LUIS TRISTAN. — SAINT JEROME
du plaisir que le Greco avait à « désunir les tons », alors que le peintre prouvait simplement un œil subtil, une vision fraîche, en dehors des conventions de son temps et en rapport aussi bien avec la sincérité hardie des primitifs qu'avec la tolérance intelligente de l'art moderne, pour lesquelles il n'y eut et il n'y a point de tons allant mal ensemble, mais seulement de mauvaises manières d'en présenter ou d'en ménager le rapprochement.
Hélas ! à part les peintures de Santo Tome et de la cathédrale de Tolède, de
l'Escorial et du iMusée du l'rado, il est niuinles œuvres do preuiier ordre réparties dans des églises peu connues, et dans des couvents, à Tolède, dont l'Espagne paraît ne faire aucun cas. Les couvents ne sont plus sous la surveillance de cet archevêque avisé qui osait commander le Comte d'Orgaz sans se soucier de paraître n'avoir pas le même goût en peinture que le roi. Il y a d'autres préoccupations, et l'art de Greco paraîtrait plutôt un peu diabolique à l'Espagne artistiquement déchue. Ainsi des peintures superbes de couleur et de mouvement, et qui sont l'œuvre du plus aisé et du plus fougueux artiste que l'on puisse imaginer, vont se perdant, ternies par les fumées de cierges et d'encens, gondolées, se détachant de la muraille, et qu'un nettoyage judicieux pourrait faire redevenir l)rillaules et durables. Et même ne devraient-elles pas être transportées dans quelque musée spécial, ou à Madrid, au lieu de demeurer dans ces églises à des hauteurs où on ne les voit que mal, cachées encore par des décorations suffisantes pour les lldèles, mais fâcheuses pour les artistes ? Peut-être l'Espagne s'en avisera-t-elle lorsqu'il sera trop tard.
Les peintures de l'autel de San Domingo l'Antiguo ne sont point en aussi bon état de conservation ou d'entretien que celle de Santo Tome. Toutefois elles sont encore intactes et parfaitement belles. La turbulence superbe qui règne dans la composition, dans le mouvement des figures, réduit à néant toutes les fables relatives à la « folie » qui se serait emparée de Greco dans la dernière partie de sa carrière, puisque de toutes les œuvres de Greco c'est bien une des plus folles si l'on se place au point de vue des sages comme Pacheco et Sa Majesté Philippe II. Le tableau principal représente \ Ascension. Le Christ s'élève dans la partie supérieure du tableau où résonnent une grande draperie rouge et une éclatante banderole blanche. Les soldats, dans la partie basse du tableau, sont renversés dans des altitudes d'effroi, ou les mains levées, ou vus dans d'audacieux raccourcis, et dans l'angle gauche du tableau est la belle figure d'un prêtre vêtu de blanc. De chaque côté du maître autel sont deux imposantes ligures : un SahiLJoan-Baptisle nu, avec une draperie brune, et un Saint Jérôme vêtu de rouge et de bleu, lisant, la main sur sa barbe. Un autre autel de la même église est orné d'une Adoration des Bergers non moins belle, avec la Vierge et le Nifio, entourés et surmontés de vols d'anges, tandis qu'à gauche les bergers sont en contemplation, et que dans le bas se tiennent un saint Joseph vigoureux et grisonnant et un donateur vêtu de noir: c'est une très belle œuvre du Greco.
A San Vicente, toujours à Tolède, sont encore des œuvres importantes : une grandiose Assomplion; la Vierge en bleu avec le corsage rouge soutenue par des anges et des chérubins aux ailes éployces, un ange rouge, \\\\ ange jaune avec des pieds d'un modelé infiniment délicat et d'un dessin supérieurement gracieux ; dans la partie supérieure des anges joueurs de violes et le Saint-Esprit rayon-
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liant au-dessus de la Vierjio; eu l)as, un paysage étonnant; car il y a chez Greco parCiiis des échappées de paysai^e où il apporte sa même orij;inalilé, sa même niordaiile couleur ; pays monlueux, arruciié, gris bleuâtre, noirâtre, avec des éditices menaçants, toute une rapide et lointaine apparition d'une terre de misère, tandis (pie le lalileau est tout d(( claih' et d'allégresse. De chaque côli' de cet autel sont: [" un Sa/itl /A/v/Ammi aiciievè(jiie, répc'titioii de cidui du musée de Madrid: 2" un saint Pierre eu liini(pi(" jaune, la main maigre appuyée sur la pin'lrine, et avec les pieds vus dans un raccourci des [)lus vigoureux.
Ilien d'autres peintures de Greco pourraient être retrouvées, avec des recherches un peu patientes, d'autres connues seraient à cataloguer et à décrire