moral auquel ce paganisme mitigé restait si complètement inférieur.

11 fallait donc essayer de lui disputer ce prestige. On se mit à contrefaire la religion chrétienne et à la piller. On fit disparaître les monstruosités de la morale païenne; Platon, Aristote, Pythagore furent épurés et habillés à la chrétienne, on leur prêta les sublimités de la révélation, puis par une évolution aussi ridicule qu'audacieuse, on fit des philosophes anciens les maîtres que Jésus-Christ avait consultés, et de leurs systèmes la source dont le christianisme découlait. On a vu Celse mettre au jour cette prétention, assimiler les dogmes catholiques aux nuageuses théories de Platon, et même enfa^ire dériver l'Evangile. Il alla jusqu'à voir dans

la philosophie païenne tout ce que l'Eg-lise enseignait sur Dieu, sur l'âme, la destinée humaine, le monde, le jug-ement futur, etc... Il ne manquait que d'expliquer comment, avec cette même doctrine demeurée jusque-là d'une inefficacité absolue, le christianisme bouleversait et transformait le monde. Le christianisme ne se recommandait pas seulement par l'incomparable pureté et élévation de sa morale. La prédication évangélique s'étayait sur des miracles dont l'éclat et le nombre jouaient un grand rôle dans la conversion du monde. Ceux de Jésus-Christ avaient laissé de telles empreintes, ceux des Apôtres étaient si vivants dans les souvenirs, on en voyait tous les jours de si frappants que le paganisme n'avait pas osé nier le fait, et feijS^nait seulement de l'attribuer à la magie. C'était la seule manière dont Celse avait cru pouvoir s'en débarrasser. Sentant la faiblesse de cette réponse, les philosophes virent qu'il leur fallait à eux aussi des miracles à opposer à ceux qu'on voyait dans l'Eglise.

C'est alors qu Apollonius de 77i7/a/i(? recouvra sa célébrité et que, même, elle s'accrut par un essai d'apothéose. Cet imposteur avait paru dès le commencement de la prédication apostolique. Philosophe pylhagoricien et ambiteux de jouer un grand rôle, il s'était montré successivement à Antioche (34), à Rome (65), et dans Alexandrie (69), jouant parlouL le rôle d'inspiré, de réformateur et d'ami des dieux : il avait entrepris de ranimer leur culte et d'eu relever la majesté. Apollonius de Thyane était

mort vers 97, après avoir pris ses mesures pour dérober, même à son fidèle Demis, le lieu et la manière de sa mort. Flavius Philostrate écrivit sa vie, sur les instances de Timpératrice Julia Domna, mère de Garacalla. L'intention qui inspira ce roman ne fait pas doute. Le néoplatonisme voulait avoir son Christ comme le christianisme avait le sien. Pour lui composer une physionomie, Fauteur empruntait de nombreux traits à l'Evangile, mais il n'arrivait qu'à faire une copie maladroite autant que mensongère de la vie du divin Sauveur. Néanmoins, on affecta de se prendre d'enthousiasme pour la mémoire d'Apollonius, on dressa des autels à ce faux thaumaturge, mais ce bruit tout factice ne tarda pas à s'étouffer dans le silence.

Quelque chose manquait encore. Il importait aussi au philosophisme d'opposer aux saints qui illustraient TEglise d'autres types de vertu non moins beaux. Ce fut le point de départ d'une série de biographies où les sages du paganisme se décernaient naturellement tous les titres à la vénération publique. Alors parurent les deux vies de Pythagore composées par Porphyre et Jamblique, celle de Philon que Jamblique transfigure en une véritable théophanie. On rendait la pareille à ces panégyristes, ils étaient célébrés à leur tour. Jamblique Tétait par Eunope, Proclus par Marin.

Cependant ces pauvres essais de contrefaçons n'obtenaient qu'un misérable résultat. La religion de fabrique païenne ne pouvait que dépérir, à peine inventée, tandis que la foi chrétienne grandissait et

se fortifiait tous les jours. Le Nco-platoiiisme tenta \\\\ autre elîort, et ce fui, sans plus lacérer l'Evan- «;i!c, (le tuer la foi par la raison, la sag^esse divine par la sagesse humaine, la religion révélée par la religion naturelle.

Il est intéressant de savoir que cette derisière tentative eut son point de départ dans la méthode chrétienne d'éclectisme, mise en honneur surtout par Clément d'Alexandrie qui illustrait alors Técole de cette ville. De bonne heure Alexandrie avait vu se former une brillante école de catéchètes dont la mission était d'enseigner les vérités fondamentales delà foi, non pas seulement à de petits enfants, mais à des convertis d'un certain âge et parfois très instruits. Pour les docteurs chrétiens, la vraie philosophie était renseignement évangélique, mais ils ne laissaient pas toutefois d'y rattacher la philosophie profane, au moyen des fragments épars que celle-ci conservait des premières traditions, et qui semblaient tendre à se réunir de nouveau dafis un même système de doctrine. Celte idée conduisait à deux résultats: en réunissant les fragments de vérité répandus dans les diverses écoles, on reconstruisait un système de conciliation et de vérités communes, on rendait la vie à la philosophie grecque expirante; en même temps que Tcnsemble de ces vérités, mis en regard du symbole chrétien, faisait ressortir plus vivement la supériorité incomparable de ce symbole. Ce syncrétisme si rationnel ne pouvait donc que plaire, et aux philosophes païens qui en sentaient le besoin au milieu de leurs éternelles divisions, et aux maîtres

HISTOIRE POPULAIRE DE l'ÉGLISE. I — l5.

chrétiens qui s'en faisaient un moyen pour amener les Gentils les plus éclairés à la connaissance de la doctrine chrétienne. Mais il y fallait de la circonspection. L'école des catéchèses pouvait sans inconvénient insister sur la confirmation que cette méthode éclectique donnait à la vérité de la relig-ion chrétienne, tandis que, si on ne voulait exciter les soupçons des Gentils, il fallait dissimuler jusqu'à un certain point, devant eux, cl laisser dans l'ombre le côté chrétien de la philosophie éclectique, et Représenter d'abord que son côté profane et purement philosophique.

Ammonius Saccas, disciple chrétien de Clément d'Alexandrie, forma le plan d'une école séculière, sans but au moins apparent de propagande, qui devait devenir le rendez-vous de tous les partis, de toutes les religions, comme on prétendait en faire le rendez-vous de toutes les vérités. 11 s'annonça simplement comme le restaurateur de l'ancienne philosophie. Il fit appel à tous les systèmes, mais il s'appliqua surtout à concilier Platon et Aristote, donnant encore à Platon une préférence marquée, comme à celui dont les idées se rapprochaient davantage de l'enseignement chrétien. On vit accourir en foule aux doctes leçons d'Ammonius des hommes de toutes les opinions ; on y vit des chrétiens, mais plus encore des païens, des disciples de Platon, d'Aristote, de Zenon, etc., et son école éclipsa toutes les autres par son éclat. Cette méthode éclectique fut donc une création chrétienne et un moyen d'attirer les esprits les plus éclairés vers T Evangile.

Ces leçons prêtaient, on le voit, par leur caractère à deux interprétations diamétralement opposées : l'une toute chrétienne, vraie et naturelle, qui les rapportait à la religion du Christ; Fautre toute païenne, qui essayait de reconstruire avec ces fragments antiques un nouveau système compatible avec le culte des dieux. Deux hommes de vaste intelligence, mais inégaux de génie, et tournés par leur caractère et leurs dispositions vers ces pôles op- : posés, qui se rencontrèrent dans Tauditoire d'Am- [ monius, réalisèrent ensuite avec éclat ces deux tendances. Ce sont Origène et Plotin. Origène a sa place illustre parmi les défenseurs de la vérité catholique, Plotin devint le grand chef de Técole néo-platonicienne alexandrine.

Plotin avait puisé aux sources chrétiennes pendant les onze années qu'il fréquenta Técole d^Ammonius. il étudia- aussi les doctrines orientales, et lorsqu'il crut avoir réuni tous les éléments de son système, il vint ouvrir son école à Rome (2l\l^), Son système se séparait du gnosticisme par des ! différences essentielles, et surtout par un 'but oppoj se, puisque celui-ci, principalement avec Valentin, prétendait établir le vrai christianisme, tandis que . j les néo-Alexandrins voulaient constituer un nouuveau paganisme tout philosophique, en paraissant i[ue vouloir qu'expliquer d'une manière plus vraie î jet plus raisonnable toute la religion ancienne. Le fond des deux sectes était cependant commun. Quant aux vérités et maximes chrétiennes, elles isubirent nécessairement une profonde al(éralion en passant dans la combinaison néo platoni-

cienne, mais la trace en est facile à reconnaître.

Le nouveau dog-matiseur enseig-nait l'unité de Dieu, l'Un absolu, mais une unité coiiçue de telle sorte qu'elle absorbait tous les êtres. G^était le « grand tout », un pur panthéisme. Selon Plotin, en effet, tous les êtres étaient sortis de l'unité suprême par émanation : il imaginait une trinité formée de trois Principes : de TEtre unique émane r intelligence, de rintelligence émane TAme universelle, productrice de toutes les âmes ; et toutes deux se confondent avec l'Un absolu. Le Démiurge de Plotin, l'Ame universelle, renferme toutes les idées, tous les types ; on en voit descendre une série d'êtres, dieux, génies, héros, démons, qui se terminent par l'âme et la matière. Dans cette progression descendante, chaque espèce d'êties représente le type dont elle est la réalisation, etcurresj)ond donc à un être supérieur, à un génie, à un démon, à un dieu, et en subit rinfluence. Dans ce système. Ta me humaine, emprisonnée da?is le corps, s'élève au-dessus de la matière par la privation de| jouissances physiques. Plus elle s'en dégage, pli elle se rapproche du Démiurge et de l'intelligence jj elle arrive enfin à son premier principe, à la con^l templatiou de Dieu, à l'absorption en lui, but si prême auquel elle doit aspirer.

On voit de suite la morale et le culte qui décou^j lent de ce système : la répression des passions, Ici abstinences, les purifications, la prière, enfin le opérations théurgiques par lesquelles on évoquai les dieux, les génies, les démons^ et on s'élevait l'union divine par le retour à l'Ame unis^erselle, 1

seule existante, et qui n'est elle-même que le concept de rintelligence de l'Un absolu. C'était là l'œuvre suprême de la pliilosophie païenne.

C'était aussi, et surtout, une religion. La nouvelle école, en effet, prétendait reconstruire à sa manière le paganisme et faire revivre dans ses conceptions philosophiques les divinités de la mythologie. Ainsi, pour elle, les trois premiers dieux, Uranus, Saturne et Jupiter, devinrent ses trois Principes ou hypostases, et ainsi des autres, cha- I cun à son degré.

Trois hommes se succédèrent pendant plus d'un demi-siècle pour donner au néo-paganisme toutes ses proportions. Plotin en posa le fondement dans «on enseignement dogmatique. Exalté par son enthousiasme et un immense orgueil, il se donna pour un inspiré, un grand ami des dieux, entraîna toutes les classes à Rome, jusqu'à l'empereur Gailien et sa femme Salonine, et. fut honoré comme un dieu après sa mort (270). Porphyre, plus froid, mit plus d'ordre et de clarté dans les idées de son maître, s'étendit sur la morale et la religion, et, comme on l'a vu, déclara une guerre plus ouverte au christianisme. Jamblique^ qui succéda à Porphyre, au commencement du quatrième siècle, absorba tout dans l'élément religieux. Les prières, les invocations, les formules, jusqu'aux généalogies des dieux, tout fut réglé par ce philosophe hiérophante, qui compléta ainsi le système ; et tant d'efforts et tant de haine n'aboutirent qu'au ridicule sous lequel l'école néo-platonicienne succomba encore plus que par les rigueurs du pouvoir civil.

devenu clirëlien. Le christianisme pouvait enfin prendre un libre essor.

L?.s trois premiers combats sont terminés : l'Eglise y a été trois fois victorieuse. La force matérielle, représentée par un immense Empire idolâtre a voulu l'écraser sous sa masse : cet Empire ébranlé de toutes parts, va crouler définitivement ; l'Eglise reste debout, inébranlable, animée d'une vig'ueur suffisante pour infuser une sève nouvelle au monde nouveau qui va surgir sur ces débris. L'hérésie a fait mille efforts pour altérer son symbole : Thérésie de ce temps-là n'est plus qu'un souvenir ; l'Eglise prêche avec un éclat et un succès grandissant les vérités qu'elle enseignera jusqu'à la fin. Le philosophisme païen a tenté de se substituer à la doctrine révélée; il a échoué misérablement, et ses attaques n'ont servi qu'à mettre en plus haut relief la sublimité de cette doctrine.

Avant d'entrer dans une nouvelle phase de l'histoire ecclésiastique, il reste à dire comment l'Eglise a maintenu et défendu pendant ces trois premiers siècles les vérités dont elle avait reçu le dépôt sacré et sa divine institution.

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