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I.es hérésies et les schismes du IV*^ au Vie siècle

Dieu ne laisse se produire les hérésies et les schismes que pour mieux montrer la divine force dont la vérité catholique est armée. Il entrait dans ses desseins mystérieux de permettre que toutes les vérités fussent niées ou dénaturées une à une par l'orgueilleuse raison humaine, afin que, une à une aussi, les parties diverses du Credo sortissent j de la contradiction plus lumineuses, et des ébranlements de la lutte plus fermes et plus immuables. C'est, en effet, un spectacle admirable que cette poursuite de l'erreur par la vérité catholique à travers tous les subterfuges, tous les retranchements, toutes les obscurités et les équivoques, toutes les négations.

Les controverses de ce temps surpassent encore en ampleur et en gravité celles qui les avaient précédées. Elles remplissent toute la période ; elles airitentles points les plus fondamentaux du dogme, mais le iv^ siècle qui voit surgir les grandes hérésies est aussi le grand siècle des Pères de l'Eglise. En outre, le revirement qui, au début de cette période, fit de l'autorité impériale, d'ennemie qu'elle

était, une puissance amie, permit opportunément de convoquer pour la première fois des assemblées générales des chefs de l'Eglise et de soumettre les points discutés à l'examen de ses conciles, afin de leur donner une solution souveraine.

On sait que les conciles ont toujours été un puissant moyen de maintenir l'union, de donner aux règlements disciplinaires une vigueur uniforme, de provoquer les réformes utiles et de réprimer les abus. Les conciles œcuméniques, c'est-à-dire universels, représentant toute l'Église, et reconnus tels, soit par leur mode de convocation et de célébration, soit par la ratification que le Souverain Pontife donne à leurs décrets, promulguent des décisions qui s'imposent à tous les croyants. L'état religieux d'une province, d'un pays, ou même, dans la période présente, les intérêts généraux de l'Église, motivent d'autres conciles, assemblées d'évêques plus ou moins générales, appelées ausstl synodes dans certaines circonstances, et qui ont aussi de grands avantages. Cependant ils se multiplièrent dans ces siècles furieusement agités, au point qu'on en vit plus de deux cents ; et il esl impossible de dissimuler que ce fut une occasion d'abus dont les causes apparaîtront. Ce n'était pas le plus grave.

L'immixtion des empereurs d'Orient dans lef querelles religieuses en fut un autre, qui contribua pour une grande part à les envenimer. Cons tantin et Théodose P^, eux-mêmes, quoique soumis de cœur à l'Eglise, ne se défendirent pas assez d'} prendre un rôle, et, faute d'une foi assez instruite

d'une fermeté Assez grande au milieu de difficultés inextricables, il ne surent pas toujours remplir ce rôle comme il le fallait. Eux, du moins, servaient la cause catholique avec dévouement, mais plus d'un de leurs succesicurs se fit le soutien de l'hérésie et montra l'arrog-ante prétention de dicter à l'Eg-lise, en vertu de son autorité souveraine, les décisions qu'elle devait formuler. II lui fallut supporter à la fois les assauts des hérétiques et ceux du pouvoir, d'un pouvoir brutal.

Un coup d'oeil préalable et très sommaire sur l'ensemble des grandes hérésies en montrera l'origine, la gravité, et fera connaître comment elles s'enchaînent.

Les hérésies, en général, se rattachent à cette

série continuelle de tentatives faites par l'orgueil et

j les passions de l'homme pour se débarrasser des

i grandeurs, mais aussi des devoirs, qui découlent

pour lui de l'ineffable union qu'il a plu à Dieu, dans

son amour infini, d'établir entre lui et nous. Dans

; la période présente, les unes s'y efforcent en ôtant

; à Dieu le moyen de s'abaisser jusqu'à cette union

I et de la réaliser ; les autres qui, elles, l'admettent,

attribuent à l'homme le pouvoir de s'y élever par

1 ses mérites. Il y a donc deux points de départ dif-

iférents: les unes envisagentcette union du côté de Dieu, et ce sont les hérésies 'les plus nombreuses ; les autres partent de la considération de Thomme. L'Orient, plus spéculatif, s'acharna nu problème de Dieu. Il voulut pénétrer, en dehors de la lumière chrétienne, la nature divine, et ne rencontra de

toutes parts que de nouvelles et profondes erreurs' On a vu, dans la période précédente, legnosticisme païen et demi-chrétien pervertissant, au deuxième siècle, la notion de Dieu par ses émanations d'être inégaux, réagir contre lui-même à mesure qu'il prenait une couleur chrétienne, réduire ses émanations, et arriver enfin, au troisième siècle, avec Praxéas et Sabellius, à une Trinité de personnes, mais purement nominales, c'est à-dire à l'unilarisme, supprimant la personnalité du Verbe et du Saint-Esprit.

Le g-nosticisme réléguait le Dieu véritable dans une majestueuse mais stérile solitude, le monde ne communiquant qu'avec des éofts, créaluies subalternes de ce Dieu. La gnose qui avait produit les hérésies antitrinitaires du troisième siècle fut aussi la source de celles qui suivirent. Elle inspira Diérésie d'Arius, qui, tout en reconnaissant la personnalité du Fils, et tout en appelant le Verbe Dieu, lui refusait la divinité, disait expressément qu'il n'était pas Dieu, mais seulement d'une manière approchée et dans un sens moral. Puis, ce fut celle de Macédonius contre la divinité du Saint- Esprit, passée sous silence dans la controverse d'Arius. Elles furent confondues par les deux premiers conciles œcuméniques, celui de Nicée (325), et le premier de Constantinople (38i). Les Pères de l'Eglise avaient invinciblement démontré que la foi enseigne l'union des deux natures, divine et humaine, dans le Fils de Dieu. L'esprit séparatiste de la gnose souleva sous une autre forme la question de savoir si Dieu pouvait s'unir réellement à

l'humanité. ^Nestorius prétendit que l'union du Verbe avec la nature humaine n'était qu'une union morale, comme celle du Verbe avec la divinité, selon Arius, et qu'en conséquence Marie ne pouvait être appelée Mère de Dieu. L'union des deux natures était brisée ; deux personnes apparaissaient, l'une Dieu, l'autre seulement homme. Le nestorianismefut écrasé par le concile œcuménique d'Ephèse (43 1). Par un excès opposé, Eutychès soutint que non seulement il n'y avait qu'une seule personneen Jésus-Christ, comme enseignait l'Eglise, mais encore une seule nature, la nature humaine étant absorbée dans la nature divine par l'Incarnation. Les conséquences de cette erreur n'élaient pas moins funestes, comme on leverra. Le concile I œcuménique de Chalcédoine en fit justice (45 1). Non ! moins graves étaient celles soulevées plus tard 1 par ceux qui prétendirent que, malgré la distincjjtion des deux natures en la seule personne du (Christ, on ne pouvait admettre en lui deux opérations, deux volontés, mais une seule (d'où le nom ^de monothélistes, formé de deux mots grecs signifiant une seule volonté). C'était d'ailleurs rentrer .dans l'hérésie d'Éutychès. Le monothélisme fut janathématisé par le troisième concile de Constanjtinople, le sixième œcuménique, en 68i. I Mais ces grandes luttes, dont l'Orient était le principal théâtre, furent encore marquées pard'imi^ortants épisodes, comme celui des Trois Chapitres, ipii motiva le second concile de Constantinople ^cinquième concile œcuménique) en 553, et elles ^'Ccasionnèrent aussi des schismes.

HISTOmB POPULAIRE DE L'ÉGI.ISE. I. — 2^

L'Occident y fut inévitablement mêlé, mais ce qu'il eut de propre dans ce vaste combat constitue des attaques partant d'un poiat opposé. Moins spéculatif que l'Orient, il se tourna non vers le problème de Dieu, mais vers celui de l'homme, et remua de nouveau celui de sa nature et de sa destinée. L'hérésie de Pelage concernant l'état primitif de riiomme et les conséquences du péché originel ruinait d'une autre façon l'œuvre divine: la grâce n'était plus qu'un mot, et le surnaturel une fiction. Le pélagianisme rencontra son vainqueur dans l'illustre docteur saint Augustin. Mais les grandes hérésies ont trop agité les esprits, elles y plongent des racines trop profondes pour être extirpées d'un seul coup. De même que de l'aria* nisme on vit sortir les sectes semi-ariennes, le semi-pélagianisme, une fois imposée la nécessité d'admettre la réalité de la grâce, souleva de nouvelles erreurs sur sa conciliation avec la liberté humaine. Ce fut encore saint Augustin qui conduisit la lutte contre elles et les confondit. En Occident aussi les ravages du schisme se joignirent à ceux de rhérésie, et y furent même plus graves.

Un bref énoncé de ces causes de troubles fait à peine soupçonner la violence des agitations, delà commotion profonde qui secouèrent l'Eglise pendant trois siècles. Elles soulèvent l'insurrection contre les autorités religieuses, mettent aux prises les chrétiens avec les chrétiens, les évêques avec les évêques, provoquent des recours multipliés à la puissance impériale, dont l'intervention, parfois légitime et salutaire, mais ayant le plus souvent

un caractère d'intrusion, devient en ces cas un danger des plus graves.

Un récit qui s'attacherait à suivre simultanément les événements sur tous les théâtres à la fois, à mesure qu'ils se déroulent, paraîtrait confus. Il est donc préférable de traiter les sujets séparément, d'autant que la succession des schismes et des hérésies permet d'y suivre un certain ordre chronologique fondé sur la date de leur apparition.

C'est par un schisme que s'en ouvre la série lamentable.

LE DONATfSME

Ce schisme se produisit dans l'Afrique, à l'époque où Constantin arrivait à l'Empire, et prit son développement quelques années après. A la mort de Mensurius, évêque de Carthage (3ii), la majorité des suffrages avait désigné le diacre Cécilien pour lui succéder. Mais une portion de la communauté chrétienne avait de l'aversion pour sa personne : pendant la persécution deDioclétien, Cécilien s'était opposé, de concert avec l'évêque défunt, à l'imprudent enthousiasme des fidèles pour le martvre, et avait blâmé la vénération exagérée qu'on rendait aux confesseurs dans leur prison. Le |iouvel élu comptait aussi des ennemis qui le haïs- Jjaient pour des motifs personnels : ainsi Lucille, Kcuve riche et considérée, qu'il avait publique- ;nent blâmée pour un excès de ce genre ; ainsi ileux prêtres dont son élection avait déçu les visées jmbitieuses, et aussi quelques anciens, trompés iians leur espoir de pouvoir conserver pour eux-

mêmes les trésors de TEg-lise, déposés chez eux, avant sa mort, par JVIerisurius. De plus, on prétendait que le prélat consécrateur de Cécilien, F'élix, évêque d'Aptunga, avaitlivré'les Saintes Écritures, pendant la persécution de Dioclétien, aux autorités païennes ; c'était, disait-on, selon Texpression reçue, un traditear; et l'on en concluait que la consécration de Cécilien était nulle. La division des esprits gag-na même les évêques. Ceux de Numidie, offensés à tort de n'avoir pas été invités à l'élection, prirent parti contre Cécilien ; ils consommèrent la scission en le déposant dans un synode et en sacrant à sa place le lecteur Majorinus (3 12). Mais cet évêque mourut trois ans après. Donat le remplaça sur le siège usurpé de Carthage. L'action de ce grand chef de parti a fait donner au schisme le nom de donatisme.

11 prit bientôt de grandes proportions. L'importance de l'Eglise de Carthage était telle que la division s'étendit à toute l'Afrique. Cependant Cécilien demeurait ferme dans son bon droit etf| dans la communion de l'Eglise romaine : et les efforts tentés près de tous les autres pour les gagner à la cause de l'intrus demeuraient sans résultats. Dépités de leur isolement, les donatistes demandèrent à être jugés par l'empereur. Le schisme a volontiers recours au pouvoir impérial et à son glaive pour se protéger contre Rome el l'autorité légitime. Telle était, en cette circonstance l'effronterie de sa requête, que Constantin ne pul s'empêcher d'abord de s'écrier : Que je les juge moi qui dois être jugé par Celui dont ils sont les

ministres ! Mais il ne soutint pas cette attitude, et là commença une intervention qui, bénigne et légitime à son début, se tourna rapidement en ing-érance malheureuse. Il commença par demander au pape saint Melchiade de convoquer un concile, où luimême députa trois évêques g-aulois. Donat, l'âme du parti rebelle, y vint de son côté. Le concile se tinta Rome(3i3).Les donatistes furentcondamnés sur tous les points. Ils ne purent prouver les accusations intentées contre Cécilieiî, son ordination était maintenue, car, et ce pointest de haute importance, la validité de son élection était proclamée, alors même que son consécrateur aurait été traditeur, parce que la g-râce ne dépend pas de la j sainteté du ministre. Peu après, d'ailleurs, l'entière jinnocence de Félix d'Aptunga fut reconnue, tandis que l'accusation retombait sur plusieurs des dona- Itistes eux-mêmes.

Comme toujours, les révoltés mécontents en ap-

(jclèrent à un concile mieux informé et plus juste.

-Constantin eut la faiblesse d'appuyer leur désir.

Arles vit en 3 14 une des plus importantes réunions

l évêques que le monde romain eût encore eues.

-os décisions de ce concile, entièrement conformes

celles du concile de Rome, furent envoyées au

iipe saint Sylvestre, successeur de saint Melchiade,

vec cette déclaration solennelle, qui fixe dès la

lus haute antiquité les rapports des conciles avec

* siège de Pierre et la nécessité d'obtenir sa coii-

! mation : « Nous avons fait ces règlements d'a-

ès l'inspiration du Saint-Esprit et de jios bons

^es, ce qui ne nous fait pas oublier que c'est à

à vous, à cause de votre autorité supérieure et de votre juridiction, de leur apposer le sceau priucipal et de les intimer à toute l'Eglise. »

N'ayant plus d'espoir du côté de rE«^lise, les schismatiques eurent l'audace d'en appeler directement à l'empereur lui-même. Constantin, indigné, eut cependant l'indulgence excessive de recevoir cet appel, dont il sentait l'irrégularité; il examina toutes les pièces, rendit une nouvelle sentence contre ces hommes de trouble (3i6), les priva de leurs églises et en exila plusieurs de l'Afrique. Il n'eut point à se féliciter d'être intervenu. Son jugement fut méprisé, rien ne put vaiacre la résistance des schismatiques ; la sévérit déployée contre eux ne fit qu'exalter leur fan» tisme. Les édits impuissants furent retirés et h champ laissé libre à l'agitation. Vingt ans ne s' talent pas écoulés, que les donatistes pouvaie réunir un concile de deux cent soixante-dix év ques vers 33o.

Le schisme, qui sépare de l'unité de l'Ëglise, vj rarement sans entraîner à des erreurs sur sa do( trine. Là était le plus grave. Les donatistes, pot couvrir leur origine, enseignaient que TefFet d( sacrements dépend de l'état de grâce où doit i trouver celui qui les confère. Les évêques sépan revinrent aux anciens usages de l'Eglise d'Afriqi touchant le baptême ; ils rejetaient comme n celui donné en dehors de leur secte et rebaptisaie tous ceux qui se ralh'aient à eux. Gela les amena concevoir l'Eglise à la facondes anciens novatien Ils ne considérèrent plus comme constituant

véritable Eglise que ceux qui ue souffraient pas k de pécheur public dans son sein. L'erreur servit à faire mettre la vérité en lumière. Dans ses traités contre les donatistes saint Augustin développe avec une force et une lucidité merveilleuses Tidée de la vraie Eglise, et la distinction essentielle entre le visible et l'invisible dans son institution, distinction qui n'implique pas deux Églises, mais qui énonce les deux éléments constitutifs d'une seule et même Eglise. L'Eglise catholique est à la fois divine et humaine: humaine dans les éléments dont elle se forme, divine dans l'esprit qui la vivifie. Le péché peut se trouver dans sa partie humaine, sans que ce péché de l'homme ait la force d'arrêter le cours irrésistible de la grâce de Dieu.

Le schisme engendra d'alFreux désordres. Dès le temps de Constantin s'était formée parmi les donatistes une secte dont les adhérents se donnaient \ç nom de soldats du Christ.

Ces fanatiques furieux couraient par bandes, et, jaloux d'être honorés comme martyrs, se jetaient dans les précipices et du haut des rochers, ou se faisaient tuer par ceux qu'ils rencontraient, les menaçant de mort en cas de refus. Ils arrivèrent bientôt à n'être que des bandits, pillant, commettant des meurtres et des violences de toutes sortes. Les catholiques les appelaient circonceliions, à cause de leur habitude de rôder aux alentours des habitations rurales. Il fallut envoyer contre eux les troupes impériales pour les disperser et les réduire.

Les donatistes, qui désavouaient ordinairement

ces misérables, résistèrent eux aussi aux e^'orls que Tu l'autorité civile pour les ramener à l'unité. L'empereur Constant s'y était employé, d'abord avec douceur, puis avec sévérité, puis enfin, exaspéré de leur obstination, il y mit la violence. De nouveau le service divin leur fut interdit, leurs chefs, et Donat lui-même, envoyés en exil. Les évêqiies catholiques désapprouvaient ces rigueurs. Mais Julien l'Apostat ayant fait revenir les donatistes déportés, l'union fut brisée encore une fois. Le schisme ne fut même pas éteint par la réunion, qui se tinta Garthage en l^ii, de cinq cent soixante-cinq évêques des deux partis; il ne disparut qu'avec l'Eglise d'Afrique sous l'invasion des Sarrasins ; il avait cependant perdu peu à peu de son importance depuis le v^ siècle.

Un autre schisme s'était produit en Eg-ypte dans les premières années du quatrième siècle. Mélèce, évêque de Nicopolis, dans la Thébaïde, s'était vu condamner par son métropolitain, saint Pierre d'Alexandrie, pour avoir sacrifié aux idoles pendant la persécution, et pour avoir commis d'autres crimes. Il ne trouva moyen de se justifier qu'en accusant lui-même son juge de trop de facilité à recevoir les apostats, et en se séparant lui-même de sa communion. Ce schisme s'appelle, de son nom, le schisme des Méléciens. Mélèce sut conquérir des adhérents, et ce schisme se perpétua pendant plus de cent cinquante ans, mêlant sa cause à celle de Tarianisme.

les hérésies et les schismes 361

l'arianisme (3i3-4oG)

L'histoire de rarianisme,qui mitenfeu le monde

chrétien, se divise en deux périodes : la première

s'étend de l'apparition de cette hérésie à la mort

de son chef (336). La seconde en comprend les

suites déplorables, les efforts des Ariens déclarés

ou secrets en sa faveur, le pullulement des sectes

semi-ariennes, leurs fourberies et leurs violences.

Il fallut un second concile œcuménique, tenu en

38 1 à Gonstantinople, sous le règne de Théodose,

, pour abattre cette hydre. Encore continuait-elle

; de causer des ravages dans les pays occupés par

i les peuples germains.

j L'Egyptien Arius était un homme de taille éle- I vée, d'un extérieur grave et modeste, d'une austéj rite mêlée de douceur; il avait de l'éloquence, une ' certaine connaissance des choses humaines, un raisonnement subtil et une audace également soupie et tenace, selon les circonstances. Il s'engagea j d'abord dans le schisme de Méièce, fut ensuite j ordonné diacre, puis mérita d'être chassé par saint ; Pierre d'Alexandrie, son évêque, rentra en grâce ! sous son successeur, saint Aclillle,'" qui l'ordonna prêtre et lui conlia une paroisse de la ville. Entïé d'orgueil, il prétendait à la première place, mais le clergé et le peuple trompèrent son ambition en choisissant le saint prètreAlexandre pour succéder à Achille. Le nouveau patriarche enseignait, avec l'Eglise, que le Verbe, fils de Dieu, était aussi ancien que le Père, qu'il lui était égal et avait la même substance. Arius, ne pouvant attaquer le

362 ' HISTOIRE POPULMRE DE l'ÉGLISE

saint évêque sur sa conduite, se jeta sur sa doctrine, qu'il qualifiait de fausse et pernicieuse, et il éleva contre elle son système personnel.

Arius, comme les autres hérétiques, raisonnait humainement des choses divines, et comme nos rationalistes, se donnait la liberté de nier ce qu'il ne comprenait pas. Pénétré de gnosticisme et des idées de Philon, formé à l'école du prêtre Lucien d'Antioche, qui, lui-même, avait dogmatisé sous l'influence de l'antitrinitaire Paul de Samosale, Arius ne veut ni de la Trinité, ni du Dieu créateur. Dieu est trop pur, trop grand, trop élevé pour s'être abaissé à créer le monde. Il en a chargé un être supérieur, créé d'abord par lui, inférieur à lui; c'est le fils de Dieu. Le Verbe, fils de Dieu, n'a donc pas toujours existé, car il n'y a qu'un seul Dieu, donc un seul Être divin ; si le Verbe possédait cet être, il serait un autre Dieu.Lacréa^ tion est son œuvre, mais lui-même est une créature. Gomme toute créature douée d'intelligence, il pouvait mériter ou démériter: par l'excellent usage qu'il fit de sa liberté, il s'est élevé à une sainteté suréminente, il s'est divinisé, mais c'est conséquemment à cet usage et prévoyant ce résultat que Dieu a donné au Verbe ces appellations sublimes qu'on voit dans l'Ecriture : Verbe de Dieu, fils de Dieu, etc. C'est à ce Verbe qu' Arius unissait Jésus-Christ, dont il niait en conséquence la divinité, tout en l'appelant Dieu. Mais, outre le Verbe, créature en même tenrps que créateur, l'hérésiarque était obligé d'en admettre un autre, supérieur, car le Père a nécessairement son Verbe

propre, sa sagesse propre ; il ne peut se concevoir sans elle. Ce Verbe coélernel n'était que le Père lui-même, pensant, se reconnaissant, se parlant, c'est-à-dire un Verbe purement nominal, tel que l'admettait Sabellius; Arius n'en faisait pas une personne . Pour lui, la seconde personne de la Trinité, c'était le Verbe secondaire, le Verbe créateur, auquel il unissait Jésus-Christ. Les mystères de la Trinité et de Tlncarnatlon étaient donc également ruinés, et en conservant l'adoration pour le Verbe et Jésus-Christ, l'héré^e , introduisait dans la religion un nouveau paganisme. On y trouvait le gnosticisme réduit à deux émanations inégales: celle du fils, alors en question, et celle du Saint-Esprit, alors passée sous silence, mais dont Macédonius niera également un peu plus tard, la Divinité. Quant à la puissance destructive de l'arianisme, il suffit, pour l'apprécier, de se rappeler que le christianisme a pour but d'unir l'homme à Dieu, et que le moyen de cette union est la grâce surnaturelle. Or, toute grâce qui se répand sur l'humanité jaillit primitivement du cœur de J'Homme- Dieu. Si lui-même n'est pas Dieu, la grâce n'a pas été « faite par lui », comme l'écrit Tapôtre saint Jean; le flot de la communication divine est intercepté. Tout est détruit.

Toute la lutte arienne allait se concentrer autour du mol consuhstantiel. Le Verbe était-il, ou non, de même substance que le Père, « Dieu de Dieu », comme le chante l'Eglise ; ou bien était-il d'une autre nature, non-consiibsiantiel, créature autre et inférieure; était-il Dieu, ou n'était-il qu'un homme?

En s'élevant contre la doctrine de son évêque, Arius eut soin de dissimuler en partie la sienne. Saint Alexandre, néanmoins, après un instant d'hésitation, en découvrit tout le venin. Pour en arrêter les prog-rès, il assembla son concile (32o) et condamna Arius, avec douze prêtres ou diacres, deux évêques et tous ses autres partisans, et il avertit le pape saint Sylvestre du scandale et du danger qui menaçaient l'Eglise. Arius, interdit et banni de son Eg-lise, se retira en Palestine et, dès lors, répandit ouvertement ses erreurs. Il parvint à gagner des diacres, des relig"ieux et quelques évêques. Sa plus facile et sa plus importante conquêle fut Eusèbe, évêque de Nicomédie, courtisan habile, éloquent, actif, sacrifiant tout à son ambition, apostat sous Licinius dont il devint le flatteur, et qui, ensuite, s'était transféré de lui-même, sans autorisation canonique, de l'humble sièg^e de Bérjthe à celui de la ville impériale de Nicomédie. Il accueillit Arius comme un ami et se déclara pour sa doctrine . Sans participer à la conduite coupable d' Eusèbe de Nicomédie, un autre évêque de même nom, Eusèbe de Césarée, l'auteur de la première histoire ecclésiastique et d'autres excellents écrits, eut aussi le malheur de conniver à l'hérésie arienne. Sûr de ces appuis, Arius travaillait la population avec une ardeur et une astuce inouïe; accessible et populaire comme les intrigants, aimant à se montrer, il raisonnait avec les femmes et les gens du peuple et bientôt en faisait de fanatiques apôtres de son erreur. Pour la populariser, il composait des chansons à l'usage

des diverses-classes du peuple, matelots, g'ens de moulins, voyag-eurs, etc. Pendant ce temps, Eusèbe de Nicomcdie écrivait à une foule d'évêques en faveur d'Arius, qu'il voulait faire réintég^rer dans Alexandrie ; de son côté, saint Alexandre envoyait des lettres circulaires pour prévenir les surprises de l'erreur.

Ce fut dans ce trouble que Constantin trouva rOfient, après sa victoire sur Licinius. L'évéque de Nicomédie lui raconta tout ce qu'il voulut, lui faisant surtout entendre qu'il ne s'agissait de rien d'important pour la religion. Constantin écrivit en ce sens au métropolitain d'xXlexandrie. Le célèbre Osius, évèque de Cordoue, porteur de sa lettre, fit assembler un concile (324) contre les Mélëciens et les erreurs d'Arius. Mais tout fut inutile, et Constantin, mieux informé par les représentations d'Osius, vit alors qu'il ne s'ag-issait pas d'une querelle de mots, il comprit la profondeur du mal et l'urgence du remède. Ce remède fut un concile universel que le pape saint Sylvestre, consulté par l'empereur, ordonna de réunir.

Il s'assembla à Nicée (325), ville d'Anatolie, province de l'Asie Mineure, sous la présidence d'Osius de Cordoue et de deux autres légats du pape. Rien d'aussi solennel et d'aussi g-rand ne s'était vu dans l'Eglise. On y comptait trois cent dix-huit évéques, presque tous de l'Orient, et la plupart portant encore sur leurs corps les stigmates glorieuses de la persécution. Les Gaules, l'Espagne, les Goths, les Perses y eurent leurs députés. Les évêques ariens s'y trouvèrent au nombre de vingt-

deux, ayant a leur tête Eiisèbe de Nicomédie. La présence de l'empereur rehaussait encore cette solennité. Un trône avait été dressé pour Constantin; les deux puissances s'unissaient pour l'œuvre commune, l'exaltation du Christ. Mais l'empereur chrétien assistait avec une simplicité humble qui ne lui ôtait rien de sa majesté. « Je ne suis qu'un homme sans caractère dans les choses saintes, avait-il dit, jamais je ne m'ing-érerai à juger ceux qui, tenant la place de Dieu, sont eux-mêmes nos maîtres et nos juges. »

Les Pères entendirent Arius et ceux de son parti, et repoussèrent leurs blasphèmes avec horreur. Quand on présenta aux Ariens les textes de l'Ecriture, qui, si formellement, établissent la divinité du Fils, son égalité parfaite avec le Père, quand on leur rappela la tradition certaine, l'enseignement apostolique de toutes les Eglises, ils s'efforcèrent de contourner par mille subtilités ces témoignages victorieux et cherchèrent toutes sortes d'équivoques. Mais, plus brillamment que tout autre défenseur de la foi, un des diacres amenés comme théologiens par leurs évêques, Athanase, qui, élevé plus tard sur le siège d'Alexandrie, devait devenir le principal objet des fureurs ariennes, déjoua tous leurs artifices et mit en lumière éclatante la divinité du Christ. Il fallait se garantir des réticences et des fallacieuses équivoques des Ariens, et pour cela trouver un terme dont il leur fût impossible de tournerle sens et d'esquiver la force. Le terme de consubstantiel y déjà employé auparavant, fut choisi par le concile, comme exprimant sans détour

LES HÉnÉSTES ET LES SCHISMES 367

possible ridentité de substance du Père et du Fils, et dès lors Tunité de substance dans la Trinité. i Les Pères rédigèrent en conséquence une profesj sien de foi solennelle, restée célèbre sous le nom de Symbolede Nicée.Tous les évêquesy souscrivirent, I même les Ariens, à l'exception de deux Egyptiens, I qui furent exilés par Constantin, ainsi qu'Arius. Après la question de la foi, les Pères de Nicée condamnèrent le schisme de Mélèce,en usant d'aileurs d'indulgence, et décidèrent contre les Quartodécimans de Syrie que la Pâque serait célébrée e même jour dans toutes les Eglises, savoir le dimanche qui suit le quatorzième jour de la lune. Le concile fit aussi un certain nombre de canons disciplinaires et divers règlements.

L'orgueil des sectaires était loin d'être brisé; la décision du concile de Nicée les contraignit du moins à dissimuler et les divisa. Arius et un certain nombre de ses disciples continuèrent de blas- 3hémer ouvertement contre la divinité du Christ, mais le plus grand nombre de ceux qui l'avaient suivi jusqu'alors se jetèrent dans un système adouci. Ce fut l'origine du parti des semi-ariens^ Cjui devait continuer longtemps à désoler l'Eglise* is admettaient un Verbe unique, d'une substance )eaucoup plus excellente que toutes les créatures, être moyen entre Dieu et elles. Fils engendré du Père avant tous les siècles, semblable à lui en toutes choses, tout en évitant de professer qu'il lui 5iait consubstantiel.

Ce parti eut pour inspirateur Eusèbe de Césarée,

caractère faible, dominé d'un coté par Eusèbe de Nicomédie, et, de l'autre, par son désir continuel de plaire à Constantin, qu'il voyait attaché à la foi de Nicée. Quant à Eusèbe de Nicomédie lui-même il n'éprouvait aucun embarras. Par une fourberie^ dont les semi-ariens donnèrent ensuite tant d'exemples, il adopta les expressions semi-ariennes, qu'il, ramenait au sens des Ariens purs par la manière arbitraire dont il les entendait. Il s'unit donc au parti semi-arien, avec vingt évêques environ, qui s'attachèrent peut-être plutôt à sa fortune qu'à ses erreurs, mais le suivirent dans son hypocrisie comme dans son impiété. Les deux Eusèbes se^ trouvèrent ainsi à la tète du parti semi-arien, qui devint, dès lors, le parti des Eusébiens.

Eusèbe de Nicomédie ayant trahi ses vrais sentiments en recevant à sa communion des Ariens purs, Constantin n'hésita pas et le relégua dans les Gaules. Mais l'empereur perdit, par faiblesse de caractère, tout le bien qu'on pouvait attendre de ses excellentes dispositions. Trompé par un évêque de sa cour, Arien caché, il rappela Arius,qui le trompa à son tour par uneprofession de foi à la façon des Eusébiens. Eusèbe de Nicomédie ne tarda pas à obtenir son retour, après avoirprotesté de sa soumission au concile de Nicée.

Instruits cependant par ces sévères leçons, les Eusébiens se firent plus circonspects sur la question de doctrine, ou plutôt ils la convertirent en une question de personnes. Tout leur plan consista dès lors à faire établir Arius dans Alexandrie et à substituer aux évêques orthodoxes, surtout sur les

sièg-es importants, des évêques ariens. Ce fut ainsi qu'ils déposèrent successivement, dans leurs conciliabules, saint Eustate, évêque d'Antioche (33 1), dont le départ fut suivi d'un long- schisme, entre les catholiques de cette ville, lesuns étant demeu- ; rés fidèles à sa communion, les autres, au contraire, i ayant accepté celle des évêques que les Ariens y placèrent; Marcel d'Ancyre (336), saint Paul de ; Constantinople (336) et une foule d'autres, tous 1 sous l'accusation banale qu'Arius avait portée le • premier contre son métropolitain, celle de renouveler le sabellianisme, en confondant le Fils avec le Père.

Mais les Eusébiens n'avaient rien plus à cœur que le rétablissement d'Arius lui-même à Alexandrie d'où il avait été chassé, et ce fut là qu'ils L'cliouèrent. Saint Alexandre était moî't six mois^ après le concile, et Athanase avait été acclamé mme son successeur. Eusèbe lui fit écrire par ^nstantin, mais ce fut en vain, et, dès lors, les .'jsébiens ne songèrent plus qu'à se venger. Pour irriver à leur but, ils s^entendirent avec les Méléiens et inventèrent contre Athanase d'absurdes alomnies, que le saint évêque réfuta victorieuselent dans le conciliabule de Tyr (335). Néanmoins s le déposèrent. Athanase se rendit à Constantiople près de l'empereur pour demander la réviton du procès. Les Eusébiens, mandés eux-mêmes, hafaudèrent de nouvelles charges et l'accusèrent avoir menacé d'arrêter les envois de blé d'Alexanrieà la capitale.Constantin, déjà prévenu et mainnant irrité, ne voulut plus rien entendre : il

HISTOIRE rOPULAlIlE DE l'ÉGLISE. I. — a4

exila Athanase dans les Gaules, à Trêves, où il fut parfaitement accueilli : Arius, au contraire, se vit repoussé par les alexandrins désolés. Constantin ordonna à Tévêque de le recevoir dans leur Eg'lise. L'hérésiarque devait y faire son entrée solennelle, et ses partisans lui avaient org-anisé un triomphe. Mais la main vengeresse de Dieu s'appesantit sur lui : la veille même du jour où devait se consommer cette violence, saisi d'une indisposition subite au milieu de son cortège, Arius dut se retirer dans un lieu secret, où on le trouva mort, ayant rendu ses entrailles (336). Frappé de cet événement, Constantin rappela de l'exil saint Athanase, qui fut reçu aux acclamations de tout son peuple d'Alexan^ drie. L'empereur mourut en cette même année, laissant TEmpire à ses trois fils, Constance, Constant et Constantin II. L'Orient, avec Constantinople pour capitale, échut à Constance, qui devint k protecteur déclaré de l'arianisme.

La faction arienne, comprenant ce qu'elle pouvai obtenir d'un tel prince, l'entoura de flatteries et er fît l'instrument de ses passions. Elle perdit un d( ses chefs, Eusèbe de Césarée, mort en 338, mai' Eusèbe de Nicomédie, son grand appui, venai usurper le siège de Constantinople. Le gram obstacle au succès des Eusébiens était l'illustr docteur saint Athanase. La vérité catholique sem blait si bien incrustée en lui et ne faire qu'un ave lui, que toute la lutte se concentrait sur lui seul. 1 fut dénoncé de nouveau aux empereurs et au pape Athanase en appela au Saint-Siège ; ses ennemi

payant d'au-dace, y recoururent aussi. Le pape saint Jules i^'' assembla un concile à Rome en 343. L'innocence et l'orthodoxie d'Alhanase y furent reconnues, exaltées, et ses ennemis flétris. Les Eusébiens, convoqués pour soutenir leurs griefs, s'étaient abstenus ; ils réunissaient, de leur côté, un concile à Antioche, où ils confirmèrent la déposition d'Athanase faite par eux, et rédigèrent quatre professions de foi semi-ariennes, dressées avec beaucoup de circonlocutions pour éviter le « consubstantiel » de Nicée.

Sur ces entrefaites, leur chef le plus audacieux, Eusèbe de Nicomédie, mourut. Les catholiques de Gonstantinople espéraient avoir saint Paul, leur vrai pasteur, mais Fintrigue et la violence des Ariens prévalurent encore, et un nouvel intrus, le ©isérable Macédonius, fut installé. Les Eusébiens repoussèrent aussi tous les autres évêques rétablis parle pape, et, pour se justifier, envoyèrent aux Occidentaux, réunis à Milan, une profession de foi encore plus embrouillée que les précédentes. L'Occident chrétien gémissait de tous ces dissentiments. Appuyés par l'empereur Constant, prolecteur de la vraie foi, les évêques d'Occident demandèrent un concile général où seraient convoqués ceux des deux parties de l'Empire. Les instances de Constant auprès de son frère Cons- .ance réussirent, et le pape saint Jules I^*" put conr^oquer cette assemblée solennelle à Sardique, en Vlœsie, sur les confins des deux parties (344). îlle fut présidée par Osius de Cordoue, assisté de leux autres légats. Les Eusébiens n'y parurent que

pour s'en séparer, sous le prétexte qu'Athanase et les autres évêques déposés par eux y siégeaient irrégulièrement. Ils allèrent tenir un conciliabule à Philippopolis, osèrent se déclarer le vrai concile de Sardique, excommunier, avec les principaux évêques orthodoxes, le pape Jules. Cependant rassemblée des évêques catholiques d'Occident et d'Orient confirmait la foi de Nicée, proclamait Torlhodoxie d'Athanase et des autres évêques dépossédés^ et excommuniait les chefs d'hérésie. Leurs excès étaient d'ailleurs si évidents que Constance dut laisser Athanase reprendre possession de son siège.

Après le concile de Sardique, les Occidentaux se réunirent à Milan et y reçurent l'hypocrite abjuration de deux jeunes évêques ariens, Ursace et Valons, dont les évêchés, situés en Pannonie et en Mœsie, faisaient partie des domaines du fidèle empereur Constant. Le répit obtenu par ce prince, et que favorisaient les embarras de Constance engagé dans la guerre contre les Perses, fut de courte durée. En 35o, Constant périssait sous les coups de l'usurpateur Magnence, et la défaite de celui-ci par Constance (353) mettait le protecteur des Ariens en possession de tout l'Empnre, livrait l'Eglise, sans appui humain, à la plus violente et à la plus dangereuse des épreuves.

]\Iais, déjà, les Ariens étaient revenus obstinément à la charge.

Il fallait à tout prix faire souscrire les Occidentaux à la condamnation d'Athanase, et, avant tout ruiner les décrets du concile de Sardique. Ces

dans ce dessein qu'ils s'étaient réunis à Sirmium, en Pannonie (352). L'acte le plus important de cette réunion fut la première des quatre formules édictées, à quelques années de distance, à Sirmium. Celle-ci s'abstenait de repousser le terme consubstantiel,mais il était entièrement passé sous silence. Elle était rédigée assez perfidement pour être interprétée avec bénignité par saint Hilaire, quand il n'était pas encore au courant de ces subterfuges. La même année, le pape saint Libère, qui devait avoir tant à souffrir des Ariens, succédait au pape saint Jules.

Le triomphe de Constance ouvrait aux Ariens tous les espoirs. On lui représenta qu'Athanase était un perturbateur public, un contempteur delà majesté impériale, et qu'il prétendait imposer des bornes à la puissance de César. Au concile d'Arles (353), convoqué par Libère, pour apaiser les discussions, les fureurs des hérétiques et l'iiostilité de Constance furent telles, que le légat du pape, et après lui tous les évêques, à l'exception d'un seul, se laissèrent arracher la condamnation d'Athanase, tout en continuant de détester les erreurs ariennes. Le pape Libère laissa éclater publiquement sa douleur et son indignation de cette faiblesse. Sur ses instances, l'empereur consentit à un nouveau concile, à Milan (355). Trois cents évêques, surtout de l'Occident, s'y rendirent. La violence de Constance en fit un brigandage. Aux premières propositions catholiques, les Ariens s'agitèrent en tumulte, l'empereur furieux fit entendre des menaces, en même temps que ses troupes

entouraient l'ëgiise. « Ce que je veux, osa déclarer Constance aux Pères réunis, doit être pour vous la loi... Obéissez ou partez en exil! » Ils n'avaient qu'à choisir entre la condamnation d'Athanase et le bannissement. Les plus i^énéreux, Eusèbe de Verceil, Lucifer de Cag"liari, Denis de Milan, Osius de Cordoue, Hilaire de Poitiers, et beaucoup d'autres, refusèrent et prirent le chemin de l'exil. Un certain nombre signèrent, mais en réservant la question de doctrine. Ils pensaient qu'on pouvait sacrifier un homme au bien de l'Eglise et à la paix.

Cependant deux hommes, et les plus importants, le pape Libère et Osius de Cordoue, le vieil athlète de la foi, manquaient au succès des sectaires. Mandé et conduit" à Milan, Libère repoussa dignement les séductions et les menaces de Constance, et le grand pontife partit pour l'exil, en rejetant avec indignation l'or de l'empereur. Restait une dernière iniquité à commettre, c'était de nommer un autre pape à sa place. Les Ariens, par un calcul habile, choisirent Félix, dans l'espoir de gagner les Occidentaux, car tout en acceptant d'ê* tre en communion avec ceux de la secte, il con-* servait la foi de Nicée.

Les violences de Milan furent un signal pouf tout l'Empire. Dans les Gaules, Saturnin d'Arles^ évêque arien^ fit expulser saint Hilaire, déjà banni de son siège et qu'on relégua en Phrygie. L'O* rient surtout était dans un état déplorable. On y voyait de toutes parts les évêques traînés devanll les magistrats poury entendre la formule des perJ

gécuteurs: a Ou souscrivez à la condamnation d'Athanase, ou quittez vos ég-lises ». Des intrus étaient mis sur les sièges de ceux qui refusaient, et l'on forçait, par la prison et la confiscation, les fidèles ; à communiquer avec ces faux pasteurs. Athanase ! lui-même n'échappa que par miracle aux soldats ' qui devaient le tuer. Un misérable, capable de tous les crimes, Georges de Cappadoce, prit sa place ! pour remplir l'Egypte de violence, de sang et de deuil. Durant cette persécution, Athanase se te- . nîiit caché dans un lieu inconnu de tous, d'où il écrivait à son peuple, aux évêques et aux solitaires, pour les consoler et les soutenir.

Au milieu de ces désordres lamentables il se reformait un parti de purs Ariens. Un chaudronnier, ide Célésyrie, Aélius", après avoir vécu en aventu- |rier et exercé la médecine empirique, s'était rendu à Alexandrie, près de Georges de Cappadoce. Il y apprit l'art de discuter, et secondé par un talent naturel, il y remplit le rôle d'Arius avec tous ses blasphèmes. Aétius et les adeptes qu'il fît, entre lautres, les évêques Eumonius de Cyzique et Acace ieCésarée, avaient sur la masse des Ariens l'avanage d'être conséquents. Si le Fils, disaient-ils, n'est oas l'égal du Père, ni l'infini en perfection, ni par conséquent vrai Dieu, il n'est donc qu'une pure Téature, nécessairement dissemblable en tout au ■^ère. De là des scissions dans le parti. Les antilicécns avaient été constamment d'accord tant u'ils s'étaient bornés à rejeter le terme consubi^lanliel (en grec ; omousios), ils ne s'entendirent

plus. Les Ariens rig-ides professaient que le Fils n'est pas semblable au Père (anomoios), les semiariens, qu'il lui était semblable (omoios). La secte d'Aétius devint celle des Anoméens; les semi-arieus, successeurs des Eusébiens , les Homéens. Les Homéens se divisèrent encore entre eux: les uns admirent que le Fils est semblable au Père, mais seulement par la volonté et les œuvres ; les autres lui reconnurent en outre une substance semblable à celle du Père, et se séparèrent des Homéens sous le nom d'Homoiusiens. En grec, la différence d'un iota changeait complètement le sens de deuxmots: omoousios signifiait consubslantiel ; omoioiisios disait seulement une ressemblance. A la faveur de cette restriction les Homoiousiens ou semi-arlens ne faisaient pas difficulté d'admettre que le Fils est semblable au Père en toutes choses.

Mais tous demeuraient acharnés contre la foi de^ Nicée. Ou crut le moment venu d'en finir av( elle. Les principaux se réunirent à Sirmium (35j et rédigèrent la seconde formule à laquelle ce noi est attaché. Ce furent précisément les Ariens rigides, mais encore dissimulés, car leur parti était à ses débuts, qui la rédigèrent, ce qui explique son impiété et ses réticences. Elle n'adoptait ni n'excluait les impies négations de l'arianisme pur mais le poison y était à peine déguisé. Le terrai de substance et les autres expressions qui p( valent combattre ces erreurs étaient passés souj silence, et il était dit que (( le Père est plus gran< que le Fils en honneur, eu dignité, en gloire et ei majesté" » ; on s'en tenait à dessein à une distinc||

tion honorifique. Il s'agissait, selon le plan, défaire accepter cette formule et la condamnation d'Athanase par le pape Libère et par Osius, et de la produire ensuite sous l'autorité de ces grands noms. Osius, ont raconté beaucoup d'auteurs, renseignés peut-être par quelques-uns de ces historiens entre les mains desquels l'histoire est une conspiration contre la vérité, Osius, presque centenaire, accablé par l'âge et les mauvais traitements, aurait enfin souscrit, pour aller pleurer dans son église sa chute, peut-être plus malheureuse que coupable. D'érudits travaux, plus récents, paraissent établir que cette chute d'Osius est une fable arienne, et il n'est pas douteux, quant à celle attribuée au pape saint Libère, dont tous les adversaires de l'infaillibilité pontificale se sont évertués à tirer parti, comme, plus tard, à propos d'Honorius, qu'elle doit être tout au moins réduite à une concession qui fut de consentir à communiquer avec les évêques ariens en toutes choses, à l'exception des saints mystères. Cette communion restreinte était tolérée en ce temps comme un acte de condescendance. En l'accordant sous menace de mort. Libère ne rétractait rien, ne rompait ni avec saint Athanase, ni avec aucun évêque catholique. La fidélité que les romains gardèrent à leur pape exilé, l'enthousiasme avec lequel ils l'accueillirent peu après son retour, et surtout l'intrépidité que le saint pontife déploya, après comme avant, pour la dé-

Ifense de la foi, rendent encore plus suspecte une assertion qui n'est pas démontrée. Ceux qui im-

mium ne s'accordent pas pour dire laquelle. Durant ces ncg-ociations avec le pape Libère, la lutte se prononçait entre les Anoméens et les deux brandies des Homéens. La g-uerre d'intrig-ues me» née par eux autour de Constance donna lieu à un synode, où fut rédigée une troisième formule de Sirmium (358), dont le terme consubstantiel se trouvait encore exclu, mais qui se tournait contre les Anoméens. Beaucoup de ceux-ci furent envoyés en exil. Les Ariens rigides ne se tinrent pas pour vaincus. Les semi-ariens avaient demandé la convocation d'un concile universel contre eux , et Constance s'y montrait favorable, dans l'espoir de rendre enfin à l'Eglise une paix nécessaire, mais les Anoméens lui persuadèrent de diviser l'épiscopat : les évêques d'Occident se réuniraient à Rimini, et ceux d'Orient, à Séleucie, en ïllyrie (359). C'était prévenir l'éventualité d'une fusion entre les semiariens de l'Orient et les évêques orthodoxes d& l'Occident. Enfin, pour mettre plus sûrement leu doctrine à l'abri d'une condamnation, ils provoquèrent une réunion avec les semi-ariens au camp impérial de Sirmium et rédigèrent, de concert avec eux, un symbole qui est la quatrième formule de Sirmium. Le mot consubstantiel en était naturellement écarté par un commun accord ; les Ariens rigides, auxquels restait le recours habituel aux fourberies, reconnaissaient avec les autres que, d'après l'Écriture, « le Père et le Fils sont de tout point semblables ».

L'année précédente, le pape saint Libère, sorti de l'exil, avait été reçu en triomphe à Rome. Osius

était mort. Mais à côté d'Athanase et de Libère était venu se rang^er un nouvel athlète envoyé par Dieu, Hilaire de Poitiers, aussi illustre par sa doctrine que par son courage. Il était alors exilé en Orient. Constance, à Séleucie, allait se trouver en face de ce rude adversaire, et les Orientaux, effrayés de sa force, ne songeaient qu'à le faire renvoyer au plus vite dans les Gaules.

Quatre cents évêques se réunirent à Riinini. Ils 1 proclamèrent la foi de Nicée, condamnèrent les chefs de l'arianisme, les évêques Ursace et Valens des premiers, et écrivirent en ce sens à Constance, )ar dix des leurs^ qu'ils lui députèrent. Malheureusement, ces députés, jeunes et inexpérimentés, furent devancés et circonvenus par ceux des Ariens, qui les traînèrent à Nicée de Thrace, et les amenèrent enfin à signerla formule repoussée à Rimini. Dans cette formule, la troisième de Sirmium, e Fils était dit, « semblable au Père en toutes îhoses », sans mention de la substance, et, à ^icée, on en retrancha même « en toutes choses ». -•es Pères de Rimini, affligés d'abord de la prévaication de leurs députés, succombèrent eux-mêmes uccessivement aux ennuis dont on les abreuvait, t acceptèrent le formulaire. Une vingtaine, plus énéreux, résistaient encore. Pour en triompher, évêque Valens proposa plusieurs anathèmes conl'e les blasphèmes d'Arius, ce qui réjouit les caî.ôliques ; mais au milieu de l'entraînement, il en issa un qui renfermait tout le poison de Taria- Ismc, et qui passa inaperçu : « Si quelqu'un dit

que le Fils de Dieu est créature comme sont les autres créatures, qu'il soit anathème ». On se souvient qu'Arius faisait du Fils une créature, mais supérieure à toutes les autres. Telle fut l'issue déploraljle du concile de Rimini, qui avait si bien commencé.

Les ennemis de TEglise n'ont pas manqué de prétendre qu'elle avait renié à Rimini l'enseignement apostolique. Ils ont affecté de prendre au pied de la lettre l'exclamation que la vue de tant de maux arrachait à saint Jérôme, disant que (( l'univers gémissait de se voir arien ». Or, en premier lieu, le pape Libère, centre nécessaire de toute l'Eglise, condamna hautement le concile de Rimini, et envoya sa sentence dans toutes les provinces. En outre, les évêques signataires à Rimin ne pensèrent et n'agirent jamais en Ariens. Avan de signer un formulaire équivoque, ils proclamé rent la foi de Nicée, et aussitôt que les Ariens si prévalurent de leur adhésion, ils protestèrent con tre le sens arien, qui n'était pas dans leur pensée Ce n'est pas là être hérétique ni enseigner l'hcré sie. Quand la sentence du pape leur eut ouvert lel yeux sur la faiblesse déplorable que la pression la peur leur avait arrachée, ils prenaient à témoi] le corps de Jésus-Christ et tout ce qu'il y a de ph sacré dans l'Eglise, dit le ^ même saint Jérônn qu'ils n'avaient jamais eu l'idée de signer quelqi chose de contraire à la foi, et se montraient pai tout disposés à condamner leur conduite. Au suj plus, malgré leur nombre, les Pères de Rimiij n'étaient qu'une portion relativement petite c

l'épiscopat catholique ; et encore faudrait il savoir

! combien d'évêques cédèrent, et, non moins, com-

I bien il y avait parmi eux d'évêques intrus.

' Ceux qui avaient fléchi ne furent reçus dans

i leurs diocèses qu'après avoir hautement protesté

i de leur doctrine anti-arienne, et déploré leur fai-

! blesse. Les évoques déposés, exilés, furent exaltés,

\ au contraire, comme confesseurs de la foi, et reçus

j plus tard en triomphe dans toutes les Eg-lises. Avec

le pape, un g^rand nombre d'évêques, et les plus [illustres, prolestôrent hautement contre le formu- I laire. On peut dire que jamais la foi de Nicée,

contrairement à tout ce bruit, n'a paru plus une

et plus ferme.

A Séleucie, se réunirent cinq cents semi-ariens et trente Anoméens. Les cathoUque^l* y eurent douze représentants, et à leur tête, saint Cyrille d'Alexandrie et le grand Hilaire de Poitiers, qui y soutint intrépidement la foi. Les Anoméens, dirigés par xVcace, évoque de Césaréc, eurent beau dissimuler leurs blasphèmes, ils furent condamnés par les semi-ariens. Mais ceux-ci ne triomphèrent pas longtemps. Au synode de Gonstantinople (36o), ils Ise virent contraints par le parti acacien, réuni aux Ariens d'Occident, porteurs de la troisième fornule de îlimini, de signer cette formule. Le parti i'Acace fut obligé, il est vrai, d'anathématiser Actius et l'expression « dissemblable », mais avec :elte troisième formule imposée ils n'en démenaient pas moins maîtres du champ de bataille, léunis dans un nouveau conciliabule, ils déposé-

rent tous les chefs da parti semi-arien et leur substituèrent leurs partisans, même sur le siège de Gonstantinople. Et ce fut alors que, maîtres de toutes les positions, ils firent envoyer la formule de Rimini dans tout l'Empire, avec ordre aux évêques de la signer sous peine de déposition. Cet ordre mit tout dans le trouble et la confusion, surtout en Orient, où l'on ne voyait de toutes parts que scandales, schismes et perfidies. L'Occident souffrit aussi, principalement Fltalie. Les Gaules, dit Sulpice Sévère, durent à saint Hilaire d'être préservées de l'hérésie. L'indomptable défenseur de la foi ne cessait de convier les hérétiques à des conférences publiques ; ils s'en débarrassèrent en le faisant renvoyer dans son diocèse. Son voyage pour s'y rendre fut un triomphe, partout il ranimait le cour&ge et rétablissait le combat.

Dans un conciliabule réuni par Constance à Antioche (36i), les Anoméens triomphants déclarèrent enfin, par une dernière formule, le Fils dissemblable au Père, même pour la volonté. Cette même année, Constance, dont le règne avait été si déplorable, mourait, après s'être fait baptiser par les Ariens. De toutes parts, en Occident, on proclama la foi de Nicée. Julien l'Apostat, successeur de Constance, avait cru favoriser les dissensions eii rappelant les évêques exilés ; son calcul fut déjoué, car ils traitèrent les hérétiques avec douceur et commencèrent à Alexandrie une grande œuvre de pacification. Déçu, l'empereur exila de nouveau Athanase, qu'il redoutait plus que tous les autres. Dans son règne de huit mois, Jovien, fidèle à la

foi calholiq^ue, le rétablit ; mais il devait être banni une cinquième fois par Valens, arien déclaré et despote, comme Constance, et même furieux persécuteur.

Dans un concile assemblé par Athanase en 363, on constate l'apparition de deux nouvelles hérésies: celle de Macédonius, qui niait la divinité du Saint Esprit, et celle des deux Apollinaire, père et fils, qui refusaient de reconnaître au Christ une âme humaine. En proclamant la foi de Nicée, les Pères consacrèrent la consubstantialité des trois personnes divines et, pour éviter toute équivoque, déterminèrent les deux sens attachés au terme à^hypostase, sous lequel les Latins entendaient la substance, et les Grecs la personne. Le concile établit encore l'existence de l'âme humainede Jésus-Christ et la réalité de son Incarnation.

Dans un esprit de paix le même concile décida que les évèques, entraînés par crainte ou par surprise dans les erreurs ariennes, pourraient reprendre leurs fonctions après avoir sig^néla foi de Nicée et confessé la divinité du Saint-Esprit; les auteurs elles chefs de Thérésie seraient reçus à la pénitence dans les mêmes conditions, mais sans espoir de rentrer dans les ran^sdu clerg-é.Ce sage règ-lement irrita un illustre confesseur de la foi, Lucifer, évêque de Calaris ou Cagliari, qui refusa de communiquer avec ceux qui recevaient dans leur com.munion les tombés repentants, et créa dans l'Eg^lise d'Antioclie le déplorable schisme des Lucifériens, qui renouvelait, en des circonstances analog'ues, l'orgueilleuse rigidité des Novatiens.

Valentinien, proclamé empereur, avait donné POrient à son frère Valens.Valens (364-378), prince ignorant et cruel, se livra entièrement aux Ariens les plus avancés et à leur chef, Eudoxe de Constantinople. Les semi-ariens, si maltraités par les Anoméens, les avaient condamnés à leur tour à l'assemblée de Lampsaque, sur l'Hellespont, mais Eudoxe eut le crédit de les faire exiler. Le malheur en ramena un bon nombre. Dans leur désespoir, près de cent soixante évêques semi-ariens, surtout de TAsie-Mineure, se jetèrent dans les bras du Pape et des Occidentaux, et revinrent au terme consubstantiei. Leur réconciliation fut le dernier acte du pape Libère, qui mourut en 366, avec la réputation d\m défenseur ferme et éclairé de la foi catholique. Saint Damase lui succéda. Ce fut durant les douze années de son pontificat que la persécution de Valens sévit contre les catholiques d'Orient. Il en sera question plus loin dans un chapitre sur les martyrs de cette période. En ce même temps, les plus généreux défenseurs de la doctrine allaient recevoir la récompense de leurs héroïques combats, saint Hilaire de Poitiers (368), saint Eusèbe deVerceil (370), saint Athanase(373). Mais d'autres athlètes, saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, saint Grégoire de Njsse^ saint Ambroise, saint Jean Chrysostome et d'autres leur succédaient sur le champ de bataille.

Sous Valens, les évêques se virent de nouveau déposés et exilés ; les fidèles dans les villes, et les moines dans les déserts, furent également maltraités, persécutés, plusieurs mis à mort. Dans ces

nouvelles extrémités les évêques d'Orient recoururent au pape saint Damase et à l'empereur Valentinien, qui, ému lui-même, écrivit en Orient pour faire cesser tant de vexations. Malheureusement la mort de ce prince (SyB), qui suivit de près ce rescrit, laissa Valens et les Ariens plus libres que jamais. Enfin le persécuteur périt d'une mort tragique dans une dernière guerre contre les Goths. Après sa mort, Gratien, qui régnait en Occident avec son frère Valentinien II, encore enfant, s'empressa de rendre aux catholiques orientaux leurs ëvèqups, et de réprimer l'hérésie. Il confia ensuite l'Orient à Théodose (Syg), et ce fut l'acte le plus heureux de son règne. Après avoir réduit les Goths, Théodose le Grand s'occupa avec zèle de l'Église d'Orient et des maux dont tout l'Empire avait tant souffert. En 38o,de concert avec Gratien et Valentinien, il envoyait au monde romain tout entier l'ordre suivant : « Nous voulons que tous les peuples de notre obéissance s'attachent à la doctrine que l'apôtre Pierre a prêchée aux Romains, doctrine enseignée aujourd'hui par le pape Damase, en sorte que tous reconnaissent une seule divinité et une seule puissance dans la triuité des personnes divines. Nous ordonnons que ceux qui professent cette foi portent seuls le nom de chrétiens catholiques, et que les autres soient désignés sous lenom I infâme d'hérétiques, leur défendant en outre de donnera leurs assemblées le nom d'Églises ». Cet édit était un triomphe pour la cause catholique. Un autre fut le concile de Constantinople (38i), provoqué par ce pieux empereur, et auquel l'assenti-

ment des€vcqnes Occidentaux et la confirmation du pape assurèrent l'œcuménicité. Le Concile de Goiislantinople n'eut pas seulement à confirmer avec éclat le symbole de Nicée. Deux hérésies nouvelles, indiquées seulement plus haut, l'amenèrent à en développer le contenu.

Deux horrtmes disling-ués par leur savoir, et adversaires déclarés d'Arius, les deux Apollinaire, évêques de [.aodicée, cherchaient imprudemment ea dehors des voles orthodoxes des réponses qu'ils croyaient victorieuses et qui n'étaient qu'hérétiques. Aux Ariens, quij pour rendre Jésus-Christ inférieur au Père, appliquaient à la nature divine ce qui est dit en lui mortel et passible, les Apollinaire répondaient que,enJésus-Chrisl, l'humanité était absorbée par la divinité, que i'ame humaine n^'existait pas en lui, que la chair, venue du ciel, était impassible, que celte chair n'était pas formée de la Vierg-e Marie, que Jésus-Christ n'avait soufFertjj qu'en apparence, et en apparence était mort (doc< tisme, doctrine de l'apparence). Cette hérésie donnajl aux saints docteurs une admirable occasion de préciser le dogme des deux natures distinctes en unt seule personne divine. Saint Athanase, saint Crégoire de Nysse, saint Augustin, saint Jean Chry-j sostome le démontrèrent avec une force invincible* Si Jésus-Chiist sou^iFre'et meurt, c'est selon sa m ture humaine ; s'il est consubstantiel au Père, co-éleirnel, égal à lui^ c'est selon sa nature divine. Et, comme les natures ne font qu'une personni unique, en vertu de la communication des idio-J mes, c'est-à-dire de rattribution évidemment juste

à Tune des natures des propriétés de l'autre, le dogme catholique dit de Jésus-Christ : Dieu souffre, Dieu meurt.

Le symbole de NIcée avait déjà proclamé ces vérités. Celui de Constantinople le reproduit intégralement et y adjoint quelques termes condamnant les nouvelles hérésies. A Nicée, on avait défini que Notre Seigneur Jésus-Christ, Fils unique du Père, Dieu de Dieu, etc., « s'est incarné » ; à Constantinople, on reprit : Et incarnatus est, en ajoutont contre les Apollinaristes et contre ceux qui disaient que Marie avait cessé d'être vierge en mettant au inonde son divin Fils : de Spiritu sancto ex Maria Virgine. kûw d'accentuer la réalité de la chair passible revêtue par le Sauveur, au Crucifixus de Nicée s^adjoignit Moriuus et SepuUus est. L'évêque Marcel d'Ancyre, introduisant une distinction dangereuse entre le Verbe et le Fils, encore aggravée par un de ses disciples, avait soutenu que le Fils s'absorberait dans la divinité quand il aurait « soumis toutes choses à son Père » : les Pères de Constantinople ajoutèrent àTarticle iinde venlurus est judicare vivos et mortuos cet autre : Ciijus regni non erit finis,

La théologie arienne faisait du Fils de Dieu une pure créature et le créateur de tous les autres êtres : «lie devait en conclure que le Saint-Esprit était une créature du Fils, Cette conséquence passa toutd'ahoTà inaperçue, tout Fintérêt de la discussion se reiportantsurce qui touchait la nature du Verbe. Mais, [Ters le milieu du iv® siècle, la controverse entra dans une nouvelle phase. Les semi-ariens, distincts des

Anoméensen ce qu'ils enseig-naient que le Fils n'est pas une créature, mais qu'il est « semblable » au Père en toutes choses, même dans la substance, se joignirent à ces Ariens rigides pour contester la divinité du Saint-Esprit, et pour le ranger parmi les esprits minisires inférieurs de Dieu, quoique d'un ordre plus élevé que les anges. On reconnaît encore ici l'influence de la gnose. On a vu que saint Athanase avait déjà fait condamner cette erreur par son concile d'Alexandrie. Elle fut principalement propagée par le semi-arien Macédonius, successeur d'Eusèbe de Nicomédie sur le siège de Gonstantinople. Cet indigne évêqae, dont la vie fut un tissu d'intrigues, de divisions et de violences, détesté même des Ariens, qui le déposèrer.t e»\ 36o, partagea sa haine entre eux et les catholiques. En haine des Ariens, il confessa la divinité du Fils ; en haine des catholiques, il nia celle du Saint-Esprit.

Les Pères de Nicée, principalement préoccupés d'affirmer la foi en la divinité du Verbe, avaient, seulement ajouté : Et in Spiritum sanctum, Pourfl arrêter l'hérésie des Macédoniens, le concile def Gonstantinople déclara : Et in Spiritum' S anctiiniy\ Doniinumet viuificantem^ qui ex Pâtre proceditA qui cum Pâtre et Filio simul adoratur et congloA riflcatur.

Contre les sectes qui prétendaient toutes être; l'Eglise véritable, le concile répondit qu'il ny er j avait qu'une, et en marqua pour les siècles le caractère : Et unam sanctain, catholicam et apostolicam Ecclesiam. Enfin, contre ceux qui chan ^eaient les conditions du baptême ou même ei

niaient plus ou moins la nécessité : Confiteor unum bûptisma in remissionem peccaloriim.

En enseignant que le Saint-Esprit procède du Père, l'Eglise condamnait suffisamment les hérésies arienne et macédonienne ; létat des controverses ne demandait pasalors qu'elle déterminât quelles sont en Dieu les relations du Fils au Saint-Esprit. A cette question l'Orient et l'Occident firent une double réponse, qu'on pourrait jug"er moins différente pour la doctrine que par la formule, si l'on oubliait à quels antécédents se ratîachait celle de rOrient. L'Eg-lise grecque se borna à professer que le Saint-Esprit procède du Vqvq par le Fils, tandis que l'Eglise latine, en Espagne, par exemple, enseigna, dès le temps qui suivit le concile, qu'il procède du Père et du Fils. On verra plus tard cette divergence favoriser le schisme grec.

Une semence fâcheuse, et qui devait aussi porter son fruit plus tard, fut un canon porté par le concile pour donner une satisfaction à l'Orient dans la personne des évêques de Gonstantinople, et attribuant « à l'évêque delà nouvelle Home les honneurs de la primauté après l'évêque de l'ancienne ». Les Occidentaux protestèrent contre ce canon, et leur sentiment ne les trompait pas, car d'une distinction purement honorifique les évêques de Gonstantinople passèrent à des prétentions persévérantes et orgueilleuses de juridiction et de puissance, tyrannisèrent les Églises d'Orient et posèrent les premières assises du schisme. Mais, à la différence du symbole formulé dans ce concile,

auquel la confirmation du pape saint Damase et l'adhésion des évêques d'Occident donnent le caractère de concile œcuménique pour cette parlie principale, les canons (décrets) du concile ne reçurent pas la même sanction. Les papes ne les ratifièrent pas. Cependant, sept siècles plus tard, au quatrième concile de Latran (121 5), alors que Gonstanlinople, au pouvoir des Latins, ne donnait plus les mêmes inquiétudes. Innocent III consentira à reconnaître la prérog-ative de la nouvelle Rome.

Après Théodose, l'arianisme, qui se mourait dans l'Empire et n'y faisait plus que des ravages partiels, se réfugia chez les Barbares, qui l'envahirent peu de temps après, de tous les côtés à la fois 5*et infecta leurs peuples à mesure qu'ils prenaient de force un sol et une patrie. On a vu que l'empereur Valens avait gagné les Goths à l'hérésie par leur évêque Ulula. Par eux, elle se répandit de proche en pro-| che chez les Wisigoths et les Suèves, les Bur« gondes, les Vandales et les Lombards, non saajj causer surtout en Afrique, en Espagne, en ItalieJ de cruelles persécutions, dont le récit trouvera plus loin sa place. L'arianisme disparut à la fin d VI' siècle, comme on le verra dans le récit de là conversion des Barbares par l'Eglise. ,f

La commotion des esprits causée par les luttefj ariennes était trop violente pour ne pas occasionneij ou favoriser d'autres aberrations, dont il faut dir<i quelques mots. L'arianisme avait son germe dan le gnosticisme ; par un retour naturel, de l'aria

uisme renaissaient des sectes g'nastiques et manichéennes. La première fut celle des PrisciilianisleSy où se mêle ce double courant. Dans la se^ conde moitié du iv^ siècle, un Eg-jplien, nommé Marc, originaire de Memphis, se mit à dog-matiser eu Espagne; il y gagna le concours de Priscillien, homme de haute situation, remarquable par son savoir et habile dans la dispute. Priscillien devint le chef de la secte, entraîna quelques évêques et beaucoup de femmes. Le supplice de Priscillien et (le ses principaux disciples, que deux évêques espagnols, trop violents, leur firent infliger par le tyran Maxime, malgré les efforts de saint Martin, avec la réprobation du pape saint Damase,de saint Ambroise et de deux conciles, n'abattit pas leur secte. Elle vit se rallier à, elle toute la province de < ialice, et lorsque, peu cle temps après, les Germains s'établirent dans la Péninsule, elle s'étendit encore davantage. Les Priscillianistes enseignaient que 1 ame humaine, émanation divine, était des-

endue sur la terre en passant par sept cieux et ' Tiaines principautés. Ils admettaient que les Itûis personnes en Dieu sont de simples modes d'un même Etre divin, niaient la création du monde, la résurrection de la chair, condamnaient le mariage -et l'usage de la viande. Leurs erreurs aboutissaient à de honteux désordres de vie. La secte s'éteignit au vi^ siècle.

En Arménie, à la même époque, Aérius, prêtre arien de Sébaste, jaloux de la dignité de sonévêque qu'il avait convoitée, ne se contenta pas de le

ilomnier ; il attaqua l'épiscopat môme, en ensei-

gnant l'égalité du prêtre et de l'évêque. C'était une première tentative de presbytérianisme ; les puritains du XVIII» siècle eurent donc aussi des ancêtres. Outre cette erreur, qui renversait la hiérarchie et tout le gouvernement de l'Eglise, les Aériens niaient la prière et les bonnes œuvres pour les morts, changeaient les règles du jeûne et de l'abslinence. Refoulés jusque dans les déserts par Tindignation publique, ils laissèrent peu de traces.

Dans les Messaliens on pourrait voir des précurseurs des Quakers du xvii® siècle. Leur nom vient d'un mot sjro-chaldéen qui signifie prier. Ces fanatiques, originaires de Mésopotamie et de | Syrie, avaient pour dogme principal que chaque i homme tire de ses ancêtres un démon tentateur} que la prière assidue peut seule chasser. Ils passaient leur temps à prier, et tombant quelquefois dans une sorte de frénésie, ils livraient au démon des combats imaginaires, tiraient sur lui des flèches, etc. Ils condamnaient le travail et la pro-. priété ; la mendicité était leur ressource. Les Meî saliens entraînèrent des esprits grossiers, et surtout' des moines ignorants. Au xii® siècle, ils s'absor-jj bèrent dans les sectes manichéennes.

Le sensualisme, vers lequel incline toujours la nature déchue, fut une autre cause de troubles et entraîna ses partisans à de graves erreurs. Lai liberté reconquise sous Constantin n'avait pas sans servir de prétexte à des habitudes mondainesHJ Cependant les chrétiens fervents ne cessaient d< combattre cette altération des mœurs, lorsque, ven la fin de ce siècle, des sectaires entreprirent de h

justifier. Helvicle, disciple d'Auxence, évêque arien de Milan, et simple laïque, dog'matisa le premier en ce sens. Il enseig-nail que Marie, après l'enfantement du Sauveur, avait cessé d'être vierge, et ce blasphème venait à l'appui de cette thèse que le mariage est un état aussi parfait que la virginité. Quelques années plus tard, un moine de Milan, nommé Jovinien, compléta le système d'Helvide, disant que le baptême reçu avec une pleine foi rendait invincible contre le démon, qu'il n'y avait pas plus de mérite à jeûner et à s'abstenir de la viande qu'à ne pas observer ces pratiques, qu'au ciel la récompense était égale pour tous, ce qui emportait l'égalité de m.érite dans les actions et supposait que tous les péchés sont égaux : système qui renversait, avec l'esprit de l'Eglise et le principe fondamental de la vie chrétienne, qui est l'abnégation, la notion même du progrès dans la vertu et de la perfection chrétienne. D'autres hérétiques se levèrent encore en faveur du sensualisme ; et tous combattaient la virginité perpétuelle de Marie, dans laquelle ils voyaient une ^consécration du principe de la continence. Ce débordement fut combattu avec vigueur par saint Jérôme, saint Augustin et d'autres docteurs de cette époque, et leur fut une occasion d'écrire de nombreux traités sur cette matière de la continence.

On ne peut passer sous silence une autre controverse, dont le dénouement ne se produira que plus tard. Sans avoir pour objet l'hérésie formelle, elle passionna vivement à cette époque les défenseurs

394 HISTOIRE POPULAIRE DE l'ÉGLISE Î

de la vérité, et même, parce qu'elle roulait sur les écrits de Fun d'eux, mit ces saints personnages en opposition parfois violente entre eux, au milieu de toutes les luttes qu'ils soutenaient ensemble. C'est la controverse origéniste. Origène fut incontestablement une des grandes lumières de l'Eglise au m**' siècle ; il lui rendit des services immenses par ses prodigieux travaux d'érudition ; il fit le premier un essai de la raison opérant sur les dogmes en construisant un corps de théologie et de philosophie chrétienne; il fut un brillant apologiste de la religion et un polémiste sans rival contre le philosophisme païen ;il confessa généreusement la foi dans les tourments. Cependant l'Eglise ne l'a pas mis au rang de ses docteurs. Ce qu'on a déjà lu à son sujet dans cette histoire, au dernier chapitre de la première période, a fait connaître les erreurs où l'entraînèrent ses idées platoniciennes, d'une part, et, de l'autre, son ardeur à réfuter les spécieuses théories du gnoslicisme, à une époque où la foi n'était pas assez définie sur certains points pour l'en préserver. Plusieurs de ses théories étaient dangereuses et trop hardies, d'autres positivement erronées: il eût fallu lui tenir compte de ses intentions parfaitement droites, de ses rétractations et des outrances d'adeptes ignorants et maladroits. A une époque de calme, cette justice lui eût été rendue, mais dans ce siècle d'effervescence religieuse, le bénéfice de ces circonstances atténuantes lui fut refusé.

Vivement attaqué de son vivant, Origène fut poursuivi avec une rare violence après sa mortj et

durant (rois siècles. On vit les ëvêques, les docteurs, prendre fait et cause contre ou pour lui, s'accorder dans un sens et se diviser ensuite ou passer d'un parti à Tautre.

Saints Jérôme et Rufin, d'abord unis, polémiquèrent l'un contre l'autre ; saint Epiphane se tourna contre saint Jean Chrysostome qu'il vénérait comme un ami. Bientôt la cour se mêla à la question, et, comme toujours, pour l'envenimer, Chrysostome avait dû tonner contre ses désordres et les passions de l'impératrice Eudoxie. Théophile d'Alexandrie, qui s'était engag^é à fond avec les moines grossiers, sectateurs très compromettants d'Origène, mit à profit le ressentiment impérial. Chrysostome, accusé d'origénisme, en appela au pape Jules, par qui il fut pleinement absous, mais l'empereur Arcadius et toute la cour lui avaient voué une haine implacable. Il fut de nouveau accusé, condamné, exilé. Le saint et illustre docteur mourut des rigueurs de l'exil et des mauvais traitements de ses bourreaux (4o7)- La querelle de l'origénisme s'assoupit pendant quelque temps, mais pour reprendre plus tard avec une violence nouvelle.

LE PELAGIANISME (4o6-428)

A l'heure où cette querelle s'apaisait et où l'arianisme était vaincu en Orient, une grave tempête commençait à souffler en Occident. C'est d'ailleurs du côté de l'Orient que se forinèrent les premiers nuages. La nature de l'homme, sa création primitive, sa destinée, sont autant de questions ardues,

difficiles ou impossibles à résoudre avec les seules données de la raison humaine. Le pélagianisme en fit l'orgueilleux essai, dont le résultat fut une hérésie qui, tout aussi bien que Tarianisme, renversait le christianisme et brisait les rapports de l'homme avec Dieu.

Théodore, condisciple et ami de saint Jean Chrysostome, prêtre d'Antioche, puis évêque de Mopsueste (SgS), en fut le premier auteur. Il se rendit célèbre dans tout l'Orient par sa science, ses nombreux écrits et par le zèle qu'il déploya contre les Ariens. Cependant il céda, on n'en peut douter, aux sug-g-estions de l'orgueil. La perte de ses ouvrages et de monuments de l'époque qui s'y rapportent donnent au personnage de Théodore de Mopsueste, devant l'histoire, une figure énigmatique. Il faut croire que, timide ou ami de son repos, il évita de se compromettre dans les grands démêlés qui eurent lieu de son temps. Plus prudent dans ses écrits, répandus d'ailleurs avec réserve, que dans ses entretiens, il n'ouvrait sa pensée intime qu'à ses disciples. On le vit adhérer en plusieurs conciles à des propositions qu'il combattait ailleurs. Lié avec les plus grands évêques, entouré généralement d'estime durant son long épiscopat et très loué après sa mort, on le verra plus tard, à la suite de longues controverses, condamné dans sa personne et ses écrits, au cinquième concile général. Le système dans lequel Théodore engageait ses disciples, tout en prenant soin de n'y marcher luimême qu'à pas calculés, élevait outre mesure les forces et les facultés humaines, en même temps

qu'il abaissait les mystères chrétiens au niveau de la raison.

11 y avait donc un double courant d'erreurs, et quel que soit l'art avec lequel TévêquedeMopsueste sut s'envelopper, lui et son école sont justement regardés comme le centre d'un mouvement rationaliste dont sortirent deux g^randes sectes, correspondant à ces deux faces du système, celles de Pelage et de Nestorius.

Pélag-e, né dans la Grande-Bretagne, était un de ces moines qui vivaient sans communauté et sans reconnaître de supérieur. Il vint à Rome dans les dernières années du iv^ siècle, et, quoique laïque, il ne laissa pas, avec son habit monastique, d'en imposer par ses maximes austères et de passer bientôt, surtout aux yeux des dames rom.aines, pour un saint et habile directeur. A Pvome vint un disciple de Théodore de Mopsueste, nommé Rufin, où il se rencontra avec le moine breton. Prudent comme son maître, Rufin se contenta d'insinuer ses erreurs sur le péché originel à Pelage, lequel, à son tour, les communiqua à Célestius.

Ce dernier, né en Ecosse et fixé à Rome, où il portait aussi l'habit monastique, était un jeune homme plein de feu et d'audace. Il saisit avidement la nouvelle doctrine et partagea dès lors avec Pelage le triste honneur de diriger la secte qui se forma à leur suite.

Il s'agissait de relever le libre arbitre de l'homme et la puissance de sa volonté. Dans le système pélagien, l'homme a été créé bon et il reste bon. Le péché originel n'existe pas, et nous naissons au-

jourd'hui dans l'état où Adam est né. L'homme naît sans la grâce; il peut mériter sans la grâce, et par ses seules forces il arrive à Téternelle félicité. S'il est sujet à l'ignorance, à la concupiscence et à la mort, c'est l'épreuve inhérente à sa condition de combattant ; la manière dont il la subit constitue son mérite et son droit à la récompense. La toutepuissance du libre arbitre établie, Pelage déclamait à son aise contre les paresseux et les lâches qui ne s'élevaient pas à la perfection. Il suivait seulement de ce système que, non seulement l'homme pouvait par ses propres forces éviter tous les péchés, s'élever à la plus haute vertu, mais que le baptême n'était pas nécessaire aux enfants, puisqu'ils naissaient sans péché. Les deux novateurs ne voyaient dans ce sacrement qu'un pur symbole, une marque disting-uant les enfants de Dieu. Poussés dans la dispute, ils consentirent plus tard à admettre la nécessité de la grâce, mais ils la faisaient consister dans l'intelligence des exemples et de la doctrine de Jésus-Christ proposés à la volonté humaine, non dans le don surnaturel et gratuit qui est ou l'in- ■ fusion de la charité ou l'action exercée d'en haut m pour éclairer rinteiligence et soutenir la volonté. Comme on l'a dit, de la grâce le pélagianisme faisait un mot, et du surnaturel une fiction.

C'est ainsi que, tout en confessant les dog-mes de rincarnation et de la divinité de Jésus-Christ, il ruinait celui de la Rédemption dont la grâce constitue Tefficacité. On tombait dans le pur naturalisme. Or, la doctrine catholique sur rincarnation,la Rédemption, l'œuvre divine dans rhomme,est toute fondée

sur la distinction entre la nature et la grâce, le naturel et le surnaturel. Jamais, dans aucune situation, une créature, si élevée qu'elle soit, ne peut atteindre par ses seules forces naturelles à ce commerce intime avec la divinité qui rend participant dès ici-bas de sa vie divine, et, là-haut, de son éternelle félicité, et qu'on appelle, à cause de cela, l'ordre surnaturel. La créature n'y a ni aucune aptitude naturelle, ni aucun droit.

Cependant Dieu destine l'homme à cette sublime union, et, des lors, comme l'homme est incapable de s'y élever de lui-même, il lui vient de Dieu un

\l secours étranger, supérieur, qui le soulève de sa bassesse pour le porter à ces sommets. De là tout l'ensemble des moyens surnaturels préparcs par la bonté divine : de là l'Homme-Dieu, l'Esprit de Dieu sanctificateur et vivificateur, la grâce, les sacrements.

Comme toujours, l'hérésie servit à faire mettre la vérité dans tout son éclat. Après avoir dogmatisé à Rome, mais sourdement. Pelage et Célestius répandirent leurs erreurs en Sicile, puis passèrent en Afrique vers 4io- Là, ils rencontrèrent un î triomphant défenseur du dogme chrétien, saint

I «Augustin. Dans ses nombreux écrits sur la grâce rillustre docteur expose admirablement la doctrine que l'Eglise a reconnue pour sienne. Il démasique toutes les positions de l'erreur et la poursuit dans ses retranchements. Dès ses premiers livres sur cette matière, écrits de 4i2 à 4i 5, cette doctrine apparaît nettement établie et démontrée victorieusement. Le premier homme, créé dans Fétat

d'ianocence, n'était pas seulement orné des dons de la nature, mais aussi de ceux de la grâce, nécessaires à toute créature. Doué de libre arbitre, il pouvait pécher, et il a péché ; et comme il était chef de race, sa race s'est trouvée enveloppée dans sa chute. L'homme a donc perdu son innocence et sa force originelle par le péché des premiers parents. La grâce, en conséquence, lui est nécessaire pour sa justification (c'est-à-dire pour la rémission de ses péchés et son retour à l'état de grâce). Même après sa justification, il a encore besoin de la grâce pour ne pas perdre l'amitié de Dieu, et ce besoin l'accompagne jusqu'à son dernier soupir, puisque la persévérance finale est une grâce et la grâce sans laquelle les autres ne suffiraient pas. La grâce accompagne donc l'homme du berceau à la tombe. Or, elle ne consiste pas dans le don de la loi que le Christ a fait au monde, mais dans la sanctification de sa volonté. La grâce est accordée par Dieu, non pas en récompense du mérite personnel de l'homme, mais comme un don gratuit de| sa bonté : non merilis^ sed gratis.

Les novateurs se trouvaient donc en face d'unf adversaire perspicace qui devinait et renversaitS leurs erreurs. Pelage fut plus heureux en d'autres'' endroits. Célestius ayant été condamné par un|| concile de Carthage (4' 2), Pelage partit pouq l'Orient. Obligé de se disculper au concile de Diospolis en Palestine, il usa de tant de subterfuges elij d'hypocrisie qu'il surprit la bonne foi des évêqueî et resta dans leur communion. Il osa envoyer son| apologie à saint Augustin, et prêcha ses erreurs

avec plus d'ardeur que jamais. Augustin, voyant le mal grandir, en appela au pape Innocent P', et cette démarciie fut suivie de celle de deux autres conciles d'Afrique. Saint Innocent P', dans sa réponse, affirme d'abord la pleine autorité du Saint-Siège dans les questions de foi et de discipline : « Lors- 'que la question de foi est agitée, tous nos frères, [évèques et co- évoques, n'ont qu'à en référer à Pierre, de qui viennent leur nom et leur dig-nité. C'est ainsi que sera procuré l'avantage de toutes les Eglijses répandues dans le monde. » Puis le pape éta- [blitsolidement la doctrine du péché originel, la néjcessité de la grâce; il condamne Pelage, Célestius et tous leurs sectateurs, et les retranche jusqu'à rétractation de la communion de l'Eglise. C'est après :ette sentence que saint Augustin écrivit la phrase célèbre, qui atteste la suprême autorité du succes- ;eur de Pierre, universellement reconnue : « Des escrits de Rome sont venus, la cause est finie. » Le grand docteur ajoutait : « Plaise à Dieu que erreur le soit aussi 1 » Il connaissait trop l'orgueil tla ténacité des hérétiques pour ne pas craindre, t ses craintes furent justifiées. Innocent I^r mourut eu après (417). Son successeur, saint Zozime,peu istruit de cette affaire, fut d'abord circonvenu ar les ruses de Pelage et de Célestius. Ils protesrent près de lui de leur pleine et absolue fidélité I la foi catholique, avec d'hypocrites démonstraons d'humilité. Zozime, à qui il répugnait de )^ ispecter leur droiture, accueillit les deux fourij|îs comme des fils repentants, et même il prit des 'Ijesures contre deux évèques des Gaules, comme

HISTOIRE POPULAIRE DK l'ÉGLISE. I. — 26.

trop acharnés contre les deux moines. Les évêques africains, inquiets d'une indulgence dont ils prévoyaient les funestes effets, se réunirent à Carthage, au nombre de deux cent quatorze, et envoyèrent au pape une lettre synodale où ils le suppliaient de surveiller la conduite des deux hérésiarques. Saint Zozime reprit l'étude approfondie de toute la question, et bientôt convaincu que leur repentir était une feinte, confirma solennellement toutes les condamnations portées contre eux. Terrassés par ce coup. Pelage et Célestius en appelèrent à un concile général. La sentence de Zozime demeura inébranlable, et l'empereur Honorius les bannit de l'Empire, avec environ vingt évêques, leurs sectateurs. Vers 420, Pelage, condamné de nouveau dans un concile, alla cacher sa honte et sa mort dans quelque solitude. L'histoire perd alors la trace de Célestius.

Il restait au pélagianisme un champion dans la personne de Julien, évêque d'Eclane en Apulie, l'un des proscrits d'Honorius. Julien d'Eclane était d'une illustre famille de Campanie, joignant à beaucoup d'avantages naturels, une grande facilité de parler et d'écrire, un caractère souple et hardi. Ce nouveau chef rallia autour de luises collègues bannis. Après avoir repoussé la constitution du pape Zozimeet fait appel à unconcile général, ils répandirent un corps de doctrine, adressé à ce pape, dans lequel ils palliaient adroitement les erreurs de Pelage, et calomniaient la doctrine des catholiques en l'assimilant à celle des manichéens. Ils supposaient, en effet, que leurs adver- l|

saires tcnaieiiila nature pour mauvaise.et le démon pour auteur du mariag-e. Ils ne réussirent qu*à se faire chasser de Rome par le pape saint Bonifacel^^, dont le pontificat fut court, et de toute Tltalie par son successeur saint Gélestin I®^ L'hérésie, on ra le voir, essaya toutefois de renaître dans les Gaules, sous une forme adoucie. Les erreurs pélagiennes furent anathématîsées avec celles de Nestoriusdans le concile œcuménique d'Ephèse (43 1).

Une grande erreur qui a eu prise sur les esprits laisse, même alors qu'elle disparaît, des germes pernicieux. La polémique engagée contre les Pélagiens, en même temps que ce débat était nouveau dans l'Eglise, remuait toutes les questions si ardues dont le nœud est la conciliation de la grâce divine avec la liberté humaine. Il était donc moralement impossible, comme chaque fois que les docteurs ont la charge providentielle de défendre un dogme contre ses premiers agresseurs, et surtout en une matière où resteront toujours des obscurités, que les défenseurs de la grâce exposassent dès l'abord leur doctrine avec une sûreté de pensée et d'expressions assez grande pour ne laisser place à aucune interprétation fausse, même à quelques erreurs secondaires de leur part. Saint Augustin a écrit, sous le titre de Rétractations, un livre où lui-même corrige ou formule de manière plus définitive certains points de son enseignement.

Il arriva donc qu'entendant trop au pied de la lettre plusieurs de ses expressions ou prenant mal

sa doctrine, les uns se jetèrent dans des sentiments opposés au doguie de la grâce, les autres, au contraire, dans des erreurs destructives du libre arbitre. De là sortirent le semi-pélagianisme et le prédestinianisme.

Ce fut presque sous les yeux de saint Augustin, au monastère d'Adrumète, en Afrique, que se manifestèrent d'abord ces tendances ; le saint luimême rappela à la vraie doctrine les moines divisés et rétablit la paix parmi eux. Mais, dans les Gaules, l'abus de ses livres eut plus de suites etde retenti^ement.

Le semi-pélagianisme s'y développa sous l'influence d'hommes vénérables par leur science et leurs vertus. Tels étaient Jean Gassien, l'auteur des Institutions des Cénobites et des conférences sur la vie monastique, composées à Marseille où il venait de fonder plusieurs monastères ; de Gennade, prêtre de cette ville; de Fauste, abbé de Lérins, puis évêque de Riez, et d'autres encore. Ils admettaient le péché originel et la nécessité de la grâce, dont ils professaient la notion exacte, et détestaient les Pélagiens ; mais ils trouvaient que Tévêque d'Hippone, en défendant la grâce contre eux, en arrivait à détruire la liberté humaine, à l'avantage de l'action divine, ôtait par là tout encouragement aux efl'orts de la vertu, et favorisait un fatalisme dangereux pour la morale. Afin de s'y opposer, ils nièrent l'entière gratuité de la grâce. Elle nous est donnée, disaient-ils, en vue de nos mérites passés ou futurs, ou même de nos mérites conditionnels, comme dans les enfants

morts après- le baptême, auxquels Dieu accorde cette grâce en vue des mérites qu'ils auraient acquis s'ils eussent vécu. La grâce n'était d'ailleurs pas nécessaire, ni nécessairement gratuite, pour le commencement de la justification : l'homme pouvait la mériter par un acte de vertu ou par un premier pas vers la foi. Mais, ainsi, on remettait le salut de l'homme plus en son pouvoir qu'en celui de Dieu et de la grâce du Rédempteur. La nature franchissait d'elle-même le passage au surnaturel. Par cette erreur on pouvait retomber dans le pélagianisme pur. Les semi-pélagiens tenaient aussi il que le décret de la prédestination divine, non seulement à la gloire du ciel, mais à la grâce qui le fait obtenir, était porté en conséquence des mérites £ prévus, non en vertu de la libre élection de Dieu. Tout ce mouvement, qui avait son centre à Marseille, fut dénoncé à Saint Augustin par deux laïques, Prosper et Hilaire, et ils prirent hautemeat la défense de sa doctrine calomniée. Ce fut là le premier éclat du semi-pélagianisme, vers l\26. Le grand docteur répondit à ses adversaires par deux nouveaux écrits ; Prosper et Hilaire allèrent à Rome (43 1) rendre compte au pape de l'état des choses; saint Célestin P^" écrivit en conséquence aux évêques gaulois, afin de stimuler leur zèle, y joignant l'élogede saint Augustin, et rappelant l'es- I time et l'amour que ses prédécesseurs avaient eus j pour lui. Avant d'être honoré de ce témoignage du j Siège Apostolique, l'illustre évêque d'Kippone jouissait déjà de la récompense que lui avaient méritée depuis sa conversion la sainteté de sa vie

et ses immenses travaux pour l'Eglise. Il mourut cette même année, pendant le siège de sa ville épiscopale par les Vandales.

Le semi-pélagianisme demeura d'autant plus vivace dans les Gaules, que les évêques étaient plus sincèrement opposés aux erreurs de Pelage» La réaction contre la leur devint plus vive au m^ siècle. En même temps que les évêques d'Afrique s'élevaient hautement contre Fauste de Riez, saint Gésaire, métropolitain d'Arles, prenait la défense de la doctrine de saint Augustin sur la grâce ; les deux conciles d'Orangeet de Valence (53o) la consacrèrent ; et le pape Bonifacell confirma le canon de Valence ainsi formulé : « Si quelqu'un dit que soit l'accroissement, soit le commencement même de la foi, et le premier mouvement de la volonté qui fait croire en Gelui qui justifie le pécheur n'est point un effet d'une grâce donnée par Dieu, il contredit les dogmes apostoliques. »

Le serai-pélagianisme faisait trop grande la part de l'homme dans l'œuvre de son salut et usurpait sur celle de Dieu : le prédeslinianisme, par une exagération très grave de la doctrine de saint Augustin, prit le contre-pied du semi-pélagianisme : l'homme n'était plus qu'un être conduit sans sa participation à la vie ou à la mort éternelle ; Pu- \M sage de son libre arbitre n'y pouvait servir, et cette noble prérogative de notre nature se trouvait anéantie en fait. Le grand docteur de la grâce devait nécessairement dans ses recherches ardues rencontrer le mystère de la prédestination, c'est-à-

dire du décret par lequel la volonté divine destine, ou non, de toute éternité, les hommes au salut, et d'abord à la g'râce, qui le leur fera obtenir. Mystère redoutable qui restera toujours obscur pour rintelligence de Thomme ici-bas. Saint Augustin ne fut pas sans tâtonner dans les explications qu'il en esquissa, mais s'il ne parvint pas à donner une solution adéquate du mystère qui est le choix fait par Dieu de ses élus, il établit solidement la doctrine qui concerne l'exécution de son dessein. Il n'est pas douteux que, par suite du péché d'Adam, la race humaine est une « masse de perdition», qui tend de sa nature vers la réprobation. Dans cette masse Dieu choisit de toute éternité ceux qu'il veut rendre heureux. H leur donne sa grâce et les mène au salut, non pas nécessairement, car ils conservent leur libre arbitre, mais infailliblement, parce qu'il sait de quelles grâces leur volonté suivra librement la motion. Quant à ia réprobation, Dieu n'agit pas, il permet; l'homme qui se perd se perd toujours par sa faute, car Dieu lui donne amplement de quoi se sauver.

Poussant à l'extrême quelques propositions de saint Augustin, quelques téméraires tombèrent dans la désespérante hérésie du prédestinianisme. Selon eux, la volonté positive de Dieu est cause de la perte de l'homme. Si Adam pécha, c'est que Dieu avait résolu sa chute. Ils n'accordent rien au libre arbitre, détruit par le péché originel; la chute (lu pécheur tient à ce queriiomme en est dépourvu. Les hommes sont voués par Dieu, les uns à la vie, les autres à la mort éternelle. Un prêtre nommé

Lucide, qui avait donné corps à celte formidable erreur, pressé par Fauste de Riez et par un concile d'Arles assemblé pour leju^er (^j^), se rétracta, et Thérésie n'eut pas de suites alors. On la verra reprise, dans les temps modernes, par une classe d'hérétiques soutenant ce blasphème que Dieu damne positivement les uns, comme il sauve positivement les autres, osant prétendre, et selon ces hérétiques, d'après saint Aug-ustin, que l'homme n'est pas libre, qu'il est fatalement ou élevé dans la gloire ou jeté dans la réprobation.

LENESTORIANISME (428-44o)-

Il faut revenir à Théodore de Mopsueste pour connaître l'orig-ine de cet autre fléau que fut l'hérésie deNestorius. Celle-ci nous ramène en Orient. Partant de ce faux principe qu'une incarnation entraînerait la transformation du Verbe, le savant maître de l'école d'Antioche enseig^nait de préférence une « habitation » du Verbe en l'homme, et, comme il prétendait, déplus, qu'une substance humaine ne peut être complète si elle ne jouit pas de la personnalité, il admettait aussi bien deux personnes dans le Christ que deux natures. Sans doute, Théodore ne mentionnait expi'essément qu'une seule personne, mais au lieu d'une union réelle entre les deux natures, il ne reconnaissait qu'une union morale, analogue au lien que le mariage crée entre l'homme et la femme, ou à la re-' lation qui subsiste entre le temple et la statue qui s'y trouve renfermée ; et s'il parlait du Christ

comme d'un être parfaitement un , quand il s'arrêtait à considérer en lui l'association des deux natures, lorsqu'il venait à parler de chacune d'elles séparément, il les traitait comme autant de personnes. Il déduisait de cette doctrine cette conséquence que l'homme seul, en qui Dieu habitait, est né de la femme, et que Marie ne doit plus être appelée Mère de Dieu, mais seulement Mère du Christ. L'évêque de Mopsueste, entraîné par ses spéculations, ne voyait sans doute pas la profondeur de l'abîme vers h^quel il marchait. Car si les deux natures divine et humaine ne sont pas unies hypostatiquement jusqu'à ne former qu'une personne divine, tout croule du mystère de l'Incarnation et de la Rédemption : le Verbe ne s'est pas fait chair, Dieu n'est pas devenu l'un de nous, l'humanité n'a pas été élevée jusqu'à Dieu ; Dieu n'est plus mort pour nous, l'homme seul est mort, et sa mort n'a plus, ne peut avoir de valeur infinie. L'adoration de Jésus-Christ aurait un côté faux et sacrilège ; l'Eucharistie ne serait plus la communication au corps et au sang" du Fils de Dieu, etc.

Tant que ces nouveautés ne dépassèrent pas l'enceinte de l'école, elles ne soulevèrent pas une opposition bien vive. Il en fut autrement lorsque Nestorius, disciple de Théodore, les publia du haut de la chaire métropolitaine de Constantinople. Nestorius, né en Syrie, formé à l'école de Théodore, puis religieux dans un monastère près d'Anlioche, y avait trouvé deux hommes qui devinrent célèbres : Jean, depuis évêque d'Antioche, et Théodoret, devenu évêque de Gyr. Il se lia dès lors avec

eux d'une amitié dont on verra les suites. Jean, élevé au siège d'Antioche, et prié par Tempereur d'indiquer un sujet digne d'occuper le premier siège épiscopal de l'Orient, désigna Nestorius. Le nouveau patriarche afficha d'abord un zèle ardent contre les hérétiques, mais en môme temps il accueillait les évêques pélagiens condamnés en Occident et chassés d'Italie. Croyant bientôt le moment venu, il essaya d'introduire la doctrine de son maître Théodore, d'abord par deux de ses disciples^ puis en la prêchant ouvertement lui-même (428).

Le clergé et le peuple de Gonstantinople ne purent entendre les blasphèmes de Nestorius contre la divinité de Jésus-Christ et la maternité divine de Marie sans un frémissement d'horreur. Loin de rentrer en lui-même devant cet avertissement, i'iiérésiarque redoubla d'efForts pour répandre l'erreur et fit passer ses écrits jusqu'en Egypte. Mais, de même qu'à l'hérésie arienne Dieu avait opposé Athanase, Augustin à celle de Pelage, il avait placé sur le grand siège d'Alexandrie un défenseur énergique du dogme, saint Cyrille, pour réfuter et confondre Nestorius. Dès qu'il fut informé du scandale que les sermons écrits de Nestorius causaient en Egypte, Cyrille s'empressa de combattre la nouvelle hérésie, d'abord par une Lettre circulaire,puis par des traités plus développés. Il écrivit à Nestorius lui-même pour le rappeler à la foi catholique, mais l'évêque de Gonstantinople, comptant sur son crédit à la cour, ne songea qu'à se venger de Cyrille. Il lui fut d'autant plus facile de

se former uji parti contre l'évêque d'Alexandrie, que la mémoire de Théophile d'Alexandrie, oncle et prédécesseur de Cyrille, qui s'était montré adversaire implacable de saint Jean Chrjsostome, dans la dispute des Ori^énistes, était odieuse à Constantinople et à Antioche. Le débat prit dès lors une couleur personnelle et passionnée. Nestorius, d'ailleurs, à mesure qu'il se voyait poussé, savait, comme tous les hérétiques, se rapprocher des expressions consacrées, voiler sa doctrine et faire naître toutes sortes de difficultés.

Cependant Cyrille avait dénoncé au pape saint Céleslin la doctrine de Nestorius en lui rendant compte de ce qui se passait : De son côté l'évêque de Constantinople écrivit lui-même au pape, qu'il cherchait à gagner, et lui envoya ses écrits. Çélestin, a^^ant assemblé son concile, condamna le dogmaliseur, et chargea ensuite saint Cyrille d'exécuter sa sentence en excommuniant et déposant le •coupable, s'il ne se rétractait pas dans les dix jours qui suivraient la signification. Cyrille réunit à son tour tous sesévêques, et, dans un but d'apaisement, proposa à Nestorius de souscrire douze propositions, qui se résument ainsji : En Jésus-Christ, le Fils de r Homme n'est pas personnellement distinct du Fils de Dieu ; Marie est véritablement Mère de Dieu, puisqu'elle est Mère de Jésus-Christ qui est Dieu ; en vertu de l'union hypostatique, il y a communication eles idiomes, les dénominations, pro[)riétés et actions des deux natures distinctes en Jésus-Christ peuvent être attribuées à sa personne, et l'on [>eut dire : Dieu est mort pour nous.

Nestorius, obstiné, répondit par douze contre propositions où il aggravait ses erreurs et accusait saint Cyrille de verser dans celle d'Apollinaire de Laodicée, qui avait substitué en Jésus-Christ le Verbe à l'âme humaine raisonnable. En même temps l'évêque Jean d'iVntioche, gagné à l'erreur, passait secrètement au parti de l'hérésiarque; le savant Théodoret de Cjr allait faire presque de même et, pour comble, l'empereur Théodose II se trouvait prévenu contre saint Cyrille. C'est dans ces conditions critiques que le novateur, tout puissant à la cour et dans l'Eglise d'Orient, où il dominait par lui et ses amis, et mettant sa suprême espérance dans un grand concile, en sollicita luimême et en obtint la convocation. Théodose II désigna pour sa réunion la ville d'Ephèse, en lonie, sur les côtes de la mer Egée, dont le nom allait devenir à jamais célèbre.

C'était en l'an 43 1. Près de deux cents évêqucs' s'y trouvaient présents, sous la présidence de saint Cyrille, qui représentait le pape Célestin. Les deux évêques et le prêtre Philippe, envoyés comme légats parle pape, ne purent arriver à temps.

Les Pères, après avoir attendu quinze jours Jean d'Anlioche et son groupe d'évêques, dont le relard parut afFecté, tinrent leur première session. Nestorius, sommé trois fois inutilement de se présenter, y fut condamné et déposé, selon la sentence déjà prononcée par le pape. Le décret du concile, qui consacrait solenneliement le dogme de l'unité de personne en Jésus-Christ et la maternité divine de

Marie fut' accueilli par le peuple d'Ephèse avec une joie et des démonstrations extraordinaires; le mondechrélicn reçut avec transport la confirmation de sa foi en la divinité de Jésus-Chrit et en la divine maternité de Marie.

Cinq jours s'étaient encore écoulés depuis cette première session, lorsqu'enfin Jean d'Antioclie arriva avec ses trente évêques. Aussitôt, sans délai aucun, ils s^assemblent avec treize autres du parti de Nestorius, déposent saint Cyrille et Memnon, évéque d'Ephèse, et menacent tout le concile.

Les Pères avaient adressé à l'empereur une communication de leurs actes, mais le comte Candidien, son représentant au concile, tout dévoué aux novateurs, empêchait qu'aucune de leurs lettres parvînt à Constantinople et molestait les fidèles ministres de Dieu, Théodose II, circonvenu par lui, eut la présomption de donner un rescrit qui déclarait nulle la déposition de Nestorius. Les trois léj^ats du pape étant arrivés pour les sessions suivantes, on les instruisit de ce qui s'était fait dans la précédente. Le prêtre Philippe prononça alors" devant l'auguste assemblée: a 11 est reconnu depi-is les siècles que Pierre, le Chef et le Prince des Apôtres, la colonne de la vérité, le fondement de l'Eglise, vit dans ses successeurs et exerce le droit déjuger... Notre saint père Célestin nous ayant envoyé pour le suppléer, nous confirmons par son autorité la sentence d'excommunication et de deposition portée contre Nestorius. »

Dans les quatrième et cinquième sessions saint Cyrille et Memnon portèrent leurs plaintes contre

Jean et son conciliabule; ils analhématisèrenl ApoL linaire dont on les accusait de suivre les erreurs, et le concile sépara Jean et ses évêques de sa communion, en les menaçant de la rigueur des canons, s'ils ne s'empressaient de reconnaître leur faute. On défendit de produire désormais d'autre symbole que celui de Nicée. Les Pères envoyèrent alors au pape une relation de tout ce qu'ils avaient fait, et sur la fin de cette lettre synodale ils ajoutaient qu'après avoir lu dans le concile ce qui avait été défini par lui contre Pelage, Célestius, Julien d'Eclane et autres clieCs de l'hérésie pélagienne, ils les tenaient eux-mêmes pour bien condamnés* Enfin, on agita la condamnation de Théodore de Mopsueste, de qui élait venu le germe du nestorianisme : saint Cyrille fit écarter celte question dans un esprit de prudence et de charité. On la verra reparaître lors de la controverse au sujet des Trois Chapitres.

Mieux éclairé, l'empereur avait fini par observer la neutralité entre les deux parties. Il en vint même à abandonner complètement Nestorius et à rapporter le décret contre Cyrille etMemnon. Mais ses efforts pour ramener la paix échouaient. Jean et les évêques de son groupe avaient repris le chemin de leur patrie, en accusant saint Cyrille de tomber dans l'arianisme et l'apollinarisme. Il fallut deux années de négociations pour amener un rapproche-^ ment. La réconciliation fut enfin consommée, Nes-j toriusfut relégué dans le désert d'Oasis, où il mourut frappé d'un mal horrible, et plusieurs évêques opiniâtres également déposés et exilés. Le pape

saint Céleslin confirma tous les décrets du concile.

Le nestorianisme ne fut cependant pas éteint. Il s'était d'abord réfugié dans l'école d'Edesse : elle fut fermée.

Il passa alors en Perse, où son plus ferme soutien fut Tévêque Barsumas (453-489), et où ses traces subsistent encore aujourd'hui.

l'eutyciiianisme (440-476)

Nestorius détruisait l'unité de personne du Christ en séparant les deux natures ; un autre confondit les deux natures par une sorte de transformation, d'absorption de la nature humaine dans la nature divine. Eutychès, moine et abbé ou archimandrite d'un célèbre monastère de Constantinople, était ignorant et orgueilleux, et, dès lors, opiniâtre à soutenir aveuglément tout ce qu'un zèle aussi ardent que peu éclairé lui présentait comme vrai et juste.

Ce fut avec ce caractère dangereux qu'après s'être distingué parmi les adversaires de Nestorius, et s'être acquis de l'influence principalement parmi les moines, il se jeta enfin dans un excès opposé à celui qu'il combattait. Il en vint en effet à soutenir que non seulement il n'y avait qu'une seule personneen Jésus-Christ, maisencoreuneseulenature; qu'avant l'Incarnation il y avait deux natures, mais qu'après l'Incarnation la nature humaine, unie à la personne du Verbe, était alors absorbée dans la nature divine ; qu'ainsi Jésus-Christ était bien de deux natures, mais non dans deux natures.

Ce fut rorig'ine de l'hérésie des monophysites (partisans d'une seule nature). Les conséquences de celte erreur étaient monstrueuses : ce n'était donc pas un Dieu-Homme, c'était la divinité ellemême qui avait souffert, qui avait subi la mort ; Marie n'était plus Mère de Dieu, etc. D'autre part, l'absorption complète, absolue, de la nature humaine dans la nature divine menait droit au panthéisme.

Tandis que cheminait la doctrine d'Eutychès, saint Cyrille, le vainqueur du Nestorianisme, mourut après quinze ans de combats (444)- Mais, en 44 o> était monté sur le trône pontifical un des plus grands papes de TEglise, saint Léon le Grand, qui, durant un règne de vingt et un ans, traversé par les effroyables secousses des invasions, se montra à la hauteur de tous les devoirs. C'est lui que la Providence destinait à écraser la dernière hérésie que l'enfer put inventer contre l'Homme-Dieu. Elle fut dénoncée par Eusèbe, évêque de Dorylée, qui, le premier aussi, avait signalé celle de Nestorius. Eusèbe, après avoir essayé en vain d'éclairer Eutychès, son ami, et de le remettre dans la bonne voie, profita d'un synode assemblé par saint Fiavien, alors évèque de Constanlinople, pour s'élever contre la nouvelle erreur. Après de lon-^s retards, Eutychès comparut enfin. 11 s'obstina à soutenir l'unité de nature après l'Incarnation, et fut, en conséquence, condamné par le Synode. Il s'empressa d'en appeler au pape, à qui il adressa une fausse relation, tandis que Flavien, de son côté, l'informait de ce qui s'était passé.

Saint Léon I®'' rejeta Ta ppcl d'Eutychès et adressa à Tévêque Flavien une lettre célèbre qui a toujours

\ été admirée comme le plus bel exposé du mystère de l'Incarnation. Parlant des deux natures, a Jésus-

i Christ, disait le pape, c'est un enfant dans Tanéan-

* tissement de la crèche, et c'est aussi l'Eternel dans la splendeur des cieux. Hérode veut le faire mourir, les mages le cherchent et l'adorent. Comme

I un pécheur, il reçoit le baptême ; l'Eternel, à la même heure, le proclame son Fils bien-aimé. Comme homme il est tenté par le démon ; comme Dieu, il est servi par les anges. Gomme homme, il éprouve la faim, la soif et la lassitude ; comme Dieu, il commande aux flots et avec cinq pains il nourrit cinq mille personnes. C'est l'œuvre d'une nature différente de pleurer un ami avec tristesse et de le ressusciter, d'expirer sur une croix et de mettre en deuil le soleil et toute la nature ».

Déçu du côté de Rome, Eutychès se tourna vers la cour, où il avait des appuis, et vers Dioscore d'Alexandrie, indigne successeur de saint Cyrille, qui n'était déjà que trop disposé à favoriser l'hérésie de l'archimandrite et la vengeance des courtisans. Sous ces influences. Théodose, prince bien intentionné, mais faible et maladroit, voulut un concile, qui s'assembla à Ephèse (449)« Saint Léon avaitrésisté d'abord, autant qu'il put, au projet de cette assemblée, dont il n'attendait rien de bon. Cédant enfin, il y envoya trois légats. Cent trente évêques se trouvèrent réunis. Les appréhensions du pape étaient trop fondées. Les iniquités et les violences commises dans cette réunionlui font por-

HISTOinS POPULAIRE DE l'ÉQLISB. I. — 27

ter dans ThisLoirele nom de Brigandage d'Ephèse^ qui lui fut bientôt donné. Dioscore y présida, au mépris du droit des légats. Saint Flavien fut dépose, et nonobstant son appel au Siège Apostolique, on renvoya en exil, où il mourut des mauvais traitements qu'il avait subis dans le lieu même de l'assemblée. Eulychès fut absous, et les évêques souscrivirent à sa doctrine, les uns en y adhérant, les autres, terrorisés, quelques-uns par lâcheté. Les légats du pape demeurèrent seuls debout dans ce synode devenu une embuscade ; ils protestèrent hardiment. L'un d'eux, le diacre Hilaire, s'échappant furtivement, alla rendre compte de tout au pape. Saint Léon cassa tous les actes du conciliabule, rétablit la mémoire de Flavien, et demanda aux deux empereurs Théodose et Valentinien 111 un vrai concile, pour remédier à tant de maux. Loin d'acquiescer à ses vœux. Théodose, toujours dominé par le parti, ne songeait qu'à poursuivre les évêques déclarés contre la doctrine des monophysites. Mais Dieu changea lui-même la face des choses. Théodose II meurt en 4^0 ; le pouvoir revint aux mains de son admirable sœur Pulchérie, qui, prenant Marcien pour époux, donna à l'Empire un grand capitaine, à l'Eglise un défenseur intelligent et dévoué. Le concile dont saint Léon avait en vain demandé la convocation à Théodose est immédiatement résolu par eux.

Le mémorable concile œcuménique de Chalcédoine compta jusqu'à six cents membres, et fut présidé par quatre légalsdu pape. Sur leur ordre.

dès la première séance, rorgiieilleux Dioscore passa des bancs des Pères à celui des accusés. Les actes du conciliabule d'Ephèse furent cassés de nouveau, Dioscore et Eutychès condamnés, déposés et exilés; mais on pardonna aux évêques qui renoncèrent à Terreur. Sur la foi, on ne voulut pas faire de nou- ▼elle définition ; les Pères déclarèrent s'en tenir aux symboles de Nicée et de Constantinople, et, en particulier, sur l'erreur d'Eutychès, à la lettre adressée par le pape à saint Flavien, lettre dont ils accueillirent la lecture avec de grandes acclamations, et comme la doctrine même de Pierre : « Pierre a parlé par la bouche de Léon î » Toutefois, vers la fin, ils dressèrent une confession de foi dans laquelle, conformément à cette lettre, les Pères reconnaissaient « un seul et même Christ en deux natures, sans confusion, sans changement, ni division, ni séparation. »

Quanta la discipline, les Pères assemblés dressèrent un certain nombre de canons concernant le clergé et les moines. Mais le dernier renouvela une question grave. S'appuyant sur un canon du premier concile de Gonstantinople,il conférait àl'évêque de la ville impériale le second rang après l'évêque de Rome, et une haute juridiction sur les diocèses du Pont, de l'Asie et de la Thrace. Les légats refusèrent d'assister à la session où ce canon fut porté, et protestèrent, le lendemain, qu'il était contraire à ceux du concile de Nicée et à leurs instructions. Les Pères envoyèrent ensuite une lettre synodale au pape, en lui demandant confir-

mation de leurs actes. Saint Léon confirma en effet tout ce qui avait été dit et défini sur la foi, mais passa sous silence les canons de discipline, et rejeta formellement le dernier. Il en exprima de plus son mécontentement dans une lettre particulière à Anatolius, alors évêque de Gonstantinople, dont l'ambition n'était point étrangère à cet acte d'adulation. Ving^t ans plus tard, l'empereur Léon et Gennade, un des successeurs d' Anatolius, croyantles circonstances plus favorables, essayèrent d'obtenir du pape Simplicius une ratification de ce privilège, mais ils reçurent un nouveau refus.

Malg'ré les soins de saint Léon et de Marcien, le fanatisme des eutychiens, plus connus sous le nom de monophysites, loin de céder à l'autorité du g-rand concile de Chalcédoine, tourna contre lui toute sa fureur. A Gonstantinople il fut contenu par la puissance impériale, mais causa de grands ravages en Palestine et en Egypte. Ils prétendaient que les Pères de Ghalcédoine avaient livré la foi orthodoxe et rétabli les impiétés de Nestorius. L'évêque de Jérusalem, Juvénal, se vit dépossédé de son siège par un moine audacieux nommé Théodore, qui avait gagné la veuve de l'empereur Théodose II, Eudoxie, retirée dans cette ville. Des violences de toutes sortes furent exercées contre ceux qui n'anathématisaient pas le concile et le pape saint Léon. En Egypte, un moine turbulent, audacieux et fourbe, employait tous les moyens pour faire rejeter le nouveau patriarche d'Alexandrie, Protérius, et soufflait partout la discorde. L'empe-

reur, par de sag-es ordonnances, saint Léon, par ses lettres, s'efforçaient de prévenir ces troubles et de rappeler à Tunité les esprils de bonne foi. Mais, pour le malheur de l'Église et de l'Empire, Marcien mourut quatre ans après Pulchérie (4^7), et sa mort enhardit les séditieux. Timothée Elure envahit le sièg^e d'Alexandrie à main armée ; des furieux massacrèrent Protérius dans le baptistère même de l'église où il s'était réfugié ; les catholiques et les hérétiques sollicitaient également la convocation d'un nouveau concile . L'empereur Léon l^^ consulta le pape et un grand nombre d'évêques, surtout ceux des principaux sièges. Tous se déclarèrent pour le concile de Ghalcédoine et contre l'ordination de Timothée, qui fut en conséquence chassé à son tour et exilé. Saint Léon mourut sur ces entrefaites (46 1). Son légat au Brigandage d'Ephèse, l'archidiacre Hilaire, qui lui succéda, et, après lui, le pape saint Simplicius multiplièrent les démarches et les lettres pour ramener la paix. Mais désormais, comme on le verra, lorsque la progression des événements nous ramènera aux affaires religieuses d'Orient, l'esprit de contention et de chicane, la fureur de discuter des matières religieuses sans règle et sans frein qui avait envahi les couvents et détourné les moines de leur vocation propre, la faiblesse maladroite des empereurs et leur manie de s'ériger en théologiens accélèrent cette déchéance de l'Orient que caractérise le nom de Bas-Empire.

Les persécutions g'éiiérales ne se sont pas renouvelées depuis Dioclétien, cepen^dant" TEg-lise n'a jamais cessé de rendre à la foi du Christ le témoignage du sang. Du iv° au vi® siècle, nombreux furent les martyrs qui soutinrent ce glorieux combat contre la fureur des hérétiques : en Afrique une première fois, au temps des donatistes, dans diverses parties de l'empire, sous les césars ariens Constance etValens, en Afrique de nouveau, quand^i les Vandales l'eurent occupée, pendant les règnes de leurs princes ariens Genséric, Hunéric et Thrasamund. Ce trait complétera le tableau des maux qui accablaient alors l'Eglise. A la même époque, le christianisme, qui avait pénétré en Perse dès la période précédente et s'y trouvait dans un état florissant au commencement du quatrième siècle, y subit de la part de ses rois plusieurs persécution^! particulièrement cruelles.

Le quatrième siècle presque tout entier et te commencement du cinquième sont remplis par le« violences des donatistes. Ces sectaires fanatiques ont mis un grand nombre d'églises aux mains d'évêquesdeleur parti. Ils déclarent nul le baptême

des catholiques, nulle leur Eucharistie, nuls leurs sacrements, nulle leur succession épiscopale; les catholiques qui ne se font pas rebaptiser sont assimilés par eux aux païens, et ils se croient tout permis contre eux. Avec l'aide de leurs alliés, les Girconcellions, véritables brigands, ils ne reculent ni devant le meurtre, ni devant le pillage et Tincendie. Beaucoup d'évéques, de prêtres, de fidèles furent tourmentés ou mis à mort par eux, parce qu'ils refusaient d'adhérer au schisme, ou simplement en haine de l'Eglise catholique.

Les écrits contemporains, particulièrement ceux de saint Augustin, ont conservé le souvenir de ces attentats. Il y eut de nombreuses victimes auxquelles les circoncellions coupèrent les bras et les mains, arrachèrent la langue, crevèrent les yeux, ou qu'ils aveuglèrent en étendant sur leurs yeux une couche de chaux mêlée de vinaigre. Pour ne citer que quelques traits relatifs au clergé, en 897, des clercs orthodoxes sont suppliciés de diverses manières. En 4o3, une troupe de donatisles assiège une maison où s'est réfugié l'évêque Possédius, et y met le feu : l'évoque manque d'être brûlé vif; en 4o4, Maximinus, évêque de Bagaï, voit son église envahie et dévastée par les sectaires, il est f)resque assommé avec les planches de l'autel, puis précipité du haut d'une tour; on l'abandonne dans un fossé, à demi-mort. La môme année, Servus, évèque de Tursicum-Bure, échappe à une bande de gens armés, mais son frère, un vieux prêtre, est tellement battu par eux qu'il en meurt. A Césariana, un prêtre et un diacre sont torturés et pen-

dus. En 4o8, deux évêques, Sévère et Macaire, sont mis à mort. En 4 1 1, dans la région d'Hippone, des circoncellions, conduits par des clercs donatistes, saisissent le prêtre Innocentius,lui coupent un doigt, lui arrachent un œil, et tuent le prêtre llestitutus, etc. Voilà à quels excès conduisent un faux esprit de réforme, une fausse religion, l'entêtement du parti et les passions qui les accompagnent.

L'hérésie arienne ne fut pas seulement pour l'Eglise une grande crise doctrinale. On vit des empereurs chrétiens renouveler, au nom de l'hérésie, contre les catholiques restés fidèles aux définitions du concile œcuménique de Nicée, les persécutions que, si peu d'années avant, les empereurs païens dirigeaient contre l'ensemble des chrétiens.

Sous l'empereur Constance, beaucoup de défenseurs de l'orthodoxie furent, on l'a vu, exilés ou maltraités à plusieurs reprises. Saint Athanase, racontant comment lui-même échappa à la mort, 1 rapporte que Paul, le saint évêque de Constantinople, recherché lui aussi, ayant été découvert, fut étranglé publiquement à Guense de Gappadoce. Deux de ses secrétaires, le sous-diacre Martyrios et le lecteur Marcien, eurent la tête tranchée. Le même saint Athanase raconte aussi les scènes qui se passèrent à Alexandrie en 356, alors que la violence le contraignit à partir pour la troisième fois en exil. Quand les églises d'Alexandrie eurent été enlevées aux catholiques, ceux-ci se réunis-

saient dans les cimetières : « La semaine de la Pentecôte, écrit le saint docteur, le peuple, après avoir jeûné, s'était rendu au cimetière pour prier. Tous avaient horreur de la communion de Tévêque Georges (Georges de Gappadoce, arien). A cette nouvelle, ce profond scélérat excite le chef militaire Sébastien, et celui-ci, avec une troupe de soldats portant des épées nues, des arcs et des traits, se précipite, en plein dimanche, sur le peuple. Il ne trouve que quelques fidèles, car la plupart s'étaient retirés à cause de l'heure , et alors furent commis les crimes qu'on devait attendre d'un agent des Ariens, Il allume un bûcher, place des vierges près du feu et veut les forcer à dire qu'elles ont la foi d'Arius ; les voyant victorieuses sans souci des flammes, il les fait dépouiller et battre au visage^ au point d'être méconnaissables». Sous ce titre significatif « Il faut mourir pour Dieu », l'ardent évoque Lucifer de Cagliari ou Calaris adressa au persécuteur Constance une protestation véhémente, pour laquelle il reçut les félicitations de saint Athanase, et qui peint la situation : « Ton Empire, disait-il, est vermoulu, branlant et pourri, et tu iras expier en enfer le plaisir d'avoir envoyé au ciel des milliers de martyrs, quoique tes évêques hérétiques te promettent le ciel en récompense des maux que tu nous as fait souffrir... Ces intrépides qui peuvent mourir, qui ne cèdent pas, te crient : Nous mourons avec joie pour la divinité du Fils de Dieu, et par lànous régnerons avec lui. Ainsi ta force échoue. Tous les jours on en tue, et ils te bravent de cœur^ d'esprit et de corps ; tu les tues,

mais ta ne les soumets pas... Vous avez massacré dans Alexandrie et par tout le monde, vous avez exilé dans toutes les villes de lOrient. Qu'avez- vous faitautre chose que des martyrs? Vos victimes ont leurs reliques sur nos autels ; nous prions ces élus de vos veng-eanceSjVOS proscrits sont nos pro-' tecteurs. »

Constance mort, et après les courtes années qui'' voient passer sur le trône impérial Julien l'Apostat, cet autre persécuteur, dont on a déjà vu les excès mêlés de perfidie et de violence, et après Jovien, Valeutinien 1^' ne garde que pour lui que l'Occident, et donne l'Orient à son frère Valens. Sous ce prince arieu, dig-ne émule de Constance, la persécution se ranime. La pi'ison, le bannissement, l'exil, les traitements cruels sont de nou-veau à l'ordre du jour contre les catholiques fidèles à leur foi. L'évêque d'Edesse, saint Barsès, poussé d'un lieu d'exil dans un autre, y meurt de> chaleur et de faim. Quatre-vingts prêtres, s'étanC rendus près de l'empereur à Nicomédie pour se plaindre des violences des Ariens^ sont enfermés dans un bateau qui doit, semble-t-il, les conduire en exil ; mais, une fois en pleine mer, les matelots, exécutant un ordre du préfet du prétoire, y mettent le feu et l'abandonnent: il s'engloutit tout brûlant avec ses passagers. A Alexandrie, les ,| vierges chrétiennes sont odieusement outragées ; des moines sont envoyés aux mines ; un diacre député près d'eux par le pape Damase est marque d'un fer rouge au front et joint à ces forçats ; des enfants même sont mis à la torture, y péris-

sent, et leurs cadavres, refusés aux prières de leurs parents, restent exposés aux oiseaux et aux chiens.

En 429, le roi Vandale Genséric, après avoir ravagé l'Espagne, aborda en Afrique sur les côtes de Mauritanie. Il se rendit maître en peu d'années de la plus grande partie de l'Afrique romaine. La domination vandale dura plus d'un siècle, jusqu'à la reprise des provinces romaines, en 553, sous l'empire de Justinien. Ariens fanatiques, les Vandales y persécutèrent à plusieurs reprises les catholiques; sous Genséric (429-477), sous Hunéric (477-4^4), enfin, pendant la dernière période de leur domination, sous Thrasamund (493-533). Les chroniqueurs contemporains ont laissé peu de dé- 4ails authentiques sur cette dernière persécution, dont ils signalent cependant la violence; mais celles de Genséric et d'Hunéric ont leur historien en Victor, évèque de Vita, qui recueillit les témoignages de ceux qui avaient vu la première, et qui fut témoin oculaire de la seconde, pendant laquelle lui-même fut exilé pour la foi, « Il y eut, dit-il, beaucoup de martyrs et une multitude de confesseurs. »

La politique du prince et la haine de l'hérétique contre les orthodoxes furent les deux causes de la persécution de Genséric. Voulant asseoir sur une terre romaine la domination d'envahisseurs peu nombreux, il proscrivit ce qui avait le plus d'attachement pour Rome, l'aristocratie et l'épiscopat, dépouillant les uns de leurs biens, les autres de leurs églises, et coniisquant le tout à l'usage des

conquérants. Mais à ce sentiment s'en joignit un autre ; si Genséric ne promulgua aucun arrêt de persécution, il laissa toute liberté à son clergé arien barbare d'origine et fanatique en religion, qui prit la direction des poursuites, et commit contre la liberté et la foi des catholiques les plus cruels attentats. Lui-même partageait ce fanatisme et encourageait ces actes. Adoucie en 442, après un traité de partage de l'Afrique consenti par l'empereur Valentinien III, la persécution de Genséric reprit violemment en 4^7, lors de l'avènement de Majorien.

Il avait exclu de sa cour quiconque n'était pas arien. Un officier du palais, Armogaste, refusa de renier sa foi. On le mit à la torture ; on lui tordit les jambes, on le suspendit par un pied la tête en bas ; il supporta tout en invoquant le Christ. Un fils du roi ordonna de le décapiter, mais, sur l'intervention d'un prêtre arien, qui conseilla de lui épargner le glaive pour lui ôter le titre de martyr aux yeux des catholiques, le prince l'envoya au loin travailler la terre, puis, pour l'humilier, le fit ramener près de Carthage, où, à la vue de tous, il lui donna des vaches à garder. Armogaste mourut des tortures qu'il avait subies. Un jour de Pâques, les Ariens, conduits par un de leurs prêtres, brisent les portes de l'église de Régia ; pendant que le lecteur, monté à l'ambon, chantait l'alleluia, on le voit s'affaisser, la gorge percée d'une flèche ; beaucoup de prêtres et de fidèles sont tués à coups de javelots et d'épées près de l'autel ; d'autres sont arrêtés et condamnés par sentence royale à divers

supplices. L'un des plu-? célèbres martyrs est le comte Sébastien, gendre du fameux comteBoniface, dont la trahison ouvrit l'Afrique aux Vandales. Genséric avait pris Sébastien pour conseiller. Mais il voulut le faire passer à l'arianisme et rebaptiser par ses prêtres. «Roijluidit Sébastien, après s'être fait apporter un pain de la table royale, cette masse de farine très pure a passé par l'eau et le feu ; moi aussi, broyé comme la farine [sous la meule de l'Eglise, j'ai été arrosé de l'eau du baptême et cuit au feu de l'Esprit Saint. Fais, si tu le veux, rompre en morceaux ce pain, qu'on le mouille de nouveau, et qu'on le remette au four, s'il en sort meilleur, je ferai ce que tu veux. « Le roi ne trouva pas d'autre réponse que de faire mettre à mort ce confesseur intrépide. Ainsi fit-il encore pour quatre autres serviteurs d'élite Espagnols, Arcadius, Paschasius, Probus et Eutycianus. Il aimait à s'entourer de civilisés, dont les conseils et l'expérience étaient utiles à l'affermissement de son pouvoir, mais il se défiait d'eux tant qu'ils n'avaient pas trahi leur foi.

L'histoire la plus touchante, dont le début rappelle celle de sainte Cécile, est peut-être l'histoire d'un groupe d'esclaves martyrs. Un fonctionnaire vandale avait quatre serviteurs frères, dont l'un se nommait Martinianus ; et il avait aussi, pour intendante de sa maison, une belle jeune fille, Maxima, qui avait secrètement voué au Christ sa virginité. Le vandale voulut marier celle-ci à Martinianus. Arrivés dans la chambre nuptiale, Maxima fit à son mari la confidence de son vœu. Le jeune homme

promit de la respecter. Pris à son tour d'an zèle ,1 apostolique, il convertit ses trois frères. Tous les quatre, accompagnés delà jeune fille, s'enfuirentet se réfugièrent dans un monastère. Genséric, averti, commanda de leur infliger de cruelles tortures. On les battit horriblement avec des bâtons taillés en forme de scie ; Maxima fut étendue à terre, attachée à des pieux aigus. Rien n'y fit, et ils semblèrent miraculeusement préservés. Maxima, rendue à la liberté, se fit religieuse, et Victor de Vite la visita souvent dans le monastère dont elle était devenue la supérieure. Quant aux quatre hommes, on les relégua en Mauritanie, dans le domaine d'un chef indigène. En ce pays, resté jusque là réfractaire à la foi chrétienne, ils prêchèrent avec tant d'ardeur et de succès qu'ils firent de nombreuses conversions et qu'à leur demande le pape envoya de Rome un prêtre et des diacres, qui construisirent une église dans la région évangélisée par eux.Quand Genséric connut ces faits, sa colère n'eut pas de bornes. Il commanda de faire subir à ces généreux confesseurs un épouvantable supplice : on les attacha par les pieds à la queue de quatre chevaux attelés ensemble et lancés au galop à travers les pierres et les broussailles. Les chrétiens purent recueillir leurs corps lacérés.

Un autre épisode nous montre à quelles épreuves morales furent quelquefois soumis les martyrs. Saturninus était l'intendant d'Hunéric, le fils aîné et le futur successeur du roi. On voulut le contraindre à embrasser l'arianisme. Les promesses d'honneurs, de richesses échouèrent

devant sa fidélité; les menaces restèrent sans effet. La plus terrible des tentations lui fut alors présentée. S'il persiste dans sa foi, tous ses biens seront confisqués, ses enfants deviendront esclaves, sa femme sera donnée pour épouse à un chamelier. Il eut le courage de résister à sa femme et à ses fils, qui se roulaient en pleurant à ses pieds, à la vue de sa petite fille, que la mère portait dans ses bras et nourrissait encore de son lait. On le dépouilla de tout, onTaccabla de mauvais traitements, on le réduisit à mendier, et Fon défendit à tous de le secourir, « mais, dit Victor de Vite, il est une chose que personne ne put lui enlever, la robe blanche de son baptême ».

Telles furent, coupées par une dizaine d'années, les trente-sept ans de la persécution, à la fois violente et insidieuse, de Genséric. Celle d'Hunéric, beaucoup plus courte, puisqu'elle ne dura que rept ans, fut plus violente encore, et surtout plus systématique.

Hunéric commença par exclure des charges ceux qui ne professaient pas l'arianisme. Puis il condamna à l'exil une multitude de prêtres, de diacres, de fidèles, parmi lesquels des femmes et des en-

I fants. Victor de Vite en compte 4-966. Internés dans deux villes de la frontière, ils y attendirent,

I dans une effroyable promiscuité, l'arrivée des Maures qui devaient les emmener au désert. L'exode commença : ceux qui ne pouvaient marcher étaient

: lies par les pieds et traînés à la suite, comme des cadavres d'animaux ; beaucoup moururent. Les évêques catholiques demeurés sur leurs sièges

furent ensuite convoqués par le roi à une conférence contradictoire qui se tiendrait à Carthage. Gomme l'évêque de celte ville, Eugène, pour assurer une discussion plus vivante, demandait l'autorisation de faire venir du dehors des êvêques qui ne fussent pas sujets des Vandales, Hunéric s'irrita et fit fouetter plusieurs évêques, choisis parmi les plus éloquents : ils reçurent chacun cent cinquante coups de verges; un d'entre eux, Lsetus, fut brûlé vif.

Ce simulacre de réunion contradictoire fut suivi d'un édit d'FIunéric, daté du 2/1 février 484» appliquant aux catholiques, en les aggravant, toutes les lois portées précédemment par les empereurs chrétiens contre les hérétiques. Quant aux nombreux évêques demeurés à Carthage après la con- >f férence, on les invita encore une fois à l'apostasie. Sur leur réponse unanime et très ferme, on leur tendit un piège. Invités à prêter un serment poli- m tique, celui de reconnaître pour roi, après la mort d'Hunéric, son fils Hildéric, et de n'entretenir aucune correspondance avec les provinces de l'autre côté de la mer, les évêques se divisèrent sur cette question : les uns crurent pouvoir prêter ce serment en conscience, les autres pensèrent n'en avoir pas le droit. Sur Tordre du roi, on fit ranger les jureurs et les non-jureurs des deux côtés de la salle : puis fut rendue contre les uns et les autres une sentence dérisoire. Les premiers étant condamnés à l'exil, parce qu'ils avaient prêté un serment contraire au précepte de l'Evangile, qui défend de jurer, et les seconds étant condamnés à la

LES MARTYRS DU IVe AU VI© SIÈCLE 433

peine plus dure de la rélégation en Corse, avec travaux forcés, parce qu'ils avaient montré, en ne jurant pas, qu'ils ne désiraient pas avoir pour futur souverain le fils du roi. Or, on a la liste de tous les évêques venus des différentes provinces d'Afrique à Cartha<çe pour la conférence : ils étaient au nombre de 466. Sur ce nombre, 88 périrent durant leur séjour dans cette ville, 28 parvinrent à s'enfuir, un (Lœfus) fut brûlé vif, un autre confesseur expira dans les tourments, 3o2 furent exilés; 46 insermentés furent déportés en Corse.

Les laïques ne furent pas moins éprouvés que les clercs dans la persécution d'Hunéric. A peine les évêques étaient-ils partis pour les déserts africains ou pour les côtes inhospitalières de la Corse, que les sicaires du roi envahirent les maisons des catholiques. Nulle torture n'était épargnée pour les forcer à renier la foi : on les battait de verges, on les suspendait, on les brûlait. Les femmes, malgré leurs protestations, étaient dépouillées de leurs vêtements, pour être fouettées en public. Une de ces victimes, nommée Dionisia, qu'on avait placée sur un lieu élevé, soutenait par ses exhortations le courage de ses compagnes pendant que des ruisseaux de sang coulaient de son corps. Son fils unique, jeune et délicat, fut ensuite mis à la torture sous ses yeux. « Souviens-toi, lui criait-elle, en l'enveloppant de regards enflammés, que notre mère l'Eglise nous a baptisés au nom de la Trinité. » L'enfant, ainsi soutenu, mourut dans son supplice. Une autre femme héroïque, Victoria, fut suspendue au-dessus d'un brasier : son mari, qui

HISTOIRE rOPULAIRE DE l'ÉGLISE. I. — 28

avait reaié la foi, ses fils, la suppliaient d'abjurer ;i elle refusa intrépidement, fut détachée du chevalet] par les bourreaux qui la croyaient morte, et survécut à ces tourments.

Les Ariens cherchaient surtout à faire apostasier les enfants. La plupart firent une résistance invincible. Il y avait des mères qui conjuraient leurs fils de se soumettre au second baptême, mais un grand nombre exhortaient les leurs à rester fidèles à celui de l'Eglise. « Je suis chrétien, criait un enfant de sept ans, qu'on traînait aux fonts baptismaux, je suis déjà chrétien, par saint Etienne je suis chrétien! » On le bâillonna, et on le jeta de force dans la piscine. Douze autres, jeunes clercs qu'un clerc apostat avait retenus de force pour le service du chant dans l'Eglise de Cartilage, quand le clergé de cette ville fut exilé, et qu'on voulut attacher au culte hérétique, refusèrent et, bien que soumis plusieurs fois à la torture, persistèrent à ne prêter aucun concours à des chants sacrilèges.

Parmi les martyrs de la persécution d'Hunéric, ( à Tuburbo majus, un citoyen noble, Servus, après avoir été fustigé, est élevé plusieurs fois au moyen d'une poulie, puis, les cordes se relâchant, précipité violemment sur le pavé. Victor d'Adumnète,lei plus riche habitant de l'Afrique, et à ce moments gouverneur de Carthage, est invité au nom du roij à l'apostasie : « Je suis sûr de Dieu et du Chrisll mon Seigneur, répond*il aux envoyés d'Hunéric, etf voila ce que vous direz de ma part au roi : qu'il me jette dans le feu, qu'il m'expose aux bêtes, qu'i ;

LES MARTYRS DU IV^ AU Vie SIÈCLE 43c»

me fasse souffrir toute espèce de tourments ; si je consens à son désir c'est donc qu'inutilement j'aurai été baptisé dans l'Eglise catholique. Car, même si cette vie présente était la seule, si nous n'espérions pas la vie éternelle, qui existe véritablement, je ne voudrais pas, pour conserver des honneurs passagers, me montrer ingrat envers Celui qui m'a donné sa foi. » Cette réponse exaspéra le roi, qui infligea à l'ancien proconsul d'épouvantables supplices, jusqu'au jour où la mort couronna son martyre.

Victor de Vite rapporte beaucoup d'autres exemples. Le miracle des confesseurs de Tipasa est confirmé par plusieurs autres documents publics. Cette ville de Mauritanie était terrorisée par un évêque arien, qui voulait forcer tous les habitants à embrasser son hérésie. Le plus grand nombre des catholiques parvint à se réfugier en Espagne : il en resta cependant qui n'avaient pu s'embarquer et continuèrent à célébrer secrètement leur culte. Hunéric, informé de leurs réunions, commanda de leur couper la main droite et la langue. Cependant, après ce supplice, ils parlaient clairement. Entre autres témoignages, l'empereur Justinien,dans une de ses constitutions, le comte Marcellin, dans sa Chronique (484)>attestent avoir constaté la vérité de ce fait et entendu parler ces témoins miraculés du Christ.

Dans cette crise suprême de l'Eglise d'Afrique le sang des martyrs ne demeura point stérile. On voit un certain nombre de Vandales, passés au catholicisme, après avoir été témoins de leur cou-

rag^e et de leiir sainteté, subir eux-mêmes intrépidement la prison, l'exil, la flag-ellation et d'autres tourments. Les cruelles persécutions de Genséric et d'Hunéric firent, comme les précédentes, des apostats ; mais le nombre des martyrs et des confesseurs l'emporta de beaucoup. Un contemporain qui a rédig-é une partie de leurs Actes dit dans un style imagé : « Si Ton vit sortir de l'arche, à la recherche des cadavres, une foule de corbeaux destinés à périr, plus g-rande cependant est celle des colombes bienheureuses qui s'envolèrent au nom de la Trinité ». Dès le lendemain de la persécution, un concile romain, tenu au Latran, en 487, posa les conditions de la réconciliation des lapsi et détermina la durée de leur pénitence.

Les chrétiens de Perse furent persécutés à quatre reprises, entre les années 34o et 45o. Gomme en Afrique, la politique des rois de ce pays fut en partie cause de ces persécutions. Ils avaient laissé les chrétiens en paix, tant que leurs coreligionnaires furent maltraités dans l'Empire romain ; ils commencèrent à se défier d'eux quand les empereurs eurent embrassé le christianisme. La guerre qui éclata entre Sapor II et Constance déchaîna la tempête déjà soulevée contre les disciples du Christ. Plus tard, elle sévit avec la même rigueur, à propos d'incidents exploités par la jalousie des Mages, irrités des progrès de la foi non seulement dans le peuple, mais même dans l'aristocratie, et de la diminution de leur influence auprès des princes. Mais le soupçon de sentiments favorables à la politique

de Rome s'efFaça ensuite devant la haine de la religion chrétienne, qui est le fond vrai de toutes les persécutions.

II est facile d'établir un rapprochement entre les persécution s persanes et celles des empereurs romains. Il fait constater que le drame du martyre est identique, comme, d'ailleurs, à toutes les époques et dans tous les pays, que les sentiments des persécuteurs ne varient pas, et que la constance de leurs victimes est partout la même.

De la part des persécuteurs c'est le moyen toujours offert par le juge à l'accusé chrétien d'obtenir l'acquittement en renonçant à sa religion : aucune différence sur ce point entre le langage des princes ou des magistrats persans et les clauses d'un rescrit de Trajan ou de Marc-Aurèle, d'un édit de Dèce et de Dioclétien. Comme dans le monde romain, les Juifs sont souvent ici les plus haineux dénonciateurs des chrétiens. En Perse, comme à Rome, la torture est employée contre les chrétiens, non comme un moyen d'information destiné Il faire avouer un crime, mais comme un moyen (d'intimidation destiné à arracher par les souf- Tances le désaveu de leur foi. Les Actes des maryrs persans en contiennent de nombreux exemples. S'il faut constater une différence, c'est que les ;upplices sont plus cruels encore que dans les )ersécutions romaines. On y trouve un raffinement le barbarie tout oriental, doigts des pieds et des lains coupés, peau de la tête arrachée, soufre et oix fondus versés dans la bouche, gorge ouverte e manière à ce qu'on puisse arracher la langue

par la blessure ; martyrs écorchés vifs, sciés ou coupes en morceaux, etc. On avait inventé le supplice des « neuf morts o : le bourreau tranchait successivement les doig'ts des mains, puis les orteils, puis le corps, puis les chevilles, ensuite les bras au-dessous du coude, les genoux, les oreilles, les narines, enfin la tête. Tel fut, entre autres, le martyre de saint Jacques l'Intercis. D'autres, rapporte Théodoret de Gyr, étaient environnés de roseaux fendus en deux qu'on serrait étroitement avec des liens, et qu'on retirait ensuite avec force, ce qui leur déchirait tout le corps et leur causait des douleurs extrêmes. On fil, dit-if encore, des fosses où, après avoir amassé des quantités de rats et de souris, on enferma les chrétiens à qui on avait lié les mains et les pieds, afin qu'ils ne puissent chasser et éloigner d'eux ces bêtes, qui, pressées de la faim, dévoraient ces saints martyrs par un long* et cruel supplice.

Les martyrs persans rendent témoignage à leur, foi dans les mêmes sentiments que leurs frères romains des premiers siècles. Ils sourient à la mort, ils y marchent joyeusement. Mais ils tiennent à C6| qu'on sache que c'est pour leur religion. Un vieilli eunuque, chambellan de Sapor, sollicite et obtientf de son maître d'être conduit au supplice, précédéll d'un héraut annonçant qu'il va mourir parce qu'il est chrétien et a refusé de renier son Dieu. Le martyr Aitaîlaha cria, au milieu des tourments : Je suis chrétien, je suis chrétien, sachez tous que je suis chrétien et que c'est à cause de cela que je meurs.

Il est impossible de calculer le nombre des martyrs qui périrent dans ces persécutions. L'historien g-rec Sozomène, qui écrivait moins d'un demisiècle après celle de Sapor, et qui en connut les documents, puisqu'il les résume ou les cite, affirme que le nombre des martyrs sousle règne de ce prince qui ont pu être notés s'élève à 16.000, ajoutant qu'une multitude de noms n'ont pu être recueillis, malgré les recherches faites. Les historiens indiquent de nombreuses condamnations en masse.

La grande œuvre de l'Eglise aux vi« et vu® siècles, œuvre immense et surhumaine, poursuivie encore au viii®, fut la conversion des peuples barbares. Avant d'en faire le récit, il faut jeter un coup d'œil général sur l'état du christianisme dans le monde, à l'époque où elle va s'accomplir.

Ce qu'était cet état dans l'Empire d'Orient est déjà connu du lecteur, mais la foi n'avait pas cessé d'étendre ses conquêtes hors de ses limites.

On vient de voir qu'elle avait pénétré en Perse. L'Arménie l'avait aussi reçue : la nation presque entière s'était convertie, à la prédication de saint Grégoire rilluminateur,au commencement du quatrième siècle. Lorsque ce pays devint une province de la Perse (4^9)) on tenta à diverses reprises d'y étouffer la religion chrétienne pour faire triompher celle des Parsis ; mais les Arméniens demeurèrent inébranlables. Plus tard, au contraire, ils se détachèrent de l'Eglise catholique en passant à l'hérésie monophysite. Cette scission fut couronnée par le rejet du concile de Chalcédoine, au synode de Dovin (596). La Géorgie, au nord de l'Arménie, sur le revers méridional du Caucase, avait été évangélisée à la même époque, et, de là, le christianisme

s'étendit, vers l'est, en Albanie, et arriva, dans l'ouest, en Golchide et chez des peuplades voisines.

Dans TArabie méridionale, les Sabéens avaient reçu l'Evangile par un envoyé de Constance. Leur nation devait succomber sous les coups des Perses etdes Mahométans. En Afrique, l'Abyssinie s'était convertie dès le temps de Constantin. Deux jeunes gens de Tyr, Frumence et Edésius, étaient arrivés à la cour comme esclaves. Ils y acquirent une g^rande influence qu'ils firent servir à répandre la foi. Frumence fut sacré évêque d'Axuma par saint Athanase (vers 828), et la nation embrassa rapidement la doctrine chrétienne. Mais comme cette ég-lise se rattachait à celle d'Alexandrie, elle fut plus tard entraînée à la suite de la métropole dans le monophysisme. L'ivraie de l'hérésie semée par « l'homme ennemi » menaçait partout d'étouffer le bong-rain. Les Nubiens, au nord de l'Abyssinie, reçurent le christianisme au vi® siècle, mais en même temps l'erreur monophysite.

L'ancien Empire d'Occident a été envahi par les peuples germains. L'Afrique romaine est aux mains des Vandales, gagnés à Tarianisme et violemment persécuteurs. Les Wisigoths, qui les ont refoulés d'Espagne, occupent la plus grande partie de ce pays et sont également campés en deçà des Pyrénées ; eux aussi sont partisans de l'arianismc, et les catholiques de la péninsule éprouvent leur haine. Les Suèves se sont installés dans la Galice, au nord-est de l'Espagne. Presque tous païens à l'époque de leur invasion, ils se sont convertis au christianisme vers le milieu du v*^ siècle, mais se

laissèrent ég"alement ^30:116? àl'arianisme. L'Italie est devenue le royaume des Ostrogoths. La même hérésie, implantée chez eux dans le courant du lye siècle, y subsistait. Campés en Pannonie après 45o, ils étaient bientôt descendus en îtalle, ou Thcodoric le Grand, leur roi, avait mis fin à la domina tion d'Odoacre (493). Ce prince avait d'abord laissé aux catholiques le libre exercice de leur culte, mais vers la fin de son rAgne, il prit contre eux des mesures sanglantes, soit pour venger la cause arienne maltraitée par la cour de Bjzance, soit qu'il soupçonnât les catholiques de connivence avec elle. Le sénateur Boëce et son beau-père Symmaque, les plus illustres d'entre eux, furent condamnés à mort. Le pape Jean 1*^^ ,jeté dans une prison, y mourut de faim, peu de temps après. Le savant Gassiodore, conseiller du roi, disgracié, alla achever ' dans une retraite religieuse sa carrière ennoblie par tant de travaux et d'éminents services.

Le territoire des Gaules est occupé, au sud-ouest, par les Wisigoths. Les Burgondes, fixés d'abord entre le Mein et le Necker et sur la rive gauche du Rhin, au v^ siècle, ont fondé un royaume qui s'étend dans la vallée delà Saône et du Rhône, avec Genève et Vienne, pour villes principales. Catholiques à leur apparition, ils sont devenus ariens au contact des autres peuples. Les généraux romains ne conservent plus, au nom de l'Empire, que le pays entre Somme et Loire.

De tous les peuples germains, les Francs sont ceux à qui Dieu réserve les plus brillantes destinées. Ils avaient appris à connaître le christia-

nisme par le fait de leur établissement dans nn |):u'S chrétien, mais ils restaient encore païens. Après avoir dévasté la Belg'iqiie, ils avaient obtenu de Julien l'Apostat l'autorisation de s'établir sur les bords de la Meuse. Puis, installés dans le Nord de la Gaule, ils essayèrent de lutter contre lai5"rande invasion de l^o6. N'y ayant pas réussi, ils voulurent au moins prendre leur part des provinces que l'empereur lui-même abandonnait, et leurs tribus s'avancèrent dans l'intérieur du pays, ciiacune sous un chef ou roi. Il y eut alors des rois Francs à Colog-ne, à Tournai, à Cambrai, à Thérouanne. De ces rois, le premier dont l'existence soit bien constatée, Clodion, chercha à g-ag-ner des territoires sur les Romains, s'avança vers la Somme, qu'il franchit, et arriva près de Sens, où il fut vaincu par Aétius(448). Son parent et successeur Mérovée se joignit, trois ans après, à tous les Barbares cantonnés en Gaule et au reste des Romaiuspour livrer la bataille de Ghâlons aux Huns d'Attila. Ghildéric, fils de Mérovée (458), chassé par les Francs mécontents de ses excès, et remplacé par le général Romain Œgidius, fut rappelé au bout de huit ans et revint régner sur les Francs jusqu'à sa mort (48 1). Glovis (Ghlodwigh), son fils, ne possédait à son avènement que quelques districts delà Belgique, aux environs de Tournai, et commandait à quatre ou cinq mille g-uerriers. Un g-rand esprit politique uni à une bravoure extraordinaire devait faire de lui le véritable fondateur de la monarchie franque, pour l'accomplissementdes desseins de Dieu.

La Bretag"ne (rAng-lelerre actuelle) eut son invasion particulière. Elle avait conservé, sous la domination romaine, trois populations distinctes : au nord, dans l'Ecosse actuelle, les Calédoniens (Pietés et Scots), que les empereurs n'avaient pu dompter; à l'est et au sud, les Logriens, qui avaient subi l'influence de la civilisation romaine ; à l'ouest, derrière le Savern, les Gambriens, peuple qui semblait invincible dans ses montagnes. On a vu que le christianisme avait pénétré en Bretagne dès la période précédente et avait été presque universellement accepté ; il s'était même étendu vers le nord, jusqu'au Forth et à la Ghljde, en Ecosse. Mais il ne put se maintenir dans toute l'île. Tant que les armées romaines gardèrent leur force dans le sud, les incessantes incursions des Calédoniens du Nord furent brisées ; dès que Rome, sous Honorius, harcelée et mise aux abois par les hordes germaines, eut rappelé à elle ses légions (4io), les Logriens et les Cambriens durent se défendre eux-mêmes. L'union les eût sauvés, mais les discordes éclatèrent entre eux et perdirent les uns et les autres. Le prince Fertigern (449) ^1- ^PP^l a^Jx Angles, aux Jutes, aux Saxons et à leurs chefs, Hengist et Horsa. Cette détermination causa les plus grands malheurs. De tels auxiliaires se trouvèrent être des conquérants, et l'île, soumise presque entière à leur domination, retomba dans le paganisme. Les Bretons ne sauvèrent leur indépendance et avec elle leur foi que dans les parties montagneuses de l'ouest, dans le pays de Galles (Cambria, Wales), et à la pointe sud-ouest du pays de Cornouailles (Cornwal).

LA CONVESRlON DES BARBARES 445

De tous ^ les peuples de race germanique, ces barbares étaient le plus opiniâtre, le plus intrépide et le plus avide d'indépendance. Gomme les précédentes invasions leur avaient coupé les autres chemins et leur rendaient impossibles les autres conquêtes, ils avaient pris pour eux l'Océan et en ravag-eaient tout le littoral. S'ils étaient les plus intrépides des Germains, ils étaient aussi les plus féroces et les plus corrompus. Leur religion était un mélange de barbarie et de débauche ;ils avaient pour divinités Woden, le dieu des massacres, et Fraya la Vénus aux infâmes mystères ; leur ciel était la promesse du carnage etde la volupté. Sortis en trois émigrations successives du pays qui sépare la Baltique de la mer du Nord, les Anglo-Saxons, appelés en Bretagne, engagèrent une lutte d'un demi-siècle contre les anciens habitants. Ils fondèrent, par le fer et le feu, les sept royaumes connus sous le nom d'Heptarchie : Sussex (495), Wessex(5i6), Essex (626), Northumberland (547), Estanglie(577) et Mereie (584).

Pendant que les christianisme perdait du terrain dans l'ancienne province de Bretagne, il faisait des progrès dans deux autres parties des Iles bretonnes. En Irlande, il avait été développé de bonne heure par Palladius, envoyé par le Pape saint '■ Gélestin « ad Scotos inChristum credentes » (43i), et devenu le premier évèque de ce pays. On verra la conversion plus générale de l'île opérée par saint Patrice. Le sud de la Galédonie (Ecosse) fut évangélisé vers 4io par l'évêque Ninian. Le moine irlandais Saint Columban fera pour le nord ce que saint Patrice a fait en Irlande.

Quant aux pays correspondant à TAUemagne actuelle, le christianisme avait été prêché dès le ii® et le III® siècle dans les régions du Rhin, et, vers le Danube, dans l'Helvétie, la Norique, la Rhétie. Mais de ces florissantes églises il ne restait plus, après la tempête des grandes invasions, que de méconnaissables débris. Au début du vi^ siècle, l'œuvre était à refaire; les populations allemandes, foulées sous les pieds des peuples qui traversaient leurs provinces, retombèrent dans la barbarie. Un missionnaire belge, Valentin, avait prêché la foi dans le pays de Passau, puis dans le Tyrol. Après lui, un autre apôtre, du nom deFridolin, évangélisa TAIémanie vers 5ii. Mais la grande figure qui domine toute cette époque des invasions est celle du moine saint Séverin, Tapôtre de la Norique. Homme de naissance illustre, de profond savoir, mais fait pauvre pour Jésus-Christ, anachorète d'une austérité extraordinaire, thaumaturge, saint Séverin était l'objet de la vénération universelle. Les princes barbares visitaient sa retraite et écoutaient respectueusement ses conseils. A lui seul il réparait dans ces contrées les désastres des guerres et des invasions, il nourrissait des milliers de pauvres, et ce que ne pouvait son influence naturelle, 'ses continuels miracles achevaient de l'accomplir. Il était mort en 492.

Il s^agissait pour l'Église de fusionner dans un i même creuset tant d'éléments divers et obstinément rebelles, de faire surgir du chaos des grandes invasions une Europe nouvelle, et, pour cela, de couver*

tir tout d'abord les Barbares. Or, jamais elle-même ne fut jetée dans une plus terrible tempête et ne courut, humainement parlant, un plus imminent dang'er d'être submerg-ée. Sous le césarisme romain, qui parfois l'écrasait, elle profitait au moins de l'ordre matériel qu'il imposait, de sa centralisation puissante, de son unité politique, qui, en dépit des persécutions, lui ouvraient les voies et servaient à ses prog'rès. Aujourd'hui, la persécution des barbares ariens, moins univer. selle mais aussi violente que celle des Césars d'autrefois, l'opprime, mais l'unité politique n^'xiste plus, les voies sont coupées, des barrières s'élèvent de toutes parts, les provinces sont pleines de troubles, un affreux désordre règne partout. Le pillage, le sang et le meurtre signalent de tous côtés le passage des hordes dévastatrices. On cherche sur le trône les appuis d'une société en ruine, et on n'y voit que des empereurs indignes de ce nom. Une seule puissance est debout, celle que le vieux monde avait juré de faire périr et que des nuées de barbares assaillent à l'heure même furieusement. Et non seulement elle reste debout, mais elle est à l'œuvre ; elle travaille cette société barbare dont l'étreinte devrait l'étouffer, elle y pénètre par des voies mystérieuses et suaves, et l'histoire contemplera ce prodige: les nations barbares se convertissent, celles qui s'opiniâtrent dans l'erreur disparaissent, pour laisser la place libre, et toutes tombent, comme l'avaient si souvent annoncé les prophètes, sous le sceptre de Jésus- Christ.

448 HISTOIRE POPULAIRE DE L*ÉGLlSE

Mais rÉg-lise a besoin pour son œuvre d'un auxiliaire, il lui faut une épée qui prenne sa défense,! un gardien qui préserve ses droits des agressions,! une puissance séculière qui lui garantisse l'indé-) pendance nécessaire et lui assure dans le nouvel ordre de choses un certain domaine temporel devenu plus indispensable que jamais ; enfin il faut, pour la seconder, un peuple qui joigne à la droiture d'âme, à l'énergie du caractère, à la puissance des armes, un haut esprit de prosélytisme, une ardeur chevaleresque et chrétienne pour la cause de la religion. Ce peuple va paraître et inaugurer une mission que quatorze siècles ont consacrée par cette formule Gesta Dei per Francos.

Clovis (48i-5i i), succédant à son frère Chilpéric à l'âge de vingt-cinq ans, s'unit, cinq ans après, avec Ragnacaire, roi du Cambrai, pour attaquer le général romain Syagrius, fils d'Œgidius. Il le défît près de Soissons et soumit le pays jusqu'à la Loire. En 493, il épousa une nièce deGondebaud, roi des Burgundes, la princesse Glotilde, dont ce prince avait fait périr toute la famille. Restée seule dans une cour également odieuse à ses souvenirs et à sa foi, Glotilde, catholique fervente et éclairée, avait à y subir la persécution d'Ariens fougueux. Elle y fit le noviciat de ses vertus, qui la préparait à sa grande tâche. Epouse de Glovis, elle sut gagner rapidement le cœur du Sicambre par sa douceur et assouplir peu à peu ses mœurs farouches. Elle lui parlait souvent de l'inanité des idoles, des grandeurs et des suavités de la religion chrétienne et de

ses éternelles espérances. Le Barbare ébranlé ne se rendait pas encore, du moins laissa-t-il baptiser son premier né, Ing-omar. L^enfant mourut, et Clovis en fit à son épouse d'amers reproches, attribuant ce malheur à la colère des dieux. Telle était cependant rintluence de la sainteté de Clotilde, qu'elle réussit à faire baptiser son second fils, Glodomir. Comme son frère, Clodomir tomba malade, et la colère du roi éclata terrible, mais Dieu, qui voulait seulement éprouver une dernière fois la foi de son épouse, rendit l'enfant à ses prières. Clovis en fut touché.

En 496, les Alamans avaient passé le Rhin. Clovis livre bataille près de Cologne, dans la plaine de Tolbiac. Son armée se débande, la victoire lui échappe, et lui-même va tomber au pouvoir de ses ennemis. A ce moment, les enseignements de Clotilde reviennent à son souvenir: « Dieu de Clotilde, s'écrie-t-il, rendez-moi la victoire, et je n'aurai plus d'autre Dieu que vous ! » Les Alamans sont pris de trouble, reculent, s'enfuient, et ceux que le carnage n'atteint pas sont livrés au vainqueur.

Clovis tint son serment. Après Tolbiac, saint j Waast, de Toul, et saint Kemi, évêque de Reims, firent l'instruction du royal catéchumène, et la veille de Noël de l'an 49C) vit le baptême du premier des rois de France. Trois mille guerriers, prêts à quitter pour Jésus-Christ le culte des idoles, comme leur chef, l'entouraient dans cette imposante cérémonie, relevée aussi par la présence d'un nombreux clergé et par le chant des hymnes. Sur les fonts baptismaux, saint Rémi, le « Samuel

IliSTOIRB POPULAl-RB DE l'ÏGIISE. I. — ::()

français », comme l'appelle Bossuet, fit entendre à Glovis ces sublimes paroles, formule de tout Tordre nouveau qui allait surg-ir : « Baisse docilement la tête, ô Sicambre ! Adore ce que tu a brûlé, brûle ce que tu as adoré. »

La conversion du roi et des principaux Francs entraîna celle de la nation. L'exemple de Glovis agit aussi sur ses voisins, car d'autres princes Francs, Ghararic et ses fils, l'imitèrent. Des deux sœurs de Glovis, l'une, Alboflède, encore païenne, l'autre, Lenthilde, tombée dans l'hérésie arienne, reçurent le baptême et la réconciliation. La conversion de Glovis décida de l'avenir religieux de toutes les peuplades de sa race, car il ne tarda pas à étendre sa domination sur les territoires encore indépendants des autres Francs, et à réunir toutes les tribus en une seule monarchie. Le baptême des Francs fut donc d'une portée immense La conversion d'un puissant peuple Germain à la foi catholique mettait le sceau au triomple du christianisme sur l'hérésie arienne, et si trois familles des Germains se détachèrent de la doctrine d'Arius au vie siècle, c'est à cette conversion des Francs au catholicisme qu'il faut certainement en rapporter la cause.

Glovis avait soumis le pays jusqu'à la Loire et gagné l'Armoriqueà son alliance. Goiidebaud, rqi des Burgundes, avait fait péri;- ses deux frères et sa belle^sœur, mère de GlptiUe. Glovis allgi venger ces crimes. Vaincu près de Dijon, Gondebaud ne conserva qu'à force de concessions un royaume qui, peu après, tomba sous l'entière

domination des Francs. Ariens comme les Bourguignons, les Wisigoths occupaient le pays entre la Loire et les Pyrénées, sous le sceptre d'Alaric II. « Ce m'est une grande peine, dit le roi Franc, de voir ces Ariens posséder une si grande partie de la Gaule ; allons, et avec l'ordre de Dieu, battons-les et soumettons le pays. » Alaric II fut vaincu et tué près de Vouillé en Poitou (Soy), et cette nouvelle victoire de Glovis lui livra toutes ces régions. La Scptimanie même. (Narbonne, Bcziers, Nîmes, etc.) eût été conquise, si le grand chef des Goths de l'est, Théodoric, n'avait envoyé du secours à ses frères.

Les guerres de Glovis étaient entreprises dans un dessein d'unification religieuse. Néanmoins, il ne faut pas s'y tromper, Teau baptismale et le sacre qui Font fait roi chrétien et fils de l'Eglise n'ont pas effacé en lui le caractère du barbare, et ne Tcffaceront pas non plus d'un trait chez les autres. Par conversion il faut entendre, en parlant d'eux, un changement de croyance, l'adhésion à la foi, plutôt qu'une transformation des mœurs. La barbarie se maintint longtemps parmi ces néophytes chrétiens. Cependant, quoique lente, leur amélioration morale sera réelle, continue et profonde, sous l'action persévérante de l^Eglise» Glovis souilla §a gloire en recourant au meurtre pour agrandir sa domination. Un jour, il envoya dire à Glodéric, fils du roi des Francs Ripuaires : Si Sigebert, ton père, qui se fait vieux, venait à mourir, tu aurais son royaume et mon amitié. Glodéric tue son père. Glovis alors le fait périr lui-môme et se fait recon-

naître à sa place. Ghararic, roi de Thérouanne ; Ragnacalre, roi de Cambrai ; Rigomer, roi du Mans, sont aussi victimes de ses attentats. Luimême mourut en 5ii. Sa sainte épouse, Clolilde, se retira dans la basilique de Saint-Martin de Tours, poury servir les pauvres.

La vaste domination de Glovis fut ravagée profondément par les divisions de ses fils et ensanglantée par leurs crimes. Après eux, se multiplient encore les guerres intestines, les meurtres et les adultères des princes. G^est le côté sombre de Tépoque mérovingienne. Les rois professent la religion, ils honorent généralement ceux qui la pratiquent, protègent les évèques et s'aident de leurs conseils quand ils ne s'opposent pas à leurs passions. Mais eux-mêmes sont souvent infidèles aux lois religieuses ; leur politique n'a guère d'autre règle que leur intérêt, et fréquemment la férocité et la perfidie du Barbare l'emportent sur la justice et l'humanité.

Des quatre fils de Glovis, Thierry P"" règ-ne à Metz, Glodomir à Orléans, Ghildebert l^^ à Paris, Clotaire I^"" à Soissons. Thierry P"" (5ii-534) joint à de vraies qualités royales les vices d'un méchant homme ; cependant il souffre les remontrances que lui fait l'évêque de Trêves, saint Nicet, comparable à saint Ambroise par sa fermeté à censurer les désordres des grands. Thierry respecte la vertu qu'il ne pratique pas, cherche à faire régner la justice et fait composer dans ce dessein un corps de droit qui collectionne, en y modifiant plusieurs usages, les lois

des Francs, des Alamans et des Bavarois. Son fils Théodebert P"" (534-548), fiancé à une fille du roi des Lombards, la repousse pour épouser Deutérie, sa prisonnière de guerre, quoique elle soit nnariée, vit sept ans dans celte union scandaleuse, et son exemple est suivi par plusieurs, quoique Tévêque Nicet les exclue de l'Eglise. Le prince met enfin un terme à ce scandale. Il fait d'ailleurs paraître de g-rands sentiments de religion et de bonté. Les fils de Clovis s'unissent pour venger sur les Burgundes la mort des parents de leur père. Glodomir périt dans un combat près de Vienne (524); Ghildebert et Clotaire s'entendent pour se partager son royaume et font égorg-er deux de ses fils ; le troisième, Glodoald (saint Gloud),est soustrait à leur rage par son aïeule, sainte Glotilde,et se consacre à Dieu. L'héritag^e de Thierry excitait bien aussi leur envie, mais son fils Théodebert était armé pour se défendre. 11 mourut en 547 '■> ^^^ ^^^ Théodebald, âgé seulement de quatorze ans, étant mort aussi en 553, Glotaire s'empara du royaume de Metz; il recueillit aussi l'héritage de Ghildebert L"", mort en 568, et devint seul roi des Francs (558- 56i). Glotaire L*" avait vécu dans la luxure ; déjà marié, il prit pour femme ou concubine la femme de Glodomir, et eut même pour femmes les deux sœurs à la fois, aussi saint Nicet Pexcommunia-t-il plus d'une fois. Devenu seul roi, il voulut rassurer les évêques en publiant une constitution qui confirmait les décisions de leurs précédents conciles. Mais il ne jouit que trois ans du plaisir de se voir maître absolu de tant de

royaumes. Un acte de i^rande cruauté marqua la fin de son règ^ne. Son fils Ghramme ayant conspiré une seconde fois contre lui, il le défit dans un combat, et le fit brûler, avec sa femme et ses filles, dans la cabane où ils s'étaient réfug-iés. Lui-même mourut un an après, en prononçant devant ses seigneurs ces paroles : Quelle est donc la puissance de ce roi du ciel, qui fait ainsi mourir les plus grands rois de la terre ?

A sa mort, la monarchie franque fut de nouveau divisée en quatre royaumes, entre ses quatre fils, Caribert, Gontran, Sigebert et Ghilpéric.

Caribert, qui avait celui de Paris, ne régna que pour satisfaire ses passions. Il répudia la reine ïngoberge pour épouser une de ses servantes, Meroflède, puis il prit la fille d'un berger, puis Marovèfe, sœur de Maroflède, quoique elle eût déjà pris l'habit de religieuse. L'évêque de Paris, saint Germain, n'ayant pu faire cesser ses excès, l'excommunia. Caribert étant mort en 667, il se fit un nouveau partage, qui eut plus de durée que les précédents, parce qu'il répondait à des divisions réelles, à des nationalités distinctes. Deux grandes familles surtout s'étaient formées après la conquête de la Gaule : les Occidentaux ou Neustriens, population mêlée de Francs et de Gallo-romains, et les Francs de Test, ou Austrasie. La Neustrie comprenait les pays situés entre la Manche, la Bretagne, la Loire et la forêt des Ardennes. L'Austrasie proprement dite comprenait les pays situés entre le Rhin, la Meuse et l'Escaut inférieur, isôs habitants étaient souvent désignés sous le nom

de Ripiiaires, ou riverains, parce qu'ils étaient cantonnes sur les rives des nombreux cours d'eau qui sillonnent la contrée, La Thurinçe, la Franconie, l'Alémanie, les duchés de Bavière et de Frise faisaient également partie de l'Austrasie.

Dans ce nouveau partage Gontran (Bôi-BgS) eut la Bourgogne avec Orléans, Ghilpéric (56 1- 584) la Neustrie et Soissons, pour capitale ; Sigebert P"^ (56 1-57^5) l'Austrasie et il fit de Metz sa capitale. La féconde et riche Aquitaine fut partagée entre les trois frères. Paris avait déjà trop d'importance pour qu'aucun d'eux consentît à le laisser aux autres : il fut convenu qu'il appartiendrait à tous les trois, et qu'aucun d'eux n'y entrerait sans le consentement de ses frères. De ces trois princes, Gontran eut le rôle le moins éclatant, mais le meilleur, et l'existence la plus longue; il put voir les catastrophes sanglantes dont les deux autres royaumes furent le théâtre. Malgré quelques actes d'emportement, qu'il expia par la pénitence. Il régna en prince sincèrement bon et pieux, généreux envers les pauvres, entourant les évêques de respect et zélé pour la fondation d'églises et de monastères. L'Eglise l'honore comme saint. Ghilpéric avaiteu trois fils de sa première femme. Audovère, Théodebert,Mérovée etClovis, mais il s'éprit d'une femme de condition obscure, Frédégonde, et relégua Audovère dans un monastère. Sigebert, le plus jeune des frères, se montra le plus sage et le plus digne. Voyant par quels désordres ils se déshonoraient, il fit demander en mariage Brunehaut, fille du roi des Wisigoths, princesse arienne

qui revint à la vraie loi en i'éponsaiit. Cliilpéric, frappé de Tavanlag-e que celle alliance procurait à son frère, demanda la main de Galswinde,sœur de Brunebaul, en promeltant de renvoyer ses autres femmes. Il Tobtint et la reçut avec beaucoup d'honneurs. Galsvvinde s'était également convertie et le roi paraissait l'aimer, mais sa passion pour Frédégonde n'était pas éteinte ; poussé par celle-ci, il fit étrangler la reine dans son lit et reprit publiquement Frédégonde pour femme. L'ardeur de Brunehaut à venger la morl de sa sœur, la frénétique ambition de Frédégonde et ses passions sanguinaires déchaînèrent une lutte terrible et prolongée entre la Neustrie et l'Austrasie, où les crimes se multiplièrent.

Frédégonde régna pendant trente ans sous les noms de son mari et de leur jeune fils Glotaire II. Ses cruautés et ses vengeances l'ont rendue digne de l'exécration de la postérité. Sigebert, de concert avec Gonlran, ayant voulu venger la mort de Galswinde en dépouillant Chilpéric de son royaume, elle le fit assassiner (ByB). Mérovée, fils de Chilpéric, s'éprit de sa tante Brunehaut, devenue veuve, et l'épousa. Frédégonde et Chilpéric l'en punirent en le faisant tuer. L'évêque de Rouen, saint Prétextât, qui avait béni le mariage, fut lui-même égorgé dans son église, à l'autel, le jour de Pâques. Chilpéric était lui-même un prince cruel envers ses peuples, les seigneurs et Iç clergé. Saint Grégoire de Tours l'appelle l'Hérode et le Néron de son temps. Frédégonde fit encore périr Audovère, son fils et une de ses sœurs. Elle tenta deux fois de

faire assassiner Gontran, et essaya d'écraser par surprise sous le couvercle d'un coffre la tête de sa propre fille Rig-ontlie, avec qui elle avait des scènes furieuses. Une multitude de personnes dont elle croyait la mort nécessaire à sa sécurité furent ses victimes. Son époux Chilpéric lui-même fut du nombre. Elle mourut à Paris, en 697 ou 698, toute puissante, après une dernière g-uerre contre Brunehaut et contre Thierry II de Bourg-og-ne et Ghildebert II, d'Austrasie, les deux fils de Childebert II, qui avait succédé à son père Sigebert.

Une conspiration fut secrètement formée parmi les leudes d'Austrasie et de Burgundie pour assassiner Contran et Childebert II et se partager ensuite le pays. Les rois s'étaient, en effet, affaiblis eux-mêmes en créant en faveur des principaux de leurs sujets, pour se les attacher, des gratifications de terres ou de privilèges qui ruinèrent à la fois leur trésor et leur pouvoir. Aux dépens de leurs domaines, ils donnèrent des terres, non pas des bénéfices concédés à temps, en échange du service militaire, mais des propriétés aliénées, sans autre condition qu'une obligation de fidélité. Une autre forme de ces relations personnelles entre le roi et ses sujets était « la recommandation », qui plaçait celui qui se recommandait sous la protection du prince, mais en lui créant de stricts devoirs envers lui. L'autorité publique n'aurait pas couru autant de risques si le roi seul s'était formé ainsi une clientèle, mais les leudes, à leur tour, donnaient des terres pour établir des liens de fidélité entre eux et ceux qu'ils gratifiaient. L'Eglise elle-même,

ayant de vastes domaines à cultiver, en concédail à temps, certaines portions à titre de bénétice. Ces concessions sont à proprement parler l'origine du bénéfice ou fief, qui joue un si g-rand rôle dans la suite du moyen âge. Ainsi se formaient dans l'Etat des groupes d'individus dont les chefs s'interposaient entre le roi et les particuliers. Aussi verrat-on une suite de rois appelés les rois fainéants, à cause de leur impuissance, succéder presque immédiatement à Dagobert l"'", le plus grand des Mérovingiens. Gontran et Childebert II, ayant découvert le complot tramé contre eux, firent périr nombre de ses chefs, et, effrayés du danger, ils eurent une conférence à Andelot,près deChaumont (dans la Haute-Marne), pour régler leurs différents (687). Parce traité, il fut décidé que Théritage de celui des deux qui mourrait sans enfants passerait au survivant, que les leudes ne pourraient plus, suivant leur caprice, porter d'un roi à l'autre leur fidélité, mais, en retour, on leur garantissait la possession des terres qui leur avaient été concédées ; c'était un acheminement vers l'hérédité.

Une autre institution, qu'on voit apparaître en 575, à l'avènement de Childebert If, contribua puissamment à fortifier Finfluence des leudes, et se développa rapidement par les mêmes causes qui l'avaient fait naître. Ce prince étant mineur, les Austrasiens furent gouvernés par un maire du palais. Les maires du palais devinrent despersonnages de première importance, choisis parmi les leudes et par les leudes, par conséquent dévoués à leurs intérêts et forts de leurappui. Ils dominèrent

LA CONVETISION DES BAÏ^BÀÏ^KS 459

\ù. roj^aulé, sous tous les rois mineurs ou fainéants, (fi accrurent tellement leur autorit(5 qu'ils finirent par pouvoir supplanter les rois eux-mêmes.

Gontran étant mort en oqS, le traité d*Andelol fit passer son royaume aux mains de Childebert ïï, qui essaya de prendre aussi celui de son cousin, Clotaire II, le fils dePrédégonde. Mais il échoua et mourut peu après, en 596. L'aîné de ses fils, Théodebert II, eut TAustràsie (596-G12), Tautre, Thierry II, la Burgundie (Bgô-ôiS). Brunehaut espérait régner en Austrasie, sous son petit-fds, comme elle avait rég-né sous son fils. Mais elle irrita les Austrasiens en essayant de ramener un peu d'ordre dans l'Etat et de soumettre les leudes à plus d'obéissance. Chassée de la cour elle se relira en Burg'undiCjChez son autre petit-fils. Brunehaut avait la môme soif de pouvoir que Frédégonde, mais elle joig"nait à son ambition des vues plus hautes que celles des princes de son temps. Elle se souvenait de l'administration romaine qu'elle eût voulu restaurer, en faisant rég-ner l'ordre et en développant la prospérité publique. Elle it aussi construire des églises et des monastères. Mais quoique ses crimes n'égalent pas ceux de Prédégonde, elle, non plus, ne reculait au besoin devant aucun moyen. C'est ainsi qu'elle fit lapider saint Didier, évêque de Vienne, qui reprochait hardiment à son fils Childebert les mœurs libertines qu'elle favorisait en lui. Elle n'osa faire périr l*illustre moine saint Colomban, qui usait de la môme liberté envers Thierry II, mais elle le chassa du monastère de Luxeuil, qu'il venait de fonder,et

le fil emuarquer sur la Loire pour le renvojerdans ^ son pays. Les guerres fréquentes entre les Auslra- ; siens et Neuslriens faillirent perdre Clotaire il, maisChildebert traita avec lui. Bruneliaut, furieuse de voir échapper à sa vengeance le fils de son implacable ennemie, souleva Thierry contre son frère ; Théodebert, vaincu, fut mis à mort avec ses enfants. Thierry mourut trois ans après, en 6x3, laissant quatre jeunes fils. Lesleudes d'Austrasie ne pouvant supporter d'être soumis à leur impérieuse aïeule ourdirent un complot contre elle, tandis qu^elle faisait marclier l'Austrasie et la Burgundie contre Clotaire IL Livrée par eux à ce prince, elle fut abandonnée par lui à tous les outrages, puis attachée par les cheveux, par un pied et par un bras, à la queue d'un cheval indompté, qui, dans sa' course, mit son corps en lambeaux (6x3).

Des quati'e jeunes fils de Thierry, l'un, Ghildebert, s'enfuit et ne fut jamais découvert, Clotaire en fit tuer deux autres, Sigebert et Corbus ; au quatrième, Mérovée, qu'il avait tenu sur les fonts baptismaux, il laissa la vie. Clotaire H régna sur les trois royaumes de 6x3 à 623. Sous son règne apparaissent de grands et saints personnages qui devinrent les conseillersdes rois, entre autres deux seigneurs que l'Église a placés sur les autels, Eligius et Dadon (saint Eloi et saint Ouen). Clotaire, qui aimait la magnificence, voulut qu'on lui fît un siège d'or, orné de pierreries. Eloi, formé par un habile maître à l'art de Torfèvrerie, dans lequel il éclipsa plus tard tous ses rivaux, satisfit ce désir par un ouvrage dont la beauté décida de sa fortune.

Mais, comblé d'honneurs, il en mit de côté tous les insignes, pour mener dans son haut rang une vie de prières et de mortifications. Son ami et confident, Dadon et Adon, frère de celui-ci, entraînés par son exemple, se vouèrent à la môme vie. Ils devinrent évoques, l'un de Noyon, l'autre de Rouen. Saint Eîoi et saint Ouen jouirent du plus grand crédit sous le règne de Dagobert I^»*, à qui Glotaire, sonpère, donna, en 622, le royaume d'Austrasie, sous la conduite de saisit Arnoulf, évêquede Metz, et du maire du palais Pépin le Vieux ou Pépin de Landen, qui furent les ancêtres de la maison carolingienne.

Arnoulf, Franc d'origine et d'illustre famille, habile dans les affaires et homme de guerre, vivait saintement. Marié, il avait eu deux fils, saint Clodulfe,qui fut évêque de Metz,etAngésile. Demandé tout d'une voix pour évêque par le peuple de Metz, et contraint d'accepter cette charge, Arnoulf se sépara de sa femme, qui se retira dans un monastère, reçut les ordres sacrés, et donna, comme évcque, les plus beaux exemples de vertu. Pépin de Landen, honoré lui-même comme bienheureux, eut deux filles, l'une, sainte Gertrude, abbesse du monastère de Nivelle, l'autre, sainte Begga ou Bègue, qui é[J0usa Angésile, le fils aîné d'Arnoulf,mariage d'où naquit Pépin d'Héristal, père de Charles Martel, aïeul de Pépin le Bref et bisaïeul de Gharlemagne.

Entouré de si bons ministres, le jeune roi Dagobert se conduisit d'abord sagement, môme après la îiiort de son père Glotaire II, survenue en 628,

et bientôt suivie de celle de son frère Cariber duc d^ Aquitaine (63 1), qui réunit tous les royaumes en sa main. Mais étant venu à résider dans la Neustrie il écouta d'autres conseils, commença à s'eng-ager hors des voies de la justice, prenant les biens de ses sujets, et môme des églises, pour en remplir ses trésors. Le dérèglement de ses mœurs alla jusqu'à lui faire admettre trois reines à la fois, outre plusieurs concubines, et chasser du royaume le courageux évèque saint Amand, qui lui reprochait ses désordres. Cependant il gouvernait en roi, maintenant son pouvoir avec une fermeté qui fit fléchir toutes les résistances des factieux et tenait dociles, à ses ordres, les peuples d'au delà du Khin. Aussi apparaît-il comme le chef de tous les Barbares établis dans les provinces de l'ancien empire d'Occident. S'il ne sut pas vaincre ses passions, il se montra du moins, dans la fin de son règne, très charitable envers les pauvres, libéral envers les églises. C'est lui qui fonda l'abbaye de Saint-Denis. Son zèle pour la justice lui fît publier une nouvelle édition de îa législation des Francs, tant Ripuaires que Saliens^ des Alamans et des Bavarois. Il finit sa vie dans les sentiments les plus sincères de pénitence, et en confirmant avec solennité ses donations aux pauvres, aux prêtres, aux cvéques.

Dagobert P» laissait deux fils, Sigebert II, qui régna sur l'Austrasie et s'illustra par sa sainteté, et Clovis II, roi de Neustrie et de Bourgogne. Mais, désormais, l'histoire des maires du palais prend plus d'importance que' celle des rois. Pépin de

Landen gouverne en Austrasie, et, après sa mort, son fils Grimoald le remplace. Erkinoald, maire du palais en NeusLrie, meurt en 669, et a pour successeur Ebroïri, ambitieux plein de talent, mais avare et cruel. Il n'y avait alors que des enfants ar le trône ; les leudes avaient ce qu^ils désiraient des rois sans pouvoir. Ebroïn entreprit de mettre un terme à cette turbulence des grands et de relever la royauté dont il disposait. Nombre de leudes furent dépouillés de leurs possessions, exilés, mis à mort ; d'autres se virent refuser le titre de comtes et de ducs quand ils possédaient de grands biens dans les provinces dont ils demandaient le commandement. En 670, Ebroïn se sentait assez fort pour proclamer un nouveau roi sans consulter les principaux de la nation. Les leudes et les évêques des trois royaumes s'armèrent contre lui, sous la direction de saint Léger, évêquc d'Autun, ministre du roi d'Austrasie, Cliildéric IL Ebroïn, surpris sans avoir le temps de se défendre ni de fuir, fut enfermé au monastère de Luxeuil, et son roi, Thierry III, à Saint-Denis. Mais la querellere commença bientôt entre les leudes et Cbildéric II, devenu seul roi. Saint Léger, accusé de trop de complaisance pour les grands, et odieux àChildéric qu'il menaçait delà veageauce divine parce qu'il avait épousé sa nièce, fut relégué à Luxeuil avec Ebroïn. Là les deux ennemis se réconcilièrent. Ce fut pour peu de temps. La m.ort de Cbildéric II, tué i^vcc s^ femme et son fils par un noble neustrien qu'il avait fait battre de verges, leur ouvrit les portes de Luxeuil (673). Ebroïn jeta l'habit monastique

et réassit le premier à dég-ager son pouvoir, a milieu de la confusion générale des affaires. Redevenu puissant en Neustrie, il recommença la luUc au nom d^un fils supposé de Glotaire III, battit les leudes, assiég-ea Aulun els'empara de saintLég"er,à qui il fit crever les yeux et qu'il fitensuite décapiter, puis, abandonnant son faux roi, reprit Thierry III. Ebroïn avait dompté l'aristocratie en Neustrie et en Burgundie, mais celle d'Auslrasie n'était pas si facile à abattre. Après la mort violente de Dagobert II, assassiné en 680, les grands d'Austrasie, renonçant à des rois qui ne savaient pas les défendre, ou qui les opprimaient, avaient donné à leurs maires Martin et à son cousin Pépin d'Héristal, tous deux petits-fils de Pépin de Landen et de Févêque Arnoulf, le titre de ducs des Francs. Nombre de leudes neustriens avaient fui en Austrasie. Une armée, sortie de ce pays pour attaquer Ebroïn, subit d'abord un échec, et Martin, attiréà une conférence, fat tué en trahison par Ebroïn. Celui-ci fut lui-même assassiné l'année suivante par un seigneur dont il méditait la perte (681). Son successeur, Berthaire, qui n'avait pas son énergie et son talent, entraîna son armée contre Pépin, mais la France romaine, comme on appelait la Neustrie, fat défaite par la France teutonique à Testry, près de Péronne (687J. Cette bataille mit réellement fin à la première dynastie des rois francs. Car, si les rois mérovingiensportèrent encore ce nom jusqu'en 762, ce fut sans y joindre même une ombre de pouvoir. Désormais ce sont les Héristals qui gouvernent les trois royaumes de Neustrie, d'Aus-

(rasie et deBourg-ogne. Pépin d'Héristal (687-714) exerça le pouvoir avec sagesse et fermeté contre les entreprises des seigneurs et les attaques du dehors. Son fils, Charles Martel, portera encore plus haut la gloire de sa maison.

Or, tandis que, du vi® au viii® siècle, les puissances rivales semaient le désordre et les désastres parmi ces peuples, la foi y faisait d'admirables progrès, l'Eglise y développait son influence et son action bienfaisante et, peu à peu, elle triomphait des obstacles que lui opposèrent, non sans qu'elle-même eût à en soufl'rir, des mœurs encore demi-barbares. Elle enfantait de nombreux saints dans cette sociélé, et c'est un spectacle propre à cette époque de voir, à côté de vice^ normes, tant d'exemples de vertu parfaite.

Les familles royales elles-mêmes les rirent plus d'une fois briller. A l'époque de Clovis, les Burgundes ou Bourguignons étaient encore ariens. Leur roi Sigismond, successeur de Gondebaud, fut converti à la vraie foi par saint Avit, évêque de Vienne, et son retour prépara celui de la nation, qui, d'ailleurs, passa peu après sous la domination franque. Sigismond ne fut pas sans reproches, il se souilla même d'un meurtre, en faisant mourir son propre fils, calomnié par sa belle-mère, mais il expia ce crime par la pénitence, par les malheurs qui suivirent sa défaite et où il montra de sublimes vertus qui Tout fait honorer comme saint. Sainte Glotilde vivait encore, et son petit-fils Glodoald se sanctifiait dans un monastère, quand une autre

466 HISTOIRE POPULAIRE t)E l'ÉGLISE

reiue franque, Râdegonde, princesse Thuring^ienne. épouse de Glolaire 1^% remplissait tour à tour lej monde et le cloître des merveilles de sa sainteté*] Après avoir fait entrer à la tour dissolue de son époux des saints illustres, tels que saint Eloi et saint Ouen, elle continuait du fond du monastère de Sainte-Croix, où elle s'était enfermée, à lutter] par ses extraordinaires mortifications et par ses! démarches contre les maux causés par Frédégonde. La sœur de sainte Glotilde, sainte Chrome, vouait à Dieu sa virg'inité. Pour les fils de Clotaire 1^% tandis que saint Contran honorait le tiôm par SCS vertus, In^onde, première femme de soi frère Gharibert, répudiée par lui, allait se sanctifier dans la retraite, aidée des conseils de saint Grégoire de Tours, et y terminait sa vie en lég-uant ses biens aux églises. Sigebert li, fils de Dago* bert î'î^ est honoré comme saint par FEglise. Son frère Clovis II avait épousé Bathilde, née d'une illustre famille d'Anglo-saxons, mais d'abord vendue comme esclave au maire du palais Erkinoald, qui, après l'avoir traitée comme une servante, voulut ensuite l'épouser. Devenue reine par son mariage avec Clovis II, sainte Bathilde n'usa de son pou* voir que pour faire du bien, vénérant les évêques, soutenant les monastères, prodiguant les aumônes et, quand ses fils furent en âge de régner, elle se retira au monastère de Ghelles, fondé par elle près de Paris, où elle passa ses dernières années dans tous les exercices de la vie religieuse. A la mort de son père le bienheureux Pépin de Landen, sa fille, sainte Gertrude, alors âgée de quatorze

ans, avait dëjà déclaré qu'elle ne voulait pas d'autre époux que Jésus-Christ. Sa mère, sainte Ittuberge, lui coupa elle-même les cheveux et la fit consacrer vierge par les évoques. Dagobert II, fils de Sig-ebert II, est lui-même honore comme saint en plusieurs endroits. Deux de ses filles, Irmine et Adèle, devinrent abbesses de monastères et s'illustrèrent par leurs vertus.

Les familles nobles offrent le même contraste. Tel, le duc Chrodin,du temps de GhildebertP'', considéré comme le père des pauvres, le bienfaiteur des églises et des clercs. Sans doute de pareils exemples n'étaient pas les plus fréquents ; encore est-ce une chose extraordinaire de les rencontrer chez les chefs d'une nation naguère idolâtre et barbare, toujours remuante et guerrière. Plus tard, ce sont tous les membres d'une même famille qui les donnent. Sous le règne de Clovis II, saint Adabald, un des principaux seigneurs de la cour de ce prince, et son épouse, sainte Rictrude, donnent le jour à quatre enfants qiii, tous les quatre, se consacrent à Dieu et sont honorés au même titre que leurs parents. Sainte Salaberge, fille du duc Gondoin, au temps de Pépin d'Héristal, successivement modèle d'une pieuse mère de famille et d'une sainte abbesse, conduit au même honneur par ses vertus et ses conseils son père Gondoin, Bodon, son frère, Blandin, son mari, Austrude, sa fille, et ses deux fils Eustase et Boudoin.

Les désordres ne manquaient point dans leclergé, l'épiscopat lui-même n'en fut pas exempt, par contre-coup des factions et des luttes qui désolaient

les royaumes, des passions violentes qui s^agitaient de toutes parts. Mais peut-être ne vit-on jamais à une autre époque un plus grand nombre d'illustres et saints évêques. Conseillers et modérateurs des princes, réformateurs des mœurs, gardiens vigilants de la discipline, soutiensdespopulationséprouvées, ils eurent la plus grande part, sous la direction des papes, dans la transformation de cette société encore à demi-barbare en une France chrétienne. Après saint Germain d'Auxerre, le protecteur de sainte Geneviève, etsaint Remide Reims, père de la monarchie française, une foule d'autres se succèdent. La liste en serait trop longue, il suffira de citer certains noms. Saint Médard, fils d'un seigneur Franc, sacré évêque par saint Rémi vers 53o, établit son siège à Nojon et gouverna simultanémentréglise deTournai. Vénéréparsainte Radegonde, visité par le roi Clotaire I^f, dans sa dernière maladie, il effaça la pompe de ses obsèques par les miracles qui l'accompagnèrent. Saint Fortunat, évêque de Poitiers, est resté célèbre par son rôle auprès de sainte Radegonde et par les hymnes sacrées qu'il composa. A la même époque, saint Agricole de Châlon, issu d'une famille de sénateurs, se distingue par sa prudence, sa vie austère et son rare génie ; saint Aubin, évêque d'Angers, mérite de ressusciter un mort et de rendre la vue à trois aveugles; saint Lubin,filsdelaboureurs, tiré de son monastère par décret du roi Ghildebert, illustre le siège de Chartres ; saint Germain, abbé d'ua monastère, est élevé à celui de Paris, jouit d'une haute influence sur ce même roi, et multi-

plie les prodiges de sa charité que Dieu couronne par des miracles. Ils ont pour contemporains saint Léonce de Bordeaux, saint Euphrone de Tours, saint Paterne d'Avranches, saint Nicet de Trêves, dont on a déjà vu le grand rôle. Saint Grégoire, issu d'une famille sénatoriale, élu par tout le clergé et la noblesse de Tours, et contraint par le roi Sigebertl^'^etBrunehaut, succède à saint Euphrone; il se montre docte, ferme et courageux pontife, et laisse de nombreux ouvrages d'histoire. La vie de son ami, saint Salvius d'Albi, est une merveilU d'austérité et d'une charité qui le faisait se dépouiller de tout. Le Mans avait saint Domnole, Bourges saint Félix, Cahors saint Maurice, Limoges saint Ferréol, Nantes saint Félix, d'une des plus nobles familles d'Aquitaine, dont l'éloquence adoucit plus d'une fois les comtes Bretons que n'arrêtait pas la puissance des armes, et qui fil servir ses grandes richesses à de grands travaux d'utilité publique. Saint Licinius (saint Lézin) était parent de Clotaire II, qui le fit comte et duc d'Angers, et lorsqu'il dut céder aux vœux du clergé de cette ville en acceptant l'épiscopat, Glotaire 11, ne voulant pas priver l'Etat de ses services, le fit maire de son palais, charge qui n'avait d'ailleurs pas alors l'importance qu'elle prit plus tard. La douceur de saint Lézin gagnait les pécheurs les plus endurcis ; indulgent pour tous les coupables, il se traitait luimême avec une grande rigueur. Il n'y a plus à nommer saint Eloi, évêque de Noyon, saint Ouen, évêque de Rouen, saint Amand, évêque de Trêves. A Bourges, saint Sulpice, de noble famille,

470 HISTOIRE POPULAIRE DE l'ÉOUSE

succédant à saint Austrëgésile qui l'avait formé, joignait les auslérilés d'un solitaire à un zèle qui, soutenu par des miracles, amenait la conversion de presque tous les Juifs de la ville, et se rendait célèbre par son inépuisable charité. A l'époque où saint Léger soutenait la lutte contre Ebroïn, saint Préject (saint Priest) d'Auvergne avait aussi à se défendre contre le cruei maire du palais; saint Ansbert, chancelier de Clotaire 111, fuyant la cour, était tiré de son monastère pour occuper le siège de Rouen ; saint Déodal (saint Dié) de Nevers, déposait, lui,une charg-e où il rencontrait trop de contradictions, pour aller se cacher dans un monastère qu'il fonda sur les rives de la Meurthe.Non seulement les saints évêques de ce temps prêchaient les populations dont les guerres désastreuses desséchaient la foi, non seulement ils intervenaient dans les affaires publiques pour y faire régner la justice et l'esprit de douceur, mais ils fondaient en même temps dans leurs écoles épiscopales et presbytérales des centres d'influence d'une incalculable puissance. Les révolutions, succédant aux invasions, avaient balayé les établissements d'instruction,découragé les intelligences, et auraient fait reprendre au peuple le chemin de la barbarie. L'Eglise sauva l'esprit humain. Dès la fin du vi* siècle, au milieu d'agitations formidables, un immense réseau d'enseignement s'étendait sur toute la France.

Les conciles, autre moyen puissant d'action, revêtent à cette époque une forme particulière. Les rois et les princes sont les premiers à en provoquer

la réunion, ils en confirment les décisions par leur autorité. Le nombre de ces conciles égaie leur importance. Il s'en lient à Orléans (533), à Clermont 535), à Orléans de nouveau en 54i et 549, à Pétris en 557 et en 573, à Màcon en 58 1, à Valence en 584, à Mâcon en 585, à Paris en 61 4, à Reims en 625, à Châlons en 65o. Ce ne sont pas les seuls. D'autres se réunissent à Lyon, à Epaonne,à Agdes, à Arles, à Garpentras, à Vaison, à Orange, etc. Dans la situation des Gallo-romains en face des Barbares, leurs vainqueurs, devant l'incapacité où sont les peuples nouveaux venus à se tracer une voie de civilisation, au milieu du conflit des intérêts les plus opposés et des passions violentes, les grands évêques qui occupaient la plupart des sièges épiscopaux eurent à remplir dans ces conciles un rôle de modérateurs, à faire pénétrer peu à peu l'esprit chrétien dans la législation civile, avec le concours des princes associés à leurs délibérations, à en imprégner l'esprit public et à l'imposer dans la mesure possible par leurs prescriptions. Faire respecter le lieu sacré du mariage, tempérer la rigueur de Tautorité paternelle en lui conservant la vigueur nécessaire, adoucir la condition des esclaves, des vaincus, des serfs, contenir les excès du pouvoir et lui assurer la soumission des peuples, maintenir l'autorité de l'Eglise et défendre l'ordre ecclésiastique exposé lui-même à de grands dangers, mêlé qu'il était à une société en effroyable fermentation, recruté désormais dans les rangs des envahisseurs barbares, et risquant à toute heure d'être opprimé dans son élection ;

toutes ces questioas et d'autres encore appelaient une inlcrventioîi constante de l'Eg-lise et se résolvaient par ses soins.

Les moines sont pour elle d'ardents auxiliaires dans cette œuvre de la civilisation des barbares et de la formation d'une Gaule chrétienne. Ils sont un ferment dont l'activité soulève cette masse. Le développement intense et l'institution monastique dans les royaumes francs, à cette époque, est révélateur de la transformation qui s'y opère. Elle ne produit pas moins de saints que l'épiscopat, dont les membres ont souvent été formés par elle. Saint Ebrodulf ou Evroult, seig-neur de la cour de Childebert P"", renonce au monde, distribue tous ses biens aux pauvres, et se retire dans la forêt de Lisieux,où l'on voit se former quinze cents cellules autour delà sienne, sans parler de treize monastères qu'il bâtit ailleurs. A la même époque, saint Pourçain, en Auvergne, saint Galifère ou Calais, dans le Maine, saint Junien et saint Léonard, dans le Limousin, saint Seine, dans le pays de Langues, fondent des monastères autour desquels se sont formées les villes qui portent leur nom. Un contemporain de saint Grégoire de Tours, saint Senoch, de Tiffauges en Poitou, renouvelle toutes les austérités des anciens solitaires . Saint Léobard, à Marmouliers, saint Julien, à Limoges, saint EparcHius (Saint Gybar) à Angoulême, saint Hospice, en Provence, et plusieurs autres, vivent reclus comme lui. Saint Aurélius (Saint Yrieix), élevé à la cour de Théodebert 11, fonde près de Limoges un monastère, dont la ville formée près de

lui porte le nom, s'illustra par ses miracles non moins que par son zèle à défendre les peuples opprimés. Un de ses disciples, saint Oulfroi ou Valfroi, que plusieurs autres suivent, imite la merveilleuse pénitence des anciens stylites orientaux. Le monastère de Luxeuil, fondé par saint Colomban, est un séminaire de saints évéques et de missionnaires. Saint Riquier, dont Dag-obert I*"" écoutait les instructions, établissait dans le Ponthieu un monastère fameux qui prit plus tard son nom. Saint Bavon, enterré dans Péglise du monastère de Gand, devenue la cathédrale de cette ville sous son vocable, avait été tiré d'une vie licencieuse par saint Amand. Fait prêtre et retiré dans un monastère, il ne quittait pas le cilice, n'avait pour siège et pour oreiller qu'une pierre et tenait ses pieds dans des entraves. Avant de mourir, il se fit murer dans sa cellule. Saint Ouen, sacré évoque de Rouen, sous Glovis 11, en 64o, en même temps que saint Eloi, rivalisait avec son ami, pour encourager les saints abbés. Avec son appui, saint Germer, conseiller de Dagobert, fondait près de Beauvais le monastère auquel son nom est attaché ; saint Vandrégésile ou Wandrille, parent de Pépin d'Hérislal, arraché une première fois par Dagobert à sa retraite, construisait dans le pays de Gaux un des plus fameux monastères qu'il y eut alors dans les Gaules; saint Philibert, après avoir aussi passé par la cour, érigeait celui^ non moins célèbre, de Jumièges,en l'honneur de la Sainte Vierge. On voit encore. saint Ciran, échanson du roi, renoncer au monde et fonder

deux monastères dans le Berry. Enfin, pour suppléer à beaucoup d'autres traits par un seul, il y avait, en ce septième siècle, dans la ville de Vienne et ses environs, plus de douze cents moines et près de trois cents religieuses, outre une soixantaine de communautés de clercs et de personnes de piété, répandues dans le diocèse. Des exemples si multipliés, souvent donnés par de hauts personnages, témoignent d'une réaction triomphante, opposée aux désordres et aux vices de l'époque, et Ton comprend aisément quelle profonde et salutaire influence ils durent avoir.

Les monastères ne sont pas seulement des oasis de sainteté. Ils s'adjoignent des écoles qui rivalisent avec celles des évoques et des prêtres. Chaque monastère a la sienne, où fils de seigneurs et enfants du peuple viennent puiser^ avec l'instruction, l'adoucissement des mœurs barbares et les vertus chrétiennes. Les moines eux-mêmes, en grand nombre, s'adonnent à l'étude de l'Ecriture et des Pères ; beaucoup d'entre eux s'appliquent à copier les chefs-d'œuvre de l'antiquité. L'étude du grec est partout florissante. Cette continuelle activité de l'esprit réclamait de riches bibliothèques, aussi le soin de les former occupait^il aussi les moines. Les religieuses elles -mêmes apprenaient à copier les livres.

Quand l'ordre du récit ramènera l'histoire de l'Eglise chez les Francs au temps des derniers maires du palais, cette prospérité de l'Eglise franque aura pâli : Charles Martel et les plus puissants seigneurs auront livré les sièges épiscopaux à des

sujets iiidig-nes, leurs créatures ; la discipline aura j)arloul chancelé, et la science avec elle ; il faudra, j)Our enrayer cette décadence, la sollicitude et le énie d'un Gharlematine.

L'Espagne, au vie siècle, était occupée par trois puissances, mais très inégalement : les empereurs d'Orient y possédaient encore quelques villes ; les Suèves étaient établis dans la Galice, tout le reste du pays vivait sous la domination des Wisigoths.

Les Suèves, sortis de la Germanie, s'étaient unis aux Burg-undes, aux Vandales et aux Alains pour envahir les Gaules ; ils étaient passés en Espagne avec ces deux peuples et avaient fondé, sous la conduite d'Hermanric, au nord-ouest de la péninsule, un royaume qui s'étendit sur la Lusilanie. Les Suèves étaient Ariens. En55i, leur roi Cararic, voyant son fils Théodomir proche de la mort, recourut à l'intercession de saint Martin de Tours, dont la puissance était bien connue. Les reliques du saint guérirent le jeune prince. Ce fut l'occasion du retour du peuple à la vraie religion. Cararic se convertit à la foi que saint Martin avait si admirablement professée, et bâtit une magnifique cs^lise en son honneur. La conversion des Suèves fut principalement l'œuvre d'un autre saint Martin, originaire de Pannonie comme celui de Tours, et que la Providence amena en Galice en ce moment. Dès les années suivantes on voit des conciles se tenir à Lugo et à Braga pour la restauration de la foi et de la discipline (562-572). Des légats du pape sont présents au dernier. Peu d'années après

(585), le royaume des Suèves fut absorbé par celui des Wisigoths.

Pendant que la foi se relevait chez les Suèves, elle continuait d'être persécutée par leurs puissants voisins, infectés d'arianisme. Cependant l'heure du retour était désormais proche aussi pour eux. En 572, Télection avait porté Lévigilde au trône. Afin de perpétuer la royauté dans sa famille, et d'élective la rendre peu à peu héréditaire, il proclama roi ses deux fils, Herménég^ilde etRécarède, et partagea le royaume en trois. Lévigilde garda Tolède pour capitale, Séville devint celle d'Hirménégilde, on en construisit une nouvelle pour Récarède. Ces deux princes étaient nés d'un premier mariage. Après la mort de leur mère, le roi Lévigilde avait épousé Goswinde, veuve du roi Athanagilde, qui avait marié ses deux , filles, Galswinde et Brunehaut aux rois Chilpéric et Sigebert. Herménégilde épousa la princesse ïngonde, fille de Sigebert et de Brunehaut. ïngonde était fermement attachée à la foi catholique; Golswinde, sa grand' mère, était une arienne fougueuse. Elle fit d'abord bon accueil à ïngonde, mais bientôt la question religieuse les divisa. ïngonde, pressée par Golswinde de se faire rebaptiser, résista courageusement à des traitements indignes ; elle entreprit même de convertir son époux Herménégilde et elle y réussit. Cette conquête glorieuse coûta à l'Espagne beaucoup de difficultés, et même du sang. Léovigilde, ayant appris la conversion du roi son fils, entra dans une violente colère, et, échauffé par Golswinde, commença contre les

catholiques une persécution ardente. Plusieurs furent dépouillés de leurs biens et bannis, des évêques prirent le chemin de Texil, il y eut des supplices et des exécutions. Mais la fureur royale s'emportait surtout contre Herménégilde et Ingonde, qu'on avait juré de perdre ou de faire apostasier. Léovigilde rassembla une armée contre le roi son fils, qui se mit en défense. Herménégilde, trahi par les Grecs, à qui il avait demandé du secours, s'enfuit de Séville à Cordoue, et, finalement, n'eut d'autre ressource que de se rendre à son père, sur la promesse de lui pardonner, que celui-ci lui fit porter par son frère Récarède. Mais le père, oubliant aussitôt son serment, dépouilla son fils des ornements royaux, le fit affubler de haillons et le jeta dans un cachot. Herménégilde s'y sanctifia par la prière et les exercices de pénitence, et, peu après, sur son refus de communier de la main d'un évêque arien, il eut la tête fendue d'un coup de hache. Lévigilde se repentit ensuite de son crime, mais il mourut obstiné dans l'erreur.

Son fils Récarède lui succéda (58 1-60 r). Ce prince, dont l'éducation avait été confiée par Ingonde à saint Léandre, l'illustre évêque de Séville, et beaufrère de Lévigilde par la première femme de celuici, suivit l'exemple de son saint frère Herménégilde, dès le commencement de son règne. Par ses sages avis plus encore que par autorité il détermina les évêques ariens à se faire catholiques, opéra la conversion de son peuple et acheva celle des Suèves. L'empire des Wisigoths vit alors

se développer une vie relig-ieuse intense pendant un siècle, comme en témoignent particulièrement les dix-huit conciles qui se réunirent à Tolède durant cette période. Dans le troisième (58c)) qui suivit presque immédiatement le baptême de l'Espagne catholique, et sous Récarède, outre les décisions touchant la foi et la discipline, on voit apparaître le merveilleux accord de l'Eglise et de l'Etat : l'Etat protégeant l'Eglise, l'Eglise donnant à la puissance civile, par sa consécration, rinviolabilité et le respect. La puissance de cet accord assurera à l'Espagne une féconde histoire pendant de longs siècles et lui conservera la paix intérieure, même lorsque, au xvi* siècle, les autres nations européennes seront déchirées par leurs divisions religieuses. Si cet accord se relâche ou est momentanément brisé, la rupture laisse la nation comme paralysée en face de dangers redou- ' tables.

Cependant, comme chez les Francs, la conversion ne transforma pas subitement les mœurs, surtout celles des puissants. Après Récarède, sept rois avaient péri de mort violente, et les ambitions furieuses mettaient le trône à l'encan. Ce fut alors qu'au quatrième concile t«nu à Tolède, en 633, l'Eglise, venant au secours du pouvoir public éperdu, il fut convenu entre les évêques et les rois que les conciles de Tolède seraient désormais des assemblées nationales en même temps que religieuses, où il serait pourvu à la sécurité de l'Etat. On voit, en effet, ces conciles, après s'être occupés des questions d^ordre ecclé-

siaslîqiie, donner leurs soins à corriger les abus, à apaiser les troubles politiques, et s'efforcer de rendre impossibles les révolutions qui enlevaient au gouvernement la force et la stabilité, mais aussi, en le protégeant contre les entreprises révolutionnaires, tracer aux rois eux-mêmes de stricts et sacrés devoirs et veiller avec fermeté à leur accomplissement. La constitution politique de la nation fut réglée par un de ces conciles. Le mode électif de la royauté ne pouvait être changé : on en restreignit du moins les limites, en statuant que le roi serait toujours choisi dans la plus haute aristocratie des Goths, et que l'élection appartiendrait aux seuls évêques et seigneurs. La grande préoccupation de l'Espagne catholique, dès son origine, fut de sauvegarder son unité religieuse. Cette unité religieuse la sauvera dans les crises périlleuses, comme, au contraire, l'anarchie des croyances perdra les nations assez aveugles pour en faire fi. Un de -ces conciles, vers 636, lança Un anathème spécial contre les rois qui souffriraient les Juifs et les infidèles dans leurs Etats. Enfin, pour rendre la puissance royale plus ma^ jestueuse et plus inviolable, les conciles ajoutèrent à l'élection la cérémonie du sacre.

Dans cette période florissante, l'Espagne compte des saints illustres par leurs vertus, leur savoir et leurs immenses services. Saint Léandre eut la gloire de ramener son pays à la foi. Il fut le premier auteur de la liturgie mozarabique. Son frère, saint Isidore de Séville, ne fut pas seule^ ment un grand et magnanime évêque, père et

consolateur de son peuple, mais encore, par la profondeur de sa science et de son génie, il devint la lumière de l'Eglise d'Espag-ne, et même, comme le dit un concile de Tolède, celle de l'Eglise. Il a été mis par elle au rang de ses Docteurs. Saint Fructueux, de race royale et fils de général d'armée, après avoir donné ses biens aux pauvres, aux églises, à ses esclaves, qu'il mit en liberté, établit d'abord des monastères où hommes et femmes affluèrent en si grand nombre que le gouverneur de la province s'en plaignit au roi. Elevé au siège de Braga, il y fit briller toutes les vertus. Deux autres saints évêques, du nom d'Eugène^ se montraient dignes successeurs de saint Léandre. Après eux, saint lidefonse, qui leur succéda vers 660, se rendit célèbre par ses grands travaux. Son traité sur la perpétuelle virginité de Marie a puissamment contribué à répandre en Espagne une ardente dévotion envers la sainte Mère de Dieu. Saint Julien, élu archevêque de la même ville en 680, conseiller et plus tard historien du vieux et pieux roi Wamba, illustré par ses guerre5ne jeta pas un moins vif éclat que ses prédécesseurs.

Avec Wamba se termine l'ère de prospérité et de gloire de l'Eglise d'Espagne au vu' siècle. L'ombre descend sur elle et s'ouvre une période de décadence. Des rois issus des Grecs sont élevés au trône au mépris des traditions et des lois nationales ; les Juifs et les infidèles même ont accès à la cour. Vitiza (701-710), après d'heureux débuts, se livre à de houleuses débauches, et les grands

seig'neurs imitent son exemple; il maltraite le clergé, et non seulement il permet, mais il ordonne que les clercs s'affranchissent de la continence ; le clergé se relâche, d'autant qu'on y admet maintenant des Barbares ; l'ig-norance se répand, les mœurs s'altèrent ; l'unité religieuse se rompt... et les Musulmans sont aux portes.

La conversion des peuples de la Grande-Bretagne ne fut pas une œuvre moins belle.

En 429, le pape saint Célestin I" avait envoyé des missionnaires chez les Bretons pour arrêter l'hérésie pélagienne qui y faisait d'alarmants progrès. Saint Germain d'Auxerre était à leur tête. Durant cette mission, il apprit que l'Irlande comptait elle aussi un assez grand nombre de chrétiens et qu'un missionnaire zélé y pourrait établir la plus florissante Eglise. Pallade y fut envoyé, mais ne réussit que médiocrement. Dieu avait des vues sur un autre des compagnons de saint Germain, l'illustre Patrice, le véritable apôtre des Irlandais. Né en Armorique vers 887, Patrice, emmené en Irlande comme esclave, y avait préludé à sa vie de moine et d'apôtre; puis, fugitif dans la Gaule, et formé à la vie monastique dans les couvents I qui y florissaient, il avait été distingué par saint Germain d'Auxerre et choisi pour la grande mission d'Angleterre de 429. En 4^2, encouragé par le pape, il entreprit la conversion entière de l'Irlande. Jamais mission ne fut plus extraordinaire ; la parole de Patrice, tour à tour suave et terrible, pénétrait les âmes invinciblement : la

WISTOIRS fOPCLAlRB DE î/taîlèE. I. — * 3t

foule, les princes, jusqu'aux druides, subirent le joug de Jésus-Christ. Dès 465 Tîle entière était chrétienne, et commençait cette carrière de foi et d'intrépidité que n'ont pu briser ni l'effort des siècles ni la sanglante violence des persécutions. Une autre belle figure de la sainteté irlandaise est celle de sainte Brigitte, vierge et abbesse, morte en 525. Son influence fut considérable dans toutes ces régions qui l'ont fait honorer comme une patronne de l'Irlande, Un nombre infini de monastères s'y fonda dès le v® siècle, et on verra de ces monastères sortir, par émigrations successives, les missionnaires qui évangélisèrent l'Italie, les Gaules et jusqu'à la Germanie. C'est d'un de ces monastères, celui de Bangor, que sortait, vers l'an 576, l'illustre moine saint Colomban, pour évangéliser la Gaule, fonder dans les Vosges l'abbaye de Luxeuil, puis en Italie celle de Bobbio, et donner à l'ordre monastique cette règle^ qui, plus sévère et moins largue que la règle bénédictine, lui disputa quelque temps l'empire et s'étendit merveilleusement. L'Irlande convertie convertit elle-même le nord de la Bretagne, l'Ecosse actuelle. Ce fut surtout grâce à la mission de trente -quatre années du moine saint Colomban, l'apôtre de la région. Le centre d'où partaientles missionnaires élaitle monastère cons- j Iruit par lui dans l'île de Hy ou lona (I-Kollw- 1 kill). L'Eglise nouvellement fondée conserva longtemps l'empreinte de son origine monastique. Les membres du clergé étaient tous moines ; le gouvernement suprême resta entre les mains

des abbés d'Iona jusque pendant le viii® siècle.

Pendant que le christianisme se répandait ainsi dans la Bretagne du nord, le sud agonisait, on l'a vu, sous la terrible étreinte des Anglo-saxons. Le clergé breton et les moines très nombreux auraient pu entreprendre la conversion des envahisseurs. Ils se dérobèrent à cette tâche apostolique et préférèrent émigrer ou s'enfoncer dans les montairnes vers l'ouest et le nord. Mais la Providence préparait pour la conversion des farouches Anglosaxons et pour la formation de la nouvelle Angleterre catholique au vi® siècle d'autres et plus puissants moyens.

Un jour, le diacre Grégoire, qui devait peu après devenir l'illustre pape saint Grégoire le Grand, vit sur un marché de Rome exposés et vendus à Pencan une troupe d'esclaves. A leur vue, frappé de la beauté de leur visage, de la blancheur de leur teint, il s'informa de leur patrie et de leur religion. Le marchand lui répondit qu'ils venaient del'îlede Bretagne et qu'ils étaient païens. Alors, poussant un profond soupir : « Quel malheur, s'écria-t-il, que le père des ténèbres possède des êtres d'un visage si lumineux, et que la grâce de ces fronts réfléchisse une âme vide de la grâce intérieure ! » Le marchand avait dit au saint diacre que ces esclaves étaient ! des Angles {Angli) : « Eh bien, s'était écrié Grégoire, il faut qu'ils deviennent des anges (angeli) dans le ciel ! » Et, plein d'ardeur, il alla demander au pape Pelage II la permission de s'en aller prêcher la foi aux Anglo-saxons. Mais le saint diacre

était cMjà la lumière et le soutien de TEglise; la popalation de Rome et de l'Italie le réclama avec larmes et supplications, force fut au pape de le retenir, et la mission fut ajournée. Dieu, néanmoins, continuait à préparer son œuvre; une princesse Franque, Berthe, devenait l'épouse du roi de Kent, Ethelberth, et les premières semences de la foi étaient silencieusement répandues^ sur ce sol ravagé et devenu stérile après avoir porté le surnom glorieux à^île des saints.

En 590, Grégoire était pape, et, six ans plus tard, au milieu de Tocéan d'affaires, de soucis et de dangers où il était submergé, il ne perdait pas le souvenir de ces Angles dont il avait juré de faire des anges pour le ciel. En 696, il fit partir de Home une troupe de missionnaires à la tête desquels il plaça le moine Augustin, et les adressa à la pieuse Bertlie et à son époux Ethelberth, païen encore, mais déjà subjugué par les vertus de son angélique épouse. « L'histoire de l'Eglise, dit Bossuet, n'a rien de plus beau que l'entrée du saint moine Augustin dans le royaume de Kent, avec quarante de ses compagnons, qui, précédés de la croix et de l'image du grand Roi Notre Seigneur Jésus- Christ, faisaient des vœux solennels pour la conversion de l'Angleterre. » Augustin était porteur de nombreuses lettres de recommandation ; Charibert, le roi des Francs, la reine Brunehaut s"étaient intéressés à son entreprise, et, sur le soj anglais, il trouvait une ardente catholique toute prête à le seconder. Berthe, reine de Kent, avait déjà à Gantorbéry, résidence royale, une église

catholique; Ethelberth la laissait libre de suivre sa relig-ioUjCt grâce à sa prière le prince saxon reçut honorablement Augustin et ses compagnons, et en échange obtint bientôt de Dieu le don inestimable de la foi. Le roi de Kent fut baptisé en 697, dix mille de ses sujets le suivirent dans sa conversion ; la nouvelle Eglise d'Angleterre était fondée. Du royaume de Kent la sainte contagion de la foi se répandit rapidement dans le reste de THeptarchie, le seul royaume de Sussex restait à convertir, et ce fut fait en 600. Le pape saint Grégoire, informé de ces succès, en conçut une joie immense et s'occupa de suite de la première organisation de sa précieuse conquête.

Le siège de Gantorbéry fut créé par lui et donné au moine Augustin, qui avait reçu auparavant l'onction épiscopale des mains de saint Virgile d'Arles. «Nous voulons, lui écrivit saint Grégoire, que tous les évéques de la Grande Bretagne vous soient soumis, nous vous eu commettons entièrement le soin, mais vous n'aurez aucune juridiction sur les évêques des Gaules. » De Gantorbéry la foi se répandit dans le reste de TAngleterre, grâce au zèle des missionnaires, grâce surtout à la sollicitude de la papauté. Un évêché fut créé à Londres, un autre à Rochester. Le Northumberland reçut la foi grâce à une autre sainte princesse, Edelberge, fille d'Ethelberth et épouse du roi Edwin. Edwin se fit baptiser avec ses fils, ses thanes, et jusqu'aux prêtres des faux dieux, et un êvèché nouveau fut fondé à York, dont Tévèque Paulinus fut le premier titulaire. Du Northumber-

land, le christianisme gagna dans l'Est-Anglie et chez les Merciens.

Ce fut un roi des Norlhumbriens, Oswi, qui, après une g^rande victoire sur leurs rois Penda et Ethelrick, profita de ses succès en faveur de l Evangile, et leur fit envoyer comme évêque le prêtre Dimna. Cette défaite de leurs princes et la victoire du christianisme marquent la fin de l'idolâtrie dans la Grande-Bretagne et le règne définitif de Jésus-Christ.

Cette conquête de l'Angleterre à la foi ne s'ac* complit d'ailleurs point sans difficultés ni orages. Dès le temps d'Augustin ces luttes se firent jour et entravèrent l'œuvre des missionnaires. Les anciens bretons catholiques, les moines eux-mêmes, qu'on a vus refoulés dans les montagnes de l'Ouest, ne regardèrent pas sans défiance et sans dépit l'œuvre d'évangélisation chez leurs vainqueurs ; un esprit national mal compris leur faisait redouter la suprématie d'Augustin, et leur entêtement dans des usages particuliers suscitaient de leur part de continuels désaccords. Les successeurs d'Augustin eurent beaucoup à en souffrir. Ces démêlés enfin apaisés, restait une difficulté sur laquelle la résis*} tance se montrait plus opiniâtre. C'était la diver^^! gence des coutumes romaines et celtiques. Les moines de l'Irlande méridionale se soumirent les premiers aux usages romains, notamment au cyclt pascal ; l'Irlande septentrionale, dominée par l'irl* fluence des moines de Hy, resta rebelle. Danilj l'Angleterre la même division existait. Les pape«,| que cette obstination contristait, écrivaient aux

églises ang-lo-saxoniies (64o) , mais sans succès. La résistance ne cessa qu'en 664, et voici comment. L'évêque d'York, saint Wilfrid, qui avait longuement étudié en Gaule et en Italie les usages romains, demanda une conférence publique où se discuterait le meilleur parti à embrasser par les églises de TAngleterre. Telle fut la clarté et la force de son argumentation que tous les évéques bretons se rendirent, le roi Oswi émit l'avis qu'il fallait obéir à Pierre et se garder de « contredire ce portier du ciel ». En 708, saint Adamnan introduisit les rites romains dans l'Irlande septentrionale, et le prêtre Egbert les fit même adopter par les plus fougueux opposants, les moines de Hj, Les Bretons Cambriens cédèrent les derniers en

L'acte de soumission provoqué par saint Wilfrid dans la conférence du Phare fut comme le signal de la prospérité et de la gloire de l'Eglise d'Angleterre : les relations avec Rome furent si continuelles et si étroites, l'affection filialedes Anglais pourRome si sincère et si efficace, que lorsqu'un jour (668), il s'agit de pourvoir au siège de Gantorbéry, les Anglais demandèrent un titulaire au pape saint Vitalien, qui leur envoya Théodore, sacré évéque de sa propre main. Avec saint Théodore on parvient à l'organisation dernière et puissante de l'Eglise anglo-saxonne. Il parcourut toute l'Angleterre, régla les pénitences, organisa les paroisses qui, jusque-là, n'étaient, ainsi que les églises cathédrales, que les monastères eux-mêmes. Et afin que celte œuvre d'organisation fût plus universelle et

mieux unie, il rassembla un concile national à Herefort en 678. Pendant ce temps le saint missionnaire Wilfrid, devenu archevêque d'York, mettait à profit les persécutions et les exils dont Tanimosité des moines celtiqueH et les rancunes des princes ne cessaient de Faffliger, pour continuer dans le sud, au milieu des derniers Saxons idolâtres, ses travaux évanj^éliques et pour se rendre à Rome auprès de la papauté, protectrice de tous les opprimés. Deux fois chassé de son sièjg;'e, deux fois il y fut replacé par les papes Agathon et Jean VII.

A ces deux grands apôtres de TAng-leterre s'ajoute le nom de saint Thomas Biscop. Ardent promoteur de la perfection monastique , de la science religieuse, des sciences et des arts ecclésiastiques, Thomas Biscop passa sa vie à parcourir les monastères pour y introduire la règle bénédictine et y faire fleurir la culture intellectuelle en même temps que la sainteté. Dans les six voyages qu'il fit à Rome il rapporta à son pays, avec les reliques des saints, les idées et les coutumes romaines. Le chant et la liturgie de Rome furent enseignés à l'Eglise d'Angleterre par un chantre de Saint-Pierre, Jean, que Thomas Biscop avait emmené avec lui. Imitateur des autres saints évêques, saint Guthbert de Cantorbéry doit être regardé comme l'un des plus puissants apôtres de l'Angleterre. La rapidité du récit oblige à passer sous silence d'autres noms glorieux. Il faut cependant mentionner le vénérable Bède (676*735), l'un des plus saints religieux et des plus savants hommes

de son temps. Bède passa sa vie dans les monastères, et ses puissantes études nous ont laissé des fruits précieux. A ses commentaires sur l'Ecriture, ses homélies, ses nombreux traités sur la poésie, la grammaire, la musique, les mathématiques s'ajoute son Histoire de l' Eglise d'Angleterre^ mine historique d'une admirable richesse, travail de première valeur qui lui a mérité le nom de « Père de l'histoire ». Bède fut le précepteur et l'ami d'Alcuin ; la sûreté de sa doctrine en même temps que la sainteté de sa vie lui ont fait, le premier des rejetons de la race barbare, conquérir une place parmi nos Pères et nos Docteurs.

Toutes ces gloires monastiques valurent à l'Eglise anglo-saxonne une ère de prodigieuse prospérité. Les rois rivalisaient de zèle et de sainteté avec les moines, et souvent, après les tumultes de leur vie guerrière, échangeaient, à l'exemple d'Ina, le roi conquérant de l'Ouest, la pourpre royale contre le froc religieux. Rome devenait le centre de toutes les affections comme le but de tous les pieux pèlerinages ; la foule comme les princes, les laïcs comme les moines, toutes les conditions comme tous les sexes allaient rendre hommage au vicaire de Jésus-Christ. Telle était l'influence des Anglais à Rome qu'un quartier de la ville portait leur nom, Vicus Saxonum, qu'un cimetière leur fut attribué, et qu'une vaste école, Schola Saxonuni^ fut fondée pour eux.

Celte prospérité et cet éclat ne furent pas sans tristesse et sans nuages. La fin du vue siècle voit les plus graves abus ternir la belle et vigoureuse Eglise

de V Ile des Saints. La discipline se relâche, les décisions du concile d'Herefoit cessent en partie d'être observées, et aucun autre concile ne se tient pour remédier aux désordres qui s'introduisent. Les pèlerinages dég^énèrent souvent en licence, et, symptôme plus inquiétant, la liberté des ordinations subit de graves atteintes de la part des seigneurs. Les monastères envahis par des laïcs perdent leur austérité comme leur solitude ; Tignorance, l'oisiveté, parfois même l'ivrognerie, infectent certains moines dégénérés. L'Anglais saint Boniface, l'ardent apôtre de l'Allemagne, joignait ses repro-^ ches et ses avertissements à ceux de la papauté. Il ne faut ni s'étonner, ni se scandaliser de ces taches et de ces défaillances ; elles accusent le néant de l'homme et prouveront l'invincible vitalité de l'Eglise et la force de Dieu. Réformée et purifiée, l'Eglise d'Angleterre reprendra son rang et sa mis^ sion civilisatrice. Par l'influence des évoques et des abbés dans les conseils des grands et les assemblées nationales les pouvoirs publics subiront, pour la sécurité de tous, le frein de la religion; des lois d'humanité et de justice remplaceront l'arbitraire de la force, l'apaisement se fera dans les races tout à l'heure si acharnées à se haïr ; l'unité de religion, de législation, de mœurs, de coutumes prépare doucement et par un travail tran* quille l'unité politique dont jouira l'Angleterre en 800, quand l'Heptarchie entière sera réunie sous le sceptre unique d'Egbert de Wessex.

La Germanie était occupée par des peuples que

la civilisation romaine n'avait jamais atteints, ni amollis. On n'a vu jusqu'ici que des efforts partiels et assez clairsemés pour leur porter la lumière de TEvangile. Au vi« et au vue siècles, des flots de moines missionnaires, sortis de la Gaule convertie, de l'Irlande et de l'Angleterre, vont se répandre pour la faire briller aux yeux de ces rudes populations. La prédication se trouvera heureusement adaptée à leur nature. L'Ecosse, l'Irlande et l'Angleterre avaient plus d'un point de contact avec elles ; leurs moines, aux mœurs austères, à la parole pittoresque, à l'imagination ardente, à l'âme de feu, étaient bien faits pour frapper et gagner ces Barbares. Avec la prédication, le grand moyen qu'ils emploient est la fondation de monastères, où naît, se prépare et s'aguerrit une armée d'apôtres. Ils y joignent des écoles qui rassemblent la jeunesse germaine, et des colonies agricoles qui habituent ces nomades à vivre d'une existence fixe et à cesser leurs désastreuses invasions. Ces moines ne partent pour leurs missions que munis d'instructions et de pouvoirs par les papes, et ils leur soumettent les difficultés qui s^élèvent. Quand ils obtiennent, comme en plusieurs provinces, la coopération des princes et des seigneurs, leur œuvre s'étend avec rapidité, mais là où un duc n'apparaît pas comme leur auxiliaire, elle languit, elle est parfois abandonnée, et ne triomphe qu'avec plus de temps, d'efforts et de sacrifices. L'achèvement ne s'en fera que dans la période suivante, par saint Boniface. Déj^ la Petite-Bretagne ou Armorique avait accueilli plusieurs hommes apostoliques sortis de

TAngleterre, qui l'illustrèrent par leurs prédications et leurs vertus. Saint Sanson bâtit à Dol un monastère que saint Magloire gouverna après luic Saint Malo, saint Brieuc et saint Pol de Léon fondèrent des évêchés sur la côte septentrionale, dans les villes qui portent encore leur nom. Saint Méen s'établit dans l'intérieur des terres, et la petite ville de Saint-Méen se forma autour de son monastère. Saint Gildas, à qui son éloquent écrit sur la ruine de la Grande-Bretagne par les Anglosaxons a valu d'être appelé le Jérémie delà Bretagne, vint faire une fondation dans la presqu'île de Rhuys, près de Vannes. C'était un prélude d'expéditions plus lointaines.

On a vu plus haut les moines d'Irlande se répandre pour évangéliser l'Ecosse et la Northumbrie. Bientôt ce théâtre restreint ne suffit plus à leur zèle ; ils franchirent le détroit, abordèrent, les uns dans la Neustrie,les autres dans les Flandres, puis, d'étape en étape, poussèrent jusqu'en Alémanie et prêchèrent dans la Bavière. Le chef de celte première armée de moines missionnaires fut saint Golumban, qui quitta, avec douze compagnons, le monastère de Bangor et commença dans la Gaule et l'Allemagne une suite de courses et de missions. On le trouve dans les Vosges en 6io ; là il fonde les monastères d'Anegraj, de Luxeuil, de Fontaines. Chassé des Gaules par la colère vindicative de Thierry II et de Brunehaut, saint Colomban poussa ses courses et ses conquêtes apostoliques au delà du Rhin, dans la Suisse actuelle, souvent poursuivi par des popuîa-

lions rebellas, et réduit à se chercher, près du lac de Constance, un refuse et un abri. Il avait fondé un monastère etconverii une partie des habitants de ce pays, quand une persécution nouvelle le chassa en Italie où il mourut en 6i5. Son plus cher disciple, saint Gall, était resté sur le sol allemand. Saint Gall continua de prêcher dans les pays qui avoisinent le lac de Constance, et, après avoir refusé le siège de Constance sur lequel il fit placer son disciple Jean, il se retira dans le monastère d*Arbon,où il mourut en 627. Le roi Dag"obert I" consolida l'œuvre de saint Colomban et de saint Gall, renferma Augsbourg-, Bâle, Strasbourg-, Lausanne, dans la circonscription de Constance, et le christianisme prit entièrement possession de cette sauvage contrée.

Pendant ce temps d'autres moines irlandais entreprirent la Conquête de la Thuringe et de la Bavière. Le christianisme n'y était pas inconnu ; les Francs, en renversant l'ancienne domination des Thuringiens, y avaient répandu les premières lueurs de l'Evangile, ce sol avait même, dans sainte Radegonde, poussé l'une de ses plus belles fleurs, mais l'ensemble de la nation n'en était pas moins resté païen. Son véritable apôtre fut saint Kilien, qui, s'étant rendu à Rome en 686 pour obtenir du pape Conon des pouvoirs, s'en revint avec les prêtres Colman et Totnan ses disciples, prêcha à Wurlzbourg, convertit le duc Gozberg, puis scella de son sang la foi qu'il annonçait à ces Barbares, quand ayant reproché à Geilana, femme du duc, son union illégitime, Geilana le fit assassiner.

Pendant que les moines irlandais semaient TEvangile dans l'Alëmanie, la Tliuring-e, et tentaient de convertir la Bavière sur l'invitation du roi Franc, Glotaire II, les moines Francs défrichaient le sol devenu inculte des contrées allemandes du royaume d'Austrasie. Au v^ siècle ces contrées avaient possédé de florissantes Eg^lises ; avant même, dès le iv« siècle, on avait vu s'élever les évêchés de Colo^-ne, de Mayence,de Spire, de Strasbourg- sur le Rhin, de Trêves, Metz, Toul et Verdun sur la Moselle, de Tongres, de Tournai et d'Arras dans la Belgique (Févêché de Tong-res avait été transféré à Maëstricht en 4^2 ; ceux de Tournai et d'Arras à Cambrai en 545). Mais les invasions avaient passé sur ces pays en les ravag-eant profondément ; en même temps que le sol jonché de ruines était envahi de nouveau par les bois impénétrables, les marais ou une aridité désolante, les âmes étaient ressaisies par une barbarie plus désolante encore. Luxeuil devint à cette époque la providence de TAustrasie retournée à ridolâtrie et aux grossières superstitions du pa* ganisme.Une armée de uiisslonnaires et d'évêques en sortirent, qui s'attachèrerît à reconquérir ces ] contrées perdues [)our la foi chrétienne et pour la civilisation. Saint Donat se fit Tapôtre de Besançon, saint Ragnacaire d'Augt et de Basle, saint Achar de Noyoîi et de Tournai, saint Audomar, de Boulogne^ de Tiiérouanne, du Sithiu, saint Valéry, de l'Amiénois, saint Riquier, des contrées du sud delà Somme.

Si Luxeuil étendait au loin sa bienfaisante in*

fluencc, celte iiilluence conservait pour les Vosges elles-mêmes sa première vij^ueur et sa plus puissante efficacité. A voir les monastères dont se couvrirent ces montagnes, les solitudes qui s'ouvrirent à la piété de troupes entières de saints moines, les retraites où les anachorètes cherchaient le silence et qu'ils sanctifiaient de leurs héroïques vertus, on eût pris cette contrée bienheureuse pour une nouvelle Thébaïde.

Pendant ce temps (vue siècle), les plaines du Brabant et de la Flandre étaient visitées et fécondées par le zèle des plus éminents évêques: saint Amand, évêque de Maëstricht ; saint Audomar, le fondateur de l'abbaye de Saint-Berlin ; saint Eloi, qui, de ministre du roi Dagobert, devint évêque de Noyon. 11 arracha à l'idolâtrie renaissante son vaste diocèse, évangélisa les Flamands, les Frisons, les Suèves des environs de Courtray.

Pendant que le Nord de l'Austrasie était ainsi défriché et cultivé par ces ouvriers 'infatigables, la Bavière reçut définitivement le don de la foi. Des essais y avaient été tentés, maiss on véritable apôtre fut saint Emmeran, évêque de Poitiers, puis missionnaire pour satisfaire la soif des âmes qui le dévorait. Accompagné du prêtre Vital, saint Emmeran se présenta au duc Bavarois, Théodon, pour en obtenir la faculté de prêcher la foi aux Avares. Théodon le retint dans la Bavière et le saint y répandit ses sueurs en attendant qu'en 652 il y donnât son sang. Un autre nom illustre précède celui de saint Emmeran, c'est le nom de Rupert. En 577^ Rupert était évêque de Worms,

distingué par sa naissance royale, plus encore par sa sainteté et sa mâle et ardente éloquence, objet de vénération et d'amour pour son peuple qu'il avait amené à la foi. Le duc de Bavière ambitionna de l'avoir pour apôtre. Rupert céda, plus encore à son zèle des âmes qu'à la demande du duc ; il quitta Worms, évangélisa la Bavière, et, suivant le cours du Danube, se dirigea vers la Pannonie. C'est lui qui, des ruines d'une ancienne cité romaine, Juvavia, créa Tévêché et la ville de Salzbourg". Après ces grandes œuvres qui l'ont fait nommer l'apôtre de la Bavière, il retourna à Worms pour y mourir vers 620. En 780, un missionnaire Franc, saint Gorbinien de Chartres, muni des pouvoirs de Rome, se mita prêcher dans la Gaule et de là en Bavière, où il consolida l'œuvre de Rupert et d'Emmeran. Il fonda l'évêché de Frisingue. Grâce à ces travaux, la Germanie compta vingt évêchés : cinq en Bavière : Salzbourg, Ratisbonne, Frisingue, Passau et Seven ; cinq dans TAIémanie : Augsbourg, Coire, Constance, Bâle, Strasbourg ; dix dans TAustrasie septentrionale : Mayence, Spire, Worms, Trêves, Metz, Toul , Verdun, Cologne, Macstricht, Cambrai. L'Evangile remplaçait l'Empire, l'Eglise fixait ses centres d'action où Rome païenne avait élevé ses capitales, dans les cités antiques dont les invasions n'avaient plus fait que de méconnaissables ruines. 1^,1

L'Italie offrait alors un désolant spectacle. La mort de Théodoric le Grand (526) avait été le

sig"nal d'une rapide dissolution de la puissance des Ostrogoths en ce pays. La faiblesse de ses successeurs fut telle, qu'après vingt ans de lutte le royaume succomba sous les armes des empereurs de Byzance (555). Mais la rivale de Rome ne jouit pas long-temps des fruits de sa victoire. Les Lombards, moitié idolâtres et moitié ariens, quittant la Pannonie, sous la conduite de leur roi Alboin, général habile autant que brave, envahirent la péninsule italienne, et, traversant la Vénétie, s'emparèrent de la Ligurie, qu'on appela la Lombardie. Alboin fit de Pavie sa nouvelle capitale (568- 672). Les Lombards conquirent rapidement le pays, à Texception du duché de Rome, des provinces méridionales et des côtes de l'Adriatique, qui restèrent aux Byzantins, dont les vice-rois ou exarques, fixés à Ravenne, dirigèrent encore les forces impériales en ces régions. Après la mort de Clef, successeur d'Alboin, les chefs lombards, au nombre de trente-six, se maintinrent, sous le nom de ducs, dans les places qu'ils occupaient. Ce fut une période de dures souffrances pour les peuples, les églises et les monastères. Après dix ans de ce régime aristocratique, les Lombards, qui avaient rirrilé les Francs par des incursions dans les Gaules, sentirent la nécessité de se réunir sous un seul :hef. lis élurent le fils de Clef, Autharis, qui marcha sur les traces d'Alboin. Les ducs conservèrent eurs duchés comme fiefs héréditaires, moyennant a redevance au roi de la moitié de leurs revenus 't l'obligation d'entretenir des troupes à ses ordres, était le système féodal.

HISTOIRE POPULAIRE DE l'ÉGLISE. I. — 32

498 HISTOIRE POPULAIRE I>E l'ÉGLISE

Autliaris, en épousant Théodelinde (689), donna aux Lombards une reine catholique, dont Tinfluence fut profonde et durable. Après la mort prématurée d'Autharis (Bgo), le peuple, qui vénérait sa reine, permit qu'elle choisît le nouveau roi en se donnant un autre époux. Théodeîinde offrit sa main au duc A^iiulfe de Turin, et, après la mort de ce dernier, elle gouverna au nom de son fils mineur Adelwald. Le pape saint Grégoire le Orand, qu'aucune sollicitude ni aucuns travaux ne détournaient de la grande œuvre de la christianisation des peuples, soutenait la reine par ses lettres et ses conseils. Leurs efforts réunis furent couronnés de succès. Agilulfe lui-même embrassa la foi catholique (599), et quand il mourut, en 616, la plus grande partie de la nation avait suivi l'exempie de son roi.

L'Italie demeurait néanmoins en proie à mille maux. Les Lombards la voulaient pour eux seuls ; les empereurs de Byzance, malgré leur faiblesse, avaient l'ambition d'en garder les débris. Entre cesA puissances ennemies la papauté voit s'accroîtrd déplus en plus les difficultés de sa mission pacifi-"! catrice. Quand les Barbares menacent Rome, Um pape fait appel aux exarques de Ra venue ; quanç l|f, ceux-ci trahissent son espoir, il traite avec les Bar bares et s'efforce d'endiguer leurs flots. C'est en core lui qui se porte arbitre entre les souveraia| et les peuples, et tous, Romains et Barbares, roi et sujets, lui reconnaissent cette mission. Son îolnjn fluence politique prend chaque jour une plu, grande importance ; son domaine temporel s'affeil

mit dans ces secousses. Tel est en particulier le rôle de ce pontife incomparable, saint Grégoire le Grand, homme vraiment prodigieux, dont le génie plane sur ce siècle si tourmenté. Ce pape, accablé par la sollicitude de toutes les Eglises, et souvent par la maladie, recherchant la solitude, et qui trouve, on ne sait comment, le temps de produire de savants travaux capables d'absorber une vie, se montre prince autant que pontife. Il devient l'appui, le défenseur de son pays, le redresseur de tous les torts ; il supplée à la pénurie, à Tincurie malévole de la cour byzantine, il protège seul les malheureuses populations foulées par ce gouvernement qui devrais \es défendre. 11 avertit, il prie, il presse, il reproche, il commande. Approvisionnements, administration, négociations, guerre, rien ne se fait sans lui, rien ne réussit que par lui, H il suffit à tout avec une facilité, une fermeté incoujparables ; il est de fait, à son insu, le seul pouvoir efficace en Italie. Quand Agilulfe, le roi des Lombards, fut devenu menaçant pour Rome et que saint Grégoire faisait d'incessants efforts pour le contenir, l'exarque de Ravenne, Romapus, détruisait tout par sa légèreté à provoquer Agilulfe, , perdait tout par sa lâcheté. Bientôt le pape se I trouva réduit à la dernière extrémité, lorsque le I duc de Spolète Ariulfe, et le duc de Bénévent Ari- I gise se furent mis en campagne et eurent uni leurs i forces aux forces de plus eu plus redoutables d'Agilulfe. Grégoire multipliait les prodiges de valeur, 1 réunissait des troupes, poussait c4î avant les généraux, stimulait lu paresse des gouverneurs des

villes et des châteaux-forts. Pendant ce temps l'exarque l'accusait de trahison auprès de l'empereur et faisait croire qu'il abandonnait l'Italie aux Lombards. Saint Grégoire en fut le sauveur.

Après lui, la succession des papes est étonnamment rapide, le vii« siècle n'en voit pas moins de vingt-quatre passer sur le trône de Pierre de 6o4 â 71.5. Leur mission, leur œuvre furent identiques : d'une part, arrêter' les envahissements des Lombards, et de l'autre sauver de la ruine complète les victimes de la lâcheté du Bas-Empire, et se dégager eux-mêmes des liens où il s'efforçait de les retenir. Si l'ennemi est aux portes, c'est aux papes d'organiser les secours, de fortifier les villes, de recruter et payer les soldats ; si le calme revient, les exarques semblent avoir pour mission de traverser leur action, de leur susciter mille querelles, d'entraver leur élection ou de conspirer contre leur vie. Le Bas-Empire s'avilissait de plus en plus par ces violences ; la papauté voyait l'attachement des populations croître envers elle, et grandissait en force et en éclat. Les papes étaient constamment assaillis par les Lombards. Jean VII (701) n'avait sauvé Rome du pillage, dont Gisulphe le menaçait, qu'à prix d'or. Plus heureux, son successeur obtient d'Aribert, leur chef, la reslitution des Alpes Gattiennes, du mont Viso au mont Caries. La papauté, malgré ses détresses intermittentes, s'affermissait dans son domaine. i

Pour franchir, en quelques mots, l'étape qui nous sépare encore de Charlemagne ; Grégoire II (715-731), après avoir sauvé magnanimement les

restes des possessions byzantines, alors que l'empereur Léon risaurien avait tenté plusieurs fois de le faire assassiner, vit Texarque de Ravenne s'unir aux Lombards pour conjurer sa perte. Luitprand allait envahir et saccag^er Rome, quand Grég"oire le désarma par la majesté de son aspect et la suavité de sa prière. Le Barbare, touché jusqu'aux larmes, se jeta à ses genoux et lui demanda sa bénédiction : (( Jamais, dit-il, je ne troublerai le repos de cette ville qui renferme de si saints apôtres. » Grégoire 111(731-740 inaugurera une nouvelle phase de la puissance papale en faisant de la France son alliée et son soutien.

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