‹ Histoire populaire de l'EgliseChapitre 3 sur 26 · VI. — Et il ne faut pas croire que celte société · texte numérisé non relu

VI. — Et il ne faut pas croire que celte société

forme essentielle de l'Eglise, ait acquis son organisation au cours du temps, en exploitant les circonstances, et quecette organisationadmirablesoit le produit d'efforts successifs, par suite desquels sa constitution, son régime, longuement élaborées par des Pontifes de génie, par des ministres habiles et persévérants, seraient devenus ce qu'ils sont aujourd'hui. Si cela était, l'Eglise ne présenterait que le résultat d'un travail humain, une création humaine, et, en l'absence de l'élément divin, l'orgueilleux rationalisme pourrait se flatter d'avoir beau jeu contre elle.

Mais non. La vérité est tout autre. l'Eglise a i toujours été ce qu'elle est de nos jours. Elle ne ! s'est pas constituée successivement et par pièces ; elle est sortie tout entière de la pensée et de la volonté de son fondateur. Sans doute, ses institutions se sont développées à mesure des exigences résultant de SCS progrès extérieurs, comme sa doctrine s'est formulée plus précise selon celles d'un intense mouvement intellectuel ; mais elle a reçu immédiatement du Christ sa forme complète, parfaite et vivante, avec le dépôt complet des vérités qu'elle devait enseigner ,

Lui-même a formé le corps de cette société. Sa prédication attire autour de lui des foules qui s'attachent à ses pas et composent son assemblée, au sens étymologique du mot Eglise. Mais, de cette 'j| foule il tire une hiérarchie de pouvoirs : d'abord soixante-douze disciples chargés de propager l'Evangile en son nom; parmi ces disciples il a choisi douze apôtres, premiers dépositaires de sa doctrine

et de son autorité^ et, parmi ces pasteurs, il désigne un Pasteur suprême, en qui se consomme l'unité du corps : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je i)âtirai mon Ég-lise ». Dans ce corps il fait entrer une âme divine qui est sa présence et celle du Sainl-Esprit : « Voici que je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles. »

Dès sonorig-ine, l'Eglise apparaît avecses caractères propres. Elle est unique, celle que le Christ appelle mon Eglise. Elle est une dans son universalité, malgré la diversité des éléments dont elle se compose : « Mon Père, qu'ils soient un comme nous sommes Un ». « Il n'y aura, dit Jésus, qu'un seul bercail et un seul pasteur. » Juifs et Gentils, Grecs et Barbares fraterniseront dans ce bercail unique, ou plutôt, comme l'écrit déjà saint Paul : « Il n'y a plus de distinction entre le Grec et le Barbare », tous sont au même titre les fidèles et les enfants d'une même Eglise. Elle s'annonce catholique, c'est-à-dire embrassaiit le monde entier : « Allez, enseignez toutes les nations », « Prêchez l'Evangile à tout l'univers », paroles qui prophétisent son extension prodigieuse. Elle est créée apostolique, car on n'en sera membre qu'en s'attachant à la doctrine et aux directions de ceux à qui le Christ a dit personnellement, mais aussi en eux à leurs successeurs, puisqu'il promettait une assistance sans fin à des apôtres de condition mortelle : « Voici que je suis avec vous.., »,« Celui qui vous écoute, m'écoute, et celui qui vous méprise me méprise. » Enfin, dès son origine, l'Eglise apparaît déjà romaine, car le premier de ses papes

établit à Rome le siège de son gouvernement. Dès lors aussi, elle est investie par le Christ de ses magnifiques prérogatives : « Tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel ». Pouvoir législatif et pouvoir coercitif sont également compris dans cette solennelle déclaration ; les préceptes de l'Eglise, ses interdictions, ses sentences seront ratifiés là-haut. Un magistère souverain est institué en faveur de celui qui reçoit la charge de « confirmer ses frères dans la foi », et à qui le Christ confère, non pas seulement comme membre du Collège apostolique, mais à titre personnel, ce pouvoir absolu « de lier et de délier ».

L'Ëglisc, dont Pierre et ses successeurs doivent être le fondement, s'entend promettre par Jésus- Christ une vie indéfectible : « Les portes de Tenfer (c'est-à-dire, selon le langage biblique, ses puissances) ne prévaudront jamais contre elle ». Toujours leurs assauts seront finalement brisés.

Il est vrai qu'ils lui feront subir des maux cruels, des pertes douloureuses : « Vous serez opprimés dans le monde, car le disciple n'est pas au-dessus du maître... il doit consentir à être traité comme lui ». L'ennemi du genre humain, qui a soulevé tant de haines contre lui durant sa vie mortelle, s'acharnera sur l'œuvre qui la perpétue. « Mais ayez confiance, j'ai vaincu le monde. » Mieux que le chêne antique auquel Horace comparait l'empire romain, l'Eglise ne cessera pas de montrer la vigueur éternellement renaissante de sa sève, sous

les coups et les dommages que le fer des persécutions lui infligeront :

Per damna, per cœdes, ab ipso Dacit opes animumque ferro.

Malgré les forces conjurées pour TétoutTement de son Eglise, le Christ lui prédit une puissance universelle, autrement ferme et durable que celle de Rome. La fiction, dont usait Virgile pour faire annoncer par le père des dieuxla grandeur du nouvel empire naissant, devient, dans le royaume qu'il fonde, une réalité qui éclate à tous les regards :

His ego nec mêlas nec i^mpora pono Inperium sine fine dedi...

Gest la vision du grand-prêtre Joïada, que Racine interprète dans Alhalie :

Quelle Jérusalem nouvelle

Sort du fond des déserts brillante de clartés

Et porte sur le front unç marque immortelle ?

Peuples de la terre, chantez !

Jérusalem renaît plus brillante et plus belle.

D'où lui viennent de tous côtés

Ces enfants qu'en son sein elle n'a point portés ?

Lève, Jérusalem, lève ta tête altière ;

Regarde tous ces rois de ta gloire étonnés ;

Les rois des nouions devant toi prosternés

De tes pieds baisent la poussière ; Les peuples à l'envi marchent à ta lumière.

Or, telle l'Eglise a été voulue et constituée par le Christ, telle on la voit fonctionner dès les premières pages de son histoire. Ipse dixit et fada sunt, A peine TEsprit-Sainl est-il descendu sur les

U1ST0U12 l'OPLi.AihE DE l'i:gl;se. L — 2.

apôtres dans le Cénacle, que Pierre apparaît dans son rôle en prenant la parole au nom de ses frères devant la foule ; c'est lui qui, un peu plus tard, ouvrira les portes du bercail aux Gentils, malg-ré les préjuj^és des Israélites déjà entrés. L'Eg^Hse est à peine née, qu'elle tient un Concile à Jérusalem pour régler quelques différends entre ces convertis d'origine si opposée, pour déterminer quelques points de doctrine ; et force de loi est reconnue aux décisions de cette assemblée. Par le choix des apôtres et du Saint-Esprit, Mathias avait, dès le début, remplacé dans leurs rang-s le misérable Judas. Le clergé s'était recruté; des diacres avaient été nommés, des prêtres et des évéques, consacrés. Les merveilles de l'apostolat se répandaient, et aussi commençaient les persécutions. Les apôtres, flagellés à cause de leur persistance à annoncer Jésus-Christ, s'estimaient heureux d'avoir souffert pour son nom. Ils ne cessaient de défendre, comme l'Eglise le fait de nos jours, la liberté de la prédication, de l'enseignement, des associations et du culte. Au sein de la communauté chrétienne, ils réglementent le culte, le mariage, la procédure entre croyants; et ce n'est pas aux empereurs qu'ils demandent des directions pour le faire. Dès lors aussi, on voit TEglise retrancher de son corps les coupables obstinés dans leurs erreurs ou leurs désordres. Le schisme et l'hérésie sèment des divisions sous ses pas, mêlant des douleurs à la joie de ses premières conquêtes. En un mot, entre ses humbles débuts à Jérusalem et dans la Judée et son magnifique rayonnement sur un monde où le

christianisme fleurit partout, s'il y a progrès, il n'y a ni changement ni allération dans sa constitution primitive, non plus que dans les traits essentiels de son histoire. C'est une puissance une et complète, qui varie l'exercice de ses droits primordiaux selon le cours du temps et les exigences des situations.

VII. — Jésus-Christ a constitué son Eglise en vue d'une mission, qu'il a caractérisée en ces termes : « Vous êtes le sel de la terre, vous êtes la lumière du monde ». Il l'a établie dans le monde pour lui procurer le salut. La grande œuvre de l'Eglise est de grouper les élus et de les conduire au ciel.

Pour l'accomplir, elle les forme à la vie surnaturelle par sa doctrine et ses préceptes, par ses sacrements qui leur donnent cette vie, la conservent et la développent en eux ; elle les gouverne par son autorité, tantôt persuasive comme une exhortation maternelle, tantôt inébranlablement ferme dans la correction, et toujours «'inspirant de la charité du Christ. Et, ainsi, comme lointain prélude au bonheur éternel, elle leur procure ici-bas les seules joies solides qu'on y puisse goûter: «Nul, dit Pascal, n'est heureux comme un vrai chrétien ».

Cependant elle doit, image parfaite du Christ, vivant en ce monde quoiqu'elle ne soit pas du monde, répandre sur tous indistinctement les bienfaits de sa charité inépuisable, à l'exemple de son chef durant sa vie sur la terre, et faire jaillir, elle aussi, de son cœur, en toute occasion, le Misereor super turlfam, « J'ai pitié de ces foules ». L'Eglise

doit soulager les misères de rhumanité, adoucir ses épreuves, consoler ses souffrances, et l'attirer par cette tendresse à la lumière du salut. On la verra couvrir le monde d^institutions salutaires, auxquelles îe g-énie de son dévouement saura faire prendre toutes les formes appropriées à milie nécessités diverses, sans que les ingratitudes et les haines refroidissent son zèle.

Mais, toujours, l'objet principal de sa mission sera d'annoncer, d'enseigner Jésus-Christ et de le faire régner sur les âmes.

VIII. — Avant de commencer le récit de son histoire,il est intéressant, indispensable même, de rappeler quel était l'état religieux et moral du monde à l'époque où elle inaugura cette mission régénératrice. Là encore éclatera son caractère divin.

Le monde se partage alors entre païens etjuifs. Les uns et les autres sont également pervertis, bien qu'à des degrés différents, et, pour des motifs différents aussi, les uns et les autres se trouvent en opposition radicale avec la doctrine et l'esprit que l'Eglise, sans ressources humaines, sans prestige temporel, va pourtant leur infuser.

L^humanité presque entière — car le judaïsme n'en représente qu'une portion infime — est livrée aux pratiques d'une stupide et exécrable idolâtrie. Le paganisme fut un résultat de la chute originelle de l'homme. Peu à peu, sa nature désormais cor^ rompue ne mit plus de bornes à la préférence donnée à la créature sur le créateur, qui avait causé cette chute. Les désordres et les vices aux-

quels il s'abandonnait enlénébrant de jour en jour davantage son intellig"ence, il altéra, défigura, d^unegéncration àTautre, les traditions primitives, transmises par les premières. En reniant Dieu, il s'était tourné vers la nature inférieure, et grossièrement plongé dans la matière. C'est là qu'il en vint à le chercher. Les forces brutales de la nature, ses phénomènes les plus frappants, ses productions même les plus viles, devinrent l'objet de son culte. L'idée et l'image incommunicables du vrai Dieu furent transportées à tous les êtres de la création, aux plus méprisables. Selon la forte parole de Bossuet, « tout était Dieu, excepté Dieu lui-même ». D'extravagantes conceptions sur la divinité, sur l'origine du monde, sur ses lois, sur la nature de l'homme et sa destinée, se substituèrent aux vérités contenues dans la première révélation, tandis que s'abolissait toute morale.

De chute en chute, à travers les siècles, le monde païen toucha le fond de l'abîme, et c'est dans cette situation désespérée qu'il était quand se leva l'aube de l'ère chrétienne.

Plus de religion, ou du moins une religion vide de ce qui en est l'essence, puisque l'idée du vrai Dieu n'y entrait pas. Il ne restait qu'un instinct religieux, dont il ne permit pas que l'homme se dépouiliat. Encore s'y joignait-il une terreur invincible, ne laissant entrevoir dans la divinité qu'une puissance irritée, dangereuse et malfaisante. Le sentiment de sa sainteté totalement disparu, la religion païenne devint nécessairement impure et dépravée. Le culte, tout extérieur, ne fut plus qu'un

chaos de pratiques absurdes, insensées, souvent criminelles eî sang;'uinaires.

Aussi le inonde païen était-il tombé dans une telle dégradation morale qu'une plume chaste se refuse à la décrire. Les excès inouïs de la volupté entraînèrent ceux de Tég^oïsme le plus révoltant et d'une cruauté raffinée. L'homme « s'étant mis au niveau des bêtes sans raison », selon l'énerg-ique parole de rEcriture, traita son semblable comme il traitait les animaux. Ce mépris absolu de la dignité humaine est le trait distinctif du pag^anisme. Partout, l'être humain, quand iT'est faible, se voit traité sans pitié, avec barbarie. L'enfant, la femme, le pauvre, l'étranger, le vaincu sont voués au rôle de victimes.

Pour comble, ces deux vices capitaux du monde païen, une ' effroyable luxure et la barbarie des mœurs, d'où découlent tant d'autres désordres, sont couverts par la religion, ils régnent sur les autels : le paganisme était avant tout l'apothéose du vice; les dieux personnifiaient les pires instincts de l'humanité fascinée par le démon; l'histoire de l'Olympe est une invitation à tous les crimes, un guide de toutes les infamies.

On n'a pas de peine à imaginer ce que sont devenues la famille et la société. Il n'y a plus de père de famille, au vrai sens de ce mot, mais un tyran qui traite sa femme en esclave et se fait, au gré de ses caprices cruels ou des calculs de sonégoïsme,le bourreau de ses enfants. La mère de famille est le plus souvent une femme avilie et dégradée, victime de sévices et de passions effrénées, ou une ma-

trône sans entrailles, assoiffée de luxe et ivre de volupté. Les enfants, confiés à de vils esclaves, en contractent les vices, qu'ils répandront à leur tour dans une société qui, sous le brillant décor de la civilisation antique, n'ofTrc en réalité qu'un amas de ruines. Rien n'y est plus debout. Les sentiments d'humanité y sont inconnus, la liberté en est bannie, la justice et le droit n'y servent qu'à couvrir des iniquités monstrueuses. D'une part, une petite minorité de puissants, gorg-és de richesses et de plaisirs, de l'autre, des multitudes innombrables de pauvres et d'esclaves désespérés. Mais, dans tous les rangs, la même hideuse fermentation de tous les germes que recèlent les bas-fonds d'une nature viciée et croupissant dans sa fange.

Telle est cette société païenne que l'Eglise doit subitement affronter, à qui elle doit inculquer l'existence d'un Dieu unique, pur esprit, créateur, souverain maître et souverain juge du monde, la foi en Jésus-Christ, Verbe de Dieu incarné pour notre rédemption accomplie sur un gibet infâme, et la doctrine de ce Dieu fait homme : la pénitence, le détachement, les vertus d'humilité, de pureté, de charité.

Israël avait été choisi par Dieu pour être son peuple, un peuple qui conserverait, au milieu de la corruption générale, son vrai culte, sa loi et la promesse d'un Messie rédempteur. Maintenu sous la main divine par le châtiment exemplaire qui ne manquait pas de suivre chacune de ses fréquentes prévarications, et toujours relevé par une inlassable miséricorde, il avait rempli, à travers les nombreu-

ses péripéties de son histoire, sa mission qui désormais touchait à son terme.

Le Judaïsme était demeuré fermement attaché à la loi de Moïse. Mais si, même, son prosélytisme avait trouvé, selon la disposition de la sagesse éternelle, dans la dispersion, au temps de la captivité, et, plus près de Jésus-Christ, dans ses rap-; ports avec les peuples qui l'environnaient, une occasion de répandre parmi les païens la connais- ^ sance du vrai Dieu et les espérances du salut, ce/ contact avait eu pour lui-même des conséquences! fâcheuses, développées par l'esprit d'orgueil quij tourmentait la nation juive, et par ses aspirations toutes charnelles.

Les mœurs ne s'en étaient pas seules ressenties. Les croyances avaient subi des altérations profondes. Des sectes, en lutte les unes avec les autres, s'étaient formées dans son sein, dont chacune arrachait quelque lambeau à la révélation divine.

Celle même des Pharisiens^ qui se donnait la mission d'expliquer la Loi, si elle ne la dénature pas complètement, n'a pas moins perdu son esprit. Elle en énerve la doctrine autant qu'elle aggrave arbitrairement le fardeau de ses observances. Des dogmes fondamentaux, comme ceux de l'immortalité de l'âme et de la Providence, sont devenus, à ses yeux, opinions discutables, qu'on peut rejeter sans s'exclure du judaïsme. Mais, les pharisiens ont inventé une foule de pratiques purement extérieures, puériles, absorbantes et écrasantes, qu'ils font dériver des traditions mosaïques, et qui exigent à leurs yeux, qui imposent à tout le peuple,

une fidélité plus scrupuleuse que les articles essentiels de la Loi elle-même G est principalement sous l'influence des pharisiens, à qui leur prétention affectée de défendre l'indépendance nationale assurait la prépondérance, que le judaïsme a tendu de plus en plus à devenir un culte tout extérieur et sans âme, à faire consister la sanctification et le salut dans des observances toutes matérielles et dans des rites purement figuratifs. Cette secte puissante va se trouver d'autre manière en antag"0nisme avec la révélation chrétienne. L'Evangile peint au vif sa corruption morale. Le pharisien est hypocrite avant tout : c'est le « sépulcre blanchi, rempli de pourriture ». C'est aussi l'excessive infatuation de l'orgueil, jointe aux excès secrets du sensualisme ; c'est l'envie basse et cruelle, mais toujours habile à se parer du lustre de la sainteté. Les Sadducéens sont les matérialistes et les épicuriens de cette société en décadence. Ils nient la survivance de l'âme et, par suite, rejettent toute idée de punition ou de récompense dans une vie future. La vertu, pour eux, est un mot ; l'intérêt et le plaisir, la seule loi. Ils criblent de railleries les pharisiens et leurs étroites prescri[)tions. Dieu, se* Ion eux, n'est pas intervenu dans les choses humaines, surtout il n'a point parlé aux hommes parles propl;ètes inspirés. Les Sadducéens n'admettent pas les Ecritures, mais, par une contradiction qu'ils ne sauraient expliquer, ils reconnaissent le Pentateuquc et se disent fidèles à Moïse. Beaucoup d'entre eux possèdent la richesse, qui les rend influents sur le peuple.

Les Esséniens sont plutôt une secte de prhilosophes qui se piquent de vie austère. A l'encontre des pharisiens, ils dédaignent le culte cérémonie], les sacrifices, et estiment satisfaire aux prescriptions mosaïques en envoyant des offrandes au Temple. Ils croient à la Providence, que les Sadducéens nient, mais ils vont jusqu'au fatalisme. Ils professent l'immortalité de l'âme, mais rejettent, comme les Sadducéens^ la résurrection des corps.

Les Samaritains, formés du mélange des Juifs laissés dans le pays avec les Assyriens qui s'y implantèrent au temps de la captivité, ont fait schisme en se construisant un temple à eux, où ils pratiquent un culte mêlé de judaïsme et de pratiques païennes. lis sont exécrés par tout le reste de la nation ; cependant eux aussi vivent dans l'attente du Messie.

Quand les Romains eurent assujetti la Palestine, on vit bientôt surgir parmi les Juifs un nouveau parti, politique celui-là, qui accrut leurs divisions. Les Hérodiens se déclaraient partisans des princes de la famille d'Hérode, représentants de la puissance impériale, qui faisaient régner le luxe, prodiguaient les fêtes et ouvraient aux ambitions des perspectives séduisantes.

Cette lamentable situation du peuple juif,sa complète décadence morale et religieuse au moment où le Christ paraît et où l'Eglise va naître, expliquent l'opposition acharnée qu'ils rencontrèrent de sa part, contrairement à tout ce qu'on devait, semble-t-ii, prévoir. Le peuple juif est dépositaire des promesses et des espérances du Messie, il ne vit

que dans cette attente et pour elle ; ses livres sacrés sont remplis de cette annonce et des récits anticipés des grandeurs de 1 Eg^lisc. H attend le royaume du Messie comme la consécration définitive de son immortelle destinée. Or, quand le Christ paraît, vérifiant en sa personne toutes les prophéties et prouvant sa mission par une accumulation inouïe de miracles, les Juifs le repoussent d'abord avec mépris, puis le persécutent à outrance, et, après s'être défaits de lui par le supplice le plus infâme^ s'arment avec fureur contre son Eg-lise naissante.

C'est que ce peuple, g-rossier et charnel de tout temps, était devenu incapable de s'élever au dessus de vues purement terrestres. En outre, il était rongé d'orgueil, et ses récentes humiliations sous la dure main des étrangers n'avaient fait que le révolter et exalter son ambition entêtée. Les Juifs avaient transposé aux espérances d'un règ"ne temporel éclatant les magnificences prédites du royaume spirituel que le Christ devait fonder dans l'humilité et la paix. Ils n'attendaient de lui que le triomphe de conquêtes qui les vengeraient de leurs ennemis^, les mettraient sous leurs pieds et établiraient la puissance d'Israël au-dessus des autres. D'ailleurs, pour eux, les Juifs étaient toujours le peuple unique et élu. L'orgueil national n'admettait pas de partag-e. A ses yeux, la religion vraie était nécessairement liée à une question de nationalité, circonscrite par elle ; elle ne pouvait être commune aux Juifs avec d'autres peuples ; (( un même bercail sous un même Pasteur » leur paraissait une confusion monstrueuse.

IX. — « Folie pour les Gentils, scandale pour les Juifs », ainsi que l'écril saint Paul, voilà donc ce qu'est le mystère de la Croix ; l'Eglise, qui prétend la leur faire adorer, prêche aux uns une folie inconcevable et soulève chez les autres un scandale qui les révolte absolument.

Jésus-Christ l'avait bien dit à ses apôtres : « Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups ». L'Eg-lise allait s'avancer vers eux sans défense, sans prestige humain, représentée devant ces nations orgueilleuses par des gens du peuple, obscurs, illettrés, car Dieu, afin que la divinité de son œuvre éclatât, avait voulu « choisir ce qu'il y avait de plus faible dans le monde pour subjuguer ce qu'il y a de plus fort ».

Le moyen de conquête mis entre les mains de ses apôtres par le fondateur de l'Eglise est aussi extraordinaire que le choix qu'il a fait d'eux. C'est la prédication, c'est-à-dire la libre persuasion ou la parole. L'idée seule, ou la prétention, si l'on veut — car on fait ici «ibstraction du résultat — l'idée seule de conquérir le monde par la parole suffit pour assurer au christianisme un caraclère surnaturel et divin.

Cette idée n'avait pas de précédent dans l'histoire du genre humain. A l'époque de la prédication chrétienne, quarante siècles avaient passé sur l'humanité. Dans ce long intervalle, le monde avait vu passer bien des religions, bien des philosophies, mais toutes avaient un caractère exclusif et local. Tout y était particulier, étroit, limité à un territoire ou à une race. L'idée de nationalité, d'une

nationalité- concentrée sur elle-même, dans sa vie propre, sans autre rapport avec le dehors que le ravag^e ou la conquête, y était tellement prédominante, qu'elle eût étouffé toute tentative pour ramener quelque unité dans les divers cultes. Mais cette tentative, personne ne la faisait ni ne song^eait à la faire.

En Orient, l'Inde avait son culte, la Chine ses croyances, la Perse son système relig'ieux, l'Eg-ypte ses mystères, l'Assyrie ses temples ; mais il n'était venu à l'esprit d'aucun fondateur d'école ou de religion, de Confucius pas plus que de Lao-Tseu, de Zoroastreque de Bouddha, de prendre quelques semences de sa doctrine pour les jeter par delà les frontières de son pays. Moins encore que l'Orient, la Grèce, patrie des sciences et des arts, foyer le plus brillant et le plus actif de la civilisation ancienne, n'avait conçu l'idée d'une croyance identique et g^énérale, ni fait un effort pour Ja réaliser. Ici, non seulement chaque nationalité, mais chaque ville, chaque bourg- avait son culte, ses rites, ses dieux. Produit de leur g-énie national, la mythologie des Grecs ne convient qu'à eux et ne s'adapte au g"énie d'aucun peuple. Leur philosophie porte un caractère moins particulier, mais, si elle remue des idées plus générales, elle n'aspire pas davantage à sortir de l'enceinte d'une école, des murs d'une cité. Plus elle est élevée, moins elle cherche à s'étendre, plus elle aime le mystère, le demi-jour de la confidence. Ni Socrate, ni Platon, n'ont senli le besoin de se faire écouter de loin, moins encore de gagner l'univers à leur doctrine.

Oui leur eut proposé d'aller, missionnaires de leurs systèmes, la porter jusqu'aux confins de TEthiopie ou de rinde, au risque de se faire tuer par des gens qu'ils méprisaient comme barbares, aurait paru à leurs yeux un fou ou un insensé. C'est que l'idée de l'apostolat ne germe ^a^,<Jiaiuj:êliemêiit dans l'esprit de l'homme ; c'est que du philosophe à l'apôtre il y avait une distance telle que le christianisme seul pouvait la franchir.

Le rêve de l'unité politique et matérielle n'avait pas manqué au vieux monde. Il tourmenta successivement chacun des grands peuples qui se sont succédé' avant le Christ, mais on ne découvre pas, au milieu de tous ces rêves de monarchie universelle, le moindre essai de ramener le genre humain à l'unité la plus naturelle de toutes, la seule désirable et rationnelle, l'unité religieuse et morale. La pensée môme n'en était venue à personne. Si elle avait pu s'offrira l'esprit d'un homme ou d'un peuple, c'est du sein de Rome, la plus vaste unité politique qui fût jamais, qu'elle aurait dû sortir. Mais Rome, qui ne comprenait pas qu'un peuple voulût échapper à la domination de ses armes, n'a pas essayé d'en convertir un seul au culte de ses dieux. C'est ici qu'éclate dans tout son jour l'impuissance de l'humanité à reconstruire par ellemême son unité morale et religieuse. Rome n'essaie pas d'y ramener cette prodigieuse diversité de croyances et de cultes, elle en fait la fusion, ou pour parler plus juste, la confusion. De leur sein un temple s'élèvera, le Panthéon d'Agrippa, comme pour annoncer à l'univers que si Rome est la capi-

taie des 'nations, elle est aussi le rendez-vous de tons les dieux.

Et pourtant c'est au siècle d'Auguste qu'est née cette pensée de l'unité de croyances établie dans le monde entier par le simple ministère de la parole. Mais ce n'est pas de Rome qu'elle a surgi ; c'est loin du siège de l'empire, dans une subdivision de la province de Syrie, chez un petit peuple méprisé de tous, qui ne participe presque en rien au mouvement général, qui par suite paraît le moins capable d'enfanter un tel rêve, au déclin de sa force et de sa nationalité. C'est là, dans ce moment même, qu'un homme se lève pour dire ce mot à quelques bateliers qu'il groupe autour de lui : « Allez dans le monde entier et prêchez mon Evangile à toute créature ». Et pourtant, s'il est un fait qui résulte de la constitution d'israël, de ses lois de son caractère national, c'est que plus que tout autre, il aspire à vivre isolé et sédentaire. Pourvu qu'il conserve avec sa nationalité intacte le dépôt que Dieu lui a confié, il ne songe pas à semer au dehors les semences de sa doctrine ; pour lui, plus encore que pour les autres, la religion est essentiellement liée à la question nationale, et cela est si vrai, que le premier obstacle à la prédication chrétienne est venu de la nation juive, de ses idées étroites et charnelles.

Il est donc évident que l'idée de fonder la monarchie universelle des esprits par la parole prend son origine en dehors de l'humanité^ c'est-à-dire en Dieu.

Et si, maintenant, on rapproche l'intention et les résultats, si l'on compare le projet conçu et les

effets obtenus, cette divinité de la cause qui a opéré la transformation du monde apparaîtra encore plus éclatante à tous les yeux.

C'est l'ensemble des caractères généraux de l'Eglise, sommairement décrits dans cette Introduction, qui a fait déclarer parles Pères du Concile du Vatican : « l'Eglise est comme un signe élevé au milieu des nations, qui attire à elle ceux qui n'ont pas encore cru, et qui démontre à ceux qui sont ses enfants combien la foi qu'ils professent repose sur un fondement solide. En effet, par son admirable propagation, par sa sainteté éminente, par son inépuisable fécondité pour le bien, par son universelle unité, par son invincible stabilité, elle est un grand et perpétuel argument qui motive la croyance et témoigne d'une manière irréfragable qu'elle a une mission divine. »

X. — Divisions de l'histoire ecclésiastique. Il y a déjà plus de dix-neuf siècles que l'Eglise est debout. Pour embrasser avec clarté une si longue histoire, il est nécessaire d'y distinguer, au point de vue chronologique, des époques^ dont l'importance dépendra des grandes transformations qu'elles ont vu s'accomplir, et partagées elles-mêmes en périodes. On devra ensuite, dans chacune de ces périodes, adopter un ordre logique, en procédant par une série d'études distinctes ayant pour objet les diverses formes visibles d'une vie aussi extraordinairement féconde que tourmentée.

On s'accorde généralement à reconnaître trois

grandes époques: V Antiquité chrétienne, \q Moyen d^e, les Temps modernes^ mais leurs limites varient au gré de l'historien; la division de ces époques ou périodes, étant plus arbitraire, donne lieu à des divergences encore plus nombreuses. Voici les divisions adoptées dans cet ouvrage ;

L'Antiquité chrétienne embrasse les sept premiers siècles ; elle se termine avec le VI® Concile Œcuménique réuni à Gonstantinople in Trullo (dans la salle du dôme) en 680, suivi du concile Ouinisexte tenu par les évêques grecs dans la même salle (692). Le Moyen âge s'étend depuis cette date jusqu'au grand mouvement de réforme qui agita le XVI® siècle (692-1 517). Les Temps modernes commencent pour l'Eglise avec le xvi^ siècle.

L'Antiquité chrétienne est nettement partagée en deux périodes par l'avènement de l'empereur Constantin, qui rendit la paix à l'Eglise après trois siècles de persécutions sanglantes (édit de Milan, 3r3). La division des deux autres époques en périodes apparaîtra en son lieu.

HISTOIRE POPULAIRE DE l'ÉOMSE. I. — 3.

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