ALBRECHT DURER. — JESUS-CHRIST PREN.\NT CONGE DE SA MERE
que si LUirer ne trouva pas positivement l'enfer chez lui, il n'y trouva pas non plus un bonheur exemplaire. .Mais ce serait trop insister sur ces affaires de ménage, quoi qu'on puisse imaginer Diirer libre, et obtenant, grâce à ses personnelles séductions, de grands travaux auprès des souverains, au lieu de quelques portraits et quelques suites d'estampes.
Dtircr, enciïet, n'a pas été favorisé non plus de ce côté, et d'ailleurs les grands artistes allemands de la Renaissance ne trouvèrent guère un appui fastueux comparable à ceux (jue les artistes italiens obtinrent de leurs princes ou de leurs papes. L'électeur de Saxe, Frédéric le Sage, fut à peu près le seul prince allemand (pii commanda quelques tableaux au maître de Nuremberg; l'empereur Maximilien 1" ne lui fit guère, semble-t-il, peindre que son portrait, et exécuter les dessins pour une suite de gravures sur bois, Charles-Quint lui fit continuer une assez modique pension ; enfin Durer a écrit lui-même que dans l'espace de trente ans, sa ville ne lui a pas commandé en tout pour plus de cinq cents florins de travaux.
u Quoique j'aie rudement travaillé de mes mains, a-l-il écrit, je n'ai pas eu la chance, de gagner beaucoup. »
Dans son âge miir et déjà quasi universellement connu, toute sa fortune consiste en « un mobilier assez bon, une bonne garde-robe, un atelier bien monté, une garniture de lit, des coffres et des bahuts, et pour une centaine de florins du Rhin de bonnes couleurs ». C'est en somme une médiocre fortune; des discussions d'intérêt, où la plupart du temps il se trouve mal payé, ou même exploité et lésé, encombrent sa correspondance; les couleurs coûtent cher de son temps et il ne les ménage pas pour faire de la belle peinture à son gré ; enfin, lorsqu'il meurt, il ne laisse que six mille florins; encore est-ce parce que la vente de ses estampes lui a rapporté un peu plus que de coutume dans les dernières années. Ce n'est jamais la misère noire, mais c'est la gêne perpétuelle, de même que sa maison n'est point une bicoque, mais n'est point non plus l'habitation d'un homme heureux et opulent.
A part les dates de ses principales œuvres, la biographie de Durer ne nous fournira plus que deux faits d'une certaine importance ; ce sont deux voyages. L'un fut entrepris en 1506 ; Durer partit pour Venise, où il séjourna environ un an ; il visita alors également Bologne, Padoue, Mantoue; cette dernière ville spécialement pour rendre visite au grand Mantegna, qui avait manifesté le désir de le connaître et que lui-même admirait extrêmement ; mais, lorsqu'il arriva, le Mantegna venait de mourir. A Venise, la bienveillance de Gentile Bellini lui fut précieuse, et le vieux maître semble avoir noblement protégé et défendu ce jeune « Tedesco » que les autres artistes, jaloux, ne ménageaient point et critiquaient sournoisement. « J'ai beaucoup d'amis parmi les Welches, écrit DUrer, qui m'ont averti de ne pas manger ni boire avec leurs peintres parmi lesquels j'ai beaucoup d'ennemis. Ils contrefont mes ouvrages dans les églises et partout où ils peuvent les avoir ; après ils les dénigrent et disent que ce n'est pas « antique » et que cela ne vaut rien. Mais Giam Bellini m'a loué en présence de beaucoup de gentilshommes. U est venu lui-même chez moi ; il m'a prié de lui faire quelque chose, et il veut bien me le payer. Tout le monde me dit que c'est
ÉCOLE Al.l.KMANDE.
un liumine jiiciix, de sorte (|iic je suis |il('iu (ralVcrlidii |iniii- lui. Il est très vieux, et c'est encore lui le meilleur daus la peiuluic. »
Ce soûl là (|ueliiurs-uues des rares et vraies cousolalious (|iii [)ureul le payer de ses peines. Sou autre \oyap,e lui valut encore de ces llatleurs témoignages; ce fui eu Flaudi'e. pendant les auiu'es i.iiO <'i 1521. Il avait entrepris cette
ALBRECHÏ DURER. — SON PORT H AIT PAR LUl-ilÈUE.
expédition pour tâcher de vendre des estampes, et il ne recueillit en aucune façon le profit qu'il avait espéré, mais les artistes de Gand, d'Anvers et de Bruxelles l'accueillirent avec beaucoup d'enthousiasme et le fêtèrent le plus magnifiquement qu'ils purent.
Durer fit également un voyage en Suisse, et peut-être connut-il Holbein à ce moment. 11 y a en faveur de cette idée quelques présomptions tirées de
notes de voyage et crillustralions crKrasmc analogues à celles que fit Ilolhein, mais ce n'est pas démontré.
Durer mourut en lo28, après une maladie de consomption. L'on voit par le résumé de cette vie peu brillante et de ces efforts médiocrement récompensés, sinon par le plaisir c^ue le Iravaillrur peut trouver dans son travail même, que Durer a été le type le plus parfait peut-être, du patient ouvrier qui laisse une oeuvre précieuse. Il s'en doute, il le sait, il y met toute sa pensée, mais il n'eu recueille pas les fruits. Cette œuvre n'est pas belle seulement parla qualité de la matière et l'accompli du travail; elle l'est aussi parce que l'artiste était un homme rare, (|ui avait une faculté de voir avec pénétration, et de penser avec profondeMi' dans la langue même de son métier, de penser avec des lignes et des couleurs.
Ce regard qui perçoit et mesure et pèse si bien les objets, nous a été conservé par Diirer lui-même, nous sommes à même de l'étudier, de l'interroger tout le temps que nous voulons, et ce n'est pas un des moins troublants et des moins bauls exemples de la sorte de survie que crée l'art. .\ous sommes en contact direct avec ce regard, nos yeux le touchent et s'en pénètrent, dans deux portraits que le peintre a faits de lui. L'un, celui du musée de Florence, est séduisant au possible, paré qu'il est des grâces fières d'une jeunesse ennoblie de labeur ; il montre Durer en écjuipage assez élégant, costume recherché et mine assez heureuse; il est daté de 1498; la tète est line et élégamment portée : Diirer était beau, et il était liei' de sa beaulè. Mais le second portrait que possède la Pinacothèque de Munich, est bien plus pi-écieux et nous met en bien plus réelle communication avec la pensée même de l'homme, grâce à la surprenante sincérité du peintre. On dirait que ces deux années (le portrait est daté de 1.500) ont appoilé une maturité à ce jeune et grave visage. Le spectateur est placé face à face avec le maître sans aucun artifice ; il n'y a pas de fantasmagorie et tout est écrit, jusqu'au plus menu détail, en pleine lumière. Les longues boucles blondes retombent sur ses épaules, de chaque côté du visage qu'elles encadrent d'or onduleux. Le front, les joues, sont énergi(iuement modelés, quoique par insaisissables transitions, car l'œuvre est un prodige de patience et de fini, sans pour cela rien perdre en style et en force, comme cela se voit presque toujours dans les œuvres trop minutieuses ; mais ici la peinture atteint le précieux d'une pièce d'orfèvrerie, ou d'une sculpture en métal rare, où le |)Ius sublil détail, la plus délicate facette vient contribuer à la beaulé d'un ensemble que l'artiste n'a jamais perdu de vue. Une main est appuyée sur la poitrine, main nerveuse et robuste, main parlante, apte aux besognes qui demandent précision, dextérité et décision. Tl y aune netteté et une pureté parfaites dans la bouche saine, aux lèvres fermement appuyées l'une sur l'autre, et([ui disent, comme tout le reste, la volonté, l'esprit et la bonté. Mais ce sont les yeux qui revivent encore avec le
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plus (réclal cl lie iiiyslùrc clair. Ils sont dirccls. liiii|H(lcs ; le rci;ard ijnc porlcnt
ALBIIKCUT I)L-UE1I. — LKs CAVALIERS DK l'a 1' O C A l.Y 1' ? E .
en avant ces prunelles transparentes dit une conscience adniin ble et nie prise
sûre de possession des choses. Jamais de pareils yeux ne se sont détournés dans une arrière-pensée et n'ont fui la pleine lumière; jamais pour mentir, ils n'ont cherché un refuge sous un clignotement de paupières, ou battu en oblique retraite. Ils disent la vérité et l'honnêteté profonde, et ils apportent au cerveau qui habite ce large et solide front leur propre lumière et l'exacte notion qu'ils ont conquise des choses et de l'esprit qui les anime.
L'homme qui s'est ainsi dépeint, sans fatuité et sans flatterie, ma?is (pii a ainsi décrit son visage avec le même soin qu'un joyau, était tout ce que dit cette effigie; il était bon et confiant sans cependant être dupe, mais sa dignité et sa fierté l'empêchaient de porter contre les dénis de justice ou les refus d'honneurs dus, des revendications qui lui auraient pris du temps utile à sa besogne. H était d'esprit sérieux, grave même, et d'une pureté qui l'induisait parfois en rudesse; mais dans les relations habituelles, il était doux et modeste, savait badiner avec un vif agrément; c'était plaisir de l'entendre parler, car il avait eu toujours grand soin de se meul)ler de savoir, et les choses qu'il disait étaient aussi sensées qu'elles étaient originales. Cet esprit se trouvait de plus, relevé de sensibilité et d'ardeur. Les mystères et les drames religieux, ou les spectacles fantastiques que Dïirer a peints ou gravés, il en avait ressenti vivement la tristesse ou l'effroi, et il allait jusqu'à dessiner avec précision et à rehausser de couleurs, un songe qui l'avait frappé. Si sa sensibilité, sous la forme inconsciente, laissait en son esprit d'aussi vives traces, que l'on juge de la netteté avec laquelle elle devait lui communiquer les images, lorsqu'il posait sur les objets réels ce regard droit et lumineux. L'ardeur, d'autre part, de son intelligence, et ce côté généreux qu'il apportait en tout, l'induisit dans les dix dernières années de sa vie à se passionner pour la Réforme, puis, tout à fait vers la fin, à s'en désintéresser lorsqu'elle lui eut donné la déception et qu'il eut été témoin de ses excès même à Nuremberg. Mais cela encore ne saurait nous arrêter, et ne peut être donné ([u'ù titre d'indicalion ; il est bien préférable pour nous de nous en tenir à l'homme qui voit vrai, et qui réalise avec souplesse et force, et tout cela se trouve raconté par ce portrait, où l'homme d'étude et de méditation ne pourra jamais se lasser d'étudier ces yeux franchement ouverts et cette longue main d'ouvrier raffiné.
Car cette main a une très grande importance, lILirer étant aussi habile ouvrier qu'un esjirit clairvoyant et une imagination créatrice. Le long entraînement auquel elle a été soumise depuis les années d'enfance dans la boutique de l'orfèvre, les exercices constants que lui a joyeusement imposés l'artiste lui ont à la fin donné la faculté de tout exprimer, par les moyens les plus compliqués ou les plus simples, à son choix, par les plus rapides ou par les plus patients. Elle ])oul d'un trait, d'un accent infiniment délié et jeté à coup sûr, indiquer le caractère dominant d'un visage, et en quelques traits de ce genre, la
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conslnidion c'(iin[iR'lc de ce visage à jaiiiais lixé vivaiil; on l)ieii avec uik; merveilleuse propreté suivre les mille détails du plus surchargé des paysages,