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CHAPITRE IV Les moines

On vient de voir, par plusieurs mentions qui ne pouvaient s'éviter, que la vie monastique est intimement liée à celle de TÉg^lise. C'est donc une institution dont il est nécessaire de parler.

En lisant les Vies de saint Antoine et de saint Pacôme il est aisé de constater que, loin de créer un état nouveau, ils ont été les disciples d'hommes menant déjà ce genre de vie et se réclamant euxmêmes de toute Une tradition. Ces saints solitaires ont contribué pour une part très large au développement du monachisme ; ils ne l'ont pas institué. Les disciples qui s'attachaient à la personne du Sauveur après avoir renoncé à tout, voilà les véritables ancêtres des moines. Ils formaient autourde lui, avec les apôtres et les saintes femmes, une communauté véritable, où régnait la pratique des conseils de perfection évangélique. Un instant dispersée par les événements de la Passion, elle se reconstitua après la Pàque ; elle était réunie au Cénacle le jour de la Pentecôte. L'Eglise primitive deJérusalem la continua, ne formant qu'un cœur et une âme dans cette pratique du détachement et de la perfection. Dans les trois premiers siècles,

les chréliens étant devenus beaucoup plus nombreux et répandus dans toutes les conditions, on ne pouvait demander à la g-énéralité des fidèles la même sainte recherche, celle de la pauvreté et de l'obéissance, par exemple. La ferveur primitive diminua, les parfaits devinrent Texception. Mais il y eut, dans un certain nombre d'Eg-lises, des chrétiens qui, seuls ou par groupes, s'y vouaient. On les rencontrait parmi les femmes souslenomde vierg-es et de veuves, comme on l'a vu, les hommes étaient désignés par ceux de continents, d'ascètes, et aussi de confesseurs. C'est cette tradition qu'il plut à Dieu de restaurer au commencement du quatrième siècle, en lui donnant un développement magnifique, pour le soutien de son Eglise et le salut de la société.

Considéré dans son principe essentiel, le monachisme sépare l'homme du monde pour lui faciliter l'union intime avec Dieu. 11 lui impose unelutte continuelle contre les appétits inférieurs, dans le but de rendre son âme plus libre. Cette lutte s'effectue par tout un ensemble de pratiques, et elle est réglée par une doctrine; pratique et doctrine auxquelles on donne le nom d'ascétisme, quisignifie l'art et la science des exercices spirituels. Cette formation spirituelle des disciples, l'enseignement de l'ascétisme, constitue le fond des célèbres conférences et des Instructions de Cassien, qui y fait passer le meilleur de l'enseignement oral des soli-' laires égyptiens, des vies de saint Antoine, de saint Pacôme et de saint Hilarion, des œuvres remar-

quables de saint Isidore de Péluse et de saint Nil du Sinaï, ces deux maîtres, des règ"1es de saint Basile et de saint Benoît, des Morales et des Dialogues de saiat Grégoire le Grand, pour ne parler que de cette époque.

Mais, quoique la sanctification personnelle soit son premier but, le monachisme est si loin de se renfermer dans une sorte de perfection égoïste, qu'on le voit, dès les premiers siècles, rendre d'immenses services sociaux, et de tout genre. 11 tient dans la société une grande et glorieuse place, il répond aux besoins les plus graves et les plus variés ; ses u:uvres sont d'une fécondité prodi-

gieuse.

C'est en Orient que furent faits les premiers essais de la vie monastique. Ils datent de la persécution de Dèce. Nombre de chrétiens, pour fuir la persécution païenne et pour échapper au relâchement qui gagnait les fidèles quand elle s'apaisait, se retirèrentaux déserts de la Thébaïde, dans la Haute- Egypte. Ils menaient la vie d'anachorètes (vie érémiiique ou solitaire). Le plus illustre d'entre eux, saint Paul, ermite, s'y était voué dès l'âge de quinze ans, ety persévéra jusqu'à sa cent quinzième année, dans la pratique de la pénitence et de la prière. Le premier initiateur de la vie cénobitique (vie religieuse en commun) fut son émule, saint Antoine, qui, par un avertissement céleste, vint visiter Paul à la veille de sa mort, et lui rendre les derniers devoirs. Jeune et riche, Antoine avait entendu un appel mystérieux delà grâce. A Fâge de

dix-huit ans, il vendit ses biens, en distribua le prix aux pauvres et se retira dans le désert vers 270. L'austérité de sa vie et des luttes héroïquement supportées contre les assauts du démon le conduisirent à une sainteté si éminente que le parfum s'en répandit partout ei lui attira en foule des disciples avides de recevoir sa direction. Antoine les accueillit, les forma, les aguerrit dans les exercices de la pénitence et de la vertu, puis les réunit aux troupes et, vers 3o5, commença de peupler la Thébaïde de leurs communautés. Saint Athanase, ayant visité ces régions, comparait le pays tout entier à un temple rempli par la foule des fidèles. Saint Antoine n'avait fait que préparer les voies au régime cénobitique, saint Pacôme l'établit complètement. Xé en Egypte de parents idolâtres, il fut d'abord soldat et servit dans les armées de Maximin. La vue des vertus des chrétiens et surtout de leur magnanime charité le convertit ;il quitta la milice, reçut le baptême et se mit sous h conduite du saint ermite Palémon. Le disciple retiré au désert de Tabenne, devint lui-même u tel maître en sainteté qu'on accourut vers lui de toutes parts. Il se vit bientôt entouré de sept mille moines. Il fallait à cette multitude une organisation Le premier monastère fondé à Tabenne en 325. devint le type de beaucoup d'autres. De premiers groupes de trente à quarante moines formaient autant de maisons ou de communautés, chaque maison étant composée de cellules où habitaient deux ou trois religieux, et ayant son prieur pour la conduire. L'ensemble de ces maisons ou commu-

nautés composait le monastère, dirigé parun abbé. Le monastère pouvait grouper jusqu'à quinze cents religieux. L'ensemble des monastères formait la congrégation, sous la direction générale de saint Pacôme, qui l'exerçait activement. Chaque année, les moines se réunissaient tous à Baum, pour célébrer la fête de Pâques. Peu après, saint Pacôme tenait une assemblée des Abbés et des Prieurs où l'on se trempait dans la vigueur monastique et où se réglaient les affaires d'administration. La règle qu'il donna à ses moines ne faisait que maintenir la manière de vivre des premiers chrétiens, à part quelques points qui ne leur étaient pas applicables. Ainsi, la nourriture consistait en pain, légumes, fruits, on n'accordait le vin qu'aux vieillards> Le travail des mains, nécessaire d'ailleurs pour subvenir aux besoins communs, et que la pauvreté d'abord commandait, occupait unepartie du temps; les attributions variées étaient réparties entre chaque groupe. Il est d'ailleurs à noter que lesmonastères primitifs ne comptèrent de prêtres que le nombre utile pour le service religieux. Le monastère élaitdonc comme une ville où Ton se suffisait, et dont tous les habitants s'acquittaient des emplois nécessaires à la vie.

Sur ce modèle se formèrent aussi des monastères de femmes. Elles s'y portèrent en très grand nombre, préparées de longue date à ce genre dévie par l'habitude familière, dès le m® siècle, aux vierges chrétiennes de s'obliger par vœu à la pratique de l'ascétisme. L'un des prenrders fut fondé par une Bceur de saint Pacôme. Assez souvent ils étaient

construits dans le voisinage des monastères d'hommes, et les moines prêtres venaient y remplir les fonctions ecclésiastiques.

Les monastères d'hommes se multiplièrent tellement que le désert dut reculer ses bornes pour les contenir. De TEg-ypte, le monachisme passa en Palestine avec saint Hilarion, Tun des plus anciens disciples de saint Antoine. Il revint dans sa patrie pour y fonder plusieurs monastères. Le désert de Gaya compta bientôt trois mille moines, puis les déserts de l'Idumée, de l'Arabie, de la Mésopotamie, le reste de l'Orient, peuplés d'anachorètes etil de cénobites, virent les mêmes prodiges de vie sainte et austère.

Ils furent renouvelés en Asie Mineure, vers 3o{ par saint Basile le Grand, qui, après avoir éli diélavie ascétique dans les monastères d'Egypte de Palestine et de Mésopotamie, devint lui-mêri dans la Gappadoce et le Pont le Père d'une immens) famille religieuse. La règle qu'il lui donna, et qui perfectionnait celles de saint Pacôme et des autre maître, tels que saintMacaire, saint Paphnuce,saii Sérapion,est restée célèbre dans tout l'Orient.

Dans CCS traditions, qu'il se plaisait à recueillin on rencontre les points qui constituent encore au'j jourd'hui la règlegénérale des ordres religieux. Le: trois vœux de religion ne se trouvaient pas expr mes dans celle-ci avec la précision qu'on y a mÏÉ depuis, mais ils étaient pratiqués avec une fervet^j qui remplaçait excellemment la lettre. Le fond (j cette règle consistait à partager le temps entre ' prière commune et particulière, les travaux m

nuels, l'étude pour plusieurs, surtout celle des saintes lettres, et enfin le repos nécessaire au corps.

Tel était le spectacle admirable et grandiose que rOrient chrétien offrait au iv® siècle. Mais on peut dire que ce fut sa dernière splendeur. A partir du v' siècle, un vent de dessèchement et de mort passe sur lui. Le monachisme subit largement la décadence où tombe l'Eglise orientale tout entière et périt du même mal d'orgueil. L'Orient se détache de la papauté, par qui circule toute vie dans l'Eglise ; il s'obstine à trancher par lui seul les questions de foi et de discipline ; il est discuteur et sophiste ; les erreurs succèdent aux erreurs et les hérésies aux hérésies. Les monastères sont bientôt envahis par les discussions doctrinales, et c'en est fait de leur simplicité et de leur sainte solitude. Oublieux de leur perfection, les moines se mettent à discuter, ils se font théologiens, et finissent en grand nombre par être corrompus par l'erreur. Alors c'est un autre spectacle, triste et écœurant. Des moines turbulents et gyrovagues (vagabonds) franchissent les enceintes protectrices, se promènent de couvent en couvent, se répandent même dans la société, non plus pour y donner l'exemple de grandes vertus, mais pour y semer leurs erreurs et y scandaliser !lrop souvent par leurs vices. Il fallut tenter une réiforme. Celle qu'édicta le concile de Chalcédoine ne put s'accomplir fructueusement à cause des trouilles fjue perpétuaient les hérésies eutychiennes et inonophysites, et l'origénisme.

\ Mais déjà s'était levée sur l'Occident une aurore

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que devait suivre un jour brillant et sans déclin. Ce fut toutefois de l'Orient que vint à l'Occident la connaissance des institutions monachistes. Sans doute, bien avant leur éclosionën Orient, l'Occident possédait des hommes qui, franchissant les limites de la vie commune, s'élevaient vers les hauteurs delà perfection ; mais le latin, plus positif et plus agissant que l'homme de l'Orient, n'était pas solitaire et menait au milieu de la foule sa vie sainte. Saint Athanase fit naître à Rome, d'où il se répandit partout, le goût de la vie monastique par la «Vie de saint Antoine », qu'il avait écrite lui-même, et par toutes les choses qu'il eut l'occasion de rapporter des solitudes et des monastères de l'Eg-ypte. Un autre illustre exilé, saint Eusèbe de Verceil,que les fureurs hérétiques avaient poussé jusque dans la Thébaïde, établit dans son Eglise des communautés sur le modèle de celles qu'il avait admirées. Saint Jérôme, dans sa retraite de Bethléem, formait à la vie cénobitique des chrétiens fervents, d'héroï^ ques femmes, qui, rentrés en Occident, y fondaient des monastères dont l'Orient leur avait donn< l'exemple et le modèle. De Rome le mouvement! s'étendit à toutes les îles de la péninsule qui couvraient de communautés. Un vaste monastèrel édifié à Milan, sous la direction de saint Ambroise se remplit de cénobites. Saint Augustin y puis? sans doute Tardeur de la vie religieuse, car, rentri; en Afrique, à Hippone, il transforma sa demeu re épiscopale en monastère et fonda, sous une rèj gle nouvelle, un véritable ordre religieux qui S^^ propagea dans maintes villes. En 36b, saint Mâr

tin, sorti de -Milan, fondait celui do Ligiigé, près de Poitiers, et, plus tard, devenu évêque de Tours, celui, non moins célèbre, de Marmoutiers (monas^ teriiim majus), où il laissa à sa mort jusqu'à deux mille moines (Sgy). Quelques années plus tard, un autre, qui eut en Occident un rôle éclatant, était créé à Lérins par saint Honorât, évêque d'Arles. Tout était pauvre, les vêtements, la nourriture, le log"ement. Les moines s'engageaient à observer la continence et l'obéissance envers leurs supérieurs. La règle comportait le noviciat, le silence, le compte de conscience, le renoncement à la famille, la communauté de toutes choses, la soumission du jugement dans l'obéissance, etc. Pour les règlements qui devaient fixer le temps et les heures de chaque chose, de la prière, du travail, des repas^ du som^ meil, etc., ils demeuraient à la disposition des fondateurs de chaque monastère (4io).

C'est de cette petite île des côtes de Provence que sortirent par centaines les évêques,Ies savants, les saints, les missionnaires. Lérins donna des écrivains illustres, comme saint Vincent de Lérins, célèbre par son examen critique des règles de la foi catholique, et Salvien, de grands évêques, comme saint Eucher, métropolitain de Lyon; saint Gésaire, archevêque d'Arles; saint Loup, évêque de Troyes, et une foule d'autres. Marseille, Agde, Auxerre eurent leurs monastères florissants ; l'Auvergne s'en couvrit. L'élan avait été universel.

Les nombreuses fondations monastiques du cincpiième siècle dans l'Occident n'offrent cependant

que des établissements isolés, ayant leurs règles propres, portant l'empreinte de ceux qui les formulaient pour eux et leurs disciples. Il j manquait cette vie sociale et forte qui circule dans les grandes associations. Dieu, voulant procurer à Tétat monastique ce nouveau degré de développement, suscita saint Benoît, pour donner à presque tout le monachisme occidental une organisation également large et puissante dans son unité.

Cet illustre patriarche était né à Nursie, dans le duché de Spolète, vers 48o. Il étudia à Rome et se retira, encore adolescent, dans la solitude deSubiaco, située sur les rives de TAnio. Il y établit, avec le temps, douze monastères pour ses premiersdisciples. De là, il se rendit au Mont-Gassin,dans la terre de Labour, et y fonda le célèbre monastère de ce nom, qui devint le centre et comme la maison-mère de tout son ordre. Ce fut là qu'il composa sa règle, chef-d'œuvre de foi, de sagesse, de bon sens. Saint Benoît ouvrait ses monastères à tous les âges et à tous les rangs, aux adolescents comme aux vieil-lj lards, aux faibles comme aux forts, enfin auxi hommes ayant les genres de vie les plus divers. En| offrant ainsi aux vrais fidèles de toute condition U moyen de pratiquer la ferveur des premiers siècles,; il atteignait plus efficacement le but de la vie reli-j gieuse. Saint Benoît n'innovait pas : la prière, laj récitation de l'office divin, l'abstinence perpétuelle,,! la clôture et la solitude, les pénitences pour les] fautes, le travail, l'obéissance au supérieur (l'abbé, le père) élu par la communauté : tous ces points, qui sont la substance de sa règle, se retrouvaient

déjà dans celles antérieures de l'Orient et de TOccideat. Mais le mérite particulier de celle de saint Benoît fut de réunir tous ces articles et de les combiner avec cette mesure et cette sagesse qui lui ont valu l'approbation universelle. Portée par saint Maur dans les Gaules, et par saint Placide en Sicile, elle devint enfin à peu près la seule règle monastique de l'Europe. Sainte Scholastique, sœur de saint Benoît, et formée par cet illustre frère, fonda de son côté, près du Mont-Gassin, le premier couvent de Bénédictines.

« La règle de saint Benoît fut, dit Montalembert, la loi, la force et la vie de ces pacifiques lég'ions destinées à leur tour à. inonder l'Europe, mais pour la féconder, pour relever ses ruines, cultiver ses champs dévastés, peupler ses déserts et conquérir ses conquérants. » Telle fut, en effet, leur œuvre. Une première mission providentielle des institutions monastiques, dont les moines d'Orient reçurent la première et la plus considérable part, fut de conserver, par leur exemple, dans le monde chrétien qui s'élaborait au milieu du vieux monde tombant en dissolution et des g-ermes pernicieux semés par les hérétiques, la discipline austère que lui eussent fait perdre infailliblement le luxe, la volupté, la dépravation de la société païenne, et ensuite l'esprit d'orgueil et d'indépendance souftlé par l'erreur. Le paganisme avait tellement matérialisé la société antique qu'il fallait à l'Eglise les plus grands efforts, avec trois siècles de martyre, pour dégager les i âmes de cette fange et les façonner aux sacrifices

d'une vie supérieure. On a vu, durant la période des persécutions, le moindre intervalle de paix produire un reiâcliement des mœurs chez beaucoup de chrétiens à qui le contact de cette corruption donnait la tentation de s'accorder plus de jouissances. Les hérésies, dans leurs nouvelles formes» allaient tendre aussi à les débarrasser de la croix du Christ. L'Eglise courait donc un grand danger quand la conversion de Constantin lui eut non seulement rendu la sécurité et le calme, mais donné les richesses et les splendeurs, et ce à l'heure où bouillonnait dans son sein le ferment de la révolte. Dieu y avait pourvu. « Les déserts de la Thébaïde, dit Balmès, les solitudes embrasées de l'Arabie, de la Palestine et de la Syrie, présentent des hommes que Dieu vient de susciter. Un manteau de poil de chèvre, un grossier capuchon, tel est le luxe par lequel ils confondent l'orgueil des mondains. Leurs corps, exposés aux rayons du soleil et aux rigueurs du froid, exténués par de longs jeiines, ressemblent à des spectres sortis du sépulcre; l'herbe des champs est leur unique aliment, l'eau leur breuvage, le travail de leurs mains leur procure les faibles ressources dont ils ont besoin » . C'est à ce même dessein providentiel qu'il faut rattacher les vocations extraordinaires dont l'Orient donna alors le spectacle. Au commenccm.ent du cinquième siècle, sainte Marie Egyptienne expie par des macérations inouïes sa vie voluptueuse d'autrefois. Un peu après, saint Siméon Stylite, et d'autres slylites, à son imitation, debout sur une colonne, exposés durant de longues années à toutes les inclémences du ciel,

ne vivant que d'austérités et de prières, enseignant les auditoires qui se pressent autour d'eux, donnent au monde stupéfait l'invincible démonstration de la grâce qui les a appelés et les soutient.

Les moines n'avaient pas que le vieux monde à guérir. Dieu fit apparaître leur immense famille au moment où des nuées de Barbares se jetaient sur l'Empire romain pour le déchirer et le dévorer comme une proie. On peut dire que, sans eux, tout eût été perdu. « Autour d'eux, écrit l'illustre auteur des Avoines d' Occident , tout ela.il calculé pour semer l'elfroi et le désespoir. D'un côté les hordes sauvages de cent peuples ennemis em.plissaient de sang et d'horreur la Gaule, l'Italie, l'Espagne, l'Illyrie, l'Afrique, toutes les provinces tour à tour, et après Alaric, après Genséric, après Attila, le pressentiment légitime de la chute définitive de Rome et de l'Empire grandissait chaque jour dans tous les cœurs. De l'autre, l'ariauisme avec son implacable et féconde obstination, et tant d'autres hérésies qui se succédèrent sans relâche, déchiraient l'Eglise, troublaient les consciences, achevaient de l'aire croire au bouleversement universel. Quand, aux premières années du v*^ siècle, le jugement de Dieu éclate, le monde perd la tèie, les uns se plongent dans la débauche pour jouir brutalement d'un dernier reste de bonheur, les autres s'enfoncent dans une incurable mélancolie. Seuls les amants de la solitude, les hommes de la pénitence, du sacrifice, de la mortification volontaire, savent vivre, espérer, résister, rester debout. Eux seuls se montrèrent au niveau de tous les besoins et au-dessus de toutes

les terreurs. Jamais le courage humain ne fut plus éprouvé que chez les moines, jamais il ne déploya plus de ressources et plus de constance, jamais il ne se montra plus viril, plus inébranlable. Ils opposaient aux flots successifs de Tinvasion barbare une insurmontable barrière de vertu, de courage, de pénitence et de génie, et, quand toute résistance matérielle fut devenue impossible et inutile, il se trouva qu'ils avaient créé, pour tous les germes de civilisation et d'avenir, des abris sur lesquels le flot pouvait passer sans les engloutir ; au sein de ce déluge qui allait anéantir l'Europe romaine et l'ancien monde, ils se concentraient dans une sphère haute et pure qui devait survivre à tout ce chaos et d'où la vie devait descendre sur un monde nouveau. »

Le monachisme avait donné à l'Eglise ses plus grands évêques et ses plus illustres docteurs, car Athanase, Basile, Grégoire de Nazianze, Jérôme, Epiphane, Augustin, Hilaire de Poitiers, Martin de Tours, Jean Chrysostome^ Sulpice Sévère, etc., s'étaient formés et préparés à leur rôle dans les monastères. A l'heure où toute civilisation était sur le point de sombrer, les moines furent les apôtres et les civilisateurs des peuples barbares qui s'établissaient dans l'Empire dépecé. Ils firent plus. Les premières nations qui l'occupaient, les Goths, les Wisigoths, les Suèves, les Burgondes, les Francs, les Lombards avaient intérêt à défendre leur pa-j| trie de conquête et d'adoption, mais elle était menacée par des nuées d'autres barbares, Angles, Saxons, Frisons, Allemands; dont l'invasion allait se pré-|

cipiter sur le nouvel édifice encore mal assis. Avant que les derniers barbares fissent irruption sur la nouvelle société chrétienne, les moines se firent missionnaires et allèrent les convertir dans leurs forêts, leurs marécages et leurs îles.

Leur rôle d'apôtres et de missionnaires se rattache à l'histoire de la diffusion du christianisme par l'Eglise durant ces siècles, et il faut remettre pour en parler au chapitre plus g-énéral qui traitera ce sujet. Mais si la conquête des peuples barbares fut une œuvre commune, il en est une autre, étroitement liée à elle, dont l'honneur appartient généralement aux moines, l'œuvre de civilisation, et, en premier lieu, la conquête du sol sur lequel ils avaient à vivre. En même temps qu'ils triomphaient de la sauvagerie des peuples nouveaux venus, lès moines triomphaient des ruines amoncelées sur un sol désolé et devenu stérile, ils luttaient avec une infatigable ardeur contre une nature qu'une suite ininterrompue de désastres aV'ait rendue partout aride et iaclémente. Déjà, sous l'Empire, une fiscalité dévorante avait tellement frappé la culture du sol que l'agriculture, entraînant des charges intolérables, menante la ruine, était presque partout délaissée. Puis, les Barbares, dans leurs incursions furieuses, avaient dévasté les campagnes où elle vivait encore, et le sol euiopéen ne présentait plus qu'une ima- §;e de désolation et de mort. Saint Jérôme écrivait : « Tout ce qui se trouve entre les Alpes et les Pyrénées, entre le Rhin et l'Océan, a été ravagé par le j Quade, le Vandale, le Sarmate, l'Alain, le Gépide, l'Hérule, le Burgonde, TAlaman, et par le plus

cruel de tous, le Hun. » Les hommes avaient été moissonnés par le glaive; les villes, les villages, les habitations agricoles livrés au feu ; ce qu'une horde avait épargné, une autre, survenant, Tavait détruit. Les bras manquant, la culture s'était réduite à quelques oasis. « Les forêts druidiquesqui subsistaient encore, dit un des plus sérieux, historiens de cette transformation accomplie par lesmoines,s'étant étendues, avaient gagné de proche en proche et s etaientrejointesdetoutes parts ;elles couvraient d'immenses contréesjles clairières qu'elles laissaient ça et là n'étaientque des landes incultes, les bas-fonds des marécages ; les rivières et les fleuves se traînaient dans leurs lits encombrés ; les bêtes sauvages, dont plusieurs espèces ont aujourd'hui disparu, s'étaient multipliées à l'infini... la sécurité n'existait nulle part, et les rares habitants se procuraient avec peine une chétive nourriture. C'est là que commence un travail prodigieux des moines. » Ce travail est inauguré par quelques solitaires autour desquels se groupent un certain nombre de disciples ; des colonies de moines agriculteurs se forment ensuite, bientôt s organise une armée de travailleurs qui fait le siège en règle d'une nature rebelle. Le monastère fondé, la terre mise en culture, les'gens d'alentour s'en rapprochaient pour trouver assistance etprotection ; un village, uneville se formaient. Bientôt à la culture du sol les moines songèrent à ajouter l'embellissement d'un pays jusque là inculte et désert. Ce travail agricole et civilisateur, infatigable, immense, commencé dès lors, se poursuivra pendant plusieurs siècles, ayant

des milliers de foyers en Europe, depuis les rivaiçes de la Méditerranée jusqu'au Rhin d'abord, puis, plus tard, jusqu'aux bouches de l'Elbe et du Weser, jusqu'au fond de la Grande-Bretagne et de la Scandinavie.

Pour ne parler que de la France on a calculé que le tiers deson territoire a été mis en culture par les moines, et que les trois huitièmes de ses villes et villages leur doivent leur existence. Montalembert cite entre autres villes actuelles, comme portant le nom des moines à qui ils la doivent: Saint- Brieux, Saint-Malo, Saint-Léonard, Saint-Yrieix, Sainl-Junien, Saint-Galais, Saint-Maixent, Saint- Servan, Saint- Valéry, Saint-Riquier, Saint-Omer, Saint-Pol^ Saint-Amand, Saint-Quentin, Saint- Venant, Bergues-Saint-Vinox, Saint-Germain, Saint- Pourçain, Saint-Pardoux, Saint-Dié, Saint-Avold, Sainl-Sever. Ailleurs, très fréquemment, si ce n'est pas à un saint moine en particulier que la ville I doit sa première origiîie, c'est à un monastère, i On le voit dans tous les pays : en France, Guéret, Pamiers, Perpignan, Aurillac, Luçon, Tulle, Saint- Pons, Saint-Papoul, Saint-Girons, Saint-Lizier, i Lescar, Saint-Denis, Redon, La Réole, Nantua, SarsIat,Abbeville,Donifront, AUkirch,Remiremont,Uzserche, Brives, Saint-Jean-d'Angeiy, Gaillac, Mau- ,riac,Bnoude, Saint-Amand en Berry; dans la seule -Franche-Comté : Lure, Luxeuil, les deux Paume, iFaverney, Château-Chalon, Salins, Morteau, Mou- }lhe, Moiithenoît et Saint-Claude, tous fondés par {Ces moines qui ont peuplé le Jura et ses versants; eu Belgique : Gand, Bruges, Mons, Maubeuge, Ni-

velle, Stavelot, Malmédy, Malines, Saint- Trond, Soignies, Nînove, Reriaix, Liég-e ; en Allemagne : Fulda, Fritzlar, WissembourgjSaint-Goar, Verden, Hoxter, Gandersheim, Oiiediinbourg', Nordhausen, Lindau, Kempten, Munster; en Angleterre : Westminster, Bath, Reading, Dorchester, Wihtby, Beverley, Ripon, Boston, Hexham, Evesham,Saint- Edmundsbury, Saint-Yves, Saint-Albans, Saint- Neols ; en Suisse : Saint-Gall, Soleure, Saint-Maurice, Einsiedeln, Appenzell, SchafFhouse, SeckiiigeUjGlaris, Lausanne, Lucerne et Zurich.

Eg"alement inappréciables furent les services rendus par les moines dans la culture de Tesprit et le champ de la science. Pendant que les moines ag"riculteurs défrichent et fécondent la terre, les moines savants, le monde chrétien de leurs travaux, les monastères sont des écoles de savoir autant que de sainteté, l'activité scientifique qui se développe dans ces centres religieux tient aussi du prodige : la grammaire, l'histoire, la poésie, la philosophie, l'Écriture sainte, la théologie, tout y est cultivé à la fois. La musique, la peinture, la sculpture, l'architecture monastiques doteront le moyen âge d'une multitude de chefs-d'œuvre. Un travail plus humble, mais non moins précieux, la transcription des ouvrages de l'antiquité profane et des auteurs chrétiens des premiers siècles, à laquelle nombre d'entre eux se consacrent avec ardeur, a sauvé ces trésors du naufrage où tant de choses ont péri.

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