‹ Histoire populaire de la peinture (volume 2)Chapitre 23 sur 90 · B 0 L B E I N . — WILLIAM W A R H A M · texte numérisé non relu

B 0 L B E I N . — WILLIAM W A R H A M

suffisait désormais; il n'avait plus par la suite besoin de ce modèle; il le renvoyait; il ne l'admettait plus dans son atelier, on le sait formellement; il ne voulait pas que ceux dont il peignait le portrait le vissent peindi*e. C'est donc qu'il s'aidait de son dessin pour la construction du portrait sur la toile, ayant pour le parfaire, une étonnante mémoire de l'œil, qui ne saurait surprendre étant donnée son étonnante faculté de voir. Sans doute quelques rencontres ou conversations lui

permettaient de noter ce qui lui manquait, tel Ion exact d'épidcrme ou de cheveux, et seul dans son atelier, silencieusement, à loisir, il donnait le style au portrait, le conservant dans une stricte véracité, mais lui conimuni([uant on ne sait(|uoi de simple, de grand et d'Iiumain, et c'est pour cela que dans des portraits tels ([lie celui du Morotlo, on peut percevoir telles imperceptibles différences dans l'étroite, l'indissoluble fraternité de la peinture et du dessin, celle-là plus i)uissante et plus riche, celui-ci très légèrement plus aigu.

D'ailleurs ces documents dessinés sont tellement complets, tellement parfaits, tellement parlants, que l'on comprend sans peine que la peinture en soit l'aboutissement infaillible et impeccable. Vous avez le loisir de faire une comparaison analogue au Louvre, avec le portrait d'Érasme. Ce n'est point le visage luimême que vous trouverez ainsi préparé par le dessin ; mais il nous reste le document précieux des mains, aussi éloquentes que le visage. Ces mains qui, avec une puissante finesse, sont si bien dans leur fonction d'appuyer sur le papier, de tenir et de manœuvrer un outil à écrire. Il serait bien à souhaiter qu'au Louvre, ainsi qu'à Dresde, l'on plaçât à côté du portrait peint d'Érasme, le portrait dessiné de ses mains ; on verrait de cette façon (pie le travail ainsi étal)li, rien n'est plus laissé au hasard pour la peinture, et que la besogne de peindre, (pii ainsi accomplie nous confond, n'apparaît plus comme la partie la plus miraculeuse de l'ouvrage. Le jour où ces mains admirables seraient transportées de la salle des dessins dans celle de la peinture qui contient le Portrait cr Érasme, on aurait facilité l'intelligence d'Holbein et donné à peu de frais un grand enseignement.

Nous pouvons nous arrêter longuement au Louvre ; à défaut des œuvres considérables que contiennent certains musées, tels que Bàle, Darmstadt. Londres, Dresde, Holbein est ici à peu près tout entier. 11 est même tout entier dans le Portrait iPErasme. Bàle en possède deux autres qui sont d'un intérêt puissant, l'un analogue au nôtre, l'autre presque de face, de fort petites dimensions, d'une plus rude anatomie et d'une ironie plus agressive ; mais celui du Louvre, » taillé, dit M. Bracquemond, dans un bloc de lumière, » est un des plus beaux portraits d'esprit qui soient au monde. Ce petit panneau contient toute la force pensante d'un homme, exprimée par des nuances d'une inlinie justesse : cette bouche qui sent le sourire plus qu'elle ne l'achève, ces yeux abaissés sur l'œuvre (jni va se poursuivant mots par mots sur le papier. En même temps, l'attention devance la vision matérielle, suppute la portée des termes de l'écrit tout entier, et le regard immatériel qui accompagne si finement le regard matériel glissant entre les paupières, est largement ouvert à la fois sur l'expérience et sur l'avenir, sur l'humanité que le philosophe a observée et sur celle qu'il va vouloir conquérir. L'attitude du corps droit, tout à la besogne, comme prenant son recul pour bien juger la page; les mains fines, actives, fouilleuses, néces-

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saircs au inécauisiuf de la [(cusée exprimée', l'une servant la l'cuille de papiiM-

Hu L B E 1 N . — LA M A 1) 0 .N E DE DRESDE.

juste dans l'immobilité ou dans le déplacement qu'il faut, l'autre manœuvrant

rapidement la plume, avec ce doigté incessant, fureteur qui coordonne les lettres les mots, les phrases, sans que l'esprit s'arrête à ce complexe travail; enfin, la correspondance incessante entre ces yeuv baissés et ces mains soignées, nettes, raffinées, tandis que la bouche se détend et se contracte tour à tour, jugeant le résultat de la collalioration, tantôt anxieuse de l'effet, tantôt approuvant d'un signe de raillerie l'image bien venue, la phrase bien frappée, le mot qui fera flèche. Toutes ces nuances et bien d'autres encore, qui ne seraient pas de la littérature, mais des vertus inhérentes au dessin et à la peinture, sont conservées dans ce portrait d'un homme, d'un vieillard vêtu de sombre, coiffé de noir, se détachant sur une tapisserie semée de fleurettes et s'appuyant sur un pupitre de bois, dont le souverain luxe et ornement sont sa feuille de papier, ses mains ridochées, et la grosse bague simple (jui souvent joue un rôle, et plus important qu'on ne croit, dans le subtil travail de l'écriture.

Les qualités d'équilibre dans l'observation, de durée dans l'expression, qui régnent dans ce portrait si On et si ferme de lignes, sont à un égal degré dans les autres portraits du Louvre. Anne de C/èces, vue de face et plus lumineusement modelée encore, si c'est possible, que Didier Érasme, offre autant de profondeur dans l'histoire d'une passivité, d'une douceur négative, d'une féminilité sans séduction, que l'autre dans l'incisive finesse et dans la philosophique raillerie. Ce petit portrait a joué, dit l'histoire, un rôle important dans les amours de Henri VUl, trompé par l'apparence de beauté qui flotte dans ce portrait, ce visage simple et clair, ces jolies mains baguées et la richesse des ajustements que le peintre a dessinés avec une hardiesse de lignes et une largeur extraordinaires. Quoi que vaille la légende, elle montrerait à tout le moins qu'llolbein savait donner le style au plus insignihant modèle, car le roi y fut pris, — tout en faisant irrécusablement vrai, car le mensonge lui aurait coûté cher, et Henri VIII ne s'en prit pas à lui, mais seulement àThomasCromwell, le négociateur dumariage.

Après la princesse vêtue d'écarlate et d'or, le portrait de VA.s/ronome Nicolas Kratzer fait un contraste d'austérité et de puissance ; il s'annonce de loin par une grandeur de silhouette, une gravité d'harmonie, très saisissantes, différentes de celles qui régnent dans V Erasme; l'image se découpe plus froide, malgré l'éclat de la chemisette rouge, la lumière des cheveux blonds ; l'on trouverait sans doute à analyser l'atmosphère mathématique qui fait la moralité de cette image, comme dans l'autre l'atmosphère littéraire et philosophique.

Mais encore, et avant tout, ce sont des portraits parfaitement dessinés et peints, visage, mains, costumes et accessoires, car en dernier examen il faut toujours en revenir là avec un portrait d'ilolbein, et cela ne dit rien, et cela explique tout. V Archevêque de Canterburij, Wi//ia/n Warharn, avec sa figure profondément sillonnée, ses yeux attentifs et regardant de loin, ses mains ridées qui semblent, étendues devant lui, conserver le mouvement régulier,

ÉCOLE ALLEMANDE. 9

nionofoiUMlii prrdicafriir (|iii inaiiic l'appui de la cluiire, csLciieoiT un admiral-lc

morceau, peint dans son e

nsemble et dans ses accessoires, avec une largeur

appropriée au modèle, à l'harmonie générale, et qui moniro combien l'artiste a le sentiment de la variété dans l'égalité même de sa perfection.

Il y aurait aussi à commenter le portrait d'Homme àf/ô, dit à tort Thomas 3Iori/s, car le chancelier n'atteignit pas les années de ce vieillard observé avec une pointe d'humour, dans sa gravité, avec son petit œil défiant, sa dent qui pointe sous la lèvre ; ainsi que l'autre portrait d'homme aux mains jointes dans une ferveur ([ui serre violemment la large bouche, et bien que ce portrait ne soit peut-être pas de notre peintre, dit-on. On verrait dans ces effigies, ou au moins dans la première, que ce sévère ouvrier de peinture dut avoir dans l'esprit un côté d'observation mordante, mais qu'il sut toujours doser son ironie, pour lui seul. La forte et parfois brutale faculté de caricature qui éclate dans les œuvres paternelles, s'était aftinée et avait pris chez le fils cette forme enveloppée, diplomatique, ([ui est la très secrète revanche du talent sur la fortune ou la puissance.

.Mais le merveilleux ouvrier doitètre encore signalé, sinon étudié à fond, dans les autres œuvres précieuses des musées étrangers. B;\le nous a donné là ses principales indications, et il resterait à creuser plus à fond le portrait de la femme et des enfants d'Holbein, si ce portrait n'offrait pas le champ à toutes les suppositions, aux hypothèses de roman, puis le portrait de femme dit Lais Corlathiaca. Mais l'Angleterre qui fut comme la troisième patrie d'Holbein a conservé de quoi toujours dire sur lui, et de quoi toujours étudier. La seule monograj)hie des portraits dessinés qui sont à Windsor, des peintures importantes ([ui sont dans divers Halls de corporations et divers aristocratiques châteaux, formerait seule un gros travail (jui a été fort bien l'ail, mais qui peut toujours être à refaire. Du moins deux peintures sont à signaler, entre toutes : c'est le double portrait, sur un grand panneau, de deux ?,e\^\\ii\xv?,d\is Les deux Ambassadeurs. 11 soulève ])lus d'une énigme historique et même graphique; mais pour nous, sans résoudre si ce sont ou non des ambassadeurs, et qui ils sont, ce (jue l'on n'a pas encore formellement déterminé, ce sera simplement une éclatante et riche peinture. Ces deux hommes de fière mine et d'opulent accoutrement, se tenant dignement debout des deux côtés d'une sorte de dressoir couvert d'un tapis et encombré d'objets d'art et de science, de sphères et de théodolithes, de mandolines et de sextants, sont évidemment deux puissants personnages ; ils ont cette sorte de brutalité sérieuse, de morgue calme qui distingue les politiciens et les aristocrates, mais cela semble enveloppé de distinction, de savoir. Quoi qu'il en soit, la tenue entièrede l'œuvre est surprenante ; rien n'y est négligé, et si des parties ensont énigmatiques, toutes y sont cohérentes, depuis le lin dallage de mosaïque, jusqu'aux murs tapissés de damas vert, aux figures, aux bibelots, aux étolfes. C'estrextrême netteté du travail qui ici encore atteint le style et conserve le caractère de vie. Quelle fut la destinée de ces hommes? quel rôle jouèrent-ils ? A quoi

f:COLK ANLEMANDE.

fait allusion cet étrange accessoire, cet inexplicable symbole d'un crâne humain beaucou]) plus grand (juc naluro, et (jui, vu par anamor|)lios(', seniidc d'abord quel(|ue élui à papiers d'Etat, ou (|ucl(|ue eineloppe d'un insIrunuMil de musique, ou quebpie poisson desséclié, curiosité d'histoire naturelle cpii ne déparerait pas la collection d'hétéroclites objets étalés ici ? On ne le sait et on ne le saura sans

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