LUIS DE MORALES. — LA CIRCONCISION
xvi" siècle, de pareils artistes auraient l'ait de cette époque un clui[iitre de l'histoire de l'art aussi émouvant que celui qui allait suivre.
Mais c'est sui'luul à Luis de Morales que s'appliquerait cette appréciation. Chez lui, plus fortement que chez Juau de .luanes, la véritahle Espagne se révèle. On peut même dire que jamais, même aux temps les plus glorieux, elle n'aura montré de plus graves, des plus terril)les accents, allant au fond de l'àme comme
une flamme dévorante, comme une lame de la plus pure trempe, du fil le plus acéré. Morales el Divi/to, Morales le Divin est un des plus grands artistes de l'Espagne et du monde. Ses beautés sont plus sentimentales que techniques, mais si on l'aime, il est impossible d'être par lui ému à moitié.
Où Morales a-l-il puisé son étonnant et prenant langage? En Flandre surtout, ou tout au moins dans le Nord, en Allemagne peut-être. L'étude de Durer tout comme celle de Matsys pourrait l'avoir amené à se créer ce dessin précis, aux contours arrêtés comme ceux d'une parfaite sculpture en bois dur, cette matière d'émail, cette couleur aux harmonies extrêmement simples, au modelé précis, et d'un grand et sûr savoir. Mais il n'est pas d'autre maître que sa propre inspiration, son sentiment personnel le plus intime et le plus ardent qui ait pu lui faire exécuter, en dehors de tout ce qui existe dans son pays et de son temps, un chef-d'œuvre tel que la Pie//i de l'Académie de San Fernando, à Madrid.
C'est un morceau prodigieux de douleur et de foi. Morales a vaincu cette presque impossibilité, en art, de produire la puissance par l'outrance. Outrance de larmes, outrance de mort, outrance de sang ; et pourtant l'impression est aussi grande et aussi simple qu'elle est lugubre. Au pied de la croix, tandis que se voient au loin d'afîreux rochers, la Vierge couverte d'un grand voile bleu pardessus sa guimpe blanche, voile d'un bleu métallique, froid, plus terrilde (|ne ce noir que nous faisons le signe de nos deuils, cette Vierge tient de ses bras raidis, de ses mains amaigries, tout contre son corps, le corps du ('.hrist; son visage de larmes est tout contre le visage de sang. Le corps du supplicié est inerte. La tête retombe sur l'épaule, les bras sont ballants, et les mains se retournent au hasard, ne montrant que les gestes inexpressifs d'un mort. Et c'est la mort en effet, toute la mort dans ces yeux fermés et caves, dans ces longs cheveux pendants, détrempés par la sueur d'agonie, dans ce corps de cire flasque, sur l'effrayante prdcur duquel ruissellent, de la plaie du côté, deux longs filets de sang épais ; au front, aux mains ce sang a coulé aussi ; il a suivi du haut des mains, la pente des avant-bras afîaissés, et il s'y est caillé et durci comme une traînée d'émail. Les deux longues mains de femme soutiennent seules cette pesante dépouille, comme si la mère voulait faire entrer cette mort dans sa douleur, ou s'abîmer elle-même dans ce mort. Les deux faces se touchent sans qu'il puisse résulter de ce contact autre chose (|ue plus de désespoir et plus d'inertie.
Le fils n'entend plus la mère et la mère ne s'entend plus pleurer. Ainsi, <lans ce tableau, tout indique l'inanité el la destruction. Hien ne promet l'espérance, rien même n'indique une possilnlité de résurrection. Il semble que l'artiste ait seulement voulu montrer aux hommes l'immensité du crime, l'étendue des fautes des hommes, et laissé à leur foi de puiser l'espoir jusqu'au fond de leur pitié.
Pour le peintre, il est ici aussi grand que l'artiste, car il s'est créé une langue à la hauteur du sentiment qu'il a exprimé ; elle est à la fois austère et raffinée, la
ÉCOLE ESPAGNOLE
facture est d'iiiio grande siiiii»li(il('' dans sdii riiscnihlc cl jMHiilaMt d'une délicatesse extrême dans scni délail. Il n'y a rien de m^gligé et le |iineeau a exprimé jusqu'à la nnnulie les itailieiilarilcs anal(Mnii|iies, la (|iialil(' des cheveux et do la barlie, mais la sillniuelle denn'un' lellcim'nl gramlinse cl le ^^enliineid pro-
LUIS DE MORALES. — PIKTA DE l'aCADÉMIE DE SAN FEUNANDO.
fond que ces préoccupations, (pii deviendiaienl puéiiles chez un artiste moins dominé par son sujet, deviennent un inlérêl de plus et ajoutent du précieux à l'œuvre austère.
Cela est d'autant plus intéressant à noter que ce métier, Morales se l'était personnellement créé. Il n'avait pas commencé par cette grandeur saisissante, cette intense con:entralion, ni par cette exécution patiente et se complaisant dans
l'auslérilé atlenlivo, pleine de pénibles disciplines comme une ardente morlilicalion. Au contraire, dans ses premières années il avait été tenté parla fausse puissance des élèves deMichel-Anj^c. Il avait donné dans les vastes compositions, an\ nombreux personnages, au métier large et turbulent. Puis tout d'un eou]) sa peinture avait pour ainsi dire fait pénitence ; il appauvrissait volontairement sa palette, assombrissait ses fonds, châtiait son dessin jusqu'à l'apparence de la sécheresse, enfin, ne s'adonnait plus guère qu'à des toiles contenant une ou deux figures au plus, pour y mettre, semble-t-il, plus d'âme, plus de cette