CHAPITRE IV
Le Greco. — Itibrra. — Ziiiliaïaii.
Il est dos artistes (|tii liavaill.iiit ni dehors de 1(mii- (em()S appartiennent à tous les temps, \i\ant dans l'isolement profond de leur pensée, ils sont à part dans leur époque (jui ne les comprend qu'à demi, à moins qu'elle ne les ignore complètement ou ne les ])ar()ue, et ils ne sont compris que beaucoup plus tard. Malgré celte silualion diflicile et douloureuse, ils ont toutefois exercé une grande action sur l'art de leur siècle et rendu à leurs contemporains des serA'ices dont ceux-ci ont prolilé inconsciemment ou sans eu mesurer l'étendue ; quelquefois même, ils ont contribué au succès de plus habiles et de plus tempérés qui ont rendu accessible au goût moyen ce que ces solitaires apportaient de neuf, mais présentaient avec l'intransigeante ardeur de l'homme absorbé par son rêve et par sa besogne. C'est d'ailleurs cette absence de toute concession, cette impétuosité à créer, en dehors des conventions, qui donnent plus tard à ces hommes toute la grandeur et tout le caractère saisissant de leur physionomie.'
Le Greco a été un de ces artistes. 11 n'a commencé à être vraiment aimé et compris complètement que de notre temps, et encore est-on loin, même dans son propre pays, de lui assigner sa vraie place. De son temps il ne fut apprécié que lorsqu'il n'eut pas absolument trouvé sa voie. La formation de son talent, sa carrière d'artiste, son œuvre, valent la peine d'être analysées avant d'en reprendre les traits pour un jugement d'ensemble et une détermination du rôle qu'il a joué dans l'école espagnole.
Le catalogue du musée de Madrid le classe, à cause de son origine, dans l'école italienne. Cela est en vérité étrange, et il n'y a rien de moins exact en fait qu'une telle exactitude. Si c'est le lieu de la naissance qui détermine ces sortes de classifications, il n'y a pas de raison pour faire de Domenico Theotocopuli un peintre italien puisqu'il était d'origine grecque. Si c'est l'éducation,
Pablo de Cespedes, Hibalta, etc., sont beaucoup plus des peintres italiens qu'espagnols. Si, au contraire, c'est l'œuvre, il faut remettre Le Greco dans son pays dadoplion, puisque cette œuvre le fuit un des plus grands peintres d'Espagne, par l'Espagne et pour l'Espagne.
Voici à peu près comment, sauf les obscurités et les erreurs qu'ont forcément amassées autour de lui l'ininlcUigence, rindilîérence ou l'hostilité de ses contemporains, ce génie se développe et se livre à sa destinée. Domenico Theotocopuli, avant la trentaine, arrive en Espagne, venant de Venise. Cela est acquis; maison ne sait pas au juste s'il était né en Grèce, ou à Venise même, d'une des familles grecques qui fournissaient à la cité un contingent considérable d'artistes et d'ouvriers de toutes sortes. 11 semble que la date de sa naissance puisse être fixée aux environs de 1548. Quant à son éducation, l'on ignore également quelle elle fut. Si l'on en juge d'après ses premières œuvres connues, et l'observation de son métier, il est, à n'en pas douter, élève des plus grands maîtres vénitiens. Certains historiens espagnols disent qu'il a été à l'atelier de Titien ; mais Titien avait soixante-dix ans passés lorsque Greco naissait, et bien qu'il soit mort à (juatre-vingl-dix-ncuf ans, il n'avait pas pu avoir cet élève à son atelier pendant bien longtemps. D'ailleurs les auteurs italiens ne nomment pas le Greco au nombre des élèves de Titien. 11 est \rai que des diverses façons d'être l'élève d'un maître, le séjour officiel à son atelier, l'enseignement direct, ne sont pas toujours les plus profitables. 11 suflit d'avoir longuement étudié et profondément admiré ses œuvres, et se les être assimilées par une analyse, des copies, des méditations incessantes, pour être vraiment formé par lui. Le Greco aurait pu, avec son caractère indépendant el primesautier, faire cette élude beaucoup plus à l'aise dans les édifices décorés par Tilieu, el tout en profitant de cet enseignement indirect, conserver personnellemeul sa liberté, l'originalité de ses sensations et de ses conceptions.
Mais est-ce surtout un refiel de Titien qui se retrouve dans Greco? La largeur tranquille, la puissance, la chaleur des harmonies de Titien, n'ont pas été, ce semble, le but de son supposé élève. Le Greco, par son dessin plus agité, ses silhouettes plus élancées, son exéculiou moins ample et moins grasse, ses harmonies plus froides, tout en étant d'une grande Aivacilé, enfin un cùlé de grandeur certainement, mais de grandeur difîéremment accenluée, rappelle bien plus un autre maître, el tradition directe, ou élude de prédileclion, c'est bien plulôt Tintoret que Titien qui est, intellecluellement et techniquement, le formateur de notre peintre. Si vous prenez d'abord les caractères dominants du dessin et de la composition, les draperies agilées, les formes nerveuses el un peu tourmentées parfois, les figures vues selon uiic perspective spéciale, souvent de bas en haut, les grands tourbillonnements de personnages dans les airs, tout cela se ressentirait beaucoup plus de la fougue de Tintoret que de la plénitude de
ÉCOLE ESPAOXnLE.
isr
Titioii. Puis, passant ù la couleur, ou \ciiail (|im' (in-co ne rcniiildic pas uon plus (le la MiAme façon quo son maître supposé : les rouj^cs cl les noirs, qui sont les sonorités préférées de Titien, sont elu'/ (cliii-ci gra\es, riches et veloutés, et lorsque Titien recourt également au jaune ou an l)len comme notes dominantes dans ses taldeaux, il leur donne encore uin" intensité et une clialcur extraordinaires : le Ideu chez 'l'ilien nVst |)as un Ion froid. Ses ('léNcs on ses imitaleni's stricts se sonl ton jonis préorcnpi's de recherehci', sans y allcindre, cette qualité d'Iiarnuinie. Le hien chez Tinloret donne tout à fait une antre sensation: il a niu' àpreté et une froideur (|ni sont admirables en leur genre; il tourne au gris
LE G n K C 1 1 . S A I .>C T BASILE,
verdùtre tandis que celui de Titien serait plus pourpré ; ses rouges et ses noirs sont également moins lumineux, et tout en étant très coloriés, les tableaux de Tintoret sont moins colorés que ceux de Titien ; toute proportion gardée, ils paraîtraient, à côté, comme de puissantes grisailles. Ces explications ne sont point pour mettre Titien au-dessus de Tintoret, mais pour montrer que c'est une tonte autre nature et nu tout autre elTet; et elles ont été données sommairement ici, quitte à être développées plus tard comme il conviendra, afin de mieux faire comprendre ce que nous croyons être le vrai point de départ du Greco, les dispositions où il se trouvait lorsqu'il arriva en Espagne.
Maintenant, bien que procédant instinctivement de Tintoret, il est plus que
certain qu'il n"a non seulement pas ignoré Titien, mais encore qu'il l'a profondément admiré.
Le Greco apporte en Es|)agne un caraclère à la fois exalté et concentré, ou pour mieux dire d'exaltations intérieures, c'est-à-dire juste ce qui fait le fond des grands artistes espagnols, et ce qui met le nouveau venu tout à fait à l'aise pour trouver ici comme une pairie attendue.
Or l'atmosphère de l'Espagne, l'Andalousie exceptée, a de tout autres vertus (jue celles de lUalie. Malgré la vivacité de la lumière, l'intensité du soleil, la netteté du ciel, les grandes étendues de ])a\ s d'une nature aride donnent la sensation de vivre dans un gris influencé de hleu, de noir, ou d'une sombre dorure comme tannée. Les édifices sévères ajoutent à cette impression; les êtres scmhlenl des Ombres, des fantômes gris ou noirs qui agissent sur l'œil par la tache en action, avant de retenir l'esprit par le détail expressif. Bien entendu, ce détail a lui-même une haute signification, une force morale extraordinaire ; l'Espagne c'est le pays des admirables laideurs, si l'on considère comme une laideur l'irrégularité, l'accentuation violente, teints roussis, visages maigres ou ravinés, yeux enfoncés et brillants ; mais ces traits physionomiques de passion, de gravité, de noblesse, d'exaltation, tie sauvagerie, ne saisissent l'artiste qu'après la grande silhouette sombre. Aussi, l'on s'explique sans peine que les peintres vraiment espagnols ou vraiment acclimatés tels, aient cherclié à peindre très simplement, par de grands partis de tons neutres ou obscurcis, les corps, les paysages, les édifices, les foules, tout en creusant profondément, jusqu'à la ride, jusqu'à la crevasse, à la verrue, les parties qui cxpi-iment les caractères et les passions : les visages et les mains. Quant au papillolage de couleurs, aux brusques api)aritions sous le soleil, de groupes bigarrés, de dorures, d'étofTes voyantes, c'est l'occi- ■dentel, et cela ne fait ([ue mieux ressortir la grande tristesse et austérité de l'ensemble, et le peintre se trouve amené, soit à en faire une note isolée, un vif repoussoir, ou encore à le noyer dans l'ensemble, ou même à l'éliminer tout à l'ait, presque sans s'en apercevoir. C'est pourquoi ceux (jui arrivaient d'Italie avec une vision de choses vives, fleuries, éclatantes et gaies, mettaient de ces réminiscences dans leurs pi'cmicres œuvres seulement, mais peu à peu, s'ils vivaient dans la vie et non dans un système, simplifiaient et atténuaient leur palette et se laissaient gagner par l'àprelé et la sévérité ambiantes, devenaient des pliysiononiistes intenses, et des coloristes en gris, noii- et blanc.
Tout cela est d'une observation générale, mais d'une application spéciale à tjreco lui-même; c'est pour cela que, sans presque parler encore de lui, nous sommes restés tout près de lui. Il a [tassé par toutes ces sensations avec la vivacité d'un tenijiéranient extrêmement nerveux.
Ajoutez à ces conditions physiologiques, à ces phénomènes optiques pour ainsi dire, les causes morales, qui agissent non moins puissamment sur les
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âmes. Un pavs (riiiic |»iiissaiioo cxlromo c[ d'un gi'aiid ori;ii('il, cl |»ar cela même fermé aii\ iiillurnccs du dehors, ou se rcIViiuaiil aîIc sur elles; une sociélé essenliellement aristoeraliqne et religieuse, sur laquelle règncuL d'une façon absolue la royauté la plus lière. et le calludicismc le plus scrupuleux ; la race porlée (Tailleurs au mysticisme, à la piélé ardente et concentrée, et encore,
LE GEECO. — LA FILLE DU OUECO.
eu vertu des conditions de la vie, de la rigueur et de la parcimonie de la terre, de la frugalité imposée et acceptée, cette race tout naturellement amenée à des allures paresseusement sévères, farouchement contemplatives, dure pour elle-même, froide envers les étrangers, malgré sa grande courtoisie d'éducation, et enfin se réfugiant avec un bonheur exalté dans les ardeurs de la passion ou dans les douceurs de la piété, où elle fait encore une part supérieure
à la douleur sui' le cliaimo; jjIus allciilive et plus remuée aux angoisses ou aux colères du Christ qu'à son rayonneuienl ; engendrant enfin plus d'ascètes qui se macèrent et se mortifient que de saints délicieux prêchant aux oiseaux. Comment un artiste vrai, c'est-à-dire un condensateur d'impressions, ne recevrait-il pas en les centuplant toutes ces sensations, de façon à étonner par leur expression, avec quelque simplicité qu'il la rende, ceux-là mêmes qui les procurent? Et sans parler encore de Greco d'une façon expresse, nous venons de faire avec lui une nouvelle partie de la roule.
Ce n'est pas tout. 11 y a encore, outre la nature générale, la nature immédiate, le coin de terre où l'homme a vécu, où l'artiste a produit, le champ ou l'anfractuosité de roc où le vent de la destinée a jeté cette graine. Et c'est bien un coin de roc en eiret, un des plus majestueux et des plus escarpés, un des plus propres à faire passer la vie dans les profondes méditations, dans les nobles efforts sur place, dans les ardeiiis de l'esprit purement et stérilement brûlé comme une llamme ([ui moule droite vers le ciel, que cette imposante Tolède où venait se fixer ce Grec vénétianisé. Ville qui participe à la fois de la sévérité castillane et de la contemplation maui'esque, présentant ces caractères dans son architecture ; orgueilleusement catlioli(iue par le sombre triomphe de sa cathédrale, une des plus émouvantes et des plus dominatrices du monde, et végélativement arabe par ses rues étroites, tortueuses, ses portes basses, le lempéramenl, le leinl, les allures, les chansons mêmes, de sa population. Tolède, fixée sur sou i-ocher abrupt, emprisonnée dans la boucle du Tage, n'ayant pour ainsi dire que deux issues par deux ponts, tout en bas, un à chaque extrémité de la ville, car d'un côté le Tage la rendrait inaccessiide, et de l'autre, elle domine encore de très haut la terre où l'on ne descend (|ue i)ar des routes eu pente rapide; et ce que l'on découM-e c'est une campagne poudreuse ou des ondulations arides de rochers avec de parcimonieuses éruptions de verdure, des fermes et châteaux, blancs comme de lointaines mosquées. Ville de science et d'étude pourtant, plus que de guerre malgré cette physionomie de citadelle ; ville de théologiens, de nobles et airai)les esprits, ouverts aux arts, et même un des plus l)eaux centres d'art de l'Espagne, puisqu'il a produit ou adopté ces grands maîtres : Berruguete, Morales, le Greco; ville où l'on peut se recueillir et s'ennoblir, où lailiste pouvait vivre honoré et indépendant, aller jusqu'au bout de sa pensée sans se préoccuper des goûts de cour ou des intrigues de grands. Voilà où s'était développé Greco, de la vingt-septième année à passé la soixante-dixième, et l'on juge combien de ce refuge ou de ce lieu choisi, Venise dut bieiilùt lui scmliler loin, encore ([ue le Tiutoret eût laissé dans son esprit et dans son inélier des méthodes et des tours de main ineffaçables, mais assez étroitement adaptés aux aspirations de la nouvelle patrie pour redevenir comme ces langages dillérents (|ui ont une origine commune.
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Est-cn à dire (|ue Greco avail (■•l(' le seul ii (Mic iiiiisi l'acoiuK'' par le milieu cl le seul à (i-duvcr sou iiispiialiou <■( sa Aciir dans (oui ce majiiquc couranl de fonnelé et do gi-a\il('' exaltée (|ui eiiciile aniour de Tolède? iNon, puisque Morales avait aussi Iravaillé là. Maison n'a pciil-èlie jamais eu souci (1(^ rechercher si .Morales lui-même u'a pas forlemenl iullueucé le Greco. Modiliez la l'ouyue de composition et la richesse de couleur de Tintoret pai- l'élan intense aux formes contenues de .Moialèsel par sa \olonlaire |iau\ reh' d harmonies, et vous a^e/ le (ireco! Thetocopuli ne iienl |»as n'avoir pas étcM ivement riapp('' par des (eiixres de .Morales. 11 n'y a (jue ce maître qui ait pu l'induire à de tels renoncements. Bien plus, si l'on examine, par exemple, les parties de nu (|ui se reneoutreut dans certaines onivres de Greco, jtar exemple dans le Mari i/rv tic saint Maurice el (lèses com/iaij//ons à l'Escorial, ouMiit (pi'il peint les chairs ahsolumi'ul comme Morales, modelant de la même t'a(;on tine et robuste, conduisant la matière à la même (pialité ii;(''n(''reuse d'émail ; enlln, les maigreurs signilicalives, les mains frêles el longui-s, les accentuations de l'exlasc ou de la douleur, tout cela crée entre les deux maiti-es, à plus d'un demi-siècle de distance, de profondes analogies qui doivent être mises soit au compte d'une profonde admiration d<; la part du plus tard venu, ou dune semblable action du milieu el de la race sur deux grands esprits.
Mais à rapprocher sans cesse le Greco de quelque maître, soit le Tintoret, soit le Dii'i/io, nous ferions croire qu'il ne tient son originalité que de seconde main, alors que nous avons voulu simplement aider à le mieuv comprendre. Or c'i^sl cette originalité qu'il faut maintenant s'efforcer d'analyser.
l'acheco, que d'avance, d'après ce que nous avons dit de lui, mnis ne devons pas nous alleudic à trouver sympathique ou même favorable à Théotocopuli, rapporte un entretien qu'il eut à Tolède, en 1611, avec notre peintre. Une ample discussion a lieu, que Pacheco conduit théologiquement et comme jui'idiquement, en bon inquisiteur qu'il est. On y parle de la priorité qu'il convient d'attribuer soit au dessin soit à la couleur, et Greco donne le premier rang à la couleur (ce qui ne veut pas dire pour nous, sinon pour Pacheco, que le Greco ne se soit pas soucié de dessiner). On en arrive à parler de Michel-Ange, et voici ce qu'en dit l'interlocuteur de Pacheco : « Certes Michel- Ange était un vaillant artiste, mais il ne savait pas peindre. » Pacheco ajoute cette réflexion après avoir reçu le coup à bout portant : « Une opinion aussi monstrueuse ne semblera point pourtant extraordinaire à quiconque connut le Greco. En ceci comme dans sa peinture, il aura sans doute cherché à ne ressembler à personne. »
« Pourrait-on croire, dit encore Pacheco, que Domenico allait lui-même, maintes et maintes fois, reprendre ses peintures pour les retoucher à son aise, et qu'il se complaisait à en séparer et à en désunir les tons dans le but de leur donner l'aspect d'ébauches affectant la vigueur et la sûreté de main? »
Il y a beaucoup d'iiulicalions iulércssantos dans ce récit, l'acheco est un homme ennuyeux, mais en somme honnête et candide en même temps que précis, et Ton peut Icnir ses notes pour scrupuleusement exactes. L'opinion aussi fortement tranchée sur Michel-Ange comporte certainement une part d'ironie qui aura échappé au grave Espagnol, venant de ce nerveux et délié étranger. Toutefois, il est certain que pour un peintre élevé à l'école vénitienne, épris des bravoures de la main, des séductions de la palette, des belles surprises savamment combinées de la matière, Michel-Ange n'est pas peintre dans l'acception raffinée et subtile du mot, car sa vaste pensée ne se complaît pas dans l'exécution, et la couleur n'est pour luiqu'un moyen qu'il traite semble-t-il avec une souveraine indifférence. .Mais, en dehors de cette question d'opinion émise, vraisemblablement, par le fier artiste pour taquiner un peu son hôte, l'indication donnée par Pacheco du besoin incessant de retoucher et de reprendre des tableaux qui semblaient peints au premier coup — et non pas de les retoucher pour leur donner l'apparence d'ébauches — est bien une préoccupation du peintre moderne, faisant un morceau d'une seule traite, mais le détruisant vingt fois et le recommençant vingt fois, jusqu'à ce qu'il ait le caractère de l'aisance parfaite et ne sente plus l'hésitation ou l'elTort des choses trop travaillées surplace et trop fatiguées. Au surplus, Pacheco donne encore ce renseignement important : la surprise qu'il éprouva lorsque le Greco lui montra dans son atelier les esquisses et études exécutées pour toutes ses œuvres, même celles qui passent pour les plus fougueuses et les plus improvisées. Tout chez Greco était donc profondément calculé, et son écriture était voulue.
Le sacrifice qu'il avait fait peu à peu de son éducation et de ses goûts de jeunesse était œuvre devolonté et de réflexion et non de caprice, et illui fallut pour changer de manière toute unelongueseriederecherches.il a toujours été un grand laborieux, et un esprit des plus actifs puisqu'il s'occupa également avec succès d'architecture et de sculpture. 11 n'a point non plus cherché une originalité artificielle, un moyen d'étonner ses contemporains, lorsqu'il simplifia sa palette et l'appauvrit volontairement. D'abord c'eut été une spéculation indigne d'un artiste vraiment fier et passionné pour son art, comme l'était Greco, puis c'était une expérience dangereuse et un assez mauvais calcul, car ce n'est point par la véritable puissance et par la sobriété qu'on étonne le public, mais parla fausse grandeur, la richesse de mauvais aloi et la banalité agréable. Le Greco prenait donc tout juste la voie opposée à celle d'un ambitieux.
De même il n'est peut-être pas tout à fait exact de dire que sa manière changea brusquement. Sa première œuvre de peinture, lors de son arrivée à Tolède, est le retable de Santo Domingo l'Antiguo ; c'est une peinture fougueuse et éclatante tout à fait semblable à celle de Tintoretpar le jet du dessin et i)ar l'harmonie. Prenez un morceau dans la grande esquisse du Paradis de Tintoret que nous
LE GRECO. — l'eMEHREMEM DU COMTE LiORGAZ.
possédons au Louvre et vous aurez à peu près le principal du Greco de celle première époque. Arrivé à Tolède en 1579, il avait terminé une seconde œuvre des plus importantes et des plus célèbres : le Partage de la Tunique, pour la sacristie de la callK'drale, et ici, au contraire, il se souvient plutôt de Titien à qui on ne manque pas de le comparer (1). Les tons sont plus chauds, tel le magnifique rouge de la robe du Christ, la tunique jaune du personnage placé en avant, les éclatantes armures et coslumeries des soldats; la couleur a une transparence et une richesse remarquables ; mais l'esprit inquiet, le tempérament nerveux du Greco sont tout aussi lisibles dans cette œuvre que dans toutes les autres ; le mouvement du Christ, la distinction du personnage en armure qui se lient auprès de lui, sont comme autant de signatures, alors qu'au contraire les figures des soldats, dans le fond, sentent encore un peu la convention et ne disent pas une émotion égale.
Lorsque deux ans plus tard Philippe 11 fait venir le Greco à TEscorial et lui demande une grande toile représentant le Marli/re de vain/ Mai/rire pour l'autel dédié à ci' sainl, la manière de Greco n'a pas sensiblement changé. Sans doute la peinture est ici plus châtiée, ])lus sévère que le Partage de la Tunique, mais les tons les plus vifs y brillent encore dans la sobriété de l'harmonie générale, des bleus foncés, des bleus violacés, des jaunes bouton d'or, des verts intenses, et l'etret de l'ensemble est d'une puissance rare. Si c'est un tel tableau qui a commencé à faire passer le Greco pour un biu, il a fallu toute la sottise et toute rouliccuidance de la critique, et toute la jalousie des coteries, car c'est une des plus belles œuvres de Grt.'co, une des plus saisissantes de la peinture espagnole, et loin d'être en quoi que ce soit la conception et Texécution d'un agité, empreinte d'une véritaiîle grandeur. Le Marhjre de sainl Maurice est une œuvre aussi grandiose et aussi parfaite que l'admirable Enterrement du Comte d'Orgaz que le Greco peignit en 1584 et qui demeure son morceau capital.
Au surplus, ce qui montre bien que les légendes qui ont persisté de la folie de Greco sont surtout l'oHivre éés malveillants ou des ineptes, c'est que ce Comte d'Orgaz reçut un accueil tout à faitditTérent, bien qu'étant peint dans une gamme encore bien plus restreinte. Lors(|ue le sain.t Maurice était arrivé à l'Escorial, il fut reçu froidement par Philippe II, qui fut peut-être circonvenu par son entourage, ou bien qui simplement jugea mal l'œuvre, n'étant pas forcé d'être un critique infaillible. Quoi qu'il en soit, il ne voulut pas que celle peinture d'un caractère imposant et d'une force presque terrifiante occupât l'emplacement qui lui était destiné, et un nouveau tableau pour l'autel de saint Maurice fut commandé à un mauvais peintre. 11 n'en fallut pas plus pour rendre de l'audace aux rivaux et déchaîner les moqueries des courtisans, et c'est alors que le Greco com-
(i) A moins que ce ne soil du Tinluret du Miracle de sainl Marc.
ÉCOLE ESPAGNOLE. 193
nu'nra d'être iaxé (rcxh-avaganco. Mais, dans nu luiiicii plus siiiii cl plus sincèro,
LE GUECO. — LE PAUTAGE DE LA T U .M ij U E DIT « l'eSPOLON
il ne cessa pas d être apprécié, puisqu'une commande aussi importante que celle de VEnterrement du Comte iCOiujaz lui était confiée, et qu'il continuait à être
d94 HISTOIRE POPULAIRE DE LA PEINTURE.
tenu en haute estime et admiration par certains connaisseurs, entre autres par l'archevêque de Tolède. Et lorsque la peinture fut achevée, on vint ladniirer de toutes parts ; les Tolédans en étaient extrêmement tiers et <( ne se lassaient pas de la revoir, dit un historien, y découvrant liiujuurs quelque beauté nouvelle, ou prenant de plus en plus d'intérêt à étudier les tètes des cavaliers et des personnages du cortège, portraits, pour la }ilupart, de contemporains illustres. » Enfin, plus de vingt ans plus tard, en 1609, le Greco était encore assez apprécié pour avoir exécuté un grand nombre de peintures dans divers couvents et hôpitaux, et pour recevoir cette année-là mèmeune somme importante, paiement de travaux de peinture et d'ornementation pour liiàpital de Saint-Jean- Bapliste hors les murs, dit Hos pilai de Afucrm.
h' Enterrement du Comte d'Or gaz est la perfection même du génie de Greco, La très simple présentation de l'œuvre contribue à l'émolion profonde qu'elle excite chez ceux qui aiment Greco et sont venus l'étudier dans son pays. Elle n'est point entourée de ces précautions, de ces avertissements, de ces fantasmagories dont les musées ou les temples i)rônés croient devoir défendre, pour imposer aux touristes un peu plus de respect et pour en faire aussi payer la vue un peu plus cher, les œuvres très ou trop célèbres. D'ailleurs, à quoi servirait ce luxe d'avertissement, puisque les Tolédans d'aujourd'hui, au rebours de ceux de 1584, sont nombreux à ignorer l'importance et la beauté de cette peinture, et que sur dix touristes qui visitent Tolède, il n'y en a pas deux qui aillent voir ce chef-d'œuvre de la peinture. 11 n'y a pas de voile à faire lirer ni de taxe à payer dans cette petite église, bien modeste, de Santo Tome où fut enterré (jionzalo Ruiz de Toledo, comte d'Orgaz, mort en odeur de sainteté au xvi" siècle. On se trouve presque dès en entrant, devant la peinture, et elle est placée à la hauteur même de votre œil, mais s'élève triompiialement jusqu'à la voûte, et croirait-on, jusqu'aux cieux mêmes sur lesquels elle ouvre une grandiose et éblouissante échappée ! Le grand personnage mort va èti-e enseveli dans le linceul de fer de son armure; on lui a joint les mains; sa tèlc line et blême se penche sur son épaule. Saint Augustin en splendidc chasuide et coiffé de la mitre archiépiscopale, soutient le cadavre par dessous les bras; son visage barbu et chenu est pénétré d'une compassion grave et d'un respect attendri. V\\ saint Etienne, à la tête rasée, jeune, d'une charmante distinction, soutient les jambes ; elles deux saints vont déposer le comte dans son tombeau tandis que les assistants s'apitoient. Des moines, à gauche, méditent et s'exhorlent. A droite, des officiants disent les prières ; un prêtre en surplis ouvre les bras et étend les mains, la tête levée vers le ciel, comme s'il voyait le Paradis s'ouvrir pour l'àme du trépassé dont il remémore les vertus. Entre ces deux extrémités, une rangée, une frise de personnages aux visages de componction, de douleur sincère, aux mines hères de grands seigneurs, de penseurs et de croyants, se développe ample-
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ment, sans artiticL", sans rcflicnlicdc (■oiii|M)>iii(iii ou tlcpcrspodivc, (•(•(|iii l'oniic précisément une perspective saisissante et une composition suMinie. Ou ne peut oublier ces sérieuses ctlongues tètes pâles, aux clieveux coiirls, nu\ luiihes taillées en pointe, émergeant des niides collerettes Idanches, au-dessus des iinplacal)les eostuuies noirs, relevés çà et là de la rouge ( loiv de (lalatrava. Toute celle partie du tableau est l'harmonie même des souveraines tristesses, et l'austérité des grandes cérémonies chrétiennes qui accompagnent la mort. Seules les chappes maguitiquos, ruisselantes d'or, des officiants, et l'aruinre (lamasquin(''e, funèbre parure de celui (pii va retourner en poussière, rompent, en l'acceutuanl encore, le lugubre accord de ces noirs, de ces bruns et de ces blancs. Mais au-dessus c'est hi lumière et la délicatesse rêvées. Ce séjour d'élus, que le prêtre au grand surplis blanc évoquait pour adoucir les regrets des assistants, apparaît en même temps. Le Christ, la Vierge, les saints, les élus, les auges, planent dans les nuées, au milieu d'une atmosphère radieuse, dia|i!iane, où se jouent les tons les plus frais et les plus subtils, ce qui prouve en passant combien peu le Greco s'asservissait à un système uniforme de coloration ; la facture exaltée et joyeuse de toute cette partie céleste, le soin exquis avec lequel sont traités les quelques morceaux de nu, la nouveauté et l'élan des attitudes, forment un contraste extraordinaire entre cette mort tangible et cette résurrection annoncée, entre la douleur terrestre et l'allégresse supérieure. Et il n'y a point de ruse, dans cette peinture, point de surprise de coupe, mais rien qu'un savoir tellement attentif dans chaque morceau qu'il est impossible de prendre pour de la gêne ou de la gaucherie une aussi déconcertante simplicité de composition : des personnages juxtaposés, et deux zones superposées.
Que si de l'ensemble on passe aux détails, on n'a pas moins de sujets d'admirer : les mains dans les tableaux du Greco sont toujours d'une beauté saisissante ; maigres, actives, éloquentes, elles sont aussi belles et expressives que les visages dentelles complètent la signification et le caractère. Le peintre en a laissé voir quelques-unes seulement dans ce vaste tableau, mais comme elles montrent bien ce qu'elles veulent montrer ! Comme elles se lamentent et désignent, en même temps qu'elles correspondent à la douleur des assistants, l'inanité de ce misérable rien qu'est l'homme et qui emporte de si profonds regrets! Les visages sont tous admirables en tant que portraits et en dehors même de ce que la composition a de frappant. Quant à l'exécution de toute l'œuvre, elle est d'une finesse et d'un soin, mais d'une force aussi, dont la gravure ne donne pas la plus faible idée. On ne peut se lasser d'interroger, dans le silence de cette petite église, la qualité de cette matière qui est à la fois d'une frugalité et d'une richesse extrêmes ; frugale par ses éléments qui ne sont guère que du noir, du blanc, du jaune et du brun, mais riche par la façon dont elle est conduite, comme un émail, avec des solidités et des transparences inatten-
196 HISTOirtE POPULAIRE DE LA PEINTURE.
dues, détail des chasubles, malité des draps noirs ou bruns, légèreté des dentelles et des linons. Rien de cela qui ne soit d'un grand peintre. Est-il donc destiné à demeurer connu seulement de quelques délicats, et doit-il rester toujours dédaigné dans les catalogues et dans renseignement?
De même, au lieu de quelques peintures mauvaises pu secondaires que l'on signale aux visiteurs non avertis, le Marli/re de saint Maurice, cette perle de l'Escorial, ne devrait-il pas être montré avec orgueil, comme un des plus beaux tableaux du monde? La fierté et le courage si chevaleresquement rendus par le Greco dans ces grandes figures de héros avec leurs armures, leurs jambes nues, leurs grands manteaux verts, bleus ou jaunes, toute cette foule armée^ ces étendards rouges et l)leus claquant au vent parmi les lances, ce page vêtu de vert et portant le casque du saint guerrier qui va marcher résolument au martyre, la simplicité de-la composition si riche et alticre qu'elle soit, et pour laquelle le Greco a accepté la convention toujours saisissante des primitifs, les difi'érents épisodes de la scène réunis sur une même toile à des perspectives différentes, la marche au supplice au premier plan, et le supplice lui-même vu au loin ; enfin jeté par-dessus tout ce spectacle de guerre, de gloire et de tuerie le prodigieux groupe de cinq anges apparaissant dans les nuées, et composé avec un élan, une exaltation et une grâce inouïes, anges aux grandes ailesdéployées, et jouant des instruments ou chantant avec un livre ouvert, aiiges^ fondant du haut du ciel dans un vol d'aigles et apportant des couronnes et des. palmes.
Telles sont les notes dominantes de ce tableau admirable d'élan autant que d'exécution, et dont l'exaltation de l'imagination, la noblesse de la pensée, ne le cèdent pas à la perfection de la matière et au jet du dessin. Telle est cette œuvre qui commença de faire passer le Greco pour fou, et si bien fou, que la légende s'en est conservée jusqu'à ce jour. Nous nous souvenons que, visitant \ Hospiial de Af lieras , la digne religieuse qui avait bien >oulu nous accompagner dans la chapelle, à ce moment fermée, nous Jiten nous montrant les peintures de Greco, avec un geste de sincère pitié, et comme pour excuser l'artiste : « Le pauvre homme avait déjà la tète bien malade à ce moment-là. » Or il s'agissait du ])eau tableau d'autel de 1009, dont nous avons parlé tout à l'heure: un magnifique Baptême du C/irisf, avec deux figures nues d'une grande puissance, celle du Christ et celle de saint Jean, et au-dessus un majestueux Père Eternel vêtu de blanc, entouré, dans les nuées, de volées d'anges aux tuniques éclatantes. Dans la même chapelle nous avons noté au-dessus de divers autels,, un beau tableau d'une Sainte Famille, la Vierge allaitant l'Enfant et velue de rouge et de bleu, entre sainte Anne vêtue de rouge vif et saint Joseph d'un jaune bouton d'or; puis un Saint François à genoux devant le Christ; un trèsbeau Portrait du cardinal Tavera, la main sur un livre que supporte une table dont
ÉCOLE ESPAGNOLE
le lapis vert forme avec le costunio rouge une opposition des plus hardies et des plus^fraiichos ; un Saint Pierre non moins hardiment velu d'une tunique jaune vif et d'un manteau bleu clair. Ce sont ces francs et simples rapprochements que le timide et dépourvu de génie Pacheco avait sans doute eu vue lorsqu'il parlait