CHAPITRE VI
lli)ll)cin. — Phénomène à part. — Sou éducalion. — Son style. — Ses débuls à Bàle. — Ses voyages. — Sa méthode. — Dil'liculté de saisit'. — Son caractère malgré l'histoire.
Hans Holboin nous attire invinciblement après Dtirer, et pour satisfaire tout de suite notre désir de connaître cet être également rare, fort différent du précédent, et même un peu à part de tout, nous laissons un instant toute chronologie. Cependant, (iuoi(iu'il soit ainsi isolé dans sa race et dans son temps, il sera plus aisé de le comprendre si l'on indique d'abord dans quel milieu il a été formé, et pour cela il est nécessaire de dire quelques mots d'Holbein l'ancien, père de Hans, et qui fut un artiste digne d'avoir un tel fils.
Le vieil Holbein continuait brillamment les traditions de l'école deSouabe, son œuvre suivait logiquement et sans démériter celles de Martin Schongauer de Lucas Moscr, de Scliiilein et de Zeitblom. Il était né en plein centre de l'école, à Augsbourg, en 1460 et il y avait travaillé jusqu'en 1499, mais à partir de ce moment il menait une vie un peu errante, et vraisemblablement précaire, partant d'Augsbourg à Ulm, puis de là à Francfort-sur-le-Mein, revenant à Augsbourg, allant en Alsace en 1507 et revenant mourir en 1324 dans la ville qui n'avait pas su garder son fils, parti depuis quelques années pour gagner sa vie au dehors. Le jeune Holbein avait eu de bonnes raisons pour quitter Augsbourg dès qu'il avait pu se sentir assez fort ; il avait vu son père tracassé par la chicane pour de misérables dettes, la maison pauvre et la ville peu disposée à apprécier leur art. Pourtant Hans Holbein le vieux était un savant et puissant peintre. Il avait le sentiment de la grandeur, du drame, de la vie, parfois même d'une vraie simplicité, le plus souvent aussi du mouvement violent, des laideurs méchantes et tumultueuses. Dans ses œuvres, en effet, à côté des pures et nobles figures de saintes, de la plus parfaite finesse et grâce de l'école souabe, d'une dignité et d'une jeunesse charmantes, surgiront les bourreaux hideux et caricaturaux qui flagellent et torturent le Christ, les
82 IIISTOIUE POPULÂIfiE DE LA PEINTURE.
bourgeois épais et sottement ricaneurs (jui s ameutent coiilro lui et raillent sa maigre nudité marbrée d'ecchymoses et de crachats. J'imagine que cet esprit rudement satirique n'a pas été pour avancer les affaires d'Hans Holl)ein le vieux ; en aucun temps le public n'a été clément aux caricaturistes de génie, à moins qu'ils ne flattent lâchement ses goûts; plus d'un type dans les bourreaux et les pharisiens d'Holbein l'ancien sont visiblement pris sur le vif, et ces vengeances peut-être valurent au caustique artiste des recrudescences de haines de bourgeois ou de chats-fourrés ; du moins il n'y a aucune invraisemblance à faire de telles suppositions, surtout quand on a vu les scènes de la Passion, aux musées de Munich et de Francfort.
Holbein l'ancien peignait largement et sobrement, et pour cela son fils fut à bonne école. Son inspiration était également généreuse, d'un esprit vraiment religieux, et certaines de ses œuvres atteignent une incontestable grandeur. Telle, au musée d'Augsbourg, la partie qui lui revient, des allégories pieuses des Sepf églises patriaicaU's de Rome ; certaines de ces sept compositions furent exécutées par Biirgkmair, d'autres par un maître au monogramme L. F., mais celles d'Holbein sont des plus saisissantes ; et parmi elles surtout Suinte Marie Majeure : Dieu en (rois personnes semblables, un type d'une grave et belle humanité, vu de face au cenire, et à droite et à gauche de trois quarts diversement opposés, et la figure du centre couronnant une Vierge infiniment douce, c'est-à-dire un admirable contraste de force et de grâce saintes. Dn même maître encore au même musée un autre superbe polyptyque, la Basilique de Saint Paul: puis li" Martyre de sainte Catherine agenouillée devant la cruelle roue et entourée de vilains bourreaux. Bref dans les nombreuses œuvres ou parties d'œuvres dispersées qu'on retrouve surtout à^Munich, à Augsbourget à Francfort, on éprouve une sympathie certaine pour ce maître qui a le sens du drame, du mouvement et du décor, et qui, s'il est porté parfois pour son propre compte à exécuter sommairement, brutalement même, a laissé d'assez beaux et simples morceaux pour qu'on soit assuré qu'il a dû donner à son fils uu enseignement sévère et serré.
Conimenl, d'ailleurs, aurait-il pu en être autrement puisqu'on loi a, à l'àgc de dix-huit ans, lians Holbein le jeune (Augsbourg, 1497) s'en allait à Bàle, capable de se suffire, et attirant tout de suite l'atlenlion par la force, l'originalité et la maturité de son talent?
Hans Holbein a-t-il complété cette éducation par un bref voyage en Italie, et particulièrement à .Milan, lorsqu'il fut àBâle?On l'a supposé à l'examen d'une Cène du musée de Bàle, peinture qui a failli être détruite et qui est restée en mauvais état ; on croit y voir, comme pour le Maître de la mort de la Vierge, l'influence du Ce/ufcolo de Léonard à Milan ; rien n'est plus douteux. Tout au plus pourrait-on trouver un commencement d'éducation italienne dans le très beau
r.noLn: allemande.
polyplyque de la Passion, ((iii est une des (l'iivrcs les plus ciiiiciises du iiièiiic musée el ([ui ua pas auprès des voyageurs la uièiue célébrili' (|iie les auli-es morceaux, juslemeul à cause de sou iulérèl spécial. Il y a une diUV-reuce très seiisililc entre cette P((ssion et celle dont le musée cHVe des frai;uu'nls d'une
UANS HOLUEIN, LK PÈRE. — JÉSUS-CHRIST IIEVANT PO N C E- P 1 L AT K .
époque antérieure : la Cène, la Flagellatinn du Christ, qui doivent avoir appartenu à un retable; Jésu^ en prière à Gâlhsémani, Pilate se lava-it les mains, qui doivent provenir d'un autre ensemble. Dans ces tableaux régnent des maladresses de jeunesse, des outrances, des mouvements heurtés, du dramatique exagéré, qui peuvent comme on l'a dit, être mis sur le compte d'un maître bùlois, influencé par Durer, auprès duquel Holbein aurait travaillé quelque temps après
qu'il ont quitté AugsI)ourg. Mais ces exagérations de caractère et de mouvement, Hans Holbein pouvait tout aussi bien en avoir apporté le goût de l'atelier même de son père, qui, nous l'avons dit, ne craignait pas les violentes mimiques. La Cène endommagée que nous avons citée fait nn peu comme une transition entre ces œuvres de début et la Pussion en huit tableaux. Ici on croit en effet voir une nouvelle façon de modeler dans ces petites compositions, une manière plus calme tout en demeurant très énergique, et plus grande, de camper la figure, de la mettre en action, de l'agencer avec les autres. Il ne serait pas impossible, quand on examine le modelé des têtes, des bras, des jambes, de la plupart de ces figures, que Holbein eût été frappé du style et du faire de Titien et de Corrège ; c'est même de ce dernier qu'il se rapprocherait le plus s'il fallait trouver des parentés italiennes à ses petits personnages d'une grande allure. Mais on remar(|ucra (jiie cela, il l'a fort bien pu trouver encore dans l'éducation même reçue de son père puisque celui-ci avait aussi cette autre face de son talent. Si les fragments de jeunesse du musée de Bàle sont proches des FliHjcUalion de Municli et de l'institut Stœdel à Francfort, la Passion en huit tableaux ne procéderait pas moins de l'admirable et simple Cunronnemenl dp la Viei'f/e dans le polyptyque d'Augsbourg, la DasUkjiie de Sainte-Marie Majeure^ ou encore la Vie de saint Paul. De tonte façon, par la composition, par l'esprit même, qni règne dans l'ensemble comme dans celui qui a inspiré le choix des détails, l'œuvre est encore allemande et très fortement. Elle déroute tout d'abord parce qu'elle paraît noire et heurtée aux yeux mal accoutumés à l'art du nord, les })rimitirs ihunands exceptés; mais on s'aperçoit vite que la couleur a tourné au sombre, et que pour être véhémente chacune de ces compositions est cependant dramatiquement vraie et fortement composée. La Flaficllution, entre autres, dans une curieuse salle ogivale, dont la perspective forme un elTet à la fois ornemental et lugubre, puis la Mise au tombeau^ admirablement peinte et d'une composition simple et sévère, sont d'un homme taillé pour faire les plus grandes choses, et l'on est toujours confondu d'apprendre que cet homme n'a pas vingt-cinq ans. Il n'a peut être jamais été insisté suffisamment sur le côté (' grand » de ces huit petites compositions, et la peinture elle-même y trahit la peinture au premier aspect; mais si l'on se remémore chacune d'elles, si on la revoit vivre avec le secours d'une photographie, on demeure frappé de l'impossibilité de dire si ce ne sont point là les reproductions de compositions plus grandes que nature ; elles sont assez complètes, assez nourries, en même temps que d'un assez fier style pour être reportées sur de vastes pans de murailles; et le polyptyque peut être supposé colossal. Voilà donc un premier point acquis, et il pourrait être encore démontré par les dessins nombreux du musée de Bâle entre autres : Holbein voit juste et met de la grandeur dans une composition ou dans une figure quelles qu'en soient les dimensions.
l'iC.dl.l': ALLEMAM)R. 83
(Juaul il la juslcssc pai-l'aile cl à rexcelleiuc du iiiclier, sans suiiir l'iicurc dv. notre musée, nous pouvons les conslnler et les admirer dans les deux poili'aits du Bouri/iiirslre Juci/ifes Meijer et dv Ilitrulhre Aan/ie/ii/icsser, sa Irtiiiiii', ilalés de iriKi ou cchii du .liiriscoHsiillr AincrhnclK ])eiiil en l.'il!». Le |ireiiiier, vermeil, bien nourri, coi-dial, iirave houuue, eoiiïé d'un eiiapeau écarlale, et vêtu en boui'iieois riche et sans prétention ; la femme simple, un peu pensive, assez jolie, eoitri'c d'une sorte de bonnet rayé, velue d'une robe l)oi-d('(' d(> noir. Amerbacb. nu blond sérieux et xolonlaire, dont 1(> ^isa^e snriuoule d'un béret
HOLBEIN. — LA FAMILLE DE THOMAS MOnUS.
noir se découpe sur un fond bleu clair, avec une singulière expression de force attentive et de rêve actif. Ces trois morceaux, différents de caractère, mais excellents d'exécution serrée, et si nettement vus qu'ils deviennent des objets d'une grande importance, des images d'autant de portée que de style malgré leurs dimensions restreintes, suffiraient à nous montrer dès maintenant que nous sommes en présence d'un maître ouvi'ier, d'un bomme ([ui dessine avec précision sans sécheresse, avec richesse sans excès d'éclat, qui a une vision simple et vraie des choses, mais forte, en même temps, et qui cependant enveloppe
cette force dans un modelé persuasif, qui est comme le plus parfait aboutissement de l'école souabe, avec sans doute une connaissance des grands flamands, car Holbein ne peut pas avoir ignoré leurs œuvres. Encore avons-nous affaire à trois portraits de jeunesse, qui ont sans doute pu lui valoir les témoignages et l'appui plus flatteurs de ces influents Bàlois, mais qui ne sont pas encore exempts d'une certaine sécheresse.
Dans une œuvre d'un autre ordre encore, nous allons trouver les promesses (et c'étaient déjà plus que des promesses) réalisées à un état de perfection qu'Holbein conservera certainement toute sa vie, mais qu'il ne dépassera pas, même lorsque les œuvres présenteront plus de séduction ou de richesse. C'est le Corps de Jésiis-Chnst dam la tombe ^ signé et daté de 1521, avec l'inscription : Jésus Nazareiis Rex Jndworam. La précision du dessin, la netteté terrible de cette peinture de mort où rien de réel n'est omis, produisent une des plus vives émotions d'humanité et d'art. « Jamais, sans doute, a écrit M. Gustave GefTroy, on n'a été plus loin dans la représentation de la mort. Certaines effrayantes peintures espagnoles offrent seules la même rigidité et le même commencement de décomposition. Autour des blessures de la main et du pied, dans la bouche lamentablement inerte pour le cri suprême de l'agonie, il y a le verdàtre pourrissement et le grouillement probable de la vermine. .Mais Holbein, dans cette affreuse analyse de chairs mortes qui se désagrègent, est resté hautement expressif, ce corps qui va disparaître a gardé le souvenir de la vie et de la souffranc(^ par ce visage douloureux, par ce regard de désolation et de reproche qui erre encore dans l'orbite déformée. »
Ainsi la pensée s'ajoute ici à la volonté d'écrire, une pensée fiu'te et sans complication. C'est dans la nature même et par la nature qu'Holbein trouvera à dire l'idée qu'il a des choses, son observation des êtres. Ici, c'est la soutTrance persistant dans la mort, (pi'il a exprimée par Tétude presque littérale qu'il a peinte, dit la légende, d'un homme noyé qui avait él(' retiré du Rhin devant ses yeux. D'autres fois, la même attention, et la même faculté de tout dire en faisant dominer, en gravant fortement l'essentiel, lui permettront de raconter avec un égal relief, l'esprit, la vie, le tempérament, le passé même d'un être vivant, de faire comprendre pai' la couleur et la direction de son regard, le pli habituel de sa bouche, toute une profondeur de savoir, ou de sensualité ou de prospérité, ou d'indifférence, tout un homme ou toute une femme enfin. Telle est la richesse rare de ce talent; il atteint le style par la véracité, et peu d'ai'tistes ont pu évoquer aufani d'idées générales par des constatations auss; précises.
C'est cela qui l'ait aussi de lui un des premiers artistes modernes, on dirait presque scientifiques. Par cela il est tout à fait différent des artistes du moyen âge qui, dans le Chi'isl mort, par exemple, auraient vu surtout le drame senti-
mental, mais auraient exprimé riiorreur de la mort par nue convention, par un émouvant factice d'accessoires, par un recul d'eux-mêmes devant la réalité, alors qu'Holbein l'accepte tout entière, sans en fuir, sans en rechercher l'horreur. Il se différencie même de Durer, car Durer c'est l'Allemagne dans une de ses expressions les plus énergiques et les plus pures, mais Holbein c'est quelque chose de plus général, c'est un esprit et un talent qui échappent à la classilicatiou dans un pays déterminé.
Il n'a été que peu influencé par les goûts et les modes de son temps, et l'humanité qu'il a peinte, malgré les traits de race, de costume, ne date point. De même Holhein n'a pas exercé, d'autre part, sur son temps, plus d'influence qu'il n'en a subi, en tant que peintre. Que son éducation se soit parfaite dans l'atelier paternel à Augsbourg, ou qu'il ait profité de l'étude des grands flamands et des grands italiens, il est Holbein, et cela ne peutètre que difficilement défini, parce que Holbein cela veut dire un don, des facultés innées. Ces facultés, cela va sans dire, sont entretenues et perfectionnées par un exercice incessant de la main, par un incessant éveil de l'œil et de l'esprit. Il n'a pas l'imagination profonde de Durer; il est un historien, mais un historien qui pense autant qu'il enregistre, qui observe et accentue sans en avoir l'air, autant qu'il copie. Il sait merveilleusement mettre en ordre, et son métier parfait est subordonné à cet ordre même ; la preuve c'est que tel portrait prodigieux de détails, d'accessoires, demeure grand de silhouette et de masse.
De même] que son talent échappe à la définition et à la classification, tant il est simple et grand, de même sa vie échappe un peu à la biographie, tant on en connaît les traits principaux, mais tant on en ignore l'essence, le principal. Il ne suffit pas en effet de savoir les voyages et les dates d'œuvres, les difficultés d'argent et de travaux commandés. On aimerait à le voir vivre en quelques écrits, en quelques actions significatives, en des portraits authentiques. Mais cet homme qui a portraituré tant de gens et de toutes sortes, n'a pas laissé de portrait de lui-même, ou du moins le temps n'en a pas laissé avec lequel on puisse causer à coup sûr. Quel fut le caractère de cet homme?Leslégendes, quijadis suffisaient pour constituer l'histoire des peintres, le disaient débauché et buveur ; il n'y a même pas besoin de dire que c'est encore plus absurde que ce qu'on a raconté d'analogue sur les peintres hollandais. On admettait aussi qu'à l'encontre de Diirer, il avait fait souffrir sa femme et pour cela, on trouvait dans le portrait qu'il a laissé d'elle, et qui est à Bàle, tout un acte d'accusation : l'on voyait qu'elle avait les yeux rouges, qu'elle venait d'être battue et qu'elle était affamée. A son propos on lui aurait attribué la même réponse que le Sganarelle de Molière : « J'ai dcu:î enfants sur les bras. — Mets-les par terre! » A la vérité, elle n'est point belle, cette femme, mais elle n'est point non plus toute jeune, et la maternité sufiit pour avoir laissé sur son visage ces
U O L 11 E I N . — D 1 \' E li S SUJETS DE LA DANSE DES M M II T S .
no HISTOIRE POPULAIRE DE LA PEIM'IRE.
Iracos de fatigue. Les yeux, la bouclie, sont extraonlinairement parlants; les enfants sont non moins admirablement peints; c'est un tableau qui fait longtemps penser comme toutes les énigmes pleines d"luimanil(' ; mais si toute cette famille est visiblement mélancolique, triste même, il ne s'ensuit pas ([ue ce soit par la faute de l'bomme qui la peignit avec cette patience et ce soin.
Si l'on connaît mal la vie privée, ce qui serait en somme secondaire, on n'est pas mieux fixé sur la vie intellectuelle, ce (jui est essentiel. Holbein fut-il un expansif ou un taciturne? Toute la beauté de son esprit fut-elle concentrée dans son métier, ou s'appliqua-t-elle à d'autres emplois d'acti\il('? On en est làdessus encore réduit aux conjectures. Toutefois, il est bon de remarquer ([u'il fut le bienvenu auprès de maintes personnes illustres, savantes, brillantes, et qui devaient être difficiles sur le choix de leurs relations. Avoir été l'ami d'Erasme n'est pas un brevet de sottise, avoir été en excellents termes avec les magistrats les plus importants de Bâle et avoir été traité par eux à diA'erses reprises de la façon la plus honorable, n'avoir pas été en moindre faveur auprès de Thomas Morus, auprès du roi d'Angleterre, des plus puissants personnages de la cour, voilà qui n'indiciue pas un personnage médiocrenu'iit séduisant, ou médiocrement habile, quoiqu'on ]niisse à la rigueur admettre ([uc l'artiste ait été recherché uniquement parce qu'il faisait les meilleurs portraits. Les grandes compositions dont il ne reste que les esquisses, les gravures ou les dessins, indiquent certainement un esprit orné, ayant des goûts allégoriques, mais ces goûts sont ceux de son temps mènu'. et à ce moment de la Renaissance, il était impossible à un artiste de ne pas rcspii-er de la littérature dans l'air. Mais ses conceptions personnelles de la vie nous échappent : ses croquis dans l'exemplaire de YEloije de la Folie sont enjoués mais ce sont de ces caprices comme tout peintre peut en jeter dans un mouu'nt de gaité ; on leur a donné trop d'importance naguère, et on a voulu en tirer trop de choses, |)iiis(|U(Mrun bonhomme qui ])oit à la régalade et au-dessus duquel est écrit : Holbein, on a inféré que le grand artiste était un ivrogne. D'autre part encore, il ne sied plus de faire de grandes réflexions, des développements esthétitiues sur les petits bois de Y Alphabet de la Mort et de la Danse des morts, sur lesquels on s'est appuyé pour constituer à Holbein devant l'histoire tout un bagage philosophique. Ce n'est qu'un caïu-ice rétrospectif, une série pour un éditeur sur un Aieux thème. Holbein met spirituellement en scène les divers personnages aux prises avec la Mort ; il y a même plus que de l'esprit; il y a de la couleur et du drame; mais Holbein n'a rien inventé ici ; il a suivi pas à pas les traditions consei-vées depuis le moyen âge, et il n'y a pas plus à commenter celte œuvre au point de vue d'analyse psychologique qui nous préoccupe. Au contraire, on sent dans les deux ou trois suites tro)i d'esjirit pour que l'artiste n'ait pas traité avec un certain détachement et scepticisme ces archaïques motifs.
ÉCOLI-: AUJ-MANDH.
(In \(til (Idiic i[ii(' >i 1(111 M'iil iillcr |ii(>n an loiul des clioscs, licii iic sV'claii'c moins (|nc la ^ iecrilolhcin, (l'Ilc dn nniins (ju'il nous imporiorait de coiinailii'. Au sur|)lus, voici repris cl résumés, avec lo parallélisme de (inclines dalcs duMnrcs, les principaux faits de la vie extéi-ieure. A Bàle, où il est depuis l'il.i avec sou frère Ainbroise, llansllolheiu obtient la protection de l'éditeur Krohen, cl [tar lui entre eu relulions avec lù-asme, dont il devient lami. En lliKi il est recommandé au liouriïniestrc Jacipies Meyer, dont il fait le portrait, et Tannée suivante il se rend à Lucerne pour décorer la maison de Jacolt von Hertenstciu; en 15 19 il est de retour à Bàle, et en \'rl() nous le voyons citoyen de la ville. On lui confie d'importants travaux de décorations, édifices publies ou pri\ es. et il les continue
HOLBEl.N. — DIVERS SUJETS DE LA DANSE DES MORTS.
les années suivantes. Tout cela a péri, et il n'en reste (pic des dessins, des premiers jets, ou bien des coi)ies gravées par d'autres. La ville devient la proie des controverses, elle en sonlTre; des calamités s'ajoutent à l'agitation des esprits. <( Hic frigent artes », écrit Erasme à Tbomas .Morns en lui recommandant son peintre (pii part pour l'Angleterre en l.')26, aliu de récolter là-lias » quelques angelots )).Holl)ein passe par Anvers, s'y lie avecMatsys; puis arrive à Londres où le grand cbancelier Thomas More le reçoit cordialement, l'héberge, le protège, <^tlui fait ol)tenir des portraits de personnages importants, tels\\'illiam \\'arhani, archevêque de Cantorbéry, dont l'admirable image est au Louvre.
Holbein retourne à Bàle en 1528 pour y remplir des engagements laissés en retard, et il ne retourne à Londres qu'en 1532. Son protecteur Thomas Morus est alors disgracié ; mais Holbein est patronné par la corporation des marchands allemands pour lesquels il exécute des portraits, des décorations allégoriques. L'aristocratie anglaise l'adopte à son tour pour portraitiste. Probablement c'est
à ce moment (juest exécuté le plus iiiipusaiil murceaii qui nous reslc de lui, Les deux Anibassailcur.s^ l'inappréciable trésor de la National Gallery. Puis il est attaché oftlciellenient au service du roi Henri VU!. C'est vers 1537 qu'il parai! avoir commencé les premiers travaux en cette qualité, et en 1538 ([uon trouve son nom sur les états de comptes. Alors ses fonctions de portraitiste prennent parfois une allure de mission diplomatique. Loi-sque ce roi épouseur a quelque nouveau mariage en tète, il envoie llolliein portraiturer la princesse à laquelle il médite de seconjoindre. Eu 1538 ilest chargé de diverses négociations picturales ou autres, et il en profite pour repasser par Bâle, et y trouve un excellent accueil; en 1539 il est de nouveau envoyé sur le continent pour tracer une image véridique d'Anne de Clèves, et le roi Henri Vlll épouse la princesse sur la foi d'un portrait quil découvre trop tard llatlé. C'est l'admirable peinture que possède le Louvre. Enfin la dernière date que Ton rencontre est celle de 1543, année où Holbein meurt à Londres, probablement de la |ieste. On peut ajouter qu'il a eu quatre enfants de sa femme Elsbelli Schmid, veuve d'un certain Michel Schumann : ces quatre enfants ont été Philippe, Jacob, qui tous deux travaillèrentdans l'orfèvrerie, l'un à Paris, puis àAugsbonrg, l'autre à Londres: puis Katharina et Kungolt, qui tontes deux se marièrent ù Bâle. Et voilà toute la vie résumée; on ne pourrait l'imaginer plus précise et moins éclairée en même temps. C'est donc dans l'œuvre mème([U(' n(uis devons achever de deviner l'homme et de le mieux comprendre.
11 y a une indication essentielle, un fait suffisant, un fait d'art, et qui jette justement sur l'œuvre cette lumière que les documents d'histoire pure ne nous -ont pas conservée. Ce fait est aisé à établir par maints documents, mais au musée de Dresde, on a eu la bonne fortune et l'heureuse idée de le rendre immédiatement palpable. Ce musée possède un portrait d'homme, d'un certain « Morette » qui était soit sir Hubert Moret, joaillier, soit le sieur de 3IoreUe, gentilhomme français qui se trouvait à la cour de Henri N'III en même temps qu'Holbeiu ; c'est un superbe portrait, d'une grande allure, d'une harmonie riche et sévère. Le personnage, qui est dans une robuste maturité, et de qui la mine est sérieuse, presque dure, porte carrément la barbe rousse très blanchissante, son regard est vil'i't direcl. Il est vêtu de noir, richement, avec une chaîne d'or, un gant dans une main, et de l'autre main jouant avec une dague dorée pendue à la ceinture; le fond de la toile est fait d'un beau damas vert. Certes ce portrait est un des j)lus l)eaux d'ilolbein, peinture et caractère. Mais à côté le musée a pu placer le dessin original qui servit d'étude pour ce ])orlrait, et certains pourraient trouver que ces quelques traits de crayon sur une feuille de papier sont encore plusAivanls. d'un caractère physionomique plus acéré, eu égard à la frugalité même du procédé et à l'eilet produit. De toute façon cette heureuse juxtaposition montre comment Holiicin procédait. Avec sou aptitude prodi-
ÉCOI.K AI.I.KMANDK.
gicuse ùtixt'i- en [n'u ch' lii;iic^ cl d'acLTiits, l'Iiisloii-c cuiiijilt'to, décisive d'un cire Inimain, à donner par ce sobre et pénétrant dessin, la slrnclnre du visage, le degré desanlétles chairs, i"es|iril el les pensives lialuliii'ljcs racdnh's par un pli de la boudic. une dii-i'clidu de i-egard, une déc()U|iure de paiipin'es, il se [U'ocurait soigneusement ce ddciinieni par l'(diser\iili(in scrupuleuse du modèle. C(da lui