AVERTISSEMENT
de Dieu et riiifinic sagesse de sa Providence qui gouverne l'Eglise et le monde.
C'est dans l'espoir d'aider le lecteur à en retirer ces fruits, avec la grâce divine, que je lui présente ce récit.
De l'Église.
L'action et Tinfluence prodigieuses que l'Eglise, destituée de puissance humaine et incessamment en butte à de violentes attaques, exerce dans le monde depuis tantôt vingt siècles, et, en premier lieu, le seul fait de son immuable stabilité placé en regard des écroulements successifs d'empires et des révolutions qui remplissent l'histoire, seraient absolument inexplicables pour qui se bornerait à l'étudier du dehors, sans, avoir une notion exacte de son divin principe.
Il y a une histoire externe de l'Eglise, qui est celle de son établissement sur la terre, de ses progrès et de ses vicissitudes. Le développement, en son sein, des dogmes, du cuite, des institutions et de la discipline qui lui sont propres, constituent son histoire interne. L'une et l'autre sont également un tissu de merveilles, dont on ne découvre le secret qu'en pénétrant dans sa nature intime, en remontant au principe divin dont nous parlons.
I. — L'idée fondamentale qu'il faut donc concevoir de l'Eglise, et qu'il est nécessaire de conser-.
ver présente à l'esprit enlisant son histoire, si on veut la comprendre, est celle que l'apôtre saint Paul enferme dans une courte et profonde parole, en disant qu'elle est la plénitude du Christ,
Le corps humain a des membres multiples et divers : yeux, oreilles, pieds et mains, etc. Cette multiplicité et cette diversité ont pour fin de servir aux opérations dont l'âme peut être la cause et le principe, et qui sont virtuellement en elle, car le corps est fait pour l'âme, et non l'âme pour le corps ; et si le corps n'était pas doué de ses membres, les actions dont l'âme renferme la vertu n'atteindraient pas leur plénitude. Ainsi en est-il, par rapport à Jésus-Christ, de l'Eg-lise qui, avec tous ses membres, a été faite pour lui. Elle est « sa plénitude », parce que le Christ accomplit par le moyen de ses membres, et en eux, des opérations surnaturelles qui sont en puissance illimitée dans sa divine personne. Toutes les vertus, en effet, et tous les dons surnaturels qu'on voit dans l'Eglise et dans ses membres existent surabondamment en lui, dérivent de lui. Son action atteint par là son intégrité. L'Eglise est la plénitude du Christ parce qu'elle le complète comme terme de son activité ; c'est par lui qu'elle vit, agit, et qu'elle est maintenue, avec des membres si divers, dans l'unité d'un même corps. « Voyez, dit saint Augustin, ce que fait l'âme dans le corps ; elle anime tous les membres, elle voit par les yeux, entend par les oreilles, parle par la langue ; les yeux n'entendent pas, les oreilles ne voient pas, les mains ne parlent pas ; mais les yeux, les oreilles, la langue, les mains vivent; leurs offî-
ces sont différents, mais la même vie leur est commune. Ainsi de l'Eg^Iise de Dieu : les uns, parmi ses membres, opèrent des miracles, les autres prêchent la vérité, les uns g-ardent la virg-inité, d'autres observent la chasteté conjugale, etc. ; chacun a son opération propre, mais ils ont la même vie, car ce qu'est l'âme dans le corps humain le Saint- Esprit l'est dans le corps du Christ, qui est l'Eglise; il y fait ce que fait l'âme dans tous les membres. » Et saint Grégoire : « Le Christ ne fait qu'une personne avec toute son Eglise, et, de même que c'est une seule âme qui vivifie les divers membres du corps, de même le Saint-Esprit vivifie toute l'Eglise. Car, comme le Christ, qui est la télé de l'Eg-lise, a été conçu du Saint-Esprit, l'Eglise, qui est le corps du Christ, est vivifiée par le Saint Esprit, fortifiée par sa vertu, pour subsister dans l'unité et la charité. »
L'Eg-lise, corps du Christ ; le Christ, tête de l'Eglise : ces images, ég'alement empruntées à saint Paul, sont fréquemment employées par les saints Pères. Elles se traduisent par cette autre formule qui exprime, d'une façon vivante, la u plénitude » dont parle l'apôtre: L'Eglise est le corps mystique de Jésus-Christ.
En plusieurs endroits, saint Paul compare l'Eg^lise au corps humain^ dont les membres, ayant des fonctions distinctes, variées, inég^ales, se servent cependant les uns les autres, concourent à une fin commune, et sont ramenés à l'unité par le lien de leurs riipports mutuels, et surtout par l'âme qui est le principe de leur activité. Cette comparaison est,
ô HISTOIRE POPULAIRE DE L EGLISE
en effet, applicable à toute sociétéori^anisée, comme est l'Eglise, où la variété et l'inég-alité des membres se résolvent dans l'harmonie par l'unité de la fin vers laquelle tous oat la même aspiration, par le lien des mêmes lois et de la même direction.
L'Eglise est donc le corps du Christ, mais un corps de nature différente de celle de son corps physique, fait de chair et d'os ainsi que celui de tout homme ; elle est son corps, non dans un sens matériel, mais dans un sens spirituel, un corps animé d'une vie surnaturelle ; et c'est pourquoi les Pères l'appellent son corps mystique^ pour exprimer qu'ils parlent par analogie, et aussi afin de signifier que la formation, la préservation et la direction de ce corps sont pleines de mystères.
Jésus-Christ en est l'âme, on vient de le dire. Il en est la tête, car, de même que la tête a un rôle de prééminence et de vigilance sur les membres, ainsi le Christ par rapporta ceux de l'Eglise ; de même que tous les sens ont leur aboutissement au cerveau et que la têle voit, entend, parle, pour l'utilité des membres, ainsi réside dans le Christ l'abondance des grâces qui opèrent dans ses fidèles ; et de même que les nerfs rattachés au cerveau distribuent dans les membres le sentiment et le mouvement, ainsi tout senlimentet tout mouvement surnaturels dans l'Eglise dérivent du Christ.
Lui-même a exprimé cette étroite et absolue connexion par la comparaison du cep de vigne et de ses rameaux. « Je suis la vigne, vous en êtes les branches : les rameaux ne peuvent porter adcun fruit s'ils ne sont réunis au cep ; de même vous
ne pouvez licii faire sans moi. » Du cep s'épaaclie la sève qui circule dans les rameaux et les rend propres à fructifier : la sève divine émanant du Christ est le principe des saintes pensées de ses membres et de leurs œuvres surnaturelles ; il est présent en eux par son action incessante ; et Ton comprend qu'il s'identifie avec eux au point de parler d'eux comme de sa propre personne : « Ce que vous faites au plus humble de mes frères, c'est à moi que vous le faites », ou, plus expressément encore, à son futur apôtre, sur le chemin de Damas : (( Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? »
II. — L'Eglise est donc le complément de l'Incarnation. Elle est, sous cette forme nouvelle, la continuation de la vie du Christ et de l'œuvre qu'il était venu accomplir. Telle est la vérité fondamentale dont il faut être pénétré.
La vie mortelle de notre divin Sauveur préludait à ce prolongement de son action personnelle et l'appelait. Le Verbe de Dieu, s'incarnant en ce monde pour sauver tous les hommes, ne pouvait restreindre le bienfait de sa présence et de cette action souveraine à la durée d'une courte vie, s'écoulant dans une province obscure. Son œuvre devait embrasser tous les peuples et tous les siècles. Le Christ est, en effet, le Médiateur unique, le Prêtre unique, le Docteur unique, le Roi unique. Toutes les générations ont besoin qu'il soit là pour leur montrer les voies du salut; Lui seul peut, en perpétuant l'exercice de son sacerdoce dans lequel il s'immole lui-même en victime, donner aux hommes le moyen d'offrir
à la Majesté divine des adorations dig-nes d'elle et les réparations qu'cxig^e sa sainteté infinie : le monde retomberait dans les ténèbres de Terreur et dans son antique dég^radation s'il ne continuait à faire briller sur lui le soleil de sa céleste doctrine; enfin le monde est son empire, son règ-ne doit s'y exercer à travers les espaces et les âges.
Pour réaliser tout cela quoiqu'il dût remonter au cieljil a voulu, par une invention où éclatent égalementla sagesse, la puissance etTamour de notreDieu, s'incarner de nouveau, pour ainsi parler, dans une vaste société et s'envelopper d'elle comme d'uncorps mystérieux. En actionnant ce corps mystique, dans lequel il demeure toujours présent et toujours agissant, qu'il maintientpar ses enseignements, qu'il pénètre des onctions de sa g^râce, qu'il gouverne par le Saint-Esprit, il étendrait son action divine jusqu'aux extrémités de la terre et du temps. L'Eglise est l'ensemble des organes qui lui servent à continuer son action rédemptrice ; et voilà pourquoi saint Paul dit qu'elle est « sa plénitude », le Christ au complet.
L'Eglise est donc Jésus-Christ même vivant et agissant dans une société visible, vivante et agissante. « On peut dire avec vérité, écrivait un saint Docteur, qu'elle est la chair de sa chair et l'os de ses os. »
IIL — Aussi est-elle sa parfaite image. A l'exemple de son chef, elle est un organisme dans lequel le divin et l'humain se compénètrent. De même qu'en Jésus-Christ le terrestre et le céleste, le tem-
porel et réternel sont unis d'une union hypostatique en sa seule personne, ils se marient et se pénètrent réciproquement dans l'Eg-lise. Dans TE- Sflise comme en Jésus-Ghrist, le divin se manifeste dans Tiiumain, et l'humain se trouve porté par le divin. En Jésus-Christ, la nature humaine frappait seule les regards des hommes ; la divinité leur dérobait son infinie splendeur, mais elle se manifestait par ses effets : l'Eg-lise ne présente à nos yeux qu'une société composée d'hommes, mais le prodige de sa vie et de ses œuvres révèle le principe divin qui l'anime, qui fait mouvoir ce corps dans lequel on ne reconnaît, au premier abord, qu'un org^anisme social pareil à d'autres. En effet, des fidèles, un clergé, une hiérarchie, des assemblées, des institutions, des œuvres, un passé historique, c'est là ce que l'on perçoit ; mais tout cela c'est le dehors, le terrestre, le corps de l'Eglise visible. L'âme qui lui a été insufflée par son créateur, qui la vivifie et lui conserve une vitalité immortelle, est PEsprit-Saint résidant en elle par Tefl^et des mérites et des promesses de Notre-^eig"neur.
Il y a donc deux éléments dans l'Eg-lise : un élément humain et un élément divin. Elle est humaine par les membres qui la composent ; elle est divine par le Dieu qui la soutient, la gouverne et la sanctifie. Le Christ, en vertu de l'union hypostatique de la nature humaine avec la nature divine, est en toute vérité V Homme-Dieu: l'Eglise, à cause de son union réelle avec le Christ, son chef, et avec le Saint-Esprit qui la féconde, est en toute vérité
12 HISTOIRE POPULAIRE DE l'ÉGLTSE
une institution lui inano- divine. Toutes les propriétés de la divinité débordent sur l'humanité du Christ, l'Homme-Dieu est « la voie, la vérité et la vie ». L'Eglise reçoit l'écoulement de toutes les grâces de son chef, de tous les dons du Saint-Esprit, qui fait d'elle, selon la parole d'un des plus anciens Docteurs, « la colonne et le fondement de la vérité ».
IV. — Ce caraclère de société huma no- divine donne la solution, introuvable si on le néglige, des problèmes que la vie de l'Eglise soulève. Son histoire entière pose des antithèses qui déconcertent: d'une part, sa faiblesse et son impuissance, de l'autre, sa force invincible, sa vie indestructible; d'une part, ses humiliations et ses défaites, de l'autre, ses triomphes sans cesse renouvelés ; d'une part, l'éminente sainteté de son institution et l'éclat des vertus les plus sublimes, et, de l'autre, en son propre sein, le spectacle des faiblesses humaines, le scandale des vices et des désordres reprochés à plusieurs de ses dirigeants.
Or, l'Eglise est humaine, et, par conséquent, tributaire des épreuves de l'humanité ; mais elle est divine, et, à cause de cela, plus forte dans sa faiblesse que toutes les forces du monde. L'Église est humaine : chacun de ses membres demeure soumis aux lois de cette humanité déchue, enclin aux passions, exposé aux assauts de l'enfer, capable des plus grandes fautes, parce que tout homme doit opérer son salut en faisant un bon usage de sa liberté, aidé par la grâce. Mais l'Eglise est divine, et
voilà pourquoi l'indignité d'une partiede ses membres n'a jamais pu corrompre le principe de vie qui est en elle et a toujours été couverte par de nouvelles et admirables floraisons de sainteté. Ces tares humaines et individuelles, où plusieurs voient un motif de douter d'elle, devraient bien plutôt les convaincre de son caractère divin, car si elle n'était qu'humaine, la fragilité de ses enfants s'ajoutant aux furieuses attaques de ses ennemis, sa ruine aurait été depuis longtemps consommée.
V. — Jésus-Christ a donc donné à l'Eglise qu'il voulait instituer la forme concrète d'une société visible, distincte et indépendante des autres sociétés humaines. Celte forme déterminée, unie au principe divin, complète la notion du corps mystique. L'Eglise est, comme on l'a déjà dit, Jésus-Christ même vivant et agissant dans une société vivante et agissante.
Elle est une société : on ne doit donc pas y voir une simple multitude d'individus se rencontrant dans les mêmes croyances, dans la pratique d'un même culte et d'une même morale. C'est jun corps social parfaitement organisé. Une autorité y commande, et un peuple y obéit. Il offre une complète unité d'ensemble : l'inég-alité des pouvoirs et des attributions, la diversité des conditions et des rôlCs ; mais tous, du plus grand au plus petit, se dirigent vers un même but, travaillent pour une môme lin, soutenus par le même amour.