CHAPITRE rV L'ère des grandes perséculions
A n^e considérer qu'en lui-même le fait de l'extraordinaire propagation du christianisme en ces trois premiers siècles, celui des pacifiques et innombrabrables conquêtes par sa doctrine dans un monde si mal disposé à la recevoir, on ne peut s'empêcher d'y reconnaître un miracle. Mais ce miracle devient encore beaucoup plus frappant si l'on tient compte des obstacles et des difficultés inouïs auxquels se heurtaient, non seulement une telle diffusion, mais l'existence même de l'Eg^lise. C'est donc le moment de s'y arrêter.
Jésus-Christ avait prédit trois choses à ses disciples : les persécutions du dehors, les scandales du dedans et les dérisions des sages du monde. Ces paroles annonçaient trois genres de guerre que TEglise aurait à soutenir.
Le premier naquit de la nécessité de conquérir le vieux monde. Pour cela il fallait l'arracher à l'idolâtrie. Or, l'empire romain en était la dernière et universelle personnification; cette conquête était donc subordonnée à la défaite d'un pouvoir d'Etat sur lequel, dans l'antiquité, le soin de la religion reposait uniquement, qui en était le défenseur, le
régulateur officiel, d'autant plus jaloux de sa ^ fonction qu'un lien étroit rattachait le césarisme à la religion païenne. Il eut l'instinct de l'alterna- ^ live qui se posait pour lui. On voit l'empereur Dèce redouter plus l'élection du pape Corneille que celle d'un compétiteur. Aussi fEmpire romain s'arma-t-il de toute sa puissance pour écraser le christianisme sous une répression inexorable. En présence d'une race qui revendiquait, avec une énergie invincible, le droit de penser, de vouloir, d'être vertueuse, de servir Dieu et de porter un front pur. César, qui régnait en maître sur les consciences et qui disposait à son gré des vies humaines, jura de l'étouffer dans le sang.
En proie à cette horrible tourmente, l'Eglise eut à soutenir, en même temps, une autre guerre non moins redoutable. Elle n'avait pas vécu un siècle, que des foules sans nombre s'étaient réfugiées dans son sein ; mais le fleuve, . dont le cours était si large et si profond, roulait des scories dans ses eaux. Les passions humaines se faisaient jour au travers des préceptes de l'Evangile et des héroïsmes de la sainteté. Les conversions de juifs et de païens n'étaient pas toutes complètes et absolues. Le juif gardait pour sa loi mosaïque, et surtout pour ses imperfections et les libertés qu'elle lui laissait, un amour qui se changeait facilement en. froideur et en aversion à l'égard des préceptes et de la discipline de la loi chrétienne. Le païen regrettait ses mystères et ses initiations voluptueuses, il cherchait à en retrouver quelque chose dans la religion du Christ. En outre, la croix qu'il
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fil lait embrasser répuî^niait à sou sensualisme ; il s'ing-éniait à en mettre en doute le devoir. Les uns et les autres, par des altérations de doctrine, par lies révoltes contre l'autorité, suscitèrent un scandale d'hérésies et de schismes qui mettait les âmes dans le plus grand péril et déchirait au dedans l'Eglise violemment assaillie par le dehors.
En même temps encore, une autre classe d'ennemis
acharnés se dressait contre elle. A aucune époque,
pas plus à l'origine du christianisme que de nos
jours, l'esprit orgueilleux ne se soumit facilement
aujoug de la foi. 11 semblerait, qu'à cette époque,
las des extravagances du paganisme et des stériles
déclamations de la philosophie, il dût accueillir
ivcc attention une doctrine qui lui apportait une
agesse pure, propre à le relever de hontes qu'il ne
e dissimulait même pas. Les philosophes du
:>ag"anisme s'en firent néanmoins les adversaires
réconciliables, ils la criblèrent de sarcasmes, acca-
èrent les chrétiens de calomnies atroces dont il
eur fallut se défendre, et, sentant leur impuissance
onlre cette sublime doctrine, prirent enfin le parti,
ncore plus dangereux pour elle, d'en tenter une
onciliation avec leurs erreurs, en instituant un
^stème religieux où quelques-unes de ses vérités
ervaient de point de départ ou d'appui à leurs
ossières conceptions. Les efforts du rationalisme
ùuv rabaisser la religion révélée au niveau de la
Durte raison humaine n'ofïrent rien, même de nos
»urs,qui n'ait été inventé par ces sages du monde
aïen. Ce n'était d'ailleurs pas seulement la révolte
5 leur orgueil contre une croyance toute faite,
HlSlOmE POPlLA'.nE DE l'éqlise. I. — 8
s*imposant d'autorité, et ne laissant plus le champ libre aux discussions et aux témérités d'école, qui animait cette opposition. Dans le vieux monde, la pensée était le patrimoine exclusif d'une aristocratie brillante et révérée. Les hommes seuls de la science agitaient les grands problèmes, et toutes les intelligences s'inclinaient aveuglément devant leurs sentences. L'Evangile, dont Jésus-Christ bénissaii son Père d'en avoir révélé la lumière «aux petits», tandis que les superbes en détournaient les yeux, élevait la plèbe^ hier abjecte, à la connaissance d'une doctrine autrement sublime et profonde que celle des beaux esprits, réduits devant elle au silence. « Où sont donc les sages ? s'écriait saint Paul, oî sont les savants ? Que sont devenus les chercheun de sagesse humaine ? » Ces chercheurs, philosophes, rhéteurs, lettrés, étaient ulcérés par utu jalousie qu'ils s'efforçaient de cacher sous le dédain « Quelle religion î écrivait Celse, l'une des plus perfides, ce sont descardeursde laine, des cordonnier; et des foulons, les plus ignorants et les plus gros siers des hommes qui s'en font les hérauts ! 0 sont des enfants et des femmes qui en fournisseh le premier contingent. » En quoi, d'ailleurs, î travestissait les faits les moins discutables, car le conversions nombreuses dans lepatriciat et jusqii dans la famille des empereurs iî''étaient point igno rées. Enfin, pour eux aussi, pour eux surtout, 1 croix était une « folie ». Non seulament c'en éta: une à leurs yeux d'adorer un Dieu mort si mis( rablement et dans un supplice infâme, mais l'imite dans le détachement deë jouissances terrestres, '
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le suivre, s'il le fallait, jusque dans Timmolation, suscitait de leur part une résistance des passions aussi violente que celle de leur orgueil. Ce qu'il y a de plus altier et de plus bas dans la nature humaine s'unissait pour fomenter cette révolte, et les poussa à des assauts multipliés contre l'Eglise.
Ce sont trois luttes qu'il faut décrire pour mesurer la grandeur de son triomphe.
Celle contre les persécutions s'oiFre la première. Elle fera aussi connaître, parallèlement à elles, la suite des faits, laissée interrompue depuis la pontificat de saint Anaclet, et la continuera jusqu'à celui de saint Sylvestre et à la conversion du grand Constantin.
Au-dessus des causes humaines, déjà indiquées, qui firent s'amonceler sur l'Eglise cette tempête, il faut considérer les causes providentielles. Dieu voulait que son Eglise passât par le creuset de la douleur et n'arrivât à la conquête de la liberté que par la longue épreuve de l'im molation et du sacrifice.
En premier lieu, il le fallait pour faire éclater la divinité de son origine. Si l'Eglise s'était élevée Sans contradictions, sous l'œil indifférent des pouvoirs publics, et favorisée par les sympathies de l'opinion, le monde aurait pu se méprendre et voir dans le christianisme un simple progrès de l'esprit humain. Les violentes persécutions qui l'assaillent dès son berceau et se prolongent pendant trois cents ans, donnent à cette explication, souvent tentée par ses ennemis, même à notre époque, un démenti écrasant.
Elles devaient être utiles à TEglise elle-même. Née et formée au milieu du vieux monde, elle portait, on Ta vu, en son sein, des éléments de dépravation qui auraient pu la corrompre. La lutte sanglante allait opérer une épuration nécessaire, séparer la paille du bon grain, tenir en éveil et stimuler la ferveur, imprimer dans les âmes, et jusque sur la chair des chrétiens, le sceau de l'Evang-ile, qui est celui du renoncement et de la croix.
Le monde païen, lui aussi, avait besoin de cette grande leçon, excellemment profitable à sa conversion. La patience, le courage invincible dans les tortures, la sainteté des martyrs devaient frapper plus que tous les enseignements et les prédications ce monde plongé dans un matérialisme abject, ne cherchant que la jouissance et le plaisir, concentrant toutes ses joies dans la vie présente, sans rien entrevoir au delà. Aussi cet exemple l'ébranla-t-il si profondément que beaucoup de païens ouvrirent les yeux à la foi, et que, même, nombre d'entre eux l'imitèrent en se vouant aux mêmes supplices. Le sang des martyrs, selon le mot souvent cité de Tertullien, devenait une semence de chrétiens. Il écrivait au cruel proconsul Scapula : « Quiconque est témoin de notre constance en reçoit un choc, s'informe, recherche la cause, et, quand il a connu la vérité, il la suit ».
La haine n'est jamais à court de prétextes pour se justifier; la mauvaise foi, les passions, et l'ignorance qu'elles épaississent, lui en fournissant toujours. Ceux qu'on inventa contre les chrétiens sont
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divers. On afTecla d'abord de voir ea eux des agitateurs publics, des séditieux, des auteurs de maléfices, dont la maligriité causait tous les maux. Si le Tibre était déboidé, si la pluie manquait, si les incursions des Barbares désolaient quelque partie de l'empire, il était passé en proverbe que c'était leur fait, et ils en répondaient sur leurs têtes. Mais quand on vit, après un certain temps, que ces chrétiens étaient les plus fidèles sujets de l'empire, quand il fut avéré que leur vie s'écoulait paisible et résignée, il fallut trouver d'autres griefs. L'accusation la plus fréquente était celle d'athéisme. Aux yeux des païens, ne pas se prosterner devant leurs divinités personnifiées de cent façons grossières, leur refuser l'encens et les sacrifices, c'était repousser toute religion. Un Dieu purement spirituel, invisible, qu'on ne pouvait nommer d'un nom particulier, comme Jupiter ou Vénus, était une fiction mensongère. En même temps, les mœurs des chrétiens étaient l'objet de calomnies abominables. Les bruits les plus absurdes et les plus infâmes circulaient contre eux parmi toute la société. Obligés de cacher aux regards des infidèles leurs réunions et leurs mystères sacrés, ils observaient la loi du secret instituée pour les leur soustraire. Quelques mots avaient échappé sur le dogme eucharistique : cela donna lieu d'inventer que les agapes dissimulaient des orgies où se commettaient toutes sortes d'impudicités,et l'Eucharistie devint un festin de cannibales dans lequel les chrétiens aimaient à se repaître de la chair sanglante d'un enfant. Cepeni dant l'évidence se fit jour, et, quand ces calomnies
eurent été confondues par les apologistes, on sut que l'innocence chrétienne défiait toutes les attaques. La raison d'Etat devint alors un motif qui dispensait de tout autre. Elle fit proscrire les chrétiens comme membres d'une société en opposition avec les lois de l'Empire et interdite par elles.
La législation appliquée contre eux eut deux phases différentes. Ce fut toujours en qualité de chrétiens qu'on les poursuivit, cl non pour quelque délit de droit commun, comme celui de lèse-majesté ou quelqu'autre : et ainsi se vérifia exactement la parole de Jésus à ses apôtres, leur disant : « Vous serez l'objet de la haine de tous « à cause de mon nom );. La procédure seule varie. Depuis Néron, qui avait officiellement dénoncé les chrétiens à l'animadversion générale, jusqu'à la fin du ii® siècle, leur procès demandait une accusation portée dans les formes légales, c'est-à-dire par un accusateur prenant la responsabilité de la poursuite. Les passions aveuglées^ la haine répandue, les appétits de la débauche et les calculs de la cupidité en faisaient se lever de toute part. Mais, jusque-là, les magistrats ne recherchaiefit pas d'office les adorateurs du Christ. A partir du m® siècle, celte formalité légale, conforme aux règles générales du droit romain, est supprimée. On commence à traquer les chrétiens partout, et toute la magistrature de l'empire est mise en mouvement. Une procédure nouvelle, applicable aux seuls ennemis publics, comme son! désormais considérés les chrétiens, est instituée. Les empereurs poileiU contre eux des édits successifs, variables, prohibant toute propagande chré-
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tienne, et chargeant les magistrats, les préfets à Rome, les gouverneurs dans les provinces, de poursuivre les délinquants, d'interdire les réunions, de contraindre les adeptes de la religion nouvelle à sacrifier aux dieux sous peine de mort, de faire périr sur le champ les évêques, les prêtres et autres ministres sacrés.
Cette seconde méthode, plus rigoureuse que Taulre, amenait toutefois un changement dans la situation des chrétiens. La première faisait peser perpétuellement la menace de la dénonciation sur leur tête, ils étaient toujours à la merci d'un accusateur. La persécution par édits n'a le plus souvent d'effet que tant que l'édit reste en vigueur. Après la mort de Tempereur qui l'avait porté, il tombait ordinairement de lui-même. Quelquefois l'édit d'un prince est formellement abrogé par son sucesseur, ou c'est son auteur même, comme Gallien mourant, qui le révoque. Les chrétiensjouissent alors d'une paix temporaire, parfois d'assez longue durée.
Une chose n'a pas changé, c'est l'option laissée aux chrétiens entre l'apostasie et le supplice. Poursuivis uniquement comme tels, s'ils renoncent à leur foi, même devant le tribunal, même devant le I bourreau, ils échappent à toute peine, et prononi cent eux-mêmes leur acquittement. Les martyrs le I savent et ne le font pas. C'est ce qui donne à leur l mort le caractère de témoignage volontaire — c'est I le sens étymologique du mot martyre, — et à ce
I témoignage une force et une noblesse sans égales.
i A l'époque des premières persécutions vivent
encore des chrétiens de la première génération qui ont vécu au temps de Jésus. Les uns l'ont connu, ont vu ses miracles, entendu ses paroles, les autres Oîît assisté aux débuts de l'Eglise. Leur martyre s'offre donc sous un aspect historique : leur témoignage atteste la réalité des faits évangéliques. il tient une place à part. Quand ces contemporains du Christ souffrent les plus cruels supplices plutôt que de renoncer à sa religion, leur martyre est une preuve des faits sur lesquels elle est fondée, et dont leur mémoire est encore pleine. Non seulementils croient, mais ils savent, et, s'ils acceptent de mourir pour le Christ, c'est parce que leur conscience se refuse à reconnaître vaines et fausses les mer^ veilles qu'ils ont vu s'accomplir. 'm
Le témoignage rendu par la seconde génération chrétienne a presque autant de force. Saint Ignace, évêque d'Antioche, saint Polycarpe, évêque de Smjrne, par exemple, n'ont pas vu le Christ, mais ils ont connu les apôtres Pierre, ;Paul et Jean. Le second anneau de la tradition, tout imprégné d'histoire directe et vécue, nous mène jusqu'au milieu du second siècle. Même les chrétiens de la génération suivante ont pu recueillir l'écho de la prédication apostolique. Saint Irénée a suivi dans sa jeunesse les leçons de Polycarpe^ qui lui a raconté ses entretiens « avec Jean et avec les autres qui ont vu le Seigneur )),avec « les témoins du Verbe de vie ». La mort des martyrs de ces générations atteste encore les faits initiaux, car s'ils n'avaient pas eu de bonnes raisons d'y croire, ils n'auraient pas sacrifié leur vie en refusant d'abjurer. Quand un
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disciple des apôtres, tel qu'Ignace d'Antioche, après avoir écrit que Pierre et ceux qui étaient avec lui reconnurent et touchèrent Jésus ressuscité, ajoute : « A cause de cela, ils méprisèrent la mort, ou plutôt ils furent supérieurs à la mort », il indique clairement qu'ils furent soutenus dans leur martyre par la certitude que le Christ était ressuscité, et que, par ce martyre, ils rendirent témoignage à ce qu'ils avaient vu. Ces paroles trouvent un commentaire dans la parole célèbre de Pascal : « Je crois volontiers les histoires dont les témoins se font tuer ». La mort subie pour ce motif ne se rencontre que chez les martyrs du christianisme ; on a vu les adeptes de fausses religions s'y vouer par fanatisme pour leurs idées, jamais pour attester la réalité défaits historiques.
L'argument tiré de celui des martyrs ne doit cependant pas être poussé au delà de justes limites. A mesure qu'on s'éloigne des origines, l'affirmation de la doctrine, la foi « de ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru », et que le Sauveur proclame « bienheureux » l'a emporté sur l'affirmation des faits. Ces martyrs des temps moins anciens meurent pour attester la divinité de l'Eglise, la divinité de la religion, ils sont les témoins de la foi, et ce témoignage, s'il n'a plus la valeur documentaire du premier, n'en a pas moins, de cet autre point de vue, la plus haute valeur morale.
L'histoire des martyrs est connue par des documents de genres divers, dont plusieurs sont contemporains des persécutions; d'autres leur sont de
peu postérieurs. L'autorité d'un certain nombre est irréfrag^able. Il y en a qui ne méritent pas une aussi entière confiance, mais la critique a soin d'opérer le discernement. Au premier rang de ces documents sont les Actes ou Passions de martyrs. Quelques-unes de ces pièces sont d'un prix inesti-? mable : ce sont celles qui ont été écrites par les contemporains et donnent le texte des interrogatoires, recueillis par les assistants ou copiés sur les registres publics, et la narration de la mort des martyrs racontée par les témoins oculaires.
D'autres pièces de cette sorte ont encore une grande valeur, bien que leur exactitude littérale soit moins garantie contre toute addition ou toute ', erreur. Les relations composées à une époque plus éloignée des événements sont encore plus sujettes ; à ce défaut. Viennent ensuite les Martyrologes, listes locales des anniversaires des principaux martyrs, commencées en Orient et en Occident à l'époque même des persécutions ; les ouvrages d'ensemble, où se rencontrent des renseignements souvent très étendus et très précis sur les martyrs, tels que les Actes des Apôtres pour le martyre de saint Etienne, de saint Jacques le Majeur, et P Histoire ecclésiastique d'Eusèbe de Césarée, qui, pour les faits de la dernière persécution, s'y montre narrateur contemporain et souvent témoin oculaire, ou l'ouvrage de Lactance sur la mort des persécuteurs. Les œuvres oratoires et les lettres de Pères de l'Eglise des iv® et v« siècles donnent des renseignements sur plusieurs martyrs et font connaître parfois des épisodes qu'on ne rencontre pas ail-
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leurs. Une autre source précieuse est l'épigraphie : inscriptions faisant connaître le nom d'un martyr, la date de sa sépulture, et, par le lieu où elles ont été trouvées, l'emplacement ouïes vestiges de celleci. Les découvertes faites à notre époque, surtout dans la Rome souterraine des catacombes, ont rendu à cet égard de précieux services et fait contrôler, à leur avantage, les témoignages contenus dans les documents mentionnés plus haut. Ceux indiqués jusqu'ici sont, pour la plupart, relatifs à l'histoire individuelle des martyrs ; mais toute la littérature chrétienne, à l'époque des persécutions, lettres d'évêques, apologies du christianisme, écrits didactiques et polémiques, est pleine de la pensée du martyre. Eîiiin, la littérature païenne elle-même, qui n'aime pas à parler des chrétiens, contient cependant des allusions nombreuses aux châtiments qu'on leur inflige.
llest impossible de dresser une statistique quelconque du nombre de chrétiens qui ont rendu au Christ le témoignage du sang. Les évaluations qu'on a essayé d'en faire sont dénuées de fondement sérieux. Mais tous les documents de l'histoire attestent que ce nombre fut incalculable. Dès le temps de Néron, Tacite dit qu'(( une grande multitude » de chrétiens furent mis k mort par son ordre. Leur sang coula à flots dans tout l'empire pendant trois siècles, et, souvent en beaucoup de lieux, on procédait par d'horribles hécatombes.
Mais nous sommes renseignés en détail sur les
peines inflig^ées à ces témoins du Christ, car les récits en abondent dans les écrits du temps, et ils soulèvent à l'envi un double sentiment d'horreur pour ces cruautés et d'admiration pour les iiéroïques victimes.
Leurs souffrances physiques sont fréquemment accompagnées de grandes douleurs morales. On les voit rester sourds aux supplications d'un vieux père, aux prières de leurs femmes, de leurs enfants, du jug-e lui-même qui, ému de compassion, les presse de ne pas abandonner leur famille et de ne pas la sacrifier à leur foi. Le cruel caprice ou la fausse pitié d'un juge soumet quelquefois des chrétiennes aune épreuve plus pénible encore. Averties que, si elles refusent d'abjurer, c'est moins leur vie que leur pudeur qui va être menacée, elles trouvent dans leur foi assez d'énergie pour braver un péril pire à leurs yeux que tous les supplices.
Les souffrances physiques commencent, pour les martyrs, avec la détention préventive. Des prisons sombres, malsaines, infectes, une dégoûtante promiscuité; le froid, la faim, la soif^ la brutalité des soldats, les exactions des geôliers; le poids des chaînes, la gêne du carcan, souvent aussi la gêne de l'immobilité, les jambes emboîtées dans une poutre de bois ou de fer, tenues dans un écart très douloureux. Le seul soulagement des détenus, quand on ne les a pas mis au secret, est dans les visites du dehors, leur apportant des secours matériels et aussi des consolations spirituelles. Les interrogatoires des chrétiens sont souvent accompagnés de la torture, ayant pour but, non de con-
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traindre un coupable, comme le voulait la loi, à l'aveu de sa faute, mais, au contraire, d'obliger un innocent à renier sa foi. Les quatre degrés de la torture, la flagellation, le chevalet^ les ongles de fer, le feu, sont appliqués au gré du juge, et, souvent, l'un après l'autre. Les martyrs gardent le silence au milieu de ces tourments, s'ils le rompent c'est pour confesser intrépidement le Christ, ou pour implorer son assistance par d'ardentes prières.
L'échelle des peines comporte, au degré le moins rigoureux, le bannissement. Vient ensuite la déportation : elle est généralement subie dans un lieu malsain, et souvent les condamnés succombent aux coups et aux mauvais traitements. La condamnation aux travaux forcés des mines a envoyé de nombreux chrétiens travailler comme forçats dans celles de Gi'èce,deSardaigne, de Numidie, d'Egypte, de Palestine, marqués au front, la chevelure à moitié rasée, les pieds dans des entraves, un œil crevé et les nerfs d'un des jarrets brûlés au fer rouge.
La peine de mort, chez les Romains, s'appliquait de dilTérentes manières, selon la gravité des crimes et la qualité des personnes. En principe, la décapitation était le privilège des gens de condition honnête ; les autres formes varient avec la diversité des conditions, mais, en ce qui concerne les chrétiens, ces distinctions s'effacèrent vite. Ces autres peines étaient la croix, le feu, les bètes, les tourments de toute sorte imaginés par les bourreaux.
La peine du feu fut appliquée aux chrétiens de
plusieurs manières. On en fit un spectacle, avec le bûcher dans ramphithéâtre, le condamné attaché ou cloué au poteau, ou bien, pour faire plus de victimes à la fois, plusieurs chrétiens debout, sur le sol, ou même enterrés jusqu'aux genoux, étaient entourés d'un cercle de flammes. D'autres furent suspendus la tête en bas au-dessus d'un feu lent, dont la fumée les asphyxiait. Saint Laurent fut rôti sur un gril. Des martyrs furent plongés dans la chaux vive ou brûlés à petit feu, durant tout un jour. Un supplice qui, plus que tout autre, tient du spectacle, est l'exposition aux bêtes. Soit attaché à un poteau, soit libre dans l'amphithéâtre, le condamné est livré aux attaques des bêtes féroces. Beaucoup de fêtes publiques étaient solennisées par ces jeux sanglants ; un grand nombre de chrétiens y parurent, après avoir défilé sous les fouets des bestiaires. Les chrétiens aux bêtes ! c'était le cri fréquent du peuple. Dans la dernière persécution, il y eut d'atroces noyades : chrétiens portés liés sur des barques et précipités dans la mer, martyrs jetés dans les fleuves, quelquefois cousus dans un sac, ou avec une pierre au cou. Enfin l'imagination des persécutions inventa d'autres horreurs : jambes brisées, oreilles et mains coupées, roseaux aigus enfoncés sous les ongles, entrailles déchirées, plomb fondu versé dans le dos ou dans la bouche, hommes liés par les jambes à des branches d'arbres qui, en s'é* cartant brusquement, les déchirent en deux, etc.
Si fréquentes et si cruelles que fussent les persécutions, elles ne détruisirent pas, elles affermirent
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etgloiitièrent la foi chrétienne. Quelques fidèles succombèrent devantla crainte du martyre; elle fit môme, à certains moments, des apostats assez nombreux, qui, la tourmente apaisée, revenaient, pour la plupart à l'Eglise, et dont la réconciliation donna lieu à de vives controverses. Mais la très grande majorité des chrétiens montrait plus d'héroïsme dans la souffrance et devant la mort que les bourreaux ne mettaient de constance à les torturer.
On distinguait des martjrs,sous le nom de confesseurs,ceux qui avaient attesté leurfoi devant les juges et en face des tourments, sans avoir subi la mort, soit qu'ils fussent retenus en prison jusqu'à la fin de leur procès, soit même que leur captivité eût cessé par la fin d'une persécution. L'Eglise les entourait de vénération et de soins. Elle leur donnait un rang àpart, immédiatement après le clergé, et au-dessus des simples fidèles. Beaucoup d'entre eux devinrent évêquesou prêtres. L'Eglise comptait aussi sur les confesseurs pour ramener les renégats, et ceux-ci recouraient fréquemment à leuf intercession. Le titre de confesseur était inscrit sur la tombe de celui qui, ayant confessé sa foi, était demeuré fidèle jusqu'à la fin de sa vie.
Quant aux martyrs qui avaient accompli le sacrifice de la leur, l'Eglise leur rendit, dès les premiers temps, un culte en rapport avec leur sainteté. Les fidèles avaient soin d'assurer à tous les membres de leur communauté une sépulture honorable, à part des sépultures païennes. Les catacombes romaines et les cimetières chrétiens d'autres pays sont un témoignage monumental de leur
piété envers ceux qui mouraient, selon le langage des inscriptions, « en paix et dans le Christ ». Mais combien cette piété devait être plus grande, dit Origène, envers les martyrs élevés au-dessus de tous les justes à qui a manqué la gloire de verser leur sang pour la foi ! Le jour anniversaire de la mort d'un martyr était célébré par les chrétiens, quand ils le pouvaient, par des réunions prèsde son tombeau. On a vu qu'ils appelaient le jour de la mort ou du martyre le jour de naissance, d'une naissance à la vie éternelle. Aussi, rien dans ces réunions ne rappelait le caractère lugubre des cérémonies funèbres ; le saint sacrifice était offert, mais on ne priait pas'pour les martyrs, on se réjouissaitpour eux de leur triomphe eton invoquait leur intercession. Une des marquesles plus éclatantes du culte dont ils étaient l'objet est la dévotion à leurs reliques. Elle apparaît dès le temps des persécutions : sang des martyrs recueilli sur des linges ou dans des éponges pendant leur supplice, vêtement trempé de leur dernière sueur, ou lambeau de chair arraché par la tenaille du bourreau. Cette dévotion va se développant quand, après le triomphe du christianisme, le monde romain se couvre d'églises.
L'empereur Claude avait chassé tous les juifs de Rome, vers l'an 5i, à cause des troubles suscités par un de leurs faux prophètes. Les chrétiens furent compris dans ce décret de bannissement ; ils passaient alors pour une secte dissidente, et c'est probablement la propagande chrétienne qui occasionnait ces désordres dans la synagogue. Cepen-
ai
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danl Tère des persécutions dans Tempire romain ne commença que sous le règne de Néron.
Ce prince exécrable venait de mettre Rome en feu (juillet 64), pour s'offrir le spectacle d'un immense incendie, et se donner la gloire de rebâtir la capitale en l'embellissant. Poursuivi par la haine générale, il rejeta l'odieux du désastre sur les chrétiens, pour donner le change, et les jeta en proie aux fureurs populaires. Recherchés, dénoncés, trahis, ils furent arrachés de partout, et remplirent les prisons en nombre assez considérable pour faire à eux seuls les frais d'une grande fête que l'empereur voulut donner afin de regagner les bonnes grâces du peuple. « On en saisit, dit Tacite, une multitude immense, moins convaincue du crime d'incendie que d'être en butte à la haine du genre humain ». L'annaliste païen raconte en ces termes*ce qu'on vit alors : « A Rome, Néron les faisait envelopper de peaux de bêtes et dévorer sous ses yeux par des chiens affamés ; d'autres, enduits de résine et de poix, étaient attachés à des poteaux, et on les allumait en guise de torches pour éclairer la nuit ses jardins, ainsi que les rues et les places. On voyait Néron se promener sur son char à la lueur de ces flambeaux vivants ».
La persécution ne sévit pas seulement à Rome, elle s'étendit dans toutes les provinces. Le Prince des Apôtres et saint Paul en furent les plusglorieuses victimes; ils se trouvaient désignés entre tous à la fureur de Néron. Saint Pierre fut crucifié la
Itêle en bas. Le lieu de son supplice est devenu célllïfOlIVE POPULAIRE DE l'ÉGLISE, I. Q
lèbre sous le nom de Confession de saint Pierre, et est l'objet de la vénération de tout le monde chrétien dans la basilique de Sainl-Pierrc de Rome. Saint Paul, en sa qualité de citoyen romain, périt par le g-laive sur le chemin d'Ostie, à l'endroit où fut érigée l'église de Saint-Paul -aux-Trois-Fontaines. Sur le lieu de sa sépulture on a érigé la basilifîue de Saint P'aul-hors-des-Murs,
Néron périt peu après, de la mort la plus honteuse. Avec lui disparut la race des Césars (empereurs juliens), qui, depuis le grand Jules ne s'était d^ailleurs continuée que par adoption.
L*Eglise put respirer un instant sous les règnes éphémères et tourmentés de Galba (68-69), Olhon, Vitellius (69), sous celui de Vespasien (69-79) ^^'^^ qui la famille des Flaviens (il se nommait Flavius Vespasianus) prit possession du trône, et sous celui de son fils Titus (79-81). Mais le frère de Titus, Domitien (81-96) ralluma la persécution, après une série d'autres crimes. Il tenait de son père Vespasien une haine profonde contre les philosophes avec lesquels il confondait les chrétiens, et il avait^ les instincts sanguinaires de Néron.
Un martyre illustre inaugura la nouvelle ère sanj glante. Saint Jean TEvangéliste fut amené du fom de l'Asie Mineure à Rome, et, par ordre du tyraUj plongé, près de la Porte Latine, dans une chaudièrj d'huile bouillante (94)- U^ grand miracle fut a( cordé à TEgiise, pour la fortifier dans la luttej Uathlète du Christ sortit de l'huile bouiilanK comme d'un bain qui lui rendait sa vigueur. Do^
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milieu, hésitant par crainte d'être de nouveau confondu, relégua le saint vieillard dans l'île de Pathmos.
Un autre apôtre, saint André, fut martyrisé à Patras, en Achaïe. Condamné par le proconsul Œgée à mourir sur une croix, il salua de loin Tinstruinent de son supplice : « 0 bonne croix, s'écrial-il, vous qui avez eu l'honneur de porter mon maître, vous que j'ai tant aimée, si longtemps désirée, prenez-moi de la main des hommes pour me rendre à mon Dieu, et que par vous me reçoive Celui qui par vous m'a racheté! » Le peuple des chrétiens le suivait en pleurs, et, sur une parole de lui, l'aurait arraché au supplice, mais il le conjura de ne pas lui ravir la couronne qui lui était préparée. Suspendu à la croix, il vécut encore deux jours, pendant lesquels il ne cessa d'exhorter la foule et de prêcher la foi de Jésus-Christ.
Néron s'était surtout attaqué au nombre, Domitien crut faire plus pour renverser l'Eglise de Dieu en portant sa rage contre les chrétiens les plus illustres, dans sa cour et dans sa propre famille. Il avait précédemment élevé aux honneurs du consulat un chrétien fervent, son propre cousin, Flavius Clemens, époux de Flavia Domitilla, et adopté les deux fils d'un frère de Clemens. Celui-ci, accusé de christianisme, périt avec beaucoup d'autres chrétiens sous la hache du licteur. Ceux de ces Flavii chrétiens qui échappèrent à la mort subirent la confiscation de leurs biens et l'exil. Flavia Domitilla fut reléguée dans l'île de Pendataria: une autre Flavia Domitilla, qui avait repoussé l'hymeu
d'un païen, dans Tîle Pontia. Ces exécutions indignèrent les païens eux-mêmes, quand, au martyre de Clemens, Rome vit s'ajouter celui du consul Acilius Glabrio. La persécution fit beaucoup d'autres victimes dans l'empire, jusqu'à ce que Domitien, exécré à cause de ses crimes, périt ignominieusement par une conjuration de palais. Sa chute précipita les Flaviens du trône impérial.
Avec Nerva (96-98) la famille des Antonins prit sa place. Les deux années du règne de ce prince furent pour l'Eglise un temps de relâche. Nerva, d'humeur débonnaire, n'exerça pas de poursuites contre elle* Saint Evariste succédait alors à saint ! Anaclet sur le siège de Pierre (97-108). Son pontificat s'ouvrit sous ces auspices; les chrétiens reprenaient leurs assemblées, le pape pourvoyait définitivement à l'administration des vingt-cinq églises de Rome; les travaux des catacombes se poursuivaient avec zèle, d'autres hypogées se constituaient dans diverses communautés importantes.
Le règne belliqueux de Trajan (98-117) et les travaux qu'il fit entreprendre pour l'utilité publique ne donnèrent pas tant d'occupation au nouvel empereur que les chrétiens fussent à l'abri de rigueurs nouvelles. A de réelles qualités il mêlait de grands vices, et surtout il gardait sur le trône les instincts de légalité brutale du soldat parvenu. Un exemple de cette inintelligence sanguinaire est resté fameux. L'un de ses gouverneurs, Pline le jeune, proconsul de Bythinie, lui envoie une consultation étrange, à laquelle l'empereur fait une réponse plus
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élrang"e encore. On y voit quelle était la logique du paganisme aux abois, irrité de ses défaites autant que des accroissements de son ennemi. De plus en plus embarrassé en face de l'innocence reconnue et du nombre immense des chrétiens, et aussi des édils précédents qui ordonnent de les rechercher et de les punir comme des malfaiteurs, Pline expose à Trajan les difficultés de la procédure. D'abord, il lui a été impossible de les convaincre du moindre crime. « Toute leur erreur, écrit-il, consiste à se rassembler avant le lever du soleil, à un jour fixé, pour chanter des hymnes en l'honneur du Christ, leur Dieu. Je n'ai découvert qu'une ridicule superstition. Ils s'obligent dans leurs cérémonies et leurs mystères, non à des actions criminelles, mais à ne commettre ni larcin ni adultère, à ne point manquer à leur parole et à ne point détenir un dépôt. » On est donc loin du mot inique de Tacite : « race coupable de tous les crimes ». Mais leur nombre n'a cessé de croître ; « Cette contagion a infecté non seulement les villes mais les bourgs et les campagnes, de telle sorte que les temples des dieux sont presque déserts ». Pour l'arrêter, autant qu'il était possible, le gouverneur, qui vient de rendre aux chrétiens cette justice, a puni ceux qui lui ont été dénoncés, mais, à cause de la multitude des fidèles, il s'est abstenu de les faire rechercher. « Vous avez suivi, mon cher Pline, répond Trajan, la marche qu'il faut te^ir à l'égard des chrétiens. 11 ne faut faire aucune recherche contre eux, mais s'ils sont dénoncés et convaincus, vous devez les punir, »
« Sentence contradicloire, observe avec raison TertuUien, qui défend de poursuivre les chrétiens parce qu'ils sont innocents, et qui ordonne de les châtier comme s'ils étaient coupables I » Les édits précédents qui prescrivaient ces poursuites se trouvaient donc annulés ; mais le rescrit impérial de Trajan (io6j, en déclarant la relig"ion chrétienne illicite, opposée aux lois de l'empire, et proscrivant les assemblées chrétiennes, mettait les fidèles à la merci des dénonciateurs.
La persécution ensang-lanta Rome et l'empire. Elle alla trouver en Chersonèse le pape saint Clément, qui s'était démis du souverain pontificat à cause de son long" exil. Il fut précipite dans la mer avec une ancre au cou. A Jérusalem, l'évêque saint Siméon fut sacrifié aux accusations des délateurs. A Rome, la dernière chrétienne du sang des Flaviens s'illustrait aussi par le martyre; la. seconde Flavia Domitilla fut brûlée vive à Terracine, avec ses deux suivantes, Euphrosine et Théodora. Les deux saints confesseurs, Nérée et Acliilîée, constitués à la g-arde de la survivante, eurent la tèt tranchée, à Rome, après de cruels tourments. Rome encore, cueillaient la palme victorieuse sain Hermès, magistrat, et un tribun nommé Quirinus, dont la fille, Balbina, légua à l'Eglise un joja précieux : la chaîne dont saint Pierre avait été li dans son cachot.
Mais de toutes les victimes de cette troisième persécution générale, la plus illustre fut l'évêque d'Antioche, Ignace, la lumière et l'apôtre des Eglises d'Asie. De passage dans cette ville, Trajan se
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l'étail, fail amener. Après un inlerrogaloire où la fermeté du pontife ne se démentit point, il le condamna à être exposé aux hèles dans l'amphithéâtre de Rome. Le voyage d'Antioche î\ Rome fut pour le saint captif une course triomphale et un apostolat de charité. A Smyrne, il vit saint Polycarpe, comme lui disciple de saint Jean, et affermit les fidèles par ses paroles et son exemple. Ses lettres, recueilliescnsuiteparsaint Poljcarpe, portaient au loin de précieux conseils et enseignements aux Eglises qu'il ne devait plus revoir. Elles sont précieuses aussi par la doctrine qu'elles contiennent. De Smyrne, il écrivit aux Eglises d'Ephèsc, de Magnésie et de Tralles. Son admirahle lettre aux Komaius le précéda de quelque temps, et redouhla parmi eux l'enthousiasme dumartjTC. « Enchaîné, disait-il, en parlant des ses gardiens, à deux léopards, d'autant plus méchants qu'on cherche à leur fiiire du bien, je viens à Rome pour y être broyé sous la dent des bétes ; je suis le froment du Christ, et je sais ce qui est avantageux pour moi ; il faut que je sois broyé ainsi pour lui être offert. » Il suppliait qu'on ne l'en détournât pas. Son voeu fut accompli. Jeté dans l'amphithéâtre, au milieu d'une fête, il fut dé* voré par deux lions. Les quelques ossements qu'ils laissèrent, payés au poids de l'or et emportés en Asie par les fidèles venus d'Antioche, devinrent l'objet d'une grande vénération.
SaitJt Evariste mourut lui-même peu après l'illustre évêque d'Antioche, vers l'année io8. La liturgie sacrée doit à son successeur, saint Alexandre, mort martyr peu avant la fin du règne de Tra-
jan, plusieurs additions aux prières du canon de la nnesse, pour rappeler la mémoire de la Passion du Sauveur^ et la prescription renouvelée de mêler l'eau au vin dans le calice.
Les peuples vaincus par Trajan se révoltaient de toutes parts ; le vieil empereur ne vit pas la répression de ces soulèvements, la justice divine Tarrêta par la mort à SélinonlCjenCilicie. Son fils adoptif, Hadrien lui succéda, et, à la même époque, saint Sixte I (ou Xyste) monta sur le trône de Pierre (119-127). Administrateur habile, Hadrien visita toutes les provinces, qu'il enrichit de monuments. Nîmes lui doit probablement ses arènes ; à Rome, il fit élever le château Saint-Ange (Moles Adriani), et construire le pont qui le relie à la ville. De sévères réformes furent accomplies. Mais ce prince avait des mœurs infâmes, il fit un Dieu de son Antinous, et, de l'Eg-ypte où il avait institué son culte, il rapporta, avecun surcroît de superstitions, la folie sacrilège de se faire adorer lui-même. Rien en lui ne le rapprochait du christianisme, tout au contraire le portait à le haïr.
Hadrien ne lança pas de nouvel édit contre les chrétiens, mais la persécution continua de sévir ; l'Eglise s'enrichit partout de nouveaux martyrs. L'hostilité de la cour et des gouverneurs, les émeutes populaires, souvent favorisées par des autorités prévenues et haineuses, suffisaient à faire de nombreuses victimes. Parmi elles tient un rang illustre saint Eustache, général renommé des armées impériales, converti par une apparition dans une partie de chasse, et baptisé avec sa femme et ses
deux fils. Accablé de disgrâces, réduit à une grande pauvreté, puis rappelé à la tête des troupes à cause de sa valeur, il se voit ensuite sommé de sacrifier aux dieux ; son refus et celui des siens les fontd^abord exposer aux lions ; épargnés par les bêtes, ils terminent leur martyre par le feu, enfermés dans un taureau d'airain. A Tibur, près de Rome, un tribun de la mibce, nommé Gétulius, et Amantius son frère, également pourvu d'une dignité militaire, sont dénoncés comme chrétiens. Hadrien envoie, pour instruire leur procès, un officier de la cour, Céréalis, que la vue des vertus et de l'héroïque courage de Gétulius et d'Amantius convertit à la foi.'Un commun martyre réunit les trois athlètes. Restaient sainte Symphorose, l'épouse de Gétulius, et ses sept fils. Hadrien se fit en personne leur accusateur, leur juge et leur bourreau. Les sept enfants et leur mère furent affreusement torturés sous ses yeux. Sainte Sophie et ses trois filles comptent aussi parmi les victimes de ce temps; elles montrèrent, comme beaucoup d'autres femmes, une constance, une sérénité dans les supplices, où éclatait l'assistance promise parle Christ à ses serviteurs. En Orient, le même exemple était renouvelé par sainte Zoé, sacrifiée avec Hespère, son mari, et ses deux fils, Gyriaque et Théodule.
Dieu, qui se servait d'Hadrien pour purifier son Eglise par l'épreuve, en fit aussi son instrument pour briser les dernières espérances du Judaïsme et châtier ses audaces. Toute la Palestine s'était soulevée à la voix d'un faux prophète, Barkohba, qui se donnait pour le Christ.
La répressio!! fut effroyable, et i)!\incoiîp 'le chrétiens s'y trouvèrent enveloppés. Le noin même de la cité sainte fut elTacé, il n'y eut plus, jusqu'à Constantin, qu'une ville toute païenne du nom dŒIia Capitolina. Des autels à tous ies dieux s'y élevèrent ; Vénus surmontait le Calvaire de sa statue infâme, Adonis souillait la grotte de Bethléem, et Jupiter le mont des Oliviers. C'est vers ce temps que les juifs, toujours obstinés, composèrent ce recueil de traditions qu'on appelle le Talnmd,, préféré par eux à l'Ecriture, et qui est un conscil-j 1er dti tous les excès, un code du crime.
Au milieu de ces événements, le pape saint Sixte] était mort (127): son pontificat s'était écoulé tout entier sous la persécution ; il n'en avait pas moins été fécond et puissant. Il fit d'importantes adjonctions à la liturgie, et défendit à tous autres qu'aux! ministres de l'autel de toucher les vases sacrés. La] plus g^rave des mesures que la tradition lui attri-j bue est l'introduction du Sancius dans la liturgie de la messe, et l'institution des lettres d'approbation du Siège \x)0^io\\(\\\& [litterœ fornialœ)^ nécessaires à tout évêque, et aux prêtres de la part de leur évoque. Saint Télesphore, qui lui succéda, et g-ouverna l'Eglise pendant les dernières années d'Hadrien (127-138) mourut martyr, au témoignage de saint frénée. Il rétablit et peut-être augmenta le jeûne ducarême, que le tumulte des persécutions aviit fait négliger. Il institua la célébration de la messe de nuit de Noël, et c'est k lui qu'on attribue l'introduction du c'iant Gloria in excelsis Deo. Après lui, stint Hygin (i 38- 142),
vit la mort d'Hadrien (i38) et les heureux commencements d'Antonin le Pieux.
Antonin (i38-i6i), orig-inaire de Nîmes, adopté par Fïadrien, à la condition qu'il adopterait à son tour Marc-Aurcle, régna vingt-trois ans dans une paix profonde, et son g"ouvernement le fit saluer du titre pompeux de Père du genre humain. Mais leshistoriens profanes ferment volontiers les yeux sur la situation très critique où le décret de Trajan, toujours en vigueur, laissait les chrétiens. Des martyrs sont encore signalés en Orient et en Occident. Un rcscrit d'Antonin, enjoignant de punir tout dénonciateur des chrétiens, montre quels odieux abus se commettaient contre eux. Celte mesure pacifiante était le résultat de l'apologie présentée à ce prince par saint Justin, piiilosophe converti à la foi, et qui devait, plus tard, la sceller de son sang. Elle était adressée à Antonin et à Marc-Aurèle, son successeur désigné, quise piquait de passion pour la philosophie, dont son précepteur Fronton était un oracle, et chez qui deux autres écrivains célèbres, Lucien etCelsc, adversaires acharnés du christianisme, développaient tous les instincts de la persécution. Les dispositions favorables d'Antonin profitèrent au développement de la religion chrétienne, tant dans les hautes classes que parmi les autres. On voit à cette époque un autre Pudens chrétien, fils de l'hôte fidèle et dévoué de saint Pierre, et dont les deux filles, Praxède et Pudentienne, vouées à la virginité, cueillirent la palme sous Marc-Aurèle. La famille Annia, où Antonin avait pris son épouse Faustine, et à laquelle
appartenait Marc-Aurèle, apportait à l'Eg-lise son contingent.
Le court pontificat de saint Hy<nn se signala par d'importantes mesures administratives. Celles prises par saint Clément et saint Evariste pour l'administration des vingt-cinq églises de Rome appelaient des compléments, rendus nécessaires par la multiplication des fidèles et par l'accroissement des bieiis temporels de l'Eglise romaine. Tout un nouveau choix de diacres fut préposé à la garde des archives, à la correspondance avec les Eglises, et à l'expédition des lltlerœ fovmatœ. Le pape pourvut aussi avec un soin spécial à la garde et à Tadministration des cimetières. Le chagrin que lui causaient le fléau des barbares et surtout les hérésies quijlevaient la tête, hâtèrent sa fin. Saint Pie P"" {i42-i5o), saint Anicet (i5o-i6i), virent le débordement de ces erreurs, qui sera décrit dans le chapitre suivant. Môme entre les Eglises unies par la foi, la date de célébration de la fête de Pâques occasionnait de pénibles controverses. Saint Soter (161-171), fut élevé au souverain pontificat au moment où Marc-Aurèle succédait à Antonin.
La persécution générale s'alluma pour la quatrième fois quand Marc-Aurèle fut devenu seul maître de l'empire (161-180). Ce prince philosophe, disciple d'Epictète, laisse percer dans ses écrits l'influence voilée et discrète, mais réelle, du christianisme, répandu dans ses armées et dans son palais. On y voit la morale stoïcienne faire un effort pour s'élever jusqu'à la morale chrétienne. Il y a
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deux homm-es dans ce penseur, l'homme du stoïcisme, qui en subit les erreurs, et l'homme de la raison naturelle éclairée par une lumière du dehors que l'on ressent et que Ton devine. Mais il reste un abîme entre la théorie morale de Marc- Aurèle et l'esprit évang-élique. Le dog'me de la fatalité pèse sur ses Pensées comme une main de fer, pour y comprimer tout élan g-énéreux. La Providence reste pour lui une croyance indécise ; la liberté, un objet de doute ; l'immortalité, un rêve. Dès lors, ni sanction pour la morale, ni fondement. Aussi, s'il ne change pas en vices les vertus qu'il prêche, il les gâte par les mobiles qu'il met en jeu. Cet empereur, dont on a trop vanté l'austérité et les vertus, était au surplus, dissolu jusqu'au scandale et se déshonorait par ses propres excès, par ceux, encore plus révoltants, de sa femme Faustine, auxquels il sembla conniver. Les leçons de ses maîtres portèrent leurs fruits. L'édit de Trajan avait organisé la persécution légale; Marc-Aurèle, allant plus loin, persécuta directement les chrétiens, et le fit avec violence. Leur nom seul les désignait à sa haine. Il se fit lecomplice des magistrats dans leurs iniques procédures, comme celui des fureurs populaires dans leurs ag^ressions sauvages. Les fléaux qui désolaient alors l'empire, la peste, la famine, les guerres et la poussée constante des Barbares sur les frontières, offraient autant de prétextes à l'aveugle haine qui s'acharnait partout contre les disciples du Christ.
Une femme de la haute aristocratie, sainte Féli- I cité, subit le martyre avec tousses fils. Son inter-
rog-atoire est l'un des plus féconds en réponses sublimes, et fait éciatei", à l'envi de tant d'autres, l'impuissance et la faiblesse de Rome païenne de- Voiit la sagesse surnaturelle et l'invincible patience que Jésus inspirait aux témoins de sa doctrine. Saint Justin expia peu après sous le glaive le courage des apologies présentées par lui aux empereurs, et de nombreux martyrs l'accompagnèrent au supplice. Sainte Cécile, patricienne, donnée pour épouse au jeune et riche Vaiérien, l'avait converti la nuit de ses noces. Elle lui déclara qu'un ange avait la garde de sa clsasteté. Le jeune païen se fit instruire, baptiser, et vit, en effet, l'ange près de Cécile, à son retour. Il gagna son frère Tiburce. Tous trois scellèrent la foi de leur sang. Cécile, enfermée dans un bain de vapeurs brûlantes, acheva son sacrifice par le glaive du bourreau.
La persécution fut particulièrement violente en Asie. Le plus célèbre épisode est le martyre de Tévêque saint Polycarpe. A Smyrne, la foule excitée par le sang déjh répandu, demandait à grands cris sa mort . Amené devant le proconsul, ce saint vieillard, disciple de saint Jean, l'entendit lui dire : Epargne ta vieillesse, maudis le Christ, et je te rends la liberté. — H y a quatre-vingt-six ans que je le sers, répondit-il, il ne m'a jamais fait que du bien; comment pouvoir blasphémer contre le Roi qui m'a racheté ? Polycarpe fut lié sur un bûcher pour y être brûlé vif ; mais les flammes respectèrent son corps, et même ses vêtements ; on le fit périr par le glaive.
Cependant, aux avertissements que donnaient à
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rempereiir des apologies comme celles de saint Justin, de saint Méliton, d'Atliénag-ore, où Tinnoccnce des mœurs des chrétiens et la pureté de leur doctrine étaient victorieusement démontrées, la Providence en ajoutait un autre, d'ordre différent. La critique a contesté l'authenticité de ce fuit miraculeux, mais il est rapporté par les écrivains du temps. C'était en 172, Marc-Aurèle, engagé dans la poursuite des Barbares, au-delà du Danube, se vit cerné par les Quades dans des défilés étroits. Son armée brûlée de chaleur et de soif était menacée d'un désastre. Une légion chrétienne se mit en prière. Tout à coup le ciel se couvrit de nuag^es, une pluie abondante tomba sur les Romains, tandis qu'un violent orage déchaînait sur leurs ennemis la grêle, la foudre, et sema dans leurs rangs le désordre et la mort.
La légion fulminante avait obtenu de Dieu ce miracle. Tous reconnurent là une intervention suinaturelle. L'empereur lui-même en fit mention dans une lettre au sénat, mais l'aveuglement et la haine la lui firent attribuer à Jupiter Pluvieux^ dans les j monuments qui en consacrèrent le souvenir. La I reconnaissance publique envers les chrétiens fut bientôt étoullee par les mêmes sentiments, et la persécution reprit avec intensité.
Elle sévit cruellement en Orient et en Occident.
Les Gaules en particulier, en éprouvèrent la rig-ueur.
L'histoire des martyrs de Lyon est restée célèbre.
Fondée vers le milieu du second siècle, cette chré-
I lienté, ainsi que toutes les autres des Gaules, était
I dans Télal le plus prospère. Une lettre que ieg
martyrs de Lyon adressèrent à leurs frères d'Asie, et qui est un des plus beaux monuments de l'antiquité chrétienne, nous a conservé le récit de leurs atroces souffrances et l'exemple de leur sainteté. Enfermés dans les cachots avant d'être envoyés au supplice, les saints confesseurs y firent briller d'héroïques vertus. Saint Pothin, l'évêque octogénaire, livré aux fureurs d'une foule ameutée, mourut en affermissant ses compagnons dans leur ardeur à se sacrifier pour le Christ. 11 fut suivi avec intrépidité. Parmi ces héros, on a conservé surtout les noms de Sanctus, diacre de Venise ; d'Attale de Pergame, de Mathurin, néophyte de Vienne, et de la jeune esclave, sainte Blandine. L'inaltérable patience de cette vierge lassa les bourreaux : enfermée dans un filet et exposée, au milieu de l'amphithéâtre, à un taureau furieux, qui la secoua longtemps, elle respirait encore; on l'acheva par le glaive. A quelque temps de là, deux jeunes lyonnais, de naissance illustre, saint Alexandre et saint Epipode furent aussi sacrifiés à la haine populaire. A Tournus, saint Valérien eut la tèle tranchée ; saint Marcel fut enterré vif à Chalon-sur- Saône. A Reims, les saints martyrs Maur, Timothée, Apollinaire et cinquante autres donnèrent à la foi chrétienne le témoignage de leur sang. A Autun, un jeune homme du nom de Symphorien fut condamné à mort pour avoir refusé d'adorer la statue de Cybèle. Aux séductions dont le juge accompagnait ses menaces, le jeune héros répondit: Je ne crains que le Dieu tout-puissant qui m'a créé, et je ne sers que lui seul ; mon corps est à
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vous, mais mon âme reste à moi ; quant à vos promesses, elles ne sont qu'un poison perfide, vos biens s'écoulent comme un torrent. Dieu seul peut procurer une félicité éternelle. Et, pour donner dans une même scène un sublime raccourci de l'immense révolution qui transformait alors le monde, pendant qu'on conduisait le jeune Symphorien au supplice, sa mère, Augusta, craignant de le voir faiblir dans les tortures, le suivait en l'exhortant ainsi : Mon fils, courage I Souvenez-vous du Dieu vivant, courage ! On ne vous ôte pas la vie, on vous en donne une meilleure.
Marc-Aurèle, toujours en lutte avec les Barbares qui menaçaient l'empire, mourut pendant une expédition contre les Goths, laissant le trône impé- ; rial à son fils Commode âgé de 19 ans (180-192). ! On vit ce prince, émule de Néron par ses débauciies, { ses folies et sa cruauté, combattre plus de sept cents j fois dans l'arène, conduire des chars et jouer le j rôle d'Hercule; faire massacrer le préfet des gardes iCliander, phrygien, qu'il avait d'abord choisi pour favori, lancer des sentences de mort contre les i'meilleurscitoyens et contre ses proches. Les prétoriens l'assassinèrent. Cependant l'Eglise jouit sous !son règne d'une paix relative.
Ce n'est pas qu'aux yeux de tous les empereurs lie christianisme qui attaquait de front l'idolâtrie ne jût une monstrueuse audace et un grave danger nlérieur, car tous considéraient la destinée de 'empire comme attachée à celle du culte hérédiiaire; mais leur ardeur à le poursuivre était en pro- ■>ortion de leur zèle pour lagrandeur romaine. Cela
HISTOIRE POPULAIRE DE l'ÉGLISE. I. — 10
explique que les meilleurs empereurs, comme Trajan et Marc-Aurèle, furent des persécuteurs déclarés,tandis que de misérables despotes, comme Commode, et un peu plus tard, Héliogabale, n'exercèrent pas de violences suivies contre lui;c^est que les uns donnaient tous leurs soins aux intérêts de l'Etat ou de la religion, et que les autres s'en préoccupaient fort peu.
Un autre fait se constate sous Commode. Dans ses rapports avec l'Eglise on le voit entraîné par deux courants contraires. Tantôt il semble que le génie paternel l'emporte, que l'impulsion hostile donnée par Marc-Aurèle continue : le sang des martyrs coule. Tantôt une influence plusdouce, celle des serviteurs chrétiens, qui, en assez grand nombre, habitent le palais, et surtout la toute puissante prière d'une épouse aimée, Marcia, dans laquelle l'histoire montre, sinon une chrétienne, du moins une femme dévouée aux chrétiens, font pencher vers la clémence l'âme mobile et incertaine de l'imbécile empereur.
Pertinax, préfet de la ville, proclamé empereur par les meurtriers de Commode, fut égorgé dans son palais au bout de quelques mois. La soldatesque mit Tempire littéralement aux enchères. Deux enchérisseurs se présentèrent,qui luttèrent de promesses, et l'empire d'Auguste fut adjugé au vieux consulaire Didius Julianus. Reconnu à Rome, il vit se soulever contre lui les légions de Bretagne, de Syrie, d'illyrie. L'Africain Septime-Sévère, chef de celles-ci, se trouvant le plus proche de Rome, en prit aussitôt la route, et le sénat encouragé par
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son approche, déclara Didius Julianus ennemi public, le fit tuer, punit les meurtriers de Pertinax, et déclara Septime-Sévère empereur (iqS). L'Eglise allait revoir les jours sanglants.
La période entière des Antonins avait marqué pour elle de vastes accroissements. Le pape saint Soter se trouvait disposer de biens assez grands pour subvenir aux besoins des Eglises lointaines, en détresse. Son successeur saint Eleuthère, dont le pontificat embrasse toute la persécution de Marc- Aurèle,et après lui, saint Victor P*", avaient la douleur de voir les hérésies semer une funeste ivraie dans ce champ où se développaient prodigieusement les semences de la foi, et déployaient d'énergiques efforts pour l'extirper. La Gnose était comme une pieuvre qui étend ses tentacules, les erreurs se multipliaient sous des formes diverses, mais la fermeté des pontifes, soutenue par les Docteurs suscités par Dieu, tenait intrépidement tête à l'orage intérieur et préparait le triomphe définitif de la vérité. Victor r^% dont le pontificat est un des plus illustres et des plus glorieux des premiers siècles (180-197) eut aussi à s'occuper à fond de la question de la Pâque, soulevée, comme on Ta vu, sous ses prédécesseurs ; il y mit autant de mansuétude que de vigueur, et, dès lors, presque toutes les Eglises d'Asie se soumirent aux décisions de son autorité.
Septime-Sévère (194-211), soldat habile et austère,se montra d'abord tolérant pour les chrétiens, soitpar sagesse, soit par politique; il exposa même
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sa popularité en défendant contre la haine des sénateurs,des patriciens et de la foule, de nobles matrones dont ils réclamaient le sang*. Le soin d'assurer son pouvoir occupa les premières années de son règne. Il se défit successivement des chefs des légions qui avaient conspiré comme lui contre Didius Julianus, et, après les avoir abattus, rentra menaçant dans Rome. Il y multiplia les supplices contre tous ceux qui lui faisaient opposition; quarante et une famille sénatoriales s'éteignirent sous la hache du bourreau. Bientôt sa cruauté se tourna contre les chrétiens. L'édit qui fut Torigine de la cinquième persécution portait: « Il est défendu de propager ces religions nouvelles, réprouvées par la coutume aussi bien que par la raison, et qui agitent les esprits des hommes. Ceux qui violeront cette loi seront punis de la déportation s'ils sont de condition honorable, de la mort s'ils sont de basse origine ». Cet édit fut exécuté avec une sévérité rigoureuse. Le sang chrétien coula dans tout l'empire, et d'après tous les témoignages contemporains, il y eut une multitude innombrablede martyrs. Eusèbe rapporte que le nombre des victimes, l'atroce barbarie des tortures, jetèrent la chrétienté dans une telle épouvante qu'on croyait aux jours de Tantechrist. La violence de celte persécution arracha à ïertuUien un cri d'indignation dont l'écho retentit dans tout l'empire ; son i4/)o- /o^^ï/^M^ vengeait l'honneur des chrétiens et confondait la rage de leurs bourreaux.
La terre d'Afrique, où vivait Tertullien, eut une large part dans les immolations, et donna d'illus-
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très exemples de sa fidélité à la foi chrétienne. Les annales de TEglise ont conservé les noms de plusieursmartyrs célèbres. A Alexandrie fut martyrisé saint Léonides, père d'Origène qui devait faire resplendir d'un si vif éclat la célèbre école fondée par saint Marc dans cette ville. Unejeune esclave, du nom de Potamienne, montrait aussi l'exemple d'un courage surhumain dans la conservation de sa virginité et de sa foi. A Garthage furent sacrifiés saint Saturnin et saint Révocat. Là aussi deux femmes se distinguèrent par leur héroïsme: sainte Perpétue et sainte Félicité. La première, noble africaine, jetée en prison avec son enfant encore à la mamelle, lutte contre le désespoir de son vieux père encore païen ; fortifiée par une vision céleste, elle affronte avec son frère Satur les bêtes de Tamj phithéàtre, et, déjà meurtrie, montre au gladiateur qui va l'achever la place où il doit la frapper. L'autre jeune épouse, non moins courageuse, édifie les compagnons de sa captivité par sa constance et fait briller aux yeux de tous l'héroïsme dont peut devenir capable une femme délicate, soutenue par la foi et les divines espérances.
Les Eglises des Gaules fournirent elles aussi un nombreux contingent de martyrs. Le nombre des fidèles s'était prodigieusement multiplié à Lyon par les soins du vaillant et docte évéque, saint Irénée, qui avait succédé à saint Pothin sur ce siège primalial. L'empereur Sévère prit à l'égard de cette chrétienté florissanteune mesured'extrême rigueur. i\\ donna ordre à ses soldais d'entourer la ville et de faire main basse sur tous ceux qui se déclare-
raient chrétiens. Le massacre fut général : saint Irénée, conduit devant le tyran, fut mis à mort, au milieu des tourments. Une ancienne inscription porte que dix-huit mille fidèles furent ég^org-és le même jour que le saint évêque. Qu'on juge du reste de l'empire. En Gauie encore, saint Félix et les diacres Fortunat et Achillée, à Valence, saint Andéol, à Viviers, les saints Ferréol et Ferjeux, à Besançon, remportèrent la palme glorieuse. Les autres martyrs, disent saiiit Eucher et saint Grégoire de Tours, ne se peuvent pas compter.
Septime-Sévère mourut dans une expédition en Grande-Bretagne. Il y était accompagné de ses deux fils, Caracalla et Géta. Caracalla (21 1-2 17), âgé de dix-neuf ans, avait tenté d'assassiner son père. Les deux frères avaient déjà iem[)li le palais de leurs querelles ; de retour à Rome, Caracalla poignarda Géta dans ies bras de leur mère. Il fit sentir sa cruauté dans toutes les provinces. Un centurion qui avait une injure à venger l'assassina. A son avènement, la persécution sévissait encore en Afrique avec fureur. Les supplices y sont atroces, les bûchers s'allument de toutes paris, les amphithéâtres regorgent de condamnés. « On nous brûle vifs, crie Tertullien, nulle ville qui ne soit sur le point d'être décimée ; nulle famille qui ne tremble pour quelqu'un de ses membres : tous les rangs de la société se sentent à la fois menacis, car, désormais, les chrétiens sont partout, en haut comme en bas de l'échelle sociale. » Les principales cités de la Gaule comptaient encore des martyrs dans ces années.
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De 2x3 à 249 TEglisc put respirer, sa paix ne fut troublée que par des vengeances particulières on par des émeutes locales. La période d'anarchie militaire dans laquelle l'empire était entré lui procurait quelque répit, encore que le jurisconsulte DomitiusUIpianus réunît alors en collection tous les édits impériaux contraires à la nouvelle religion. Macrin (217-218) qui avait acheté l'empire fut massacré par les soldats. Le jeune et beau grandprêtre d'Einèse, de Syrie, Héliogabale ouElagabal, qu'ils lui substituèrent (218-222), apporta à Rome les passions les plus honteuses de l'Orient, les voluptés les plus impures, le luxe le plus insensé, et une dépravation à faire rougir Néron. Les soldats eux-mêmes eurent bientôt horreur de ce prince monstrueusement efféminé ; ils le tuèrent avec sa mère Soémis, et saluèrent empereur son cousin' Alexandre-Sévère, alors âgé de quatorze ans, qui resta sous la direction de sen aïeule Mœsa et de sa mère Mammée, bicii disposée pour les chétiens. Alexandre-Sévère (222-235) subit l'iniluence de ces deux femmes. 11 professait d'ailleurs un écleclisme que le christianisme ne devait pas effrayer. Parmi ses Lares, à côté d'Apollonius de Thyane, d'Abraham et d'Orphée, figurait le Christ, dont quelques paroles étaient gravées sur les murs de de son palais. 11 voulut même affecter un local religieux à son culte. Les fidèles purent sortirent de leurs retraites, et même prier au grand jour. Mais ce prince n'avait pas la main assez ferme pour maiutenir les soldats dans la discipline. Rappelé vers le Rhin par une invasion des Germains, après
d'autres expéditions, il y fut tué dans une sédition militaire par Maximin, l'un de ses officiers, Goth d'orig-ine, que les soldats proclamèrent, et qui devint un des plus cruels persécuteurs de l'Eglise.
Maximin-le-Thrace (235-2 38) avait gardé les troupeaux dans sa jeunesse ; géant de sept pieds, il mangeait, dit-on, trente livre de viande par jour, et buvait une amphore de vin. Grossier, bestial et féroce, il traita l'empire en pays conquis, pillant les temples et les villes, battant monnaie avec les statues de leurs dieux. Mais il tourna surtout sa rage contre les chrétiens. Constatation merveilleuse I Les auteurs contemporains nous montrent un tyran craignant de dépeupler l'empire s'il s'en prenait à la multitude des fidèles, et cherchant à détruire l'Eg-lise en la décapitant. L'édit deMaximin visait principalement les évoques et les prêtres. Ils furent partout traqués et mis à mort ; il en périt une multitude. Deux papes, Pontien (235) et son successeur saint Anthère (2 36) périrent dans la persécution, l'un des tortures de l'exil, l'autre par le glaive. Un troisième, saint Fabien, aurait eu le même sort si la chute de Maximin n'eût délivré l'Eglise des fureurs d'une persécution qui, malg"ré sa courte durée, fut l'une des plus sanglantes. Les églises étaient partout abattues ou livrées aux flammes.
Maximin n'avait jamais osé venir à Rome. Le sénat lui opposa Gordien P'", proconsul d'Afrique, et son fils Gordien II, qui prétendaient descendre des Gracques et de Trajan. Maximin fut égorgé avec son
fils devanl Aquilée, qu'il assiég"eait. Les deux Gordien renversés, le Sénat les remplaça par Puppien elBalbien.Le peuple cxig-ea qu'un fils du jeu ne Gordien fût déclaré César. Les deux autres empereurs furent massacrés dans leur palais. Gordien IIÏ, âgé seulement de treize ans, se montra un prodige de maturité et de bonté (238-244), mais l'Arabe Philippe, devenu préfet du prétoire, l'assassina et prit sa place. Malgré le crime qui le mit en possession du trône impérial, Philippe l'Arabe (244- 249) gouverna avec sagesse et se montra favorable aux chrétiens. Ses bonnes dispositions à leur égard ont même créé l'opinion qu'il se convertit à la foi. Il périt dans une bataille qui se livra contre les Goths envahisseurs, près de Vérone. Les troupes avaient déjà proclamé empereur le sénateur Décius, qu'il avait envoyé à, leur tête. L'Eglise allait rencontrer tn celui-ci unf de ses persécuteurs les plus redoutables.
Depuis la mort de Seplimc-Sévère jusqu'à l'avènement de Décius, il s'était écoulé une période de trente-huit ans, pendant laquelle l'Eglise n'avait été troublée que par la persécution violente, mais courte, de Maximin. Pendant ces années de paix la foi avait fait de grands progrès, et cette période fut pour l'Eglise une époque de grande prospérité. Le pape saint Fabien (236-259) fit recueillir avec soin par des notaires ecclésiastiques les actes des martyrs, et couvrit les hypogées de vastes églises que les persécutions suivantes détruisirent. Saint Grégoire de Nysse rapporte que, dans ce même temps, on en voyait s'élever sur toute la surface de
Tempire. De grands saints, des savant illustres, d'admirables évêques apparaissaient de tous côtés. Origène reprenait à Gésarée ses leçons qu'une foule d'auditeurs venaient entendre ; ses amis et protecteurs, l'évêque d'Antioche, Babjlas, Théoctiste de Gésarée, Alexandre de Jérusalem, Firmilien de Gésarée en Gappadoce, illustraient leurs sièg^es par leurs vertus ; saint Grégoire, plus tard évêque de Néo-Gésarée et merveilleux thaumaturge, était conquis à la foi par Origène. En Occident, se levait une lumière dontl'éclat surpassaitceluide toutes les autres, l'admirable et saint Docteur Gyprien, évêque de Garthage. La paix momentanée de l'Eglise favorisait aussi l'évangélisationdes provinces lointaines de l'empire. De nouveaux départs de missionnaires envoyés parle Saint-Siège eurent lieu ; la Gaule même, déjà dotée de florissantes chré^ lientés, vit se fonder par leur zèle de nouvelles Eglises.
Mais si la paix devenaitpour l'Eglise un précieux auxiliaire de ses conquêtes, elle laissait aussi le champ libre aux agitations de l'hérésie. Le gnosticisme relevait la tête, et reparaissait dans différentes sectes. Le paganisme, de son côté, élevant en quelque sorte école contre école, s'elTorçait par ses savants, Plotin, Jamblique, Porphyre, de fondre en une seule et vaste doctrine ses incohérences et ses divisions, et d'opposer au christianisme une religion plus épurée que Tidoldtrie, moins austère que celle de l'Evangile. La paix otiVait encore un autre danger, plus grand que celui de ces luttes, le danger des mœurs amollies par la sécurité et le
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bien-être de la vie, au contact delà société païenne. La faiblesse humaine y exposait les chrétiens. Si leur nombre s'était augmenté, la ferveur s'était refroidie chez plusieurs. Les spectacles, les fêtes, le luxe et les plaisirs dont la séduction les entourait, triomphaient des volontés que la rigueur des tortures n'avait pu vaincre. Les sévérités et les invectives deTertuliien convenaient mieux que jamais à ce fâcheux relâchement, « lîâtez-vous donc, s'écriait le rude Africain, de quitter ces amollissantes délicatesses, qui ne peuvent qu'énerver l'énergie de la foi. Des poignets accoutumés à porter des bracelets si riches ne s'étonneront-ils pas du poids et de la rudesse des chaînes ?Je suis inquiet de savoir si des pieds habitués à des cercles d'or se trouveront à l'aise dans les entraves. Je crains Jbien que cette tête autour de laquelle s'enlacent tant de perles et d'émeraudes n'ait peine à livrer passag^e au tranchant du glaive. En tout temps, mais en celui-ciplus (|ue dans tout autre, c'estsur le fer et non sur l'or que doivent compter les chrétiens. » Ceux d'Afrique prêtaient surtout à ces reproches. Saint Cyprien, décrivant cette période, disait : « On voj^ait des fidèles travailler à amasser des richesses avec une cupidité que n'eussent pas désavoué les païens. Les riises et les rapines déshonoraient le commerce. Les culonuiies, les médisances, les querelles n'étaient plus chose inouïe parmi nous. Le mal gagnait même les chefs de FEglise, en plusieurs endroits le clergé négligeait ses devoirs, pour les intérêts de la terre. Plus d'un clerc souillait le sacerdoce par son luxe, son ava-
rice et sa mondanité. » Sans doute ces entraînements n'étaient communsqu'à une portion du troupeau, mais la contagion du scandale pouvait se répandre. Dieu allait visiter son Eglise, et la purifier, comme le métal précieux mêlé de scories, par le feu.
Décius ou Dèce (249*261) inaugura la dernière phase des persécutions, la plus épouvantable, la plus universelle. Le sanglant orage qui s'était déchaîné sur l'Eglise depuis près de deux siècles, avec des intervalles d'accalmie, redouble désormais de violence. C'est une guerre d'extermination ; plus do ménagements et de demi-mesures, plus de distinction entre chrétiens dénoncés ou non dénoncés. Ce n'était plus le seul châtiment que voulait le persécuteur ; son dessein, plus diabolique, était de contraindre les chrétiens à l'apostasie. De là un ' raffinement inouï dans les tortures. L'édit de Dèce ne disait plus : « Quiconque se dira chrétien sera mis à mort », mais « sera tourmenté jusqu'à ce qu'il ait abjuré sa foi w. Cet édit fut communiqué à tous les gouverneurs, dans toutes les provinces. Jamais la rage du paganisme ne s'était montrée si cruelle. Les grils ardents, les huiles bouillantes, le plomb fondu, les peignes de fer, les ongles d'acier, les chevalets, les chaises de feu, tout ce que la barbarie peut imaginer de plus crucifiant fut employé contre les fidèles pour les amener à l'abjuration, i
Le nombre des victimes fut immense. Le pape ' saint Fabien fut une des premières. Saint Maxime,
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saint Sidoine, saint Urbain, et une multitude d'autres illustrèrent l'Eglise d'Italie. L'Afrique fut inondée de sang" ; saint Gyprien, que Dieu jugeait encore nécessaire à son Eglise, n'échappa que par miracle à la foule qui criait : Gyprien aux bêtes ! L'Eglise d'Alexandrie donna, comme celle de Garthage, un grand nombre de martyrs. Toutes les provinces eurent la même gloire. Les magistrats, dit saint Grégoire de Nysse, suspendaient toutes les autres causes pour se donner tout entiers à l'arrestation et au supplice des chrétiens. En Sicile, la jeune vierge sainte Agathe faisait resplendir l'héroïsme d'un enfant à braver les terribles menaces de son juge, à défendre sa vertu, et à supporter la mort. L'Orient ne fut pas moins cruellement ensanglanté. Saint Alexandre, évêque de Jérusalem, saint Babylas, évêque d'Antioche, donnèrent à leur troupeau l'exemple d'une patience invincible dans les tourments. A Smyrne, le courageux prêtre Pione édifiait toute la foule par l'intrépidité de ses réponses. A Mélytine, saint Polyeucte, converti du paganisme à la foi par un ami, sacrifiait aussitôt les plus chères affections et les grandeurs du monde avec sa vie. Sainte Apollonie d'Alexandrie, menacée du bûcher par le juge, s'élançait d'elle-même dans les flammes, sous une inspiration du Saint-Esprit. A Lampsaque, parmi d'autres martyrs une jeune fille de seize ans, sainte Denyse? montrait un courage surhumain. Ephèse honore, sous le nom des « sept dormants », sept frères enterrés vifs dans une caverne. L'évêque Acace est resté célèbre par son admirable profession de foi.
Lesmoniiments de ce genre sont une des gloires d TEglise, et ils abondent. L'interrog-atoire d'Acace se termine ainsi :1e consulaire Marcicn,qui Ta cité, le questionne sur la doctrine chrétienne, essaie de discuter avec lui, et pressé, poussé à bout par l'irrésistible logique du confesseur, lâche le mot suprême de la force brutale en face de la vérité et du bon droit : « Sacrifie ou meurs ! a-t-il dit. — C'est ainsi reprend Acace.que se comportent les DalmateSjCes voleurs de grands chemins, qui ne laissent aux voyageurs surpris que l'alternative de perdre leur bourse ou leur vie ». Accablé par cette réponse,Marcien ne sut que proférer celte déclaration monstrueuse : « Je n'ai pas reçu ordre de juger, mais de contraindre ».
L'Eglise chrétienne avait retrouvé dans cette terrible épreuve l'énergie et la fermeté des anciens jours. Cependant des chrétiens, fatigués du mondé las de ses sanglants tumultes, exaspérés de ses violences et de ses forfaits, quittaient leurs demeures et leurs biens pour aller demander à la solitude la libre profession de leur foi et de leur vertu. Saint Paul et saint Antoine, à leur tête, posaient dans la Basse- Thébaïde les premières pierres de ces merveilleu-| ses communautés du désert qu'on aurait cru peu-| plées d'anges. Mais d'autres moins résolus et mal préparés à subir la tourmente, justifiaient tristement les prévisions de Tertullien. Devant une persécution aussi effrayante il y eut des défections* nombreuses : le brasier dévorant épurait l'or et le) dépouillait des scories.
Ces « tombés, lapsi » n'affligèrent pas seule
l'antiquité chrétienne 159
ment TEg-lise par leur apostasie. Elle fut Torigine de deux schismes dirigés Tun, à Garthage, contre saint Gyprien, l'autre, plus grave encore, contre le pape saint Corneille, à Rome, par Novat et No-
valien.
La persécution parvenait à faire des apostats, elle ne réussissait pas à faire des païens. Ge fut une dernière honte pour le paganisme et un témoignage glorieux à l'évidence chrétienne de voir revenir à l'Eglise ceux que la peur en avait séparés. En Afrique, les chrétiens qui avaient fléchi devant la persécution s'étaient dérobés au supplice, soit en abjurant, soit en corrompant les juges pour obtenir d'eux une attestation qui leur donnait franchise et ne permettait plus qu'on les inquiétât. Aux yeux de l'Eglise, il y avait apostasie dans l'un etTautre cas. Ces « tombés » pouvaient être admis à la réconciliation, mais, d'après la discipline en vigueur, ce n'était qu'au prix de peines canoniques sévères et d'une longue pénitence. Or, le même relâchement qui les avait perdus les faisait maintenant reculer devant cette expiation austère. Pour en tourner l'obligation, ils recouraient aux martyrs et aux confesseurs, et obtenaient ces libelles de pardon, mentionnés plus haut, et dont l'effet était d'absoudre les coupables en considération des mérites des saints. Plusieurs de ces billets étaient ainsi conçus :« Qu'un telsoit,avec tous les siens, admis à la communion». Ce seul libellé, en forme absolue, indique où l'abus pouvait se glisser. Il n'était devenu que trop commun.Plusieurs confesseurs ou martyrs, les uns par ^bonne foi surprise, les autres cédant à un senti-
ment exagéré de leur importance, prétendaient imposer à l'Eg-lise la grâce immédiate des coupables. Les évoques s'en étaient émus en divers lieux et y avaient à peu près remédié par de sages règlements. A Cartilage, une conspiration de mauvais prêtres et de mauvais clercs amena un schisme et dirigea une persécution contre saint Gyprien. Novatjle diacre Félicissime et d'autres pervertis, dont l'élection du saint évêque avait déçu l'ambition et déconcerté les projets, trouvèrent dans sa résistance à cet abus l'occasion d'éclater. Ils le chargèrent de toutes sortes d'accusationsdevant le pape saint Corneille, manœuvre qui, d'ailleurs, témoigne de la haute antiquité à laquelle remontent les appels au Saint-Siège. Cjprien ayant excommunié cette Eglise schismatique naissante, à laquelle se ralliait une troupe d'apostats et de <.< tombés », ils eurent l'audace d'opposer à cette sanction un message de Félicissime à Rome. Le grand évêque n'y répondit d'abord que par le silence, puis, invité par le Souverain Pontife à lui rendre compte de ce qui se passait, il montra, dans une lettre respectueuse et ferme, tout en reconnaissant le droit d'appel, combien la condamnation était juste, et qu'une cause locale ne pouvait être bien examinée et jugée que sur place. On verra tout à l'heure saint Cyprien défendre hautement l'unité de l'Eglise par le rattachement de tous les pouvoirs à la Chaire de Pierre.
Novat, chassé de Carthage par la persévérante énergie de Cyprien, vint à Rome, où il se rencontra avec Novatien, un autre artisan de schisme.
l'antiquité chrétienne 161
Celui-ci s'était irrité de l'élection du pape Corneille comme No val de celle de saint Cyprien. Ils complotèrent ensemble de renverser le Vicaire du Christ. Uanti-papefut Novatien, que trois évoques d'Italie, hommes simples, à qui on persuada que ce serait éviter le schisme, acceptèrent d'élire. Les lettres que Novatieneut la présomption d'adresser à toutes les Eglises furent partout rejetées \ la lumière se fit vite, et le schisme disparut de Rome avec ses fauteurs. Mais la doctrine hérétique, empruntée presqu'enlière au Mon tanisme, dont l'antipape avait accompagné son usurpation, subsista jusqu'au milieu du v^ siècle.
Une autre grave question, vivement controversée, avait été soulevée à propos du baptême conféré par les hérétiques ; question délicate où l'on voit saint Cyprien en opposition avec le Pape saint Etienne 1'-% élevé au pontificat après le martyre de saint Lucius P"" (254). H s'agissait de savoir si l'on devait en ce cas renouveler le baptême. Il y avait évidement lieu Je distinguer s'il avait été donné validement, ou si quelque défaut de forme ou de matière lui avait enlevé sa validité, car nier celle-ci simplement à cause de l'indignité ou des crimes du ministre était nier la source divine d'où la justification de l'âme découle. La rigidité d'esprit que les maux causés à l'Eglise par les hérétiques inpirait à leur égard aux rebaptisants leur faisait perdre de vue cette distinction. Au commencement du m^ siècle, Agrippin, évêque de Carthage, avait introduit la coutume de rebaptiser indistinctement
Hl&TO.RE POPULAIRE DE l'lGLISE. I. — II
tous ceux nés dans Thérésie qui revenaient à l'Eg-Iise. Il en donnait justement cette fausse raison que rhérétique, n'ayant pas la g'râce, ne pouvait pas la communiquer. Cette pratique se répandit en plusieurs églises, surtout en Orient. Saint Gyprien suivit l'exemple d'Agrippin, et fit décider par un concile de sa province que le baptême des Novatiens, quoiqu'on n'y relevât pas de vice, devait être réitéré. Partant, comme Tertullien, de ce principe sophistique, que « celui qui n'est pas dans l'Eglise ne peut pas être chrétien », saint Cyprien en déduisait, dans ses écrits, que les hérétiques « n'ont plus ni la foi du Père et du Fils, ni l'enseignement et les dons du saint-Esprit, ni la grâce, ni les sacrements, et notamment le baptême «.Saint Etienne, auquel il envoya sa décision, y fut contraire, et répondit aux Africains qu'il ne fallait rien innover. De là, une suite malheureuse de tentatives de saint Cyprien pour faire prévaloir son sentiment contre celui de saint Etienne : conciles réunis, députés envoyés à Rome, etc. Le pape demeura l'inflexible soutien de la doctrine. Cette discussion, continuée sous le successeur d'Etienne, Sixte II, se terminaenfin par la soumission de saint Cyprien et de son parti. Le concile œcuménique- de Nicée (325) la trancha définitivement. SaintCyprien n'avait d'ailleurs pas entendu contester la suprématie du Saint-Siège, malgré le tort qu'il eut de trop s'attacher à son propre sentiment. Le Docteur suscité par Dieu pour défendre la divine constitution de son Eglise fut surtout le champion de son unité. Il en fît le sujet d'une lettre pastorale fa-
l'ère des grandes persécutions 163
meuse, après avoir défendu Télectiondu pape Corneille contre Novalien. Dans celte lettre, il établissait que l'Eglise est un corps dont tous les membres doivent être reliés entre eux par l'ordre hiérarchique des pouvoirs, et que ces pouvoirs euxmêmes se rattachent au centre de l'unité. Rien de plus remarquable que ses formules : « Pour manifester l'unité de son Eç^lise, le Christ a établi une seule Chaire... Il adonné la primauté à Pierre pour montrer que son Eg-Jise est une. Quiconque... abandonne la chaire de Pierre, sur laquelle l'Eglise a été fondée, celui-là se flatte en vain d'être dans l'Eglise. » La question des rebaptisants continua encore d'agiter les esprits ; cependant, dès lors, tout rOccident se conforma au jugement de Rome.
i Dèce avait péri dans une grande bataille livrée
1 aux Goths en Mœsie (201). Gallus qui lui succéda
\ n'inquiéta pas les chrétiens jusqu'au moment où
i la peste ravagea l'Empire. Ce prince ordonna
j alors que partout on offrit des sacrifices à Apollon
; pour détourner le fléau. A cette prescription les
^j chrétiens opposèrent un refus qui leur attira de
nouveaux tourments. Un assez grand nombre de
itombés réparèrent leur chute par une mort géné-
ireuse. Le pape saint Corneille mourut en exil.
iGallus avait promis aux barbares un tribut annuel:
"■b'était les engager à revenir. 11 fut assassiné par
'es soldats. ^milianus,qui prit la pourpre et battit
\ 'Cs envahisseurs, eut le même sort, peu de mois
auprès. A l'avènement de Valéricn (253-260), l'Eglise
avait presque recouvré la paix. Le nouvel empereur avait beaucoup de chrétiens jusque dans son palais, mais sous l'influence de son favori Macrien, il finit par déchaîner une huitième persécution générale.
L'édit de 267 ordonna aux évêques, aux prêtres et aux diacres de sacrifier sous peine de bannissement, et interdit sous peine de mort les réunions du culte et les visites aux cimetières. En vertu de l'édit suivant (268), les clercs d'un ordre supérieur devaient être exécutés sans délai ; les laïques de haut rang devaient subir la peine capitale, si la dégradation de leurs dignitésetlaconfiscationdeleurs biens ne les avaient pas fait apostasier ; les femmes devaient perdre leurs biens et être exilées ; les serviteurs de la maison impériale, outre la peine de la confiscation, devaient être enchaînés et condamnés aux travaux forcés sur les domaines de l'empereur.
Cette persécution fut une des plus sanglantes et donna une multitude de martyrs. A leur tête sont les deux Souverains Pontifes saint Etienne (257)et son successeur saint Sixte II (268).
Le martyre de saint Sixte fut suivi, quatre jours après, d'un autre plus célèbre, celui de son diacre Laurent. « Où allez-vous sans moi, mon Père? », disait en pleurant le ministre fidèle à son maître qui marchait au supplice. « Vous me suivrez bientôt, répondit le saint athlète, mais un plus rude combat est réservé à votre jeunesse». En effet, le préfet de ^J| Rome, encore plus ambitieux de mettre la main sur les biens de l'Eglise dont saint Laurent avait la
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garde, que de ramener à l'aposlasiejlui ordonne de livrer tous les vases d'or, les objets précieux et les sommes d'argent qu'il détient. Laurent réunit une foule de pauvres que l'Eglise nourrissait, et les amène devant le juge : « Nos trésors, dit-il, les voiià ! )) car tout était employé à leur soulagement. Condamné à être brûlé vif à petit feu sur un gril, l'héroïque diacre, soutenu par la force divine, trouvait le courage de railler son tyran dans ce supplice horrible et prolongé : « Ce côté est assez rôti, tournez-moi sur l'autre, et mangez o.
La renommée de saint Gyprien était trop grande
pour qu'il échappât. Il mourut avec un tel calme
et une telle fermeté que la population chrétienne,
transportée d'admiration, voulait être associée à
son martyre. Beaucoup, en effet, le suivirent. A
Ulique, la multitude des victimes ne trouvait plus
de bourreaux pour les tortures. Deux cents con-
! fesseurs, précipités vivants dans une immense fosse
■ pleine de chaux vive, sont restés dans les annales
de 1 Eglise sous le nom de « masse blanche ». A
j Girtha (Constantine) on massacre les chrétiens par
I milliers, et, pour suffire à ces exécutions, on les
j range par files que les bourreaux parcourent,
1 abattant les têtes. En Espagne, l'évêque de
1 Tarragona, saint Fructueux, brûlé vif avec les deux
;j diacres Augure et Euloge, donne à tous l'exemple
î d'une sublime intrépidité. L'Eglise des Gaules n'a
1 rien à envier aux autres et cueille aussi à profusion
i les palmes glorieuses. L'Orient ne le cède pas à
. l'Occident. Entre autres traits admirables, on vit,
; àGésaréedeGappadoce,un tout jeune enfant, saint
Cyrille, chassé par ses parents païens, jugé, traîné au supplice, émerveiller la foule, à laquelle il criait en souriant : « Ne pleurez pas ; réjouissez-vous plutôt et me félicitez de mon bonheur ». H fut brûlé vif.
Telle avait été la violence de la persécution qu'après le martyre du pape saint Xyste 11, le saint Siège resta vacant pendant treize mois. Enfin il fut possible d'y élever saint Denys. Le sang- des martyrs appelait les vengeances du ciel. Elles tombèrent d'abord sur l'auteur de tant de massacres. Vaincu par les Perses, Valérien devint le prisonnier de Sapor et subit mille indignités : réduit à servir de marche-pied à son vainqueur quand il montait à cheval, il fut ensuite écorchévif ; sa peau, teinte en rouge, fut exposée dans un temple des Perses, comme un monument de l'opprobre des Romains. L'empire lui-même était déchiré par tous les fléaux. Les barbares fondirent sur toutes ses provinces : les Goths envahirent la Thrace et la Macédoine ; les Germains passèrent les Alpes et inondèrent l'Italie ; d'autres ravageaient la Gaule et l'Espagne. Les Sarmates dévastèrent la Pannonie, et les Parthes pénétrèrent en Syrie. Il y eut des guerres dans tout l'empire, les usurpateurs se levaient de tous côtés. C'est l'époque des trente tyrans, mais ils succombaient les uns après les autres. Des tremblements de terre et des inondations ajoutèrent àcescalamités, et, pour comble de maux, la peste envahit Rome et l'Orient. Les chrétiens donnèrent l'exemple d'un dévouement et d'un courage admirables dans le soulagement de
l'ère des grandes persécutions 167
leurs frères,- et forcèrent Tadmiration des païens qui, eux, fuyaient épouvantes et laissaient les cadavres sans sépulture. On crut que la fin du monde ét-»it arrivée.
Gallien, que Valérien avait dès le commencement fait proclamer César, gouverna seul pendant huit ans au milieu de celle tempête, depuis la captivité deson père. Non seulement il laissa la tranquillité aux chrétiens, mais il leur restitua les cimetières et les lieux de réunion qui avaient été séquestrés pendant la persécution, et qu'ils possédaient légalement à titre d'association funéraire. Frappé à mort par des traîtres, en assiégeant un de ses compétiteurs dans Milan {'268), il choisit pour successeur, en expirant, un Dalmate, Claude^ général renommé, qui n'épargna pas le sang chrétien à Rome et dans Tltaiie, mais fut bientôt enlevé par la peste.
Aurélien, qui lui succéda (270-276), dirigea plusieurs expéditions victorieuses contre les ennemis de l'empire. Au retour de ces campag-nes, il se fit persécuteur, soit par politique, pour plaire au sénat j el à la multitude idolâtre, soit par haine personnelle du nom chrétien. Il lança dans toute l'étendue de l'empire de sanglants édits. La persécution fit de f nombreuses victimes, particulièrement dans les Gaules. Le pape saint Félix est une des plus 1 célèbres (274) et eut pour successeur saint Eutyj chien. Les exécutions furent arrêtées par la mort 1 d' Aurélien, assassiné en Thrace par ses officiers. I Le vieux Tacite, choisi par le sénat, mourut au
bout de six mois. Après lui, Probus (276-282) fit admirer ses exploits contre les Barbares et bénir la paix qu'il procurait à Tempire. Il n'en fut pas moins tué par ses soldats. Carus, qui fit Césars ses deux fils, Carin et Numérien, disparut promptement avec eux. L'armée proclama le dalmate ^ Dioclétien (286).
Le temps écoulé depuis la mort d'Aurélien avait été pour TEglise un temps de répit, profitable à ses ^ accroissements. Ce fut surtout sous le règne de Probus que, retrempée dans le sang de ses martyrs, elle prit un nouvel essor. Eusèbe nous apprend qu'on vit alors les chrétiens en foule dans le palais des empereurs, et même à la tête des provinces. Les églises, devenues insuffisantes, étaient remplacées par de plus vastes édifices ; enfin le christianisme touchait au triomphe. Mais, avant d'en jouir, il lui restait à passer par une dixième persécution générale, plus épouvantable que toutes les autres.
Cette persécution eut elle-même de terribles préludes dans celles moins étendues qu'occasionna le partage de la puissance impériale fait par Dioclétien (284-3o5). Le nouveau prince, que l'histoire dépeint comme un homme plein d'orgueil et d'ambition, régna par l'habileté de sa politique. Effrayé des périls que les Barbares faisaient courir à l'empire, aggravés par les essais d'usurpation de la puissance dont sa force avait tant souffert, il voulut obvier à ce double danger, pourvoir à la direction des guerres au dehors, et assurer la paix
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au dedans. Il se donna d'abord comme collègue son ancien compagnon d'armes, Maximien-Hercule (286). Puis, le désordre et les menaces d'invasion élant partout, les deux Augustes crurent nécessaire de s'adjoindre encore deux lieutenants ou empereurs de second ordre, avec le titre de Césars (292). Ce furent Constance-Chlore, adopté par Maximien, et Galère, qui épousa la fdie de Dioclétien. Ce dernier surpassait les bêtes féroces en cruauté.
Dans le partage de l'empire, Dioclétien garda l'Orient et la Thrace ; Galérius eut les provinces du Danube ; Maximien l'Italie, l'Afrique et l'Espagne avec la Mauritanie ; Constance, la Gaule et la Bretagne. Les ordonnances rendues par chaque prince étaient valables dans les provinces de ses collègues. Dioclétien demeura le chef suprême de l'Etat, et par son habileté et son esprit de conciliation, maintint la concorde entre des princes déjà rivaux. Le premier des empereurs romains, il entoura le trône de toute la pompe des cours asiatiques ; il prit un diadème, s'habilla de soie et d'or, et fit adorera genoux la divinité et la majesté impériales à tous ceux qui obtenaient de l'approcher.
L'Eglise fut en paix pendant les premières années de son règne, du moins dans l'Orient dont il avait le gouvernement immédiat. Dioclétien ne voulait ni inquiéter les chrétiens, ni même se priver de leurs services qu'il trouvait bons ; il en avait un grand nombre dans son palais. Tels étaient alors les progrès du christianisme, que, plus tard, ♦'empereur Maximin, parlant de cette époque, dira.
non sans quelque exagération, dans une ordonnance de3i3, que « presque tous les hommes » s'y ralliaient. Mais, au fond, Dioclétien n'aimait pas les chrétiens. Attaciié, ou voulant paraître attaché aux vieillessuperstitions, il s'inquiétait peu du mal que pouvaient faire ses gouverneurs, tant que son repos n'était pas troublé. Il y eut de nombreux martyrs, pendant ces années, même en Orient. La Cilicie com[)te les saints Claude et Astère, parmi plusieurs autres, et les deux illustres frères médecins, Gosme et Damien, Arabes d'origine, qui, torturés, puis jetés à la mer et échappés aux flots, finirent par le glaive. A Rome, saint Sébastien, officier de haute valeur, est percé de flèches et laissé pour mort ; il reparait devant son juge pour lui reprocher ses cruautés, et achève glorieusement son martyre. La persécution sévit surtout en Gaule, à l'époque où le féroce Maximien en parcourait les provinces, vers 286, avant l'accession de Gonstance Chlore et de Galère. Les auteurs qui ne reconnaissent pas Denys l'Aréopagite dans saint Denis, premier évêque de Paris, rapportent son martyre, et celui des compag^nons de son apostolat. Rustique et Eleuthère, à cette persécution. Torturés par les fouets et le feu, ils furent enfin décapités. Maximien avait établi Rietius-Varus son préfet dans les Gaules. Cet homme, cruel comme son maître, allait de ville en ville, portant partout l'épouvante, inondant de sang- chrétien tous les lieux où il passait. Saint Lucien, évêque de Beauvais, saint Firmin et saint Quentin d'Amiens, les saints Crépin et Crépinien de Soissons comptèrent parmi