‹ Histoire populaire de la peinture (volume 2)Chapitre 28 sur 90 · LUTUEB ET CATHERINE DE BORA · texte numérisé non relu

LUTUEB ET CATHERINE DE BORA

trouvent toujours à constater profondément, sévèrement des choses évidentes. Mais pour nous, qui nous préoccupons, non pas d'idéal conventionnel, mais de plaisir, d'observation, d'humanité, Cranach nous plaira et nous aurons toujours de la satisfaction, du repos et de la confiance en sa compagnie. Nous lui passerons ses bonnes grosses lourdeurs d'enfant gai, sa soi-disant gaucherie à composer une scène, les redites incessantes qui d'ailleurs ne sont aussi nombreuses que parce qu'il y a trouvé de l'agrément. En revanche nous goûterons l'absolue loyauté de son esprit, le tour personnel de son inspiration et de ses moyens d'expression, enfin la joie qu'il éprouve à peindre, et la large franchise d'un métier qui parfois abonde en très belles trouvailles; car Lucas Cranach est non seulement un peintre curieux et plaisant, c'est encore un ouvrier des plus inté-

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ressants. S;i couleur esl claire, généreuse, et toujours d'une grande richesse; sa facture est aisée et soignée, d'une belle matière, qui a traversé le temps sans rien perdre de sa netteté, de son onctuosité et de sa fraîcheur. Les chairs rosées de ses femmes, la transparence de ses paysages bleu verdàlre, l'intensité de ses velours rouges, dont il indique d'une façon naïve, mais heureuse et intelligente, le miroitement; la conscience presque rustaude avec laquelle il soigne la narration d'un accessoire, d'un joyau, d'une architecture, d'un animal, tout cela

N'ICOLAS MAMUEL. — FRAGMENT DE LA DANSE MACAURE.

est d'un ouvrier véritable, non pas d'un ouvrier virtuose, supérieur, comme Durer, mais appliqué, attentif, confiant coûte que coûte dans le résultat de sa peine.

Quant au dessin de Cranach, on peut penser déjà, par ce qui précède, qu'il est de lui, et qu'il est du vrai dessin, c'est-à-dire un langage direct, l'expression naturelle et formelle d'un esprit, et non pas un vocabulaire emprunté, incohérent, comme l'est au contraire ce qui passe pour de la correction. Ce n'est pas de la correction que l'uniformité académique, puisque c'est justement un moule imposé h tous, et qui ne convient exactement à personne, une orthopédie où tous les

esprits s'estropient. Aussi, les larges arabesques de Cranach sont-elles bien plus expressives, et méritent-elles bien plus lo nom de dessin que les conventions dontvont se contenter après lui la plupart des peintres allemands. Son sentiment de la forme mériterait delre étudié à part : Cranach a aimé le nu d'une prédilection toute particulière, et ce peintre très religieux, comme nous le verrons, a trouvé un grand plaisir aux thèmes mythologiques qui lui permettaient de satisfaire sa passion de la forme. Non point la forme antique, cela va sans dire, mais une forme à la fois très vivante et très créée. SesDianes, ses Vénus, ses Lucrèces, ses nymphes de toutes sortes, avec leurs lignes à la fois fortes et élancées, sveltes et rebondies, leurs longues jambes, leur ventre et leurs seins un peu accentués, sont d'un dessin tout à fait neuf et personnel; elles ont une souplesse et une fraîcheur des plus attrayantes. Le contour en est à la fois hardi et naïf, mais une gaucherie dans telle attitude ne fait qu'en souligner le curieux désir d'araitesque. (Juand une figure de femme lui a plu à peindre, on peut être sûr que Cranach l'aura peinte avec un soin qui en fait un morceau fort précieux; et ces nus, par exemple, d'Adam et d'Ere au musée de Munich, sont peut-être des peintures plus raffinées, d'un sentiment plus trouvé de forme, que les mêmes personnages au nu sensiblement plus épais et plus lourd, quoique plus robuste et plus réel, que nous trouvons à .Madrid sous la signature de Diirer.

Cette curiosité très artiste de la forme, Cranach la spécialement manifestée dans un amusant tableau du musée de Berlin, la Fontaine de Jourence, qui n'est pas seulement une gaie fantaisie, mais une très sérieuse recherche de la forme féminine à tous les âges. Des femmes arrivent, les unes en riche équipage, d'autres plus modestement vêtues; elles sont vieilles et décrépites; elles quittent leurs vêtements, on voit leurs sèches analomies, leurs peaux ridées et flasques, leurs cheveux gris; elles entrent dans la piscine, nagent, traversent, et peu à peu, dans l'eau même, on voit leurs chairs se raffermir et se rosir, leurs formes devenir plus rondes, leurs cheveux blondir, et celles qui abordent sont charmantes, de vraies femmes de Cranach, aux jambes nerveuses, à la poitrine jeune ; d'autres sont déjà rhabillées, et elles s'éloignent à travers chemins et bosquets, au bras d'élégants seigneurs. Il y a des défauts dans ce tableau dont le paysage est lourd, avec des rochers mal i)eints, ou peut-être retouchés par une main maladroite; mais ces multiples recherches, ce soin à dessiner de vieilles et de jeunes femmes, dénotent un sentiment d'art véritable; les dessins d'étude pour ce tableau durent èlrc d'un vif intérêt, et s'ils existent dans un coin de quelque musée ou collection, il serait à souhaiter qu'on les pût connaître.

Ce que l'on sait du caractère de Cranach comme liomme, n'est pas pour diminuer l'estime que l'on ressent pour l'artiste. Lucas Muller (et non Sunder comme on le dit encore en maints catalogues) était né à Cronach, près de Bamberg, en 1472, et du nom de son pays natal, en l'altérant légèrement, on fit le sur-

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nom sous lequel il ii acquis sa célébrilL'. L'on pense qu'il apprit la peinture avec son père, etqu'il se perfectionna sous la direction de MalllLTus Griinewald; on aimerait qu'il dût son savoir à un pareil maître. En 1493, il fut attaché en qualité de peintre officiel à la cour de l'électeur de Saxe, Frédéric le Sage, et c'est alors que ce sujet détaché de l'école de Franconie fonde à Witlemberg une façon d'école saxonne. Cranacii avait accompagné le prince durant son pèlerinage en Terre Sainte, deux ans auparavant.

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