CHAPITRE V
Nuronibori.'. — Alhivi'lil Diiicr-, sdii (l'uvre et son raractorc — Son mailrn Wolgemut. — Ses voyages. — Lo pcintio. — l/ailislo. — Le giaveur. — Le dessinaleur. — Son rùlc et sa place dans l'école allemamle.
Nui-emberg est rcdcvcnue une ville active, commerçante et prospère. Parmi ses diverses spécialilés, Alitrociit Dïirer lui rapporte de grosses sommes. Des milliers de voyageurs, chaque année, viennent pour lui, pour voir de ses œuvres, et surtout le milieu niruie où il pensa et peina. On visite sa maison, (jui est devenue uu petit musée, ou le reirouve au vaste et magniiique Musée Germanique, et nue promenade à travers la ville, autour de la ville, dans les environs, permet sans grand effort d'imagination, tant tout cela est bien conservé, et bien entretenu, de retrouver sa pensée même, ses modèles, des tableaux tout faits... mais que personne ne peut plus refaire.
Avec une rare intelligence, artistique non moins que commerciale, les >'urembergeois ont gardé et maintiennent le caractère et la couleur de leur ville telle qu'elle fut au lem|»s de considérable prospérité où leurs ancêtres laissèrent végéter assez péniblement une des plus étonnantes intelligences graphiques de tous les temps, et un des plus parfaits ouvriers. Aussitôt abandonnées les banalités inévitables d'une gare, d'un square, d'un bureau de poste, sagement placés au dehors de la ville même, et cela ne demande que peu de niiiuites à passer, l'on franchit la massive et imposante porte de la Vierge, la Franenlhor, et l'on se trouve sans transition dans un décor.
Ce décor à la vérité, l'extérieur de la ville, avec ses murailles et ses tours, l'annonçait dès le débarfjuement, mais on ne l'anrait pas cru si complet. Toutes les maisons sont anciennes ou pastichées, et le plus sonvent, il n'est pas aisé de distinguer à première vue les pastichées des anciennes, tant celles-ci sont bien préservées, tant celles-là sont fidèlement copiées. Ce sont maisons à pignons découpés bizarrement, à poutres apparentes, à curieuses consoles, à fenêtres en culs-de-bouteilles ou en petits plombs, à enseignes fantaisistes et dans le vieux
style, fers forgésdécouiiés, emblèmescommerciaux, brus étendus, boUes ou gants, ligurinos naïves. Cesdomeures sont toutes faites pour être peintes ou sont sorties de tableaux anciens, on ne sait pas au juste, mais on incline pour la seconde supposition , puisqu'elles ont été si bien peintes jadis, dans les petits fonds de paysages, et que maintenant, les peintres ont d'autres visées et ne s'intéressent plus à ces modèles. Elles sont elles-mêmes bariolées plaisamment. Les commerçants ou bourgeois riches ont le luxe de décorations historiées; les plus humbles habitants se contentent des tons unis et du simple pittoresque des lignes, de la structure.
Les rues conduisent tout naturellement le voyageur aux points les plus curieux, aux places les plus ravissantes, les plus prévues, et pourtant toujours les plus inattendues, par exemple à cette belle église de Saint-Laurent, avec sa fontaine de bronze, mythologique, païenne, morale, allégori((ue, des Vertus, où l'eau jaillit des seins de bronze des femmes; ou bien encore, à la place de Notre-Dame où se dresse la Fraucn Kirclie^ avec son entourage de vieilles maisons, ses bibelots amusants, comme la fontaine du bonhomme aux oies, l'animation archaïque de son marché, car le w?(^^/c/?e dans toute ville, par son caractère de simplicité et de vie vraie, est ce qui reporte le plus aisément rimagiiiation aux temps disparus; ou bien enfin la place et l'église de Saint-Sél)ald, extéi'if'Urement et intérieurement un vérit;ible musée de la sculpture de la Renaissance allemande.
Tout cela se suit, s'enchaîne ; et en chemin ce sont des surprises et des jiiYejr tissements de l'œil, des maisons majestueuses ou futiles, un pont qu'on traverse, une rivière tranquille comme un canal et qui a l'air d'être vénitienne au centre (le la ville, hollandaise dans le faubourg Est où elle se divise pour contourner une île flanquée d'un îlot. Dans ces faubourgs, ce sont, des métiers et des pauvretés, mais les métiers, fer, ou bois, ou cuir s'exercent dans des boutiques pittoresques el les pauvretés (uil des allures bibliques, à ce point qu'on se , demande si ce n'est pas encore là une partie du riche déCor, et si ce n'est pas comme le .reste, réglé par les municipalités ou par l'intelligence syndiquée des;conJmerr (;ants. :' ' \ ■ \
Des émoliniis nouvelles —car tout ceci est émouvant luju moins qu'amusant, — sont réservés à celui ([ui fait à pied, sans bi suppliciante niaiserie, duu guide, le lourde la viHe à l'inb'ricur des remparts. 11 s'y trouve dcB corruptions actuelles et des majeslt'S passées; des maisoniiettes équivoques font face aux noirs et sombres murs, aux portes à lours pointues, à superflus mùciiicoulis; à un moment l'on passe devant le musée tlermaiiiciue délicieusement » arrangé » ; à un autre, on Iraverse la Pegnitz et c'est une échappée de verdure sombre qui se mire dans l'eau, des paysans, des ouvriers, qui viennent ou s'en vont lourdement par cette porte près de l'eau, et plus loin encore, dans le voisinage d'un cliàteau, d'ini liurg inq)osant, c'est, tout contre les remparts, la maison d'Albrecht Diu'cr
RCOLK ALLEMANDE.
(ii'i Ton ne peut onlror sans nu |)i(ir(in(l cL douloureux rospccl. Kllc n'csl poiul absohinienl pau\ rc d'aspccl ; cVsl une lionne pelile maison un peu massive, peinte en rouge sombre, avec un loil noir, des l'enèlres à pelils plombs. Kntre auliM's pièces, il v a un aleiier au re/-ile-eliausséc, atelier somhr(\ pas f^rand,.
LE CHRIST AMEiNE DEVANT PILATE.
et <ini prend jour par une assez étroite baie, haut placée ; une pièce [)lus grande el plus éclairée est à un étage supérieur ; on y a installé des gravures, des reproductions de dessins, des livres, des souvenirs divers. Les autres chambres ne sont guère vastes ; et en somme si c'est une demeure enviable pour un petit rentier sans ambition, pour un bon bourgeois pourvu de quelque emploi secon-
(laire, c'est un assez médiocre séjour pour un artiste magnilique, à imai^inalion ful:;nrante, lieau et spirituel autant que savant, de cerveau aussi richement meublé que de main habile à créer des objets précieux, pour un maître en un mol qui était accueilli comme un grand seigneur par les artistes des pays où il voyageait, et récoltait de la gloire au dehors, plus que de l'argent, mais qui, dans sa ville, était plus dédaigné que le dernier hobereau, moins considéré par ses proches qu'un marchand de grains ou de toiles.
C'est pourtant là que fut accomplie à peu près toute cette œu\ re qui dégage encore un si i)eau rayonnement, et qui est d'un enseignement si vaste et si complet; c'est là qu'un esprit vraiment élevé, humain, médita et créa. La ville (jn'il glorifiait pour l'avenir, avait l'égoïsme des heureux; elle était une des plus puissantes de l'.Vllemagne et de l'Kurope, et elle ne se préoccupait point outre mesure d'un bon ouvrier (|ui faisait patiemment des portraits et des tableaux de sainleli' pour les gens riches qui les lui payaient; les gens qui vont à leurs afTaires, à leni-s ambitions ou à leurs plaisirs n'avaient pas à intervenir dans la question de savoir si cet ouvrier trop épris de sa ])esogne et trop mauvais calculateur, dépensait à une œuvre dix fois plus de temps et de force ([uc cette œuvre ne lui faisait rentrer déçus. Les seigneurs et les bourgeois vivaient leur vie, l>urer vivait la sienne, et ce n'est que beaucoup plus lard que le temps fait les comptes.
Toutes ces choses sont très simples. .Vlbrecht Durer est un admirable ouvrier; cet ouvrier a traduit par la pciiiliu'e, la gravure et le dessin, les choses et les êtres qui étaient sous ses yeux, et, comme il s'est trouvé qu'il était en même temps un hcunme de cœur, et doué de pensée et d'imagination supérieures, les images qu'il a tracées avec beaucoup de savoir et de soin, sont des spectacles de drame ou de grâce, de douceur ou d'elfroi surnaturel, ou enfin, des effigies d'êtres si réelles et si nettes, que l'ànie y (h'Uieure comme dans des choses vivantes, spectacles devant lesquels des millions d'humains, depuis près de quatre siècles, se consolent ou méditent. 11 n'y a pas d'autre mécanisme de l'œuvre d'art.
Durer a pu peindre les aspects seigneuriaux ou rustiques de son temps avec les grandes légendes religieuses pour thème, et nous avons vu (piune promenade de touriste dans Nuremberg permettait à ceux qui aiment ces mirages d'évoquer, avec des facilités spéciales, l'atmosphère même (pi'il respira au xvi° siècle. On peut compléter le tableau, et alors, il n'y nunnjuera plus une touche, en parcourant le pays environnant, ou en examinant les êtres qui vont par les rues. La terre n'a pas sensiblement changé; des montagnes avec des verdures sombres, ou avec des burgsaudacieusement perchés, ou des masures, des fermes aussi royalement entourées d'espace et de verdure que d(>s châteaux, les maisons, un peu en chalets, donnant en rustique ce *jue les demeures de
ItCOLE ALLKiMANDK.
iNiiremhoi'g; mémo (Idiiiiciil en cilailiii, des loiiilains ciirieusciiKMit découpés ot détaillés, dos oau\ scrpeutaulcs, ciiriii les paysages iiir'nn's ([iii sci\oiil do Iniul aux Nativités ou au\ Enserelisseincnls, ot (pii aftparaissonl aussi nets et aussi clairs, car dans la belle saison, l'Allemagne est très lumineuso ot (ros gaie Quant ;m\ hommes et an\ fonimos <[no l'on voit aller ot venir, ils ont o(insor>é la race ol le type, la stature et laliiiro, ol à (|uelqucs ditlorences de costumes près, c'est merveille (pio de les rencontrer descendus d'un taliloiiu de Durer, signé ot daté.
SON r 0 R T n A I T PAR DURER.
avec son authentique monogramme, et de pouvoir comparer dans le détail, de blondes ot roses vierges, pensives ot robustes, des apôtres magnifiquement découplés, à la chevelure bouclée, aux épaules larges, ou de puissants et bien nourris bourgeois, qui ont toute la santé et la respectabilité nécessaires pour assister en beaux habits bien drapés et fourrés, à la mise du Christ au tombeau, à l'évanouissement des saintes fommos, ou à la vie précaire d'Albrecht Diirer, sans y rien comprendre.
Mais il est temps d'arrêter ces impressions générales, faites toutefois pour bien préparer à goûter l'œuvre ot à suivre la carrière du peintre. La carrière se
compose d'un pelit noinljrc de fails, répartis sur beaucoup de travail. N'est-ce pas ce que nous avons vu déjà à propos des plus grands en d'autres pays? Albreclit Diirer naît en 1 471 , à Nuremberg;; son père est un orfèvre et il apprend d'abord le métier; il a même d'excellentes dispositions, lorsqu'il annonce ([\\"d préfère se consacrer à la peinture. Le père, à qui la vie a été assez dure, qui est cbargé de famille, et lient aux eboses pratiques, n'est pas encbanté de celte déclaration de vocation ; toutefois, il envoie le jeune Albrecht à l'atelier le plus célèbre et le plus connu, celui de Wolgemul, en 1486. Ainsi Diirer a depuis ses plus jeunes années été initié à l'art et au métier ; avec ce que nous savons du rapport étroit de ces deux mots, avec ce que nous avons dit à l'occasion de Matsys devenant de ferronnier imagier, nous n'aurons point d'étonnement de voir la prodigieuse sûreté de main de notre artiste ; nous ne serons émerveillés que des résultats eux-mêmes, mais nous nous garderons de mal interpréter la manière dont ils furent obtenus. Le métier d'orfèvre, par ce qu'il exige de connaissance de la forme, de talent précis dans l'exécution, fut toujours une excellente préparation à la pratique desaris |iuremeutgraphiques ou plastiques; nous verrons que ([uelques-uns des plus beaux maîtres italiens ont eu cette éducation ; elle a été chez nous-mêmes, celle d'un des plus grands sculpteurs, Barye, et il est malbeureux pour beaucoup de peintres modernes qu'ils n'aient pas commencé par cet apprenlissage. Le mécontentement du père de Durer venait donc simplement de ce ([u'il voyait son lils abandonner une affaire toute faite qu'il espérait lui passer, pour un métier différent et de plus hasardeuse réussite.
Après les trois ans passés chez Wolgeinut, Albreclit Durer complète son éducation par des voyages. Il visite le haut Hliin et Venise, pendant encore trois ou quatre années; cela encore a beaucoup d'importance pour très bien comprendre la formalion de ce talent. Les voyages à travers l'Allemagne et l'Alsace l'initient à l'art de sa race, lui font voir les œuvres des grands maîtres allemands, dont l'admiration était certainement conservée chez Wolgemut; puis l'ilalie, après cette première éducation, ne peut pas le gâter, mais seulement l'enrichir; il reviendra avec des notions nouvelles sur la couleur, sur la forme môme, et il s'efforcera de les appliquer tout en demeurant foncièrement Germain de première mise.
A son retour, eu 1490, un autre événement se produit (pii n'a pas moins d'iniluence, nuiis au point de vue purement privé, sur sa carrière ; son père lui fait épouser Agnès Frey, une femme belle plus qu'intelligente, et (jui parait avoir contribué à le maintenir dans cette vie mesquine dont il ne sortit guère. Les biographes ont discuté, pièces en mains, sur le véritable caractère de la femme de Durer ; les uns ont adopté la version ancienne (pii la montre acariâtre, tyrannique et avaricieuse ; les autres ont pensé prouver qu'elle avait été en
l'C.OLE ALLEMANDE.
grande pailic (■aK)iiiiii(''(', et (jni'ii suiuiiu; » clic n'avait [loiiiL clé si iiiccliaiilc (jiic cela '>. il ii'stc toutefois le féinoiiiiiage très nettement accusateur de Pirklieiiaer, (luijfiil laiiii iiilinicilc jiiiicr, cl il (Iciiiciire toujours dcmontrc à tout le moins