‹ Histoire populaire de la peinture (volume 2)Chapitre 20 sur 90 · ALBRECUT DURER. — LES FIANÇAILLES DE LA VIERGE · texte numérisé non relu

ALBRECUT DURER. — LES FIANÇAILLES DE LA VIERGE

Vierre, l'autre saint Paul et saint Marc. Ce sont peut-être les morceaux les plus imposants et les plus vigoureux de la peinture allemande ; la simplicité des draperies, le grand style du dessin, le caractère des tètes, surtout celles de saint Paul et de saint .Marc, en font des chefs-d'œuvre absolus, dignité de tenue, hauteur de pensée, ampleur d'exécution. Ces ligures furent vulgairement dénommées les Quatre tempérament h ^ à cause de cette légende qui voulait que Diirer eût eu l'intention de donner en chacune la caractéristique des » tempéraments » divers, le sanguin, le nerveux, etc. L'homme qui a peint cela et dans ce style était certainement incapable de concevoir de telles puérilités, et il n'y a pas à s'arrêter à une discussion. Il est, en revanche, à propos de noter que fiûrer peignait cela en lo2C, deux ans avant sa mort, au moment de la pleine maturité de son esprit et lorsqu'il avait connu toutes les épreuves.

Le musée de .Munich possède encore deux autres panneaux fort beaux de Saint Joaddm et Saint Joseph et des Saints Simon et Lazare, une très curieuse et importante figure de Lucrèce se donnant la mort et qui permet d'étudier la façon dont notre maître peignait le nu et interprétait la forme, quoique les deux figures iS^Adam et à'Eve fin musée du Prado, à Madrid, facilitent encore plus l'analyse de cette forme vigoureuse, pleine, loyale, sans fausse recherche d'élégance, et devant son style surtout à la force et au soin de son exécution.

Berlin peut être fier de montrer dans son musée des portraits tels que ceux de Frédéric le Sage, de Jacob Muffel, et de Hieronymus Hid-schuir, car ces trois portraits sont parmi les plus beaux de Durer, et le dernici-, le plus célèbre, est peut-être le plus parfait de tous ; pourtant ce Jacob Mu/fel, ce vieux bourgeois de Nuremberg, sévère, la face rasée, aura pour d'autres encore plus de style et d'intérêt physionomique et humain que le magnifique Hol zsckuer , ayecson visage jeune et sain, sous les boucles blanches des cheveux, et avec la barbe blanche, en éventail. Quelle force dans cette large face cordiale et défiante à la fois, cette bouche serrée, ces yeux vifs, toute cette bonhomie sur la défensive ! C'est un chef-d'œuvre.

A Dresde peu de morceaux encore, mais parfaits. Le triptyque appelé le Dresdener Allar, avec une belle Vierge adorant l'enfant Jésus, et sur les volets saint Antoine et saint Sébastien. Puis, un petit panneau d'un Christ en Croix, une des peintures les plus poussées, les plus « finies », de Durer, parmi tant de peintures d'un fini parfait, et un des plus typiques exemples du soin qu'il apportait à peindre. Toutefois nous avouerons qu'à notre gré, ce n'est point, malgré sa célébrité et son prix, une des œuvres les plus touchantes. Le paysage même, avec ses petits arbres grêles et mesquins, la draperie à la l'ois raide et agitée du Christ, ne sauraient forcer l'admiration. Mais quel joyau que le Portrait du peintre Bernard Van Orleij au même musée, cette belle et large jeune tête avec ses yeux enthousiastes! Outre le prix qu'il a en lui-même ce morceau est inlé-

ÉCOLE ALLKMANDK.

rossant aussi pour l'Iiisloire uk'uk; de hurci-cl de 1 arl allcniaud, pour la prcnive qu'il nous donne des relations à la fois flaniaiidrs et italiennes de notre peintre, puisque des artistes flamands de son temps il a liaeé avec ce soin extrême, cette visible sympatliic, un des plus ilalianisaiits de tous.

Si nous venons de voir les plus importantes ligures de Iturer au point de vue du style ou de la vie, le musée de Vienne nous montre sa toile la plus importante de toutes an point de vue de la coin|)osition. C'est la grande Trïnlli' peinte en loi I poui' Landau, un londeur de Nuremberg; et il est à noter en passant (pie c'est encore une composition en rond, en cercles ou fragments de cercles \us perspeetivement. 11 ne tient pas à lUirer de n'a\()ii- pas couvert de cette

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conception grandiose, une vaste muraille ; elle l'aurait dignement remplie, car l'ordonnance en est pour cela assez majestueuse et assez nourrie. Ce crucilix et son divin fardeau supporté dans l'espace par les mains du Père imposant et terrible comme un empereur des cieux; ces groupes d'anges prolongeant les bras de la croix, et ces chérubins entourant en couronne le Saint-Esprit qui plane au-dessus d'elle; puis les deux admirables groupes de chaque côté de ce Christ en croix qui se détache sur l'impérial manteau, à gauche les vierges et martyres porteuses de palmes et de leurs emblèmes de supplices; à droite les saints, les rois, les confesseurs ; au-dessous le cercle magnifiquement paré des évèques, des cardinaux, des empereurs, des papes; et enlin, tout en bas la terre, en lointaines et légères perspectives, avec la petite effigie propre du peintre, s'appuyant sur la tablette qui porte la pieuse formule de signature : '< Albertus Diirer JSori-

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eus faciebat, Aniio a Virginis partit loi I. » C'est colossal de conception, pur et fort d'exécution, et l'on peut dire qu'à l'égal des illustres peintres qui dans d'autres pays et grâce à d'autres circonstances purent réaliser en grand leurs pensées, Diirer dans sa tète portait un monde.

D'ailleurs son imagination puissante ne lui permettait-elle pas aussi d'agencer ce surprenant tableau du même musée : le Massacre des dix mille chrétiens sous Sapor II roi de Perse, d'une prodigieuse variété de fantastique, et du pur génie allemand. L'on y voit, à travers un paysage accidenté, des décollations, des aveuglements, des écrasements, des précipitations du haut des rochers escarpés, des tueries furieuses, tout cela thème à mouvements hardis, à tours de force de dessin, à richesse de peinture, à sùrelé de modelé. L'anivre avait coûté une année entière de travail sans rémission, et rapporté à l'ouvrier qui ne put réprimer une l'ois de plus sa plainte, deux cent (juatrc-vingts florins; c'était l'oeuvre qu'il considérait comme la plus réussie de ses mains.

Il y aurait encore des peintures utiles à commenter, telles la Fête du rosaire, du musée de Prague, avec ses beaux personnages pontificaux et impériaux à genoux de chaque côté d'une Vierge d'un type inattendu, et aux pieds de laquelle joue du luth un joli ange purement vénitien, pastiche très volontaire plus qu'influence inconsciemment subie; la Beiveinung du musée de Nuremberg, ainsi que les grands portraits dorés et d'allure archaïque, de Charlemagne et de Sigismond ; \ Adoration des Vierges à Florence ou enfin, à Francfort, la rapide peinture des Épreuves de Jo/>, et le Portrait du père de Durer. Ces analyses nous permettraient de fouiller plus avant et d'établir plus solidement les quelques traits que nous avons essayé de dégager de la carrière et de l'œuvre, mais elles ne nous en fourniraient pas d'autres, et nous pouvons maintenant les reprendre en une brève synthèse.

Albrecht est le plus parfaitement équilibré représentant du génie allemand, qu'il incarne dans sa gravité, son sérieux, sa conscience, et sa poésie richement imaginative. Cet équilibre parfait lui vient, avant tout, de son éducation technique, de son métier qu'il possède à un merveilleux degré ; puis de son éducation artistique, qui lui a donné une sorte d'éclectisme raisonné, mais heureusement dominé par une grande loyauté de race, une belle constance d'origine. Tout en ayant connu, aimé et étudié l'art italien et ses procédés, il n'a pas été aveuglé et annihilé par lui, et l'on pourra prouver sans peine qu'il lui a donné autant qu'il a reçu de lui, plus peut-être, car s'il n'avait pas absolument besoin du charme et de la richesse de ses hôtes intermittents, eux ne pouvaient que gagner à étudier sa précision, sa netteté, son savoir, et sa raison candide. La richesse, nous entendons celle de couleur et de touche, il a pu sinon l'accroître, du moins l'entretenir et la faire fructifier par ses relations avec les Pays-Bas.

Ainsi Durer demeure l'harmonieux intermédiaire entre les Flandres et

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