‹ Histoire populaire de l'EgliseChapitre 12 sur 26 · CHAPITRE VI L'Église et ses premiers docteurs · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI L'Église et ses premiers docteurs

L'assistance divine, promise par Jésus-Christ à son Eglise, ne lui fit pas défaut au milieu de tant dedan^^ers. Dieu lui suscita d'ardents défenseurs pour revendiquer contre les persécutions la vraie liberté chrétienne, contre l'hérésie la sainte et pure vérité catholique, et contre les efforts du philosophisme païen les droits de la révélation et de la foi. La science ecclésiastique posait ainsi ses premiers fondements.

Les chrétiens furent trop absorbés à Porig-ine par l'œuvre de la diffusion de l'Evangile pour songer à des études scientifiques.

La science, d'ailleurs, ne vient jamais en premier lieu dans le développement des sociétés. Au surplus, l'Eglise « savait » le Christ, et possédait en lui toute vérité. Il parut néanmoins quelques écrits dès les temps les plus reculés. Les auteurs avaient encore conversé avec les apôtres et furent appelés pour ce motif les Pères apostoliques. Leurs ouvrages offrent des analogies avec les écrits bibliques, et quelques-uns eurent durant un certain temps les honneurs de la lecture publique dans le service divin. Les Pères apostoliques précédèrent

donc les Apologistes, qu'on vit se lever vers l'an 125. Les apologies, destinées d'abord par leurs auteurs à défendre le ciirislianisme contre l'hostilité des païens et des juifs, durent bientôt prolég^er l'Eglise contre les attaques du schisme et de l'hérésie. L'un ou l'autre des Pères apostoliques, vivants encore au commencement du second siècle, eurent part à cette défense. Enfin la science chrétienne, dont l'éclosion n'amena point la. fin de la littérature apolog-étifjue, continuée aussi longtemps que le christianisme dut lutter pour l'existence, prit forme vers la fin du second siècle, se proposant avant tout d'exposer et de développer les enseignements delà foi ou d'ex[)liquer les Ecritures. Ce fut Tœuvre de ses premiers docteurs.

Les Pères apostoliques se bornaient à la tâche opportune. Exposer les dogmes de la religion, inculquer aux fidèles les préceptes de la morale évangélique,les prémunir contre les erreurs naissantes, développer les principes de la divine constitution de l'Eglise : tel était d'ordinaire le thème de ces exhortations vives et courtes qui, sous forme d'épîtres, circulaient dans *les communautés chrétiennes,pour y propager et y maintenir renseignement du Christ et des apôtres. Ces écrits sont un précieux témoignage des croyances et des institutions de l'Eglise primitive.

Le plus ancien paraît être le Dldachè ou Doctrine des Douze apôtres, dont le texte a été récemment retrouvé. Il a dû être écrit de l'an .80 à 90. La première partie commence par une exhortation aux

l/ÉGLISE ET SES PREMIERS DOCTEURS

nouveaux baptisés, qui est la description des deux voies ouvertes devant Tlioinme; elle contient des directions sur l'administration du baptême, le jeûne, la prière, reucliarislie, et des [)rières avant et après la communion.

La deuxième partie renferme des di»^positions disciplinaires sur l'accueil à faire aux prédicateurs missionnaires ouapôlres, aux prophètes, aux chrétiens étrangers de passage; des prescriptions quant à la célébration du dimanche, au choix des évoques et des diacres, à la correction fraternelle, enfin une conclusion qui rappelle la fin du monde et la résurrection, en invitant à la vigilance et à la persévérance.

h' E pitre de Barnabe^ attribuée peut-être à tort à l'apôtre de ce nom, a pour but d'établir l'abolition de la loi mosaïque et la substitution d'une alliance nouvelle à l'ancienne alliance imparfaite. Elle contient de beaux développements sur la divinité de Jésus-Christ, l'Incarnation, la justification de l'âme et la grâce, le jugement et la résurrection future.

C'est encore du V^ siècle que datent les écrits du pape saint Clément. Un seul est connu aùlhentiquement,mais il est pour l'histoire de l'Eglise un document de premier ordre, à cause des circonstances dans lesquelles il a été composé. La communauté chrétienne de Corinthe, dont la paix était troublée par un esprit d'indiscipline déjà relevé par saint Paul, s'adresse, pour la faire rétablir, non pas à l'apôtre saint Jean, qui vivait encore et se trouvait à la î^te des Eglises d'Asie, si voisines de

la Grèce, ni à d'autres sièg^es apostoliques, mais à celui du successeur de Pierre. Le pontife romain parle aux Corinthiens avec une autorité paternelle, imitée du premier chef de l'Eglise et des autres apôtres. Cette lettre vraiment apostolique fit tout rentrer dans l'ordre, et ne cessa d'être en vénération dans l'Eglise de Corinthe, où, au rapport d'Eusèbe, on la lisait encore publiquement au iv^ siècle. Elle renferme une puissante exhortation à l'obéissance envers les supérieurs, au respect de l'ordre hiérarchique et à l'union de tous. On y trouve des traces précieuses des dogmes et de la morale évang-élique, et notamment de l'inspiration des livres saints, des sentences et des citations textuelles des Evangiles de saint Mathieu et de saint Luc, des Actes, des Epîtres des Apôtres, surtout de saint Pierre et de saint Paul. Clément renvoie même les Corinthiens à la première lettre que l'Apôtre des nations leur avait adressée pour apaiser leurs divisions. Il insiste sur la distinction des laïques et de Tordre ecclésiastique, et sur la règle de la succession épiscopale, qui était la base de la tradition.

Il a déjà été question, dans un chapitre précédent, des Epîtres de saint Ignace d'Antioche, écrites par ce saint évêque au cours de son voyage à Rome, où il devait être jeté aux betes. Elles sont donc du règne de Trajan et du commencement du n*^ siècle. Il y en a sept. Quatre d'entre elles ont été composées à Smyrne, adressées aux Eglises d'Ephèse, de Magnésie, de Tralles et de Rome ; les trois autres ont été adressées de Troas aux com-

l'église et ses premiers docteurs 235

imiiiaulés de Philadelphie et de Smyrne, et ù Tëvêque de cette vilie, saint Polycarpe. Toutes ces lettres contiennent l'expression de la reconnaissance du saint pour la charité qui lui a été témoignée partout sur son passag-e ; elles mettent les Eg^lises en g-arde contre les docètesjudaïsants (n'attribuant au Fils de Dieu qu'une apparence d'humanité) et pressent les fidèles de se ranger autour de leurs évêques. Elles marquent la subdivision du clergé des Eglises en trois ordres, les évêques, les prêtres et les diacres; et l'on a déjà vu avec quelle netteté et quelle force le saint martyr professe la prééminence de l'Eglise de Rome sur toutes les autres.

L'Eglise de Philippes avait demandé à l'évêque de Smyrne communication des lettres de saint Ignace, XJEpître de saint Pohjcarpe, écrite en réponse à cette requête, a une haute portée dogmatique par l'opposition victorieuse qu'elle établit entre les dogmes de la primitive Eglise et les altérations de do'^trine qui commençaient à se produire. Elle était lue publiquement aux fidèles dans le service divin. Le glorieux martyre de ce disciple de saint Jean, sous Marc-Aurèle, donna lieu aune relation fameuse adressée par l'Eglise de Smyrne aux autres Eglises, et qui est elle-même d'une grande importance. La catholicité de l'Eglise, la divinité et l'adoration «lu Christ, le culte des saints, celui des saintes reliques, y sont formellement enseignés.

Le Pasteur d' Hermas, dont l'auteur se dit contemporain de saint Clément, fut composé par un prêtre vivant dans les environs de Rome, comme une exhortation à la vie chrétienne et pénitente,

en y mêlant néanmoins plusieurs points dog'matiques. Cet ouvrage, plus didactique et plus étendu que les précédents, est divisé en trois parties. Dans la première, les Visions, la Vérité ou un Ang-e apparaît à Fauteur sous la forme d'un Pasteur, et lui fait une série d'instructions sur la pénitence, le réveil de la ferveur, la pratique des vertus chrétiennes. Les calamités par lesquelles passait alors l'Empire servent à Hermas de confirmation et d'appui, et l'amènent à ouvrir les terribles perspectives de la fin du monde et de l'Antéchrist. La deuxième partie, les Préceptes, renferme douze commandements sur les points principaux de la perfection chrétienne. La fin de l'ouvrage, intitulée les Similitudes, fait apparaître sous une série de comparaisons les vérités dogmatiques et morales. L'unité et la trinité en Dieu, la divinité de Jésus-Christ, la réalité de la nature humaine, les trésors de la Rédemption, l'innocence primitive de l'homme, sa chute et sa réintégration dans la grâce, son libre arbitre, son infirmité personnelle, la force que lui donne la grâce de Dieu, l'existence et les propriétés des divers sacrements, le jugement futur : tous ces points capitaux trouvent tour à tour, dans le pasteur d'HermaSjUne exposition toujours attachante, et suffisamment exacte pour une époque où la terminologie des dogmes n'était pas encore bien fixée,| Enfin, à ceux des écrits des Pères apostoliquedl qui nous ont été conservés, se rattache VEpîtreï à Diognète. Ecrite à un païen qui demande comptej du miracle de la propagation évangélique et veut| connaître l'attrait mystérieux vers le Christ et sai

doctrine que subit le monde, l'Epître à Diognète expose parallèlement les défauts du paganisme et du judaïsme, et la periection dogmatique et morale de la religion chrétienne. Les principaux dogmes catholiques sont touchés dans cette lettre, dont la beauté du style et la noblesse des conceptions ont fait un joyau de l'antique littérature chrétienne.

On pourrait rattacher les noms des apologistes les plus connus aux célèbres écoles fondées par les apôtreSj et qui devinrent des pépinières d'évêques et de docteurs : écoles d'x\ntioche, de Rome, d'Alexandrie et d'Afrique. Mais il sera plus conforme à Tordre logique adopté dans les chapitres précédents de procéder par ordre de matières, selon que ces écrivains ont vengé l'Eglise contre les persécutions, les hérésies et les efforts du pliilosophisme païen. L'un ou l'autre d'entre eux se rencontrera, il est vrai, sur des terrains différents.

Attaquée dans son dogme, dans son culte et dans sa morale, l'Eglise se voit en butte à toutes les contradictions. Des prétoires où la citent les pouvoirs humains, elle est obligée de descendre dans l'arène de la discussion pour léfuter les calomnies des sophistes et désarmer la haine des masses. 11 faut qu'elle dise aux hommes d'Etat, aux gens d'esprit et au peuple ligués contre elle, ce qu'elle est, d'où elle vient, où elle va : il faut, en un mot, qu'elle leur présente à tous son apologie. Pour triompher de l'intolérance d'un pouvoir persécuteur, de la sophistique des gens d'esprit et du fanatisme populaire, l'Eglise, livrée à si faiblesse apparente, n'a

d'autre ressource, après la grâce divine que la parole. C'est, armée de la parole, qu'elle combat, se défend, attaque, persuade, entraîne; c'est par la parole qu'elle réduira ses ennemis sinon au silence, du moins à l'impuissance d'une haine qui ne répond à la vérité que par les supplices. Là est la grandeur de celte lutte : la parole de vérité aux prises avec la force matérielle et brutale.

Dès la troisième persécution, saint Quadrat, évêque d'Athènes, qu'Eusèbe représente comme un disciple des apôtres, distingué par son génie et son zèle apostolique, prit au moins la défense de ses frères. Dans la pièce qu'il adressa à l'empereur Hadrien, il commença la discussion dogmatique contre le paganisme, en montrant la supériorité, ou plutôt la réalité des miracles de Jésus-Christ, et la vanité des prodiges qu'on leur opposait. Un philosophe chrétien de la même ville, Aristide, présenta aussi à Hadrien une apologie destinée à faire voir la supériorité morale du christianisme, si on le compare au polythéisme grec ou barbare, ou même au monothéisme juif. Ces deux écrits modifièrent favorablement les dispositions du prince. On n'en possède que des fragments. Ainsi en est-il des apologies de saint Apollinaire, évêque d'Hiérapolis, en Phrygie, et de saint Méliton, évoque de Sardes, qui sont de la même époque.

Mais celles de saint Justin le Philosophe, de Sichem en Samarie, martyrisé sous Marc-Aurèle, de i63 à 167, subsistent comme un monumentglorieux de cette défense. Oii a vu précédemment par

l'église et ses premiers docteurs 239

quelle voie cet apologiste, aussi docte et éloquent qu'inlrcpide, était parvenu des ténèbres de la philosophie païenne à la clarté de la religion du Christ. Avec saint Justin et son école, commence la théologie proprement dite Elle ne fut et ne devait être qu^une polémique. Il adressa la première de ces apolo;^ics à l'empereur Antoninle Pieux, la seconde à Marc-Aurèle. Dans ces écrits, saint Justin s'applique à montrer aux païens que la religion chrétienne est la plus ancienne, ou plutôt la première, puisque les poètes et les philosophes anciens ont emprunté aux livres de Moïse ce qu'ils ont dit de vrai et de bon ; qu'elle est pare et véritable, ce qu'il rend plus sensible par la comparaison qu'il en fait avec les doctrines absurdes et immorales du paganisme, et en montrant Timpuissance des philosophes. Il insiste sur les témoignages que lui fournissent les auteurs de l'antiquité révérés des païens, en faveur de nos dogmes, surtout de l'unité de Dieu. Ces idées de saint Justin forment la base de toute la polémique chrétienne contre le paganisme, et il faut convenir que cette manière était habile : elle fermait la bouche doublement aux païens, en appuyant les dogmes chrétiens touchant la nature divine sur les témoignages de leurs propres philosophes, et en ruinant l'autorité de ceux-ci en tout ce qui ne s'acccordait pas avec notre sainte doctrine. Justin ruinait cette autorité non seulement en révélant la source chrétienne de ce que les anciens avaient dit de vrai, mais en montrant les plus célèbres philosophes en contradiction entre eux et avec eux-mômeSj et en mettant à nu leur impuis-

sance à trouver, à défendre et à propager la vérité.

Ces idées se retrouvent surtout exposées , et dignement, dans la première Apologie, dont voici le début. Après avoir déclaré liautemeiit qu'il est un de ces chrétiens si injustement haïs et persécutés, le généreux apologiste continue ainsi : «La raison, dit-il, fait un devoir à ceux qui sont vraiment pieux et philosophes d'aimer la vérité, et de l'aimer jusqu'à lui sacrifier les préjugés reçus de nos ancêtres et la vie elle-même. Princes, on vous donne les noms de pieux et de philosophes, on vous appelle les gardiens de la justice et les amis de la vérité : nous allons voir si vous êtes tels. Car, si nous vous adressons cet écrit, ne croyez pas que ce soit pour vous flatter ou vous demander grâce : la seule chose que nous vous demandons, c'est que vous ordonniez une enquête sévère, et que si nous sommes trouvés coupables, nous soyons punis selon la rig-ueur des lois. Et ne vousy trompez pas, ajoute Justin : si vous n'écoutez contre nous que le désir de plaire à des hommes superstitieux, ou qu'une aveugle passion ou de vaines rumeurs, votre sentence n'atteindra que vous-mêmes. Pour nous^ tant que vous ne nous convaincrez pas de quelque crime, vous pouvez bien nous immoler, mais vous ne pouvez nous nuire. » Tel fut l'exorde de saint Justin. Jamais l'innocence opprimée ne parla un langage plus noble et plus fier, et encore aujourd'hui un cœur vraiment chrétien, ne peut, sans éprouver un certain mouvement d'orgueil, relire ces belles paroles du philosophe catholique.

Cette fermelé et cette haute raison se soutien

l'église et ses premiers docteurs 241

nent dans toute la suite, en même temps que l'habile apologiste sait tempérer par de sages ménagements l'énerj^ie de sa parole. Déjà il sig-nale cette criante partialité dont on usait dès lors contre les vrais chrétiens, les catholiques, en refusant à eux seuls la paix et la liberté qu'on accordait à toutes les sectes païennes ou hérétiques ; en proscrivant chez eux ce qu'on tolérait partout ailleurs , « et cependant, dit-il, nulle part on ne trouve une doctrine plus sag-e, une morale plus pure, une sou-

1 mission plus parfaite à l'autorité civile, en un mot des maximes et une conduite plus conformes à la tranquillité publique et au bien social. » Parmi les preuves de la religion, il insiste sur les prophéties, qui avaient fait sur lui une si profonde impression ; et il aborde enfin la partie la plus délicate, celle des griefs que l'on accumulait contre les chrétiens. Comment détruire péremptoirement ces atroces calomnies, sans raconter ce qui se passait dans les assemblées, et, partant, sans blesser la loi du secret? Saint Justin ne craignit pas de le faire ; il céda à la -î |néccssité, et il le fit toutefois encore avec réserve, évitant, en parlant du baptême et de l'eucharistie, de donner les formules sacramentelles. Sur tout le reste, sur les prières, les exhortations, les lectures, e baiser de paix, la quête pour les pauvres, il n'y ivait pas d'inconvénients sérieux, et saint Justin ;n parle avec toute liberté. En deux mots, la néces-

î lûté force saint Justin à lever un coin du voile, et la 'ci seule du secret explique pourquoi il ne l'a pas evé tout entier, Dans la seconde Apologie, il relève le couragedes

HISTOIRE POPULAIRE DE l'sGLISE. I — l6.

chrétiens de tout sexe, de toute condition, même de simples ouvriers qui mouraient pour la doctrine de leur maîlre. « Quel est, ajoute l'apolog-iste, le disciple de Socrate qui ait consenti à perdre la vie pour l'amour de la philosophie? » Il donne de la supériorité de la doctrine chrétienne cette raison remarquable, que les chrétiens possédaient la vérité tout entière, le Verbe parfait dans le Christ, tandis que chaque philosophe, dans ce qu'il a eu de bien, n'en avait possédé que des parcelles, des fragments de vérité ; et c'était de là que venaient leurs fréquentes contradictions. Justin y parle aussi de sa dispute avec le sophiste Grescent, « dans lequel, dit-il, j'ai trouvé un ignorant, un amateur d'opinions, et non un philosophe ; et si vous ignorez, ajoute-t-il hardiment, les questions que je lui ai adressées et ses réponses, je suis prêt à reprendre la dispute devant vous, afin de mettre en évidence la vérité que je défends. » Il termine en demandant aux empereurs de rendre publique sa requête, afir que tous connaissent la vérité sur les chrétiens.

Contre les Juifs, saint Justin écrivit son Dia logae avec Triphon. Il y reproduit la discussior qu'il eut, en effet, avec ce juif instruit, et il en fi le plus étendu des ouvrages qui nous restent de lui L'illustre Père s'attache principalement à montre l'accomplissement et l'abrogation de la loi ancienn par l'Evangile, et il prouve cette thèse fondamer taie par les prophéties qui ont annoncé si clain ment l'avènement de Jésus-Christ, la vocation d( Gentils et rétablissement de l'Église.

Le nom de Tatien s'est également déjà rencoi

l'église et ses premiers docteurs 243»

tré dans cette histoire. Ce disciple de saint Justin finit, en effet, par sombrer dans Jes grossières erreurs des g-nostiques. Son savoir était immense ; saint Jérôme rapporte qu'il composa un g-rand nombre d'écrits. Ils sont tous perdus, à l'exception de son Discours contre les Grecs. C'est une attaque contre les païens encore plus qu'une défense du christianisme; il y tourne en ridicule leurs divinités, leurs temples, leurs cérémonies et leurs mœurs. La religion chrétienne y est lavée avec soin du reproche de nouveauté, à l'aide de citations empruntées à l'Ancien Testament. C'est encore aux empereurs Marc-Aurèle et Commode que le grec Athénagore présente l'apolog-ie intitulée Ambassade pour les chrétiens. On y retrouve, en général, les idées de saint Justin. Son travail est remarquable par la l)eautéde l'exposition, et la manière à la fois digne et spirituelle dont le sujet y est traité. Athénagore justifie ses coreligionnaires des accusations dont ils étaient l'objet. Il insiste moins que saint Justin sur les Saintes Ecritures et davantage sur la raison, s'attachant principalement à montrer ce qu'il y avait d'absurde et d'impur dans le paganisme, qu'il met en parallèle avec la doctrine et les moeurs des chrétiens. Le même apologiste a composé, entre autres ouvrages, un traité de la Résurrection des corps y pour répondre à ce que les païens objectaient contre ce dogme. Il prouve très éloquemment la convenance, la possibilité de cette résurrection, en dépit des arguments qu'on tire des transformations matérielles qui suivent la mort. De ce point de vue, cet opuscule est encore d'actualité.

C'.QSiàJ^£rtulliea.que l'apologétique chrétienne doit son plus grand éclat. Né à Carthage, vers l'an i6o, d'un centenier proconsulaire, et dans les ténèbres du paganisme, il fut principalement touché de la force des martyrs au milieu des tortures. 11 se convertit vers Tan 190, épousa une femme chrétienne et reçut plus tard la prêtrise. Un génie vaste et un esprit pénétrant, une imagination ardente qui dominait son jugement dans les moments de fougue, un caractère austère jusqu'à la dureté, tenace et inflexible, irascible et violent, sont les principaux traits sous lesquels le dépeint l'histoire. Le dernier explique les écarts dans lesquels il finit par tomber.

Dès le jour où Tertullien eut embrassé la foi chrétienne, il l'étudia avec ardeur etTaima avec une sorte d'enthousiasme. Il était également entraîné par l'éclat de la vérité qui ravissait sa grande âme, et par la puissancee de l'enseignement d'autorité qui devait plaire à son génie essentiellement dogmatique. Nul n'a fait triompher avec plus d'éloquence et d'énergie cette règle de foi ; nul surtout n'en a mieux saisi le caractère, et ne s'en est pénétré plus fortement. Peu fait pour les raisonnements abstraits et pour la philosophie, Tertullien se concentra tout entier dans la doctrine, dans l'Eglise, dans l'autorité, dans les institutions, les usages et les pratiques du culte et de la vie chrétienne. Il put se laisser entraîner par une secte de visionnaires, ou plutôt d'imposteurs dont l'austérité séduisit son caractère; il put devenir fanatique avec eux, ennemi de l'Eglise romaine et des catholiques, mais,

l'église et ses premiers docteurs 245

Montaiiistc fougueux, il n'abandonna pas, même alors, dans un sens absolu, une seule des vérités dogmatiques, tant il en était pénétré, ni même, cioyait-il du moins, TEg^lise qu'il déchirait. Il donna ainsi un frappant exemple de la frag'ilité des vertus cl des perfections humaines, même les plus éminentes, quand elles ne sont pas sous la sauvegarde d'une égale humilité.

On retrouvera TertuUien dans la lutte contre l'hérésie. Aux païens persécuteurs il oppose, sous le règne de Septime-Sévère, durant la cinquième persécution, sa célèbre Apologétique, que tous les siècles ont admirée. Il Tadressait auXi,|iroconsuls de TEmpire, non pour lui demander grâce en faveur des chrétiens, mais pour leur prouver ce qu'il y avait d'injuste et d'odieux dans leur acharnement contre eux. Il réfute les calomnies des païens ; il venge les chrétiens, leurs assemblées, leur doctrine et leur culte ; il montre, en des termes qu'on a lus précédemment qu'ils sont le nombre et pourraient tenir tête à leurs persécuteurs. Rarement on trouvera réunis, chez d'autres écrivains ecclésiastiques, une impétuosité aussi vive, une dialectique i'issi claire et aussi puissante, une éloquence aussi victorieuse avec tant de zèle et de causticité. Trois lutres ouvrages : Aux Nations, le Témoignage de ^'(2/??^, commentaire de cette belle parole de TApoogétique, que l'âme est naturellement chrétienne, U une apologie particulière adressée A Scapule, gouverneur d'Afrique, complètent cette partie de ion œuvre.

Sous une forme ditférente, Minutiiis Félix, dans

un dialogue intitulé OctaviuSy mettait en scène un païen et un chrétien, et leur faisait engager une discussion toujours animée, parfois violente, où il nous a laissé un exposé précieux des attaques du paganisme et de la défense des chrétiens. Cette apologie est aussi remarquable par l'art qui a présidé au plan de l'ouvrage que par la beauté de .l'exposition.

Enfin, pour terminer ce rapide aperçu, Lactancej disciple du rhéteur Arnobe, qui sera cité plus loin, et devenu précepteur du fils de Constantin, vers 33o, écrivait son opuscule De la mort des perse» cuteursy qui donne de saisissantes peintures des persécutions, et révèle les châtiments terribles et continuels dont Dieu punissait les bourreaux de son Eglise.

Avant que Tapologétique intervînt devant h puissance impériale, la lutte contre les hérésies étai' déjà engagée. On a vu que les apôtres eux-mêmeî eurent à prémunir les premiers chrétiens contn le fléau qui menaçait l'Eglise. Les successeurs d( Pierre ne faillirent pas à leur charge, et travaillé rent avec persévérance à en arrêter les ravages Ils furent vaillamment secondés par les apologis tes, dont les réfutations tenaient en échec Taudac des novateurs. Presque tous les écrivains ecclésias tiques de cette première période ont composé de livres contre les hérésies. De ces écrits, pour la pin part, il ne subsiste que des extraits, avec quelque indications historiques sur leurs auteurs. On cit( par exemple, ceux de Miltiade, philosophe chrétiei

l'église et ses premiers docteurs 247

qui s'illustra sous Marc-/\urèle par ses écrits contre les V'aleutiiiieus, les Motitanistes et les Juifs, et de saint Denis, célèbre évoque de Goriuthe, qui, à la iiiême époque, se distingua contre les hérésies, en montrant leurs orig-ines dans les diverses écoles de philosophie. Mais on possède encore des œuvres très importantes, où se retrouve tout le débat, et signées des noms les plus glorieux : saint Irénée, Tertuliien, Clément d'Alexandrie et Origène avec leurs disciples, et saint Cyprien.

Au premier coup d'œil, les hérésies de cette période s'oifrent dans un inextricable désordre. Jamais, ce semble, Tesprit humain, mis en ébullilion, ne fit naître de plus incohérentes, de plus bizarres et de plus multiples chimères. Puis, quand la lumière commence à luire sur cette masse informe, on ne larde pas à voir se dessiner la première et la plus vaste hérésie de ce temps, ou plutôt toute une famille d'hérésies, qui attire à elle, rassemble, et s'efforce de fusionner en un seul corps de doctrine toutes les erreurs courantes, y compris des lambeaux d'un christianisme défiguré. C'est la gnose. Elle trouva en saint Irénée son illustre vainqueur.

Né en Asie Mineure, et formé aux vertus apostoli(]ues par saint Polycarpe, évoque de Smyrne, le jeune Irénée se rendit également habile dans la connaissance des poètes et des philosophes, et, par eux, dans celte de la théologie païenne. Il explora toutes les doctrines, dit Tertuliien, avec une extrême curiosité. Quand il fut en état de travailler uli-

lement pour l'Eglise, il fut envoyé à Lyon, pour y fortifier la colonie asiatique qui s'étaient déjà rendue,sous la conduite de saint Pothin^dans cette capitale de la Gaule celtique pour la convertir. Après le glorieux martyre de saint Pothin, qui en fut le premier évêque, tous les suffrages désignèrent pour lui succéder le prêtre Irénée, que sa science et ses vertus distinguaient au-dessus de ses frères. 11 acheva en peu de temps la conversion des habitants de Lyon, et forma des hommes apostoliques qu^il envoya fonder d'autres Eglises. Mais son zèle ne se renferma pas dans les travaux apostoliques. Il prit la plume contre toutes les erreurs de son temps. Il le fit surtout dans son immortel ouvrage Contre les hér es ies, composé ipour défendre son troupeau, autour duquel venait rôder la secte gnostique valentiniénne des Marcosiens.

Le titre de cet écrit montre que saint Irénée ne voyait dans les mille sectes gnostiques qu'une immense et unique secte, dont toutes les autres n'étaient que des ramifications. Le saint évêque expose la règle de foi et traite la matière de l'Eglise de manière à ruiner sans ressource, par avance, les principes de la Réforme du seizième siècle et toutes les hérésies. On le verra dans un instant. Son traité se divise en cinq livres. Le premier est consacré à l'exposition des hérésies gnostiques, toutes récapitulées dans celle de Valentin, les unes comme causes et origines, depuis Simon le Magicien de qui toutes les erreurs sont sorties, et les autres comme rejetons, ce qui comprend tous les disciples ou imitateurs de Valentin. Ainsi, considérant

l'église et ses premiers docteurs 249

son système, avec ses trente éons, comme le dernier développement de la gnose, il en fait le centre de toute sa polémique. Dans le second livre, saint îrénée s'attache à combattre ces erreurs par les armes du bon sens et du raisonnement ; il en fait ressortir le ridicule et les incohérences, et leur oppose les arguments de la raison. Dès le commencement du livre troisième, il annonce qu'il va ies réfuter par les Saintes Ecritures, et d'abord par les quatre Evangiles, qui ne font, dit-il, que répéter la prédication des apôtres, et c'est en effet, la tâche dont il s'acquitte avec une force irrésistible, jusqu'à la fin de l'ouvrage. Ce ne sont que textes sacrés, reliés les uns aux autres et commentés avec une science profonde. Mais l'argument qui sert à fermer la trame de son discours et lui fournit une conclusion écrasante, est celui delà Tradition, règle de la foi. La Tradition, l'enseignement des églises, ou plutôt de l'Eglise, c'est là ce qui domine éminemment la pensée et toute la polémique du saint docteur. C'est à cet enseignement contemporain, vivant, uniforme, qu'il en appelle constamment contre les gnostiques, et dans lui seul qu'il leur montre la doctrine apostolique transmise par la succession des évêques dans chaque église. Et c'est bien la réfutation première et finale de toutes les liérésies ; elle est vraiment péremptoire, car c'est cette règle qui sanctionne ou condamne tout ce que l'esprit humain peut tirer faussement des Ecritures ou de son fonds propre.

Tertiillien s'attaque aux hérésies de la même manière et avec la même arme que saint Irénée,

et, celte arme, l'impétueux athlète la manie comme une massue dont les coups écrasent tout. « Oui ôtesvous ? demande-t-il aux hérétiques ? D'où venezvous ? Vous êtes d'hier, vous venez de naître, avant-hier on ne vous connaissait pas ! » : le christianisme est de toujours, TEg-lise vient des apôtres, elle sort de Jésus-Christ, elle est de Dieu; inutile de discuter, l'hérésie n'a même pas droit à la vie. Tel est le fond du livre des Prescripliofts, qui fut contre l'iiérésie ce que V Apologétique fut conlro les païens, une savante et complète exécution. Cet écrit, le plus important de Tertullien, est un traité général contre les hérétiques. Son titre vient de ce que^ empruntant aux jurisconsultes, dont la langue lui était familière, la preuve par la pres^ cription (acquisition définitive de la propriété d'une chose par une possession ininterrompue pendant un temps déterminé), il opposait aux hérétiques la possession de la doctrine du Christ par l'Eglise, hé» ritière des apôtres, et les arrêtait d'abord par cette fin de non-recevoir. Puis, reprenant plus en détail Targumentation de saint Irénée, il établissait les titres incontestables de l'Eglise, c'est-à-dire la doctrine descendue des apôtres par la Tradition, et conservée authentiquement dans toutes les Eglises. Tertullien, avant sa chute, écrivit aussi plusieurs livres contre des hérésies particulières, comme celles d'ffermogène, de Valentin, de Marcion. Contre Praxéas, il composa un traité remarquable, pour son époque, sur la Trinité.

La fameuse école chrétienne d'Alexandrie, dont

l'église et ses premiers docteurs 251

on a vu plu« haut l'origine et les institutions, produisit des maîtres incomparables, entre lesquels se distinguent surtout Clément et Origène. Ces deux génies ont parcouru tout le champ des sciences de leur temps et donné à la doctrine chrétienne un éclat inconnu jusqu'alors. Leur œuvreest immense; elle ne se réduit pas à une simple défense contre les hérésies, mais, en illustrant cette doctrine, ils en détruisaient toutes les contrefaçons. A ce titre, ce sont des apolog-istes hors pair. Ces œuvres ont d'ailleurs une partie directement apolog"étique. Nulle part les circonstances n'étaient plus favorables à ce brillant essor de la science ecclésiastique que dans Alexandrie. Cette ville immense voyait fleurir dans son sein toutes les écoles grecques et orientales, discuter tous les systèmes. Les idées, les opinions, les philosophies, y étaient toutes représentées ; et un mouvement général d'études et de disputes emportait tous les esprits : Alexandrie était devenue comme le grand gymnase de l'esprit humain.

Le centre chrétien de cette ville avait pour chef vers i8o, l'illustre saint Pantêne, qui donna un nouveau luslre à l'école des catéchumènes, non seulement par sa doctrine, mais encore par son zèle et ses vertus apostoliques. Sa réputation passa jus(jue chez les Indiens, qui le prièrent, par députation, de venir leur prêcher l'Evangile, dont ils avaient déjà reçu les prémices. Envoyé vers eux en mission par son évèque, Démétrius, il revint ensuite à Alexandrie, et reprit quelque temps la direction de l'école chrétienne, puis se contenta.

dans ses dernières années, d'instruire dans sa maison ceux que sa renommée attirait à lui. Le plus célèbre de ses disciples fut Clément.

Clément d' Alexandrie, né dans le paganisme, avait parcouru diverses provinces, la Grèce, l'Asie, la Syrie et la Palestine, toujours avide d'apprendre et d'entendre de nouveaux maîtres. Le mérite et la réputation de saint Pantène le fixa enfin à Alexandrie, où il devint le successeur de cet homme apostolique. Esprit très orné, g"énie fécond etinfatig-able, il écrivit un grand nombre d'ouvrages et de dissertations sur les questions agitées de son temps, sur les livres saints et sur la philosophie. Ses trois œuvres principales, qui nous ont été conservées, forment un enseignement gradué qui révèle dans l'esprit de leur auteur un plan profond et régulier.

Les Exhortations aux Gentils sont une réfutation de la philosophie païenne. On en parlera plus loin. Vient ensuite le Pédagogue, divisé en trois livres. C'est un second pas que Clément fait faire à ses catéchumènes. Après leur avoir montré la fausseté des maximes et le dérèglement des habitudes qu'ils avaient reçues du paganisme, il les rappelle, dans le Pédagogue, à l'^iiifan^^ spiçiî^uelle, comme s'ils recommençaient la vie, pour les introduire à l'école de Jésus-Christ. Il leur fait d'abord admirer l'excellence de ce Pédagogue divin qui est le Verbe de Dieu et la Sagesse incréée, et, en même temps, leur explique avec quelle simplicité et candeur ils doivent recevoir ses leçons salutaires. Puis, il expose en détail les règles de la vie

l'église et ses premiers docteurs 253

chrétienne, dans la vie personnelle, dans les rapports domestiques et sociaux. Afin que ses catéchumènes ne regardent pas comme tristes et abjectes les habitudes simples et les mœurs austères qu'ils devaient substituer désormais au luxe et à la mollesse de leur vie passée. Clément insiste sur les idées que tous les vrais chrétiens doivent se former de la vraie beauté, des véritables richesses, enfin de tout ce que Ton doit appeler bien, félicité et grandeur. Ce second ouvrage renferme tous les éléments de la morale chrétienne, exposés à des hommes dont plusieurs avaient Tesprit cultivé par Tétude. Ils préparaient ces adultes au baptême et à l'intelligence de symboles qui leur était communiquée alors.

Mais la haute pensée chrétienne ne pouvait se développer dans ces instructions préparatoires. Elle était réservée aux « initiés ». Le docte alexandrin voulut compléter sa pensée et son enseignement, en présentant l'ensemble de la vie chrétienne, depuis le degré le plus humble jusqu'au plus haut degré de la perfection, et il le fît dans ses Stromnles. Cependant loi du secret s'imposait encore à lui dans cet enseignement public. Pour ne pas le blesser, il se proposa de voiler ses idées de manière à n'être compris en certains sujets que des seuls initiés. 11 le fit par des réticences, par l'obscurité de ses expressions» et par l'irrégularité de sa marche. Il marqua même celle-ci en intitulant son livre : Stromates (Tapisseries), terme qui si- ^mifiait des matières mêlées et une apparence de désordre. Son idée principale, à laquelle il arrive

après avoir traité la question générale de la philosophie, parié de la foi, des fondements de !a vie chrétienne, des vertus qui tendent à purifier l'homme et à le défendre des mouvements déréglés des passions, est de montrer dans le chrétien parfait le vrai philosophe, le sage, le véritable gnostique. Car les Stromales sont le triomphe de la gnose chrétienne sur la gnose païenne. Clément se complait à décrire le chrétien parfait, qu'il montre orné de toutes les vertus, élevé jusqu'à la contemplation des perfections divines, vivant dès lors d'une vie tout à fait supérieure et presque surhumaine.

Origène se vit confier par l'évoque Démétrius la chaire des catéchèses après la retraite de Clément Alexandrin. Le disciple devait s'élever encore plus haut que son maître. Origène était né dans Alexandrie, i'out jeune encore, il se montra chercheur infatigable de la vérité et de la science, fatiguant son père Léonide par des questions prématurées. A dix-huit ans, il exhorte ce père au martyre par une lettre admirable, et on le voit occuper une chaire autour de laquelle se pressent à l'envi chrétiens, juifs, idolâtres et hérétiques. Livré exclusivement à ses fonctions, il menait une vie pauvre et austère, dormait peu et marchait nu-pieds; il jeûnait habituellement, et poussa même le zèle de la perfection apostolique jusqu'à se mutiler, par interprétation excessive d'un conseil du Christ sur la chasteté. Ses tribulations commencent pour lui avec sa gloire. Obligé d'abandonner Alexandrie, il entreprend plusieurs voyages scientifiques ou

Jl

l'église et ses premiers docteurs 255

charitables. En 21 4, il est en Arabie; en 216, il fonde à Ccsarëc, près de ses deux amis, Thcocsiste et saint Alexandre, un nouvel et célèbre enseignement. Bientôt, en 2 18, il en fait autant à Antioche. L'évêque Démétrius, première cause de son éloignement et maintenant jaloux de Téclat dont il illustre les autres villes, le rappelle alors. Pendantson retour, il fut ordonné prêtre par ses amis Thëocsiste et saint Alexandre. Démétrius s'en plaignit vivement, comme d'un acte contraire aux règles canoniques, et, profitant de l'acte indiscret qu'Orig"ène avait commis par excès de zèle dans sa jeunesse, le dénonça aux évoques dn monde entier. Certaines théories de l'illustre savant, erronées ou mal interprétées, contribuèrent à exciter l'animadversion contre lui. Orig-ène commence alors mie vie où les poursuites ne cessent plus de se mêlera ses travaux. Démétrius, probablement poussé par la jalousie, le fait, en deux conciles, condamner et dégrader. Il se retire à Césarée où il fonde définitivement une école qui devient florissante, les évêques se partagent à son sujet en deux camps opposés, et Origène achève sa vie au milieu de haines aussi ardentes que le sont les témoignages d'admiration. A la persécution intérieure celle de l'Empire idolâtre joint ses fureurs et ses dangers. En 202, quand Dèce inonde l'Orient de sang chrétien, il est jeté en prison et soumis à de cruels tourments, dont il meurt deux ans après.

Ses travaux, d'une étendue prodigieuse, peuvent se partager en quatre classes : l'enseignement, l'exégèse ou 'explication de l'Ecriture, la polémique,

la morale. A son enseignement oral il voulu! joindre un travail écrit, une sorte de somme le résumant • C'est le Périarchôn ou Livre des Principes, celui de ses ouvra§"cs qui lui attira tant de déboires et de chagrins. La pensée du livre n'était pas sans danger; les explorations de l'auteur dans des régions encore peu pratiquées l'exposaient à des erreurs dont il ne sut pas toujours se préserver. Cette idée-mère, qui était celle de Clément d'Alexandrie et plus ou moins celle de toutes les écoles catéchétiques de l'Orient, était Taccord de la raison et de la foi, du dogme révélé avec les données philosophiques; terrain glissant où l'on a vu encore dans la suite quelques-uns des plus fermes ne point éviter tout faux pas. Le Périarchôn traite de Dieu, de la Trinité, des anges, du monde, de Dieu, de l'Ancien Testament, de la question du bien et du mal, de l'Incarnation, de la Rédemption, du libre arbitre, de la fin du monde, de l'inspiration et de l'interprétation de l'Ecriture sainte.

Le labeur de l'enseignement, quelque vaste qu'il ] pût être, ne fut qu'une phase de ce grand œu- \ vre. Origène absorba sa vie entière dans des tra- j vaux d'exégèse. Et ces travaux furent doubles, portant à la fois sur le texte de l'Ecriture et sur son interprétation. Sur le texte son œuvre fut immense. Il mettait en regard, dans des tables juxtaposées, les différents textes et les versions principales que l'on possédait de l'Ecriture, il les comparait, les rectifiait, les corrigeait les unes par les autres, afin d'obtenir tout d'abord un lexte irré-

l'église et ses premiers docteurs 257

prochable. C'est ce travail préparatoire, auquel la vie d'un homme ordinaire n'eut pu suffire, qui nous a donné les Tétraples, HexapleSy Octaples, Ennapies, selon que quatre, six, huit, neuf textes étaient dressés parallèlement. Après le texte, l'interprétation du texte devint l'objet de tous les soins du grand docteur, et ces nouvelles œuvres se comptent par mille. On peut juger de son activité en sachant que sept notaires ou secrétaires se succédaient pour écrire sous sa dictée, et que des copistes en plus grand nombre mettaient au net le texte sténographié des notaires. Dans son interprétation de TEcriture, Origène, sans abandonner le sens littéral, se livre surtout aux sens mystiques : là fut pour lui l'exagération et l'écueil; il poussa à des ii| extrémités presque dangereuses les tendances de l'école d'Alexandrie à commenter mystiquement TEcriture en négligeant beaucoup trop le sens littéral. Son principe était excellent quand il établissait que la pensée divine, qui fait le fond des Ecritures, renferme derrière la lettre des immensités cachées et des trésors infinis, que s'en tenir euM servilement à la lettre c'est se priver de ce que la pensée divine contient de plus sublime et de plus exquis. Mais il exagéra ce principe jusqu'à l'abus et le poussa jusqu'à l'erreur, quand il prétendit qu'une quantité de passages de l'Ecriture n'ont pas de sens littéral. Origène en a commenté presque tous les livres.

Gomme apologiste et polémiste, il donna à la jfjBdéfense de la foi Tun de ses derniers ouvrages et le plus parfait. Son Traité contre Celse sera pré-

HISTOIRE POPULAIRE DE l'ÉGLISE. I. — 17

sente plus loin. Ce qu'il en faut dire ici, c'est qu'Ori^ène^ averti par tant d'accusations contre lui, s'y explique plus nettement et de la manière la plus orthodoxe sur nos principaux mystères, la Trinité, l'Incarnation, la divinité de Jésus-Christ, etc., et que c'est une heureuse justification de ses autres livres.

Il y a d'ailleurs lieu de disting-uer entre les erreurs d'Origène et les erreurs qui, sous le nom d'Origénisme, ont été fortement accentuées, développées par ses disciples passionnés, et ont fini par mériter la condamnation de l'Eglise elle-même, à la suite des troubles qu'elles occasionnèrent dans les siècles suivants. Elle frappa ce système parce qu'elle y voyait poindre en lui un rationalisme dont l'apparition lui causait un juste effroi. Quant à celui d'Origène lui-même, on ne peut en dissimuler les écarts. Sans avoir été jamais entêté, l'illustre Alexandrin s'est plusieurs fois trompé dans son œuvre immense. Il y a des rétractations ou des explications sur plusieurs dogmes, dont il est juste, on vient de le dire, de lui tenir compte. Mais, outre l'exagération excessive de ses interprétations allégoriques de l'Ecriture, il reste des points graves. Ses opinions sur l'activité infinie de Dieu, d'où il déduit des créations ininterrompues, sont au moins téméraires. Plus encore. Selon lui les âmes préexistent : Dieu au commencement créa tous les êtres spirituels, il les créa identiques, anges, âmes humaines et démons: s'ils diffèrent, la différence est due à leurs mérites. Une autre erreur importante touche au redoutable mystère de rexpialion

l'église et ses premiers docteurs

Origèno suppose d'abord une expiation successive des âmes: ce qui le rapproche de la métempsycose; il enseig"ne que même en enfer, même pour les démons, la purification est possible, ce qui lui fait nier implicitement l'éternité des peines. Certes ce sont là des erreurs, et ces erreurs sont graves, mais celui qui les émet n'est pas un orgueilleux opiniâtre; c*est un génie qui aime Dieu et TEg-lise, qui reconnaît leur autorité souveraine, et auquel sa témérité n'enlève jamais une humble et charmante candeur. Trop nourri des spéculations platoniciennes, trop emporté dans le domaine philosophique et rationnel, il risquait de se fourvoyer dans ces régions si neuves et si inexplorées. Il ne faut pas oublier non plus que cet explorateur parfois malheureux disait d'un cœur ferme et qui ne s'égara jamais : « Pour nous, nous restons inébranlables dans la doctrine de Jésus-Christ ».

Origène eut donc des adversaires résolus. L'un des principaux fut saint Methodius, évêque d'Olym- Ipie, puis de Tyr, et martyr sous Maximin en 3ii : en opposition aux tendances spéculatives de Técole d'Alexandrie, il s'efforçait de faire prévaloir le réallisme chrétien. 11 écrivit aussi des traités contre les Ignostiques et contre les erreurs néoplatoniciennes, let une réfutation de Porphyre. Parmi les protecteurs et amis du grand maître décrié se rangèrent hnis le Grand, converti et formé par lui, son suckesseur dans la direction de l'école d'Alexandrie, puis devenu évêque de cette ville en 247, et qui Kombattit avec ardeur les hérésies naissantes de habellius et de Paul de Samosate ; saint Grégoire

le Thaumaturge j évêque de Néo-Gésarée, dans le Ponl, qui a laissé un panég-yrique d'Origène et d'autres écrits ; Pamphile, de Bérylle, fondateur de la bibliothèque de Césarée, et auteur, avec Eusèbe, d'une apologie d'Orig-ène.

L'Eglise d'Afrique eut aussi son grand docteur, plus irréprochable que Tertullien. Ptliéteur de profession, saint Cyprien de Carthage, avant de se convertir, s'était formé par l'étude de ce maître, dont il n'eut ni les idées parfois étroites, ni l'âpreté. Devenu évêque de la première ville d'Afrique (248- 268) il fut un pasteur zélé, un défenseur inébranlable de la foi pour laquelle, on Ta vu, il mourut martyr. Toutes les questions qui s'agitent, les dangers que courent les fidèles, les attaques que subit l'Eglise provoquent tour à tour son ferme et lucide génie. Une première série de ses œuvres est dirigée contre le paganisme et contre les Juifs. Le schisme de Novat et de Novatien lui fait écrire sor chef-d'œuvre, le traité de V Unité de V Eglise, don il a été déjà cité des fragments. ^-

Enfin, à côté des apologistes proprement dits prennent place des écrivains dont les travaux bis toriques tendent au même but par une voie quel que peu différente. Vers la fin du 11® siècle, Hégi sippe,i^-àssé du judaïsme à la foi, composaun grai^l ouvrage intitulé Choses mémorables, qui cent nait l'histoire des deux premiers siècles chrétienn Pour se préparer à ce travail, il se mit en voyasj pour Rome, visita les Eglises, conféra avec \A

l'église et ses premiers docteurs 261

grand nombTe d'évêques, et trouva partout la même doctrine. Sous les différents évêques se succédant sur le même siège ou dispersés dans chaque ville, ce sont, dit-il, les mêmes enseignements qui nous sont venus des prophètes et de Jésus-Christ. Et pour opposer sans doute à cette belle unité le contraste des sectes hérétiques, il en faisait Ténumération et les montrait toutes discordantes entre elles. Le plan de Jules Africain est plus vaste. Né en Lybie, cet écrivain, dont la vie se passa en Palestine, écrivit une chronique en cinq livres qui va du commencement du monde à l'an 221.

Les attaques de la philosophie païenne contre le christianisme et l'Eglise n'étaient pas moins brillamment et victorieusement repoussées. La défense et la réplique sur ce point se rencontrent aussi dans les apologies de saint Justin, de Tatien, d'Athénagore et des autres, déjà mentionnées plus haut. Beaucoup d'autres écrits importants y furent plus spécialement consacrés. Hermias, vers la fin du second siècle, publiait les Philosophes moqués^ pour ridiculiser leur psychologie et leur métaphysique. Il réunit les affirmations des anciens philosophes, il les opposa texte à texte, et les réfuta les unes par les autres. Théophile d'Antioche, né dans le paganisme et devenu évêque de cette ville, adressait successivement trois livres A Antylocus, docte païen, qu'il traitait en ami, mais contre lequel il défendait avec énergie la religion chrétienne. Le saint Pontife accable le paganisme, et ses dieux, et son culte, de la comparaison qu'il

en fait avec les enseignemenls chrétiens. Il s'ëtend beaucoup sur la Providence, l'ordre du monde et la création ; il raconte celle de l'homme en termes mag-nifiques que Bossuet semble commenter dans le récit qu'il en fait. Saint Théophile avait aussi combattu les hérctiques, réfuté Marcion et Hermogène. Aux rudes coups que V Apologétique de Tertullien et son livre Aux nations portaient à la sagesse païenne s'ajoute son Traité de l'Ame, Saint Cyprien démontrait dans un éloquent écrit la Vanité des idoles. Clément d'Alexandrie, dans son Exhortation aux Gentils, attaque sans ménagement leur culte et les fables du paganisme. Il en démontre le ridicule, l'absurdité et l'infamie; il met au grand jour les mystères païens et leurs orgies ; enfin il révèle sans pitié tout ce qui se passait de plus honteux dans la religion des Grecs et des Romains. Les huit livres de l'admirable traité d'Origène Contre Celse sont une réfutation éclatante des objections philosophiques de cet ardent ennemi du christianisme, et n'en laissent rien debout. Arnobe, originaire de Sicca, en Afrique, écrivit, vers l'an 3oo, un livre Contre les nations^ œuvre de polémique vigoureasement menée contre les sages du paganisme. Son disciple Lactance, que la beauté de son style a fait appeler le Gicéron chrétien, indigné des attaques de deux philosophes, compose ses Institutions divines où il montre à son tour la folie et l'incohérence du paganisme, avant d'exposer les éléments généraux de la doctrine chrétienne.

Ce n'est là qu'un tableau trop sommaire.

l'église et ses premiers docteurs 263

Aucune période de la vie de l'Eglise n'a plus d'importance que celle dont l'histoire vient d-être retracée à grands traits. Là sont les titres, les preuves de son origine divine, Tattestatioa de sa foi et de son unité premières, et de son immortelle vig^ueur. Elle se maintiendra telle à travers les siècles, mais au prix d'autres combats, car, si la destinée de l'Eglise est de faire triompher la vérité toujours, elle est aussi d'avoir à lutter pour la défendre, jusqu'au triomphe final du Christ,

Page 1