CHAPiTRE
Les invasions des Barbares.
Chute de l'Empire d'Occident.
A sa mort (HgS), Tliéodose partagea rEinpire enlr<3 ses deux i'ds Arcadius et Honorius, partage définitit et qui répondait à la malheureuse réalilc des choses, car l'Adriatique ne séparait pas seulement deux langues, mais presque deux religions: Constantinople grecque et si souvent arienne. Home liliîie et orthodoxe avaient voulu chacune leur emiiereur. Cctlc séparation dure encore danj la religion et la civilisation difïerentes de ces deu-> moitiés de rancien monde. L'Orient allait bienfcôj tomber dans les déchéances du Bas-Empire ; les invasions des Barbares, en faisant crouler l'Empire d'Occident, amèneront la formation d'une sociétt nouveleqiii, grâce à l'aclion plus libre et plusdi-j recte de l'Eglisi;, se relèvera de ce bouleversemen^ rajeunie et transformée.
En Orie.it, Arcadius (39D-408) suivait la politi qu^ r(ligi3use de son père et s'appliquait à l'ex linc-ion du paganisme. 11 ôla aux prêtres païens h restj c'e Lurs privilèges et condamna les temple; construits dans la campagne. Son empire subissai
ks ravages des Huns, qui poussaient toujours leurs incursions ; et la corruption de la cour, cjui gagnait tous les ordres, affaiblissait la force de résistance contre le flot menaçant des peuples barbares. En 4o2, Arcadius avait déclaré Auguste son fds Théodose, encore au berceau.
L'empire respira sous le sage gouvernement d'Anthéniius, tuteur du jeune prince depuis la mort d'Arcadius. Le règne de ïhéodose II (4o8-45o) fut le plus long de ce siècle. Le nouveau souverain se montra animé d'une piété sincère et d'intentions droites, mais il était faible de caractère et n'avait pas les hautes aptitudes nécessaires pour une tâche aussi difficile que la sienne. Son insuffisance fut suppléée par sa sœur Pulchérie, seconde fille d'Arcadius, proclamée Auguste dès Tâge de seize ans, et qui se trouva chargée de l'éducation de son frère. Cette impératrice chrétienne fut le prodige de son siècle par ses grandes qualités et ses vertus. Théodose Il exclut les païens des fonctions officielles (4i6)j plus tard il prescrivit de brûler les écrits contraires au christianisme (448)» On a vu qu'il fit rédiger le Gode ihéodosien. Attila, roi des Huns, j campé sur les bords du Danube, ne cessait de mejnacer Théodose et les Piomains, mais l'Orient semiblait n'avoir plus de vie que pour soulever des qucirelles religieuses et troubler l'Eglise, et le faible 'Théodose restait ballotté par ces agitations.
Marcien, qui lui succéda (4&0-457), avait épousé la sœur de Théodose, Pulchérie. Jamais on ne vit îur le trône des vertus plus pures et tant de belles (H heureuses qualités que dans ces deux illustres
époux. Mais le règne de Marcien fut trop court ; Pulchérie était morte quatre ans avant lui.
A ce prince valeureux et sage, protecteur de la religion, l'armée donna pour successeur un tribun militaire, Léon (457-474)« H était avare, mais brave et orthodoxe. Malheureusement pour la religion comme pour l'Etat, il était mal entouré et souvent mal servi. On voyait surtout près du trône deux hommes indignes, Zenon, son gendre, d'origine barbare, et Basiliscus, frère de sa belle-mère. Léon I" voulait faire de Zenon son successeur, mais le peuple de Gonslantinople, auquel les agissements de celui-ci en faveur de riiërésiele rendaient suspect, éleva des protestations et agréa, au contraire, son fils,lejeuneLéon, quel'empereurfit Auguste (473). Léon il suivit de très près Léon 1er dans la tombe, et Zenon, déjà proclamé Auguste par son fils, se vit seul maître de l'Empire (474-490' ^^ peutdirG| que ce prince difforme, qui se faisait une gloire de ses honteux excès, commença cette série déplorable de règnes qui a mérité à toute l'époque la dénomination de Bas-Empire. Son avènement coïm: cide avec l'extinction de l'empire d'Occident dam la personne d'Augustule.
En Occident, l'empereur Honorius (395-423 donnait à la religion chrétienne la même faveul, que son frère Arcadius en Orient. Comme lui, priva les temples païens de ce qui leur restait d| revenus ; il fit brûler par le barbare Stilicon, so premier ministre, tous les antiques livres sibyllinsl et ne prêta pas un appui moins décidé à TEgliffl
contre les schismes. A sa mort, comme il ne laissait pas d'enfants, son secrétaire, Jean, osa prendre la pourpre, mais Théodose le Jeune le fît promptement abattre par ses généraux, et mit sur le trône d'Honorius le fils de Placidie sa tante, Valentinien III (423 /i54)> qui montra la même zèle que son prédécesseur pour assurer par de nouvelles lois le triomphe de l'Eglise sur le paganisme, et pour réprimer les sectes hérétiques.
Ces règnes se déroulaient au milieu du sanglant tumulte des grandes invasions des Barbares. Le vieux monde croulait. Elles passèrent sur lui comme un déluge vengeur, châtiment de ses crimes séculaires. Le vieux monde en avait comblé la mesure : le sang des martyrs criait vengeance; l'idôlatrie persistait, dans les régions officielles et dans le peuple, malgré les efforts de TEglise. D'ailleurs la corruption gallo-romaine tenait l'empire plongé dans un abîme de vices et livré, dans sa décadence, à l'impiété d'un orgueil sans frein. L'heure était venue où Dieu, selon la prophétie de l'Apocalypse, allait renverser la Babylone de Rome, (( cette prostituée qui avait enivré le monde du vin de la prostitution ». Dans cette première période, 'histoire n'enregistre que des désastres et d'épouvantables ruines; les invasions sont d'abord exclusivement dévastatrices. Dieu cependant renverse bour réédifier ; il jette à bas un édifice vermoulu, |levenu immonde, pour refaire une société neuve et igoureuse, apte aux grandes choses qu'il veut iccomplir par elle dans les siècles qui viendront.
Une éclatante rénovation succédera au terrible châtiment. Mais ce serait une g'rande erreur de ne voir, pour l'Eglise, dans les invasions, que l'arrivée d'auxiliaires précieux, une aurore de joie. En réalité, l'irruption des Barbares fut pour el!e une grande épreuve, non moins pénible que celle des persécutions, une seconde et effroyable tempête. Si le vieux monde l'avait recouverte sous un océan de sang et de vices, l'invasion barbare la couvrait de ruines et, en outre, ne fit d'abord que prêter à l'hérésie un appui victorieux. Le triomphe de l'Eglise sur les Barbares n'est pas moins merveilleux que celui remporté sur le monde païen, et ne fait pas apparaître avec moins d'évidence le caractère divin de son institution.
Comme toutes les migrations des peuples, celles des cinquième et sixième siècles vinrent de l'Orient; et de même que les flots poussent les flots, ces peuples se jetèrent les uns sur les autres, se chassant les uns les autres, se précipitèrent sur l'Empire comme un torrent qui tombe d'une roche élevée et inonde les plaines voisines. Trois bans de nations s'échelonnaient derrière les frontières de l'Empire. Les plus proches étaient celles de race germanique, déjà envahissantes. Toute les frontières étaient garnies de peuplades germaines, de laf rive gauche du Danube et de la rive droite du Rhinf jusqu'à la mer Baltique : au sud étaient les Soua-| bcs ou Suèves, les Alamans, les Bavarois; à côté,| plus à l'est, les Marcomans, les Quades, les Hérules ; à l'ouest, le long du Rhin inférieur, la confé-j
dt^ration des Francs (Saliens, Ripuaires, Sicambres, etc.) ; au nord les Francs, les Saxons et les Frisons ; à l'est de leur confédcraiion, les Vandales, les Burg'ondcs, les Lombards; plus loin, vers le nord, les Jutes, les Danes, les Scandinaves. A l'époque où commencent les invasions, les Golhs, d'abord campés vers les embouchures de la Vistule, puis descendus sur les rives du Borysthène (Dnieper), en laissant derrière eux une de leurs peuplades, les Gépides ou traîneurs, s'étaient portés vers celles du Danube. Ils se divisaient en Goths de l'est (Ostrog'otlis) et Golhs de l'ouest (Wisigoths). On a vu que ceux-ci, sous la poussée de l'arrière, avaient déjà pénétré dans l'empire et que Théodose V^ leur avait ouvert la Mœsie et la Thrace.
Des régions immenses qui s'étendaient au delà les frontières romaines, la première partie, entre a mer Caspienne et la Baltique, celle où s'agitaient es peuplades germaniques, n'est qu'une vaste )laine, ouverte du côté de l'Orient, comme afin de ecevoir toutes les émigrations qui en sortent. On l'y voit que des steppes, des pâturages, et, à meure qu'on avance vers le Nord, des terres maréageuses entrecoupées de sapins, sans montagnes, ans barrières pour arrêter les populations^ sans ttrait pour les captiver. Ces déserts ne devaient voir d'autres habitants que des hordes mobiles bmme les chariots qu'elles traînaient à leur suite. insi, une vaste route formée de plaines immenisva versera flots sur l'Europe méridionale les uples du Nord. Derrière les Germains, en effet, Milles Slaves, épars des rives de la Baltique, au
Danube, à la Mer Noire et à rAdrialique ; et derrière ceux-ci les peuplades asiatiques^ celle des Huns surtout, qui, d'abord cantonnées sur les rives du Volg'a, commencèrent à s'ag^iter comme un fleuve irrité de ses rives trop étroites, et refoulant les Slaves vers l'Occident, les poussèrent à refouler eux-mêmes les Germains qu'ils jetèrent dans l'Empire, Mais ces plaines de la Germanie, trop désertes et trop pauvres pour retenir les peuples du Nord, leur ouvriront à leur tour l'accès aux régions heureuses et fécondes de la Gaule, de l'Italie, de l'Espagne, de l'Afrique^au cœur de ce vieux monde qui allait s'évanouir.
La race germanique devait fournir les éléments du nouveau. Tacite a bien décrit son caractère, quand il parle de la bravoure déjà chevaleresque et aventureuse des peuplades germaines, de leur amour des combats, de leur passion pourlaliberté et de leur perpétuel besoin de changement. Chez elles, pas de luxe, nul bien-être, aucune mollesse^ rien qui tienne des civilisations efféminées de l'Orient et de la Rome gallo-romaine ; tout, dans ccj peuples, jusqu'au vêtement, est viril et austère Le christianisme trouvera en eux, sans doute, beau coup de rudesse, mais aussi beaucoup de force ej d'énergie. Le Germain unit d'ailleurs volontienj l'ivresse à la barbarie ; il est joueur passionnt ment, mais un auteur chrétien duv® siècle, Salviei écrit : « Le Romain est impudique au milieu de| Barbares si admirables par leur chasteté. Que did je ? Les Barbares eux-mêmes sont dégoûtés de noî
impuretés. L'adultère est chez eux un crime, et chez nous un honneur. Et nous espérons la victoire ? Nous nous étonnons que nos terres aient été données par Dieu aux Barbares, quand les Barbares purifient par leur chasteté cette terre que les Romains souillent de leur luxure ! »
L'amour de l'indépendance et l'humeur aventureuse, chez les Germains, ne comportaient rien de régulier, moins encore décentralisateur et d'absolu dans le gouvernement. La discipline etia servitude, principes du gouvernement de l'empire, leur étaient en horreur. Le leur était formé par une assemblée des chefs guerriers, à laquelle ils prenaient tous part. Elle se tenait dans des lieux et à des jours consacrés, à la nouvelle et à la pleine lune. Le choc des boucliers marquait l'approbation de l'asseml)lée ; un murmure violent, sa désapprobation. Les mêmes assemblées exerçaient le pouvoir judiciaire, quelquefois par des délégués. Chaque canton avait son magistrat, et toute la nation un roi, élu parmi les membres d'une même famille qui avait la possession héréditaire de ce litre. Pour les combats, les guerriers choisissaient eux-mêmes les chefs qu'ils voulaient suivre.
I^a religion des Germains s'harmoniseavec leurs habitudes guerrières, leurs passions violentes, leurs mœurs farouches. Leurs divinités sont rudes comme leurs instincts, fantastiques comme leur imagination vagabonde et enflammée : sous des noms divers ils adoraient la nature. Mais, comme en Grèce et à Rome, on retrouve dans leur mytholologie les vestiges de la révélation primitive. La dou-
leur et la mort ont atteint jusqu'aux dieux. Le fils d'Odin est tombé dans la déchéance. Un jour doit venir où toutes les puissances de l'abîme, contenues par les héros bienfaisants, seront déchaînées : ce sera la fin du monde, une nouvelle terre sera créée. Toujours apparaîtune puissance mystérieuse et souveraine qui gouverne tout, triomphe de tout; c'est à elle qu'est réservée la restauration du monde. Les Germains n'élevaient guère de sanctuaires à leurs divinités et ne façonnaient que peu d'idoles, mais ils avaient un culte, des prê'res, des sacrifices, où le sang humain ne fut pas sans couler.
Cet ensemble de caractères "permet de pronostiquer ce qu'ils apporteront à la société nouvelle : leurs âmes s'ouvriront aisément aux grandes conceptions de la foi chétienne, leurs cœurs à la chaste morale de TEvangile, mais en tout ils porteront la sanglante rudesse de leurs mœurs, jusquà ce que l'Eglise les ait pleinement soumis au joug suave de Jésus-Christ.
Les Germains reçurent en effet l'Evangile quand leur marche vers le sud les eut mis en contact avec les peuples chrétiens. Les Wisigoths,à l'ouest du bas Danube, furent les premiers sur qui tombèrent les premières semences. Elles se développèrent rapidement par l'apostolat et promettaient une féconde moisson. Déjà, au concile de Nicée (325), on voit siéger un évêque des Goths, Saint Athanase, saint Cyrille^ saint Jean Ghrjsostome parlent avec émotion de leur foi, de leur zèle; ce dernier mentionne les prêtres, les moines et les religieuses de leurs pays. Saint Jérôme reçut un jour une lettre
de deux Gotlis sur desquestions d'exég-èse biblique. (( Oui l'aurait cru ? écrivait-il à ce sujet, les Goths barbares s'inquiètent des textes orig-inaux de la Bible, et les Grecs dorment dans leur insouciance et leur oubli ! »
^lais l'hérésie gâta pour long-temps de si belles
'• espérances. Quand les Goths demandèrent à Valens de leur ouvrir les portes de l'Empire, leur principal député était PévêqueUrllla(Wulfila,^Yôlstein, le fils delà louve), qui s'était consacré avec g-rand succès à leur évangélisation. Valens, foug-ueux sectateur de l'arianismCjpromittout aux évêques ariens si Urfîla et les autres envoyés passaient à Terreur. Urfila fut le premier perverti par eux ; soit simplicité, soit calcul, il se fit hérétique, et, de retour parmi les siens, contribua puissamment à corrompre leur foi.
Ce contact avec l'empire d'Orient fut la perte de l'orthodoxie des peuples gernriains ; et de même que la religion catholique s'était répandue de proche en proche parmi eux, de proche en proche ils devinrent, pour la plupart ariens, et ennemis de l'Eglise. Les Vandales, en particulier,se signaleront comme
^ persécuteurs.
Etablis, depuis le troisième siècle avant Jésus- Christ, dans les grandes plaines de TAsie centrale, derrière la mer Caspienne, les Huns s'étaient peu à peu avancés vers TOccident, ils avaient poussé vers l'Europe et traversé le Volga, attirés par le bruit des richesses de Rome qui était venu jusqu'à eux. Ils vinrent heurter le grand empire des
Goths, qui succomba. Les Ostrogoths se soumirent; les Wisi§"oths vinrent, comme on Ta vu, sur les bords du Danube, implorer l'empereur Valens qui leur ouvrit ses territoires et paya son imprudence par la sang-îante défaite d'Andrinople. Théodose I^^' parvint à les contenir, non d'ailleurs sans rien leur concéder, mais sa mort marqua la fin des jours de force et de victoire. Sous Arcadius et Horius, les deux empires, quoique distincts, ne laissèrent pas d'associer quelquefois leurs efforts pour la défense commune contre un péril qui, après avoir longtemps menacé leurs provinces, semblait maintenant près de tout faire sombrer. L'empire d'Orient fut sauvé par lu double barrière du Danube et des monts Balkans; par la direction générale de l'invasion barbare que l'impulsion première tourna plutôt vers l'ouest que vers le sud, et par le soin qu'on prit de protéger Constantinople, comme la réelle et vivante capitale du monde romain, dont Rome n'était plus que l'ombre. Ce fut surtout l'eifet des desseins de Dieu. L'empire d'Occident, celui dont la Babylone des Césars avait si longtemps fait le théâtre de toutes les corruptions etàe persécutions atroces contre le Christ et son Eglise, fut l'objet des grandes attaques. 11 reçut, en un demi-siècle, quatre assauts terribles : Alaric avec les Wisigolhs, Radagaise avec les Suèves, les Vandales, les Alains et les Burgondes, Genséric avec les Vandales, Attila avec les Huns.
Théodose mort, les VVisigoths, ayant mis à leur tête Alaric, chef de leur plus illustre famille, se révoltèrent et ravag-èrent la Thrace, la Macédoine
et la Grèce: Stilicon, Vandale d'origine, passé au service de l'Empire, et au génie duquel Théodose mourant en avait confié la garde pour ses deux fils, ne suffit pas à abattre entièrement les révoltés, et Arcadius n'eut d'autre ressource, pour prévenir de nouveaux ravages, que de nommer Alaric maître de la milice en Illyrie. C'était lui désigner pour proie l'Occident. Alaric mena bientôt les siens à la conquête de l'Italie. Défait, à Pollen tia (4o3) par Slilicon, qui était accouru de la Rhétie, le roi des Wisigoths fut encore apaisé par des Jionneurs : Honorius le nomma général dans son armée. Ces lâchetés ne pouvaient sauver l'empire.
Partis de la Baltique, Radagaise et les barba- >^ res qu'il entraînait, pressés de fuir devant la marche torrentielle des hordes hunniques, laissèrent deux cent mille des leurs sur les bords du Rhin, franchirent les Alpes et fondirent à leur tour sur l'Italie. Au milieu des excès de toute sorte qu'ils commirent, le clergé catholique eut cruellement à souffrir de ces envahisseurs mêlés d'idolâtres et d'Ariens ; son dévouement pour soutenir la foi et •relever les courages n'en fut pas ralenti. Radagaise •échoua, défait par Stilicon, et mis à mort (4o6). Ses troupes désorganisées refluèrent vers la Gaule, •sur laquelle les deux cent mille Barbares, retardés sur les bords du Rhin par la résistance des Francs Ripuaires, s'étaient déjà jetés, et, pendant deux années, elle fut en proie à d'horribles ravages, jusqu'au |)assage de ces Barbares en Espagne.
Honorius s'était défait de Slilicon, suspect de calculs avec les Barbares (4 08), et avait porté un
arrêt de mort contre ceux qui se trouvaient en lia] lie. lis se retirèrent près d'Alaric, campé sur leî bords de Tlsonzo, qui débouche dans le golfe di Trieste. Le roi des Wisigoths revint avec eu^ pour les venger. Une force secrète le poussait verj Rome (409)- L^ ville ne se défendit pas. Des députés vinrent dans son camp lui porter des paroles de paix. Ils lui représentèrent la grandeur de Rome et les nombreuses populations sous ses ordres, a Plus l'herbe est serrée, leur répondit-il, plus la faux y mord. » Néanmoins, il laissa la ville se racheter au prix de 5. 000 livres pesant d'or et de 3o.ooo livres pesant d'argent, puis se retira en Toscane pour y prendre ses quartiers d'hiver. Ensuite, croyant qu'on se jouait de lui, il revint l'assiéger. R.ome, cernée, privée des arrivages d'Afrique et de Sicile, en proie à une cruelle famine, ouvrit ses portes. Le sénat, docile, proclama le fantôme d'empereur qu'il plut à Alaric de désigner, Attale, qu'il abattit peu après, et nomma le roi Wisigoth lui-même maître général de la milice. Les Goths prenaient les dignités romaines. Enfin, Honorius, ayant cherché à préparer des défections parmi eux, Alaric, plein de fureur, reparut une troisième fois devant Rome et la livra au pillage. Cependant ces barbares, qui avaient reçu l'Evangile, donnèrent en cette circonstance, quoique victimes de l'hérésie arienne, une preuve d'autant plus grande de leur foi, qu'ils étaient plus justement irrités. Durant le pillage, les églises, surtout celle de Saint-Pierre, devinrent des asiles sacrés, et les vases précieux de cette
basilique, trouvés dans une maison particulière, y furent transportés solennellement, au milieu des chants sacrés, sous Tcscorte des Goths (4o9)«
Alaric ne jouit pas longtemps de son triomphe. Il mourut, Tannée suivante, à Gosenza dans le Brutium. Les Wisijs^-oths honorèrent d'une sépulture extraordinaire les restes de leur grand chef. Pour que son corps ne fût pas profané par les Romains, des prisonniers détournèrent le cours du Busentin qui arrose Gosenza, creusèrent un tombeau dans le lit du fleuve et y ensevelirent Alaric avec de riches dépouilles. Les eaux furent rendues à leur cours naturel, quand les prisonniers qui avaient fait ce travail eurent été égorgés sur la tombe, afin que nul ne trahît le secret (4io).
Ataulf, frère et successeur d'Alaric, avait une grande admiration pour l'Empire et le désir de le rétablir de ses mains au profit de sa nation. II commença par se mettre au service d'Honorius, épousa en 4i3 sa sœur Placidie, et promit de chasser de Gaule et d'Espagne les usurpateurs qui s'y disputaient la pourpre sur les ruines de l'Empire et les autres Barbares, Alains, Suèves, Vandales, qui s'étaient déjà répandus dans le péninsule ibérique. 11 mourut assassiné à Barcelone. Wallia, de la môme famille qu' Alaric et Ataulf, qui lui succéda, extermina en partie les Alains, repoussa les Suèves vers le nord, et refoula les Vandales dans la Bétique, qui prit leur nom (Vandale, Andalousie).
Dans les trente premières années du cinquième
siècle, quatre royaumes barbares, destinés, il est vrai, à durer peu, s'étaient déjà élevés sur les débris de l'empire d'Occident. Celui des Burgondes, occupant les deux revers du Jura (Suisse et Franche-Comté) avait été concédé dès 4i3 par Honorius à leur chef Gondicaire. Tout vaincu qu'il était par Wallia, Hermanrich, chef des Suèves, s'était formé un royaume dans la Galicie et les Asturies. Ses successeurs l'ag-randirent, et ils auraient occupé toute l'Espagne, si les Goths n'avaient arrêté cet essor. Ce peuple avait reçu d'Honorius, en 419, comme récompense de ses services, la basse Aquitaine avec Toulouse pour capitale. Peu à peu les Goths s'étendirent jusqu'à la Loire et au Rhône et revinrent en Espagne, mais pour leur compte. Le quatrième royaume, celui des Vandales en Afrique, naquit des circonstances qu'on va voir.
L'Empire prenait à son service les barbares qui le dévoraient, tandis que de misérables intrigues de cour, en les irritant, provoquaient leurs représailles et leur en ouvraient les dernières entrées. Valentinien IIÎ avait à son service un général habile, Aétius, Hun d'origine. Le comte Boniface, gouverneur d'Afrique, jaloux de son crédit auprès de Placidie, se vengea en appelant dans sa province les Vandales établis en Espagne ; puis, pris de remords, il voulut repousser l'invasion qu'il avait provoquée. Il était trop tard. Genséric h vainquit dans une sanglante bataille, et le tint asH siégé dans Hippone(Bône) pendant quatorze mois Saint Augustin, qui était évêque de cette ville refusa de la quitter, et, par ses exhortations, si,|
foi ardente, -soutint le courag-e des habitants. Sa mort (43o) renipeclia de voir une nouvelle défaite de Boniface et la prise d'Hippone. Les Romains vaincus oartout abandonnèrent l'Afrique. Quatre ans plus tard, Valentinien III dut reconnaître par un traité l'établissement du royaume des Vandales. L'Eg-lise d'Afrique était une des plus florissantes : le roi arien la dévasta de fond en comble, tout fut mis à feu et à sang, tout périssait dans les supplices et dans les chaînes. L'histoire de cette invasion des Vandales rappelle les horreurs des grandes persécutions.
Pour mettre le comble à tant de malheurs, les Huns, ces barbares plus terribles que les autres, arrivèrent à leUr tour. Ils avaient fait halte pendant un demi-siècle au centre de l'Europe, tenant sous leur joug les Ostrogoths, les Gépides, les Marcomans, les Slaves méridionaux. Les Huns, qui appartenaient à la race Tartaro-Finnoise, furent un objet d'effroi et d'horreur pour tous les peuples occidentaux. Leur vie errante passée dans des ichariots énormes ou sur la selle de leurs chevaux, ileur visage osseux et percé de deux petits yeux, leur nez plat et large, leurs oreilles énormes et écartées, leur peau brune et tatouée étaient des [traits de mœurs et de physionomie étrangers à
l'Europe. Ils avaient alors pour roi Attila, qui por- Itait aux yeux de son peuple un caractère presque jdivin. Lui-même s'appela « le fléau de Dieu »,
ijoutant que « l'herbe ne devait plus pousser là où |jon cheval avait passé ».
MISTUUŒ rOPUl.AIUE DE l'ÉGLISE. I. — 20
Genséric, tout en faisant ravag-er par ses bandes les côtes d'Italie, d'Espag'ne et de Grèce, négociait activement avec les Barbares du Nord, afin que l'Empire, où Aétius essayait de remettre un peu d'ordre et de discipline, fût étreint de tous côtés. Il appela le chef des Huns. Attila fit d'abord une diversion puissante contre Théodose II, pour l'obliger à rappeler les troupes qu'il avait envoyées contre Genséric. Il franchit le Danube, détruisit soixante-dix villes, et Tempereur se résigna à lui céder la rive droite et à lui payer un lourd tribut. Après Théodose II, le Barbare trouva plus de résistance chez l'empereur Marcien, qui répondit fièrement à ses exigences : « J'ai de l'or pour mes amis, du fer pour mes ennemis ». Attila n'était pas homme à s'arrêter devant des paroles menaçantes,mais Gonstantinople passait pour imprenable, il se décida à porter ailleurs la colère du ciel.
Changeant son point d'attaque, il demande à l'empereur d'Occident la moitié de ses Etats, et pousse sur les Gaules 700.000 barbares (Huns, Slaves, Oslrogoths, Hérules, etc). C'était comme un vaste et irrésistible torrent de feu. Il passe le Rhin, ravage la Belgique par le fer et la flamme, franchit la Moselle, détruit Metz et vingt autres cités florissantes. Les populations fuient devant les Huns, saisies d'une indicible épouvante. Dans cette tempête de feu et de sang les saints furent les seuls protecteurs de ces populations affolées, Troyes fut sauvée par saint Loup. A l'approche des Barbares, Tévêque rassemble son peuple, or-j donne des prières publiques, puis, quand Attill
est aux po4'tes, il vient majestueusement à lui, revêtu de ses liabits ponlincaux et entouré de son clers-é. « Oui es-tu?» demande-t-il au terrible clief. « Le Fléau de Dieu », répond Attila. — « Nous respecterons ce qui vient de Dieu, repartit le saint, mais toi, fléau dont Dieu veut nous châtier, souviens-toi de ne faire que ce qui t'est permis. » Attila, subjugué, passa par la ville sans commettre d'excès. A Paris, ce fut une humble bergère, sainte Geneviève, qui arrêta le torrent par la puissance de ses Bupplications. Les Huns marchaient sur Orléans. Là, l'évêque saint Aignan fit faire à son peuple des prodiges de vaillance. Les murailles délabrées furent reconstruites, et on se prépara à subir l'effroyable choc. Orléans n'aurait pu le supporter, mais saint Aignan, qui joignaitl'énergie aux prières ferventes, avait réclamé le secours d'Aélius, et, au moment où la ville allait succomber, ce secours parut. Aétius accourait avec une armée composée à la fois de Romains et de Barbares, Wisigoths, Francs Ripuaires, Francs Saîiens, Burgondes, aux dépens de qui l'invasion se faisait. Attila recula et alla chercher dans les plaines de Chalon-sur- Saône un champ de bataille plus favorable. Toutes les nations s'y broyèrent dans une lutte épouvantable ; 160.000 morts jonchèrent ce champ de carnage. Attila était vaincu ; il s'enferma dans un camp entouré de chariots, et a au matin, dit le Goth Jornandès, historien de cette guerre, les vainijueurs virent au milieu de ce camp un immense bâcher fait de selles de chevaux, Attila au sommet, des Huns à ses pieds, la torche à la main,
prêts à y mettre le feu sirenceinte était forcée ;tel un lion poursuivi par les chasseurs jusqu'à l'entrée de sa tanière, se retourne, les arrête et les épouvante encore de ses rug-issements ». Les Alliés n'osèrent affronter le désespoir des Huns et laissèrent Attila rentrer en Germanie (45 1).
L'année suivante, le « fléau de Dieu » sortit de sa retraite, ivre d'une fureur nouvelle, et fondit sur la haute Italie, qu'il ravagea et dont il détruisit les villes. Rome était perdue; les Italiens n'avaient pas d'armée pour la défendre. Le pape saint Léon le Grand se dévoua pour la sauver. Il vint se présenter intrépidement aucamp d'Attila avec les députés de l'empereur. Contre toute prévision humaine, Attila, qui n'avait qu'à pousser son cheval en avant pour se rendre maître de la ville des Césars, de cette Home, objet magnifique de la convoitise des Barbares, accorda à saint Léon ce qu'il demandait : la paix et sa retraite d'Italie. <.< Interrog-c, dit le Bréviaire romain, sur le motif de cette concession imprévue, il répondit qu'à côté du grand pontife lui était apparu un autre personnage, en habits sacerdotaux, une épée nue à la main, et le menaçant de mort s'il n'obtempérait ». Aussitôt il exécuta sa promesse ; la foule de ces Barbares avides de sang et de pillage repassa le Danube. Quelques mois après Attila mourut dans un village de cette région (453). Ce fut le signal de la dissolution de son immense empire. Les peuples soumis par lui s'affranchirent. Les chefs des Huns se disputèrent sa couronne dans des combats terribles qui diminuèrent leur nombre, et la puissance de ce
peuple tomba. Il n'avait pas fait de conquêtes, mais il avait semé la dévastation partout.
En 455, le Vandale Genséric fit subir à Torg-ueil leuse et impénitente Rome le supplice qu'Attila lui avait éparg-né. ValentinienlIIavaitoutrag-éla femme du sénateur Maxime. Celui-ci dissimula, il priva l'empereur de son soutien en perdant Aétius,puis le fit assassiner lui-même, épousa malgré elle sa veuve Eudoxie et usurpa la pourpre. Eudoxie, pour se venger, appela les Vandales. Saint Léon s'interposa encore entre les victimes et les bourreaux. Il obtint du moins de Genséric pour la population qu'elle fût épargnée par le fer et le feu; mais, durant quatorze jours, les Vandales livrèrent la ville au pillage avec une barbarie telle que le nom de vandalisme a passé à toute dévastation qui détruit pour détruire.
L'Empire d'Occident touche à ses derniers jours. Maxime a été égorgé par le peuple, indigné de sa lâcheté. Les Barbares disposent de la pourpre à leur gré, mais une certaine crainte les empêche encore de prendre eux-mêmes le sceptre. Genséric le donne, en Gaule, au sénateur et rhéteur Avitus, mais, quatorze mois après, leSuève Ricimer, d'une famille illustre, et aussi ambitieux que bon capitaine, dépouille Avitus et élève le sénateur Majo- }l rien (457). Celui-ci montra un beau caractère, au milieu de la faiblesse générale. Il remporta des succès sur lesWisigoths et les Vandales, mais Ricimer, par jalousie, le fit tuer (46 1). Le meurtrier fit successivement trois empereurs. Sévère, Anthémius,
Oljbrius (461-472), ombres rapides qui ne firent que passer sur le trône. Olybrius 11e Toccupa que trois mois. Ilicimer venait de mourir. Gljcère dura deux ans, fut renversé par Jutes Népos, qui s'enfuit à son tour quand le patrice Oreste, Pannonien d'orig-ine, g"énéral de l'armée romaine, proclama son fils, Romulus (475), enfant de six ans, qui, par une dérision amèrc, portait le nom du fondateur de Rome, et que sa grande jeunesse a fait appeler Augustuïe par les historiens. Ce fut dans ce fantôme d'empereur que prit fin la liste des Césars qui avaient gouverné l'Empire depuis Auguste. Odoacre, roi des Hérules et chef des barbares fédérés, prit Ravenne et Rome, déposa ce dernier héritier de la puissance impériale, et le relégua dans une maison de campagne. Il prit lui-même le titre de roi d'Italie et donna le tiers de ce pays à ses Hérules. Les ornements impériaux renvoyés à Constantinople par le sénat de Rome furent comme le symbole de la chute de l'Empire (47^).
Odoacre, pendant les onze ans de son règne, se montra plutôt favorable qu'hostile au catholicisme; mais ce royaume des Hérules en Italie fut encore plus éphémère que les autres royautés barbares. Dès 488, Théodoric, avec ses Oslrogoths de Pannonie, conquérait l'Italie et le renversait. Genséric survécut un an à la chute de l'Empire d'Occident dont il avait miné plus que tous les autres les dernières assises. Son royaume tombera 67 ans après, sous les coups de Bélisaire^ général de Justinien, empereur d'Orient.