‹ Histoire populaire de la peinture (volume 2)Chapitre 51 sur 90 · V E L A Z 0 U E Z . — LE .N A I -N SEBASTIAN DE SI 0 H 11 A · texte numérisé non relu

V E L A Z 0 U E Z . — LE .N A I -N SEBASTIAN DE SI 0 H 11 A

sion snr le jeune peintre : Herrera, Ulbera, Luis Tristan, ou plutôt encore le maître de celui-ci ; le Grcco.

En 1GI8, il épouse la fille de Pacheco, Juana de Miranda, qui sera la compagne paisible et fidèle de toute sa vie ; et en 1022, sur les conseils de son maître, il se rend à Madrid où il a de valables recommandations, notamment pour Don Juan Fonseca, chanoine du chapitre de Séville et aumônier du roi. Il exécute seulement lors de ce premier voyage le portrait du poète Gongora; puis il retourne à Séville, n'ayant pu par suite de quelque circonstance exécuter le portrait du roi comme il l'aurait souhaité. Mais l'année suivante, il est expressément mandé par le premier ministre, le comte-duc Olivarès, et après avoir . donné des preuves de son talent avec le portrait de Fonseca, il est aussitôt attaché à la personne royale; son premier portrait équestre de Philippe IV

date de 162!]. Il n'en reste qu'une étude partielle, le roi à mi-corps, revêtu d'une armure avec une écharpe rose. Viennent alors toute une série de portraits et de tableaux de chasse. En 1627, Velazquez remporte le prix dans un concours institué pour célébrer en peinture VExjn/ls/on des Morlsques : ce prix est une charge d'huissier de la chambre du roi; le tableau a été détruit.

C'est l'année suivante que Velazquez exécule, pour le roi bien entendu, puisqu'il parlir du moment où il est entré à son service, il a cessé de peindre ofiiciellement pour quiconque, le tableau des Biicei//:s, los Borrac/ws, un des plus beaux de sa première manière, et d'ailleurs essentiellement naturaliste, en dépit de son prétexte plus ou moins mythologique de mettre en scène Bacchus et d'assez hétéroclites compagnons.

Deux grands événements dans la vie de Velazquez : il reçoit Rubens à Madrid, en 1028, et il fait son premier voyage en Italie en 1629. Événements d'ailleurs qui n'ont sur son talent qu'une influence relative. Rul)ens en effet peut avoir inspiré à Velazquez une sympathie et un respect profonds, mais on chercherait vainement la plus légère trace d'une action quelconque sur l'œuvre. Velazquez est bien trop maître de lui dès ce moment, et sa personnalité est bien trop accentuée, il sent trop ce qu'il veut faire et comme il veut le faire, pour se laisser dominer même par les plus fortes admirations. Et celles qu'il éprouva à Venise furent certes plus vives, devant les œuvres de Tintoret et Titien, qu'à Madrid en présence de Hnbens. Il fait des copies de Tintoret, entre autres, avec un réel enthousiasme, et pourtant, c'est justement à ce moment-là que sa couleur va devenir plus sobre, plus simple que dansie Bncc/iit.s. Quant à ranli([uilé classique et à l'art de la Renaissance, voici toute l'impression qu'ils font sur lui, au point de vue de la direction de son œuvre : il peint un paysage de la V/ikc Médim avec la franchise et l'insouciance de convention d'un artiste moderne, et en composant un Apollon, il se souvient surtout des forgerons de Séville : la Forge de Vulcahi et la Tunique de Joseph sont deux admirables tableaux que Velazquez a exécutés comme s'il n'avait jamais quitté Séville ou Madrid. Après Venise et Rome, il visite Naples où il se lie étroitement avec Ribera, qu'il ne connaissait (jue d'œuvres, et en 1631 , il rentre à Madrid où va commencer tout un cycle'd'œuvres particulièrement admirables.

D'abord, entre 1631 et 1647, toute l'extraordinaire série des portraits princiers ou royaux en pied, les grands portraits équestres, et la nombreuse colleclion de nains, de bouffons et de phénomènes, peinte pour distraire le royal ennuyé. Vers 1647, le (ableau Av% Lunées cm Ai- \-a, Bedd'ihnn de Breda.

D'' \<\W à 16.11, N'elazquez accomplit son second \oyage en Ualie, afin surldiit de i-cciieillir des [)eintnres et des objets d'art de toutes sortes pour la décoration de l'Alcazar, dont il était le directeur des travaux. C'est pendant son séjour à Rome qu'il fait le saisissant portrait d'Innocent X, en rouges sur rouges.

ÉCOLE liSI'AGNOLI':.

A 8011 roloiir en Espiiii;iio, le roi le iioinnie AposcnldJor, c'esl-à-dirc marcchallourrier du palais, et il est exact de dire ijne ses nouvelles fonctions sont assez absorbantes et fatigantes, car il s'agit d'accompagner le roi dans tous ses voyages

et de diriger la préparation de ses logements et de ceux de sa suite, enfm d'assister le roi dans diverses circonstances. Velazquez lui-même a^ait sollicité cette charge en faisant valoir qu'elle comportait de nombreux travaux de décoration et d'amé-

nagement en lesquels il avait une compétence spéciale, et il était à même de rendre des services convenant « âge su nio y occupacion ». II ne faut donc pas exagérer absolument l'intluence fâcheuse que ses devoirs auraient eue sur son art. D'ailleurs il produisit encore nombre d'œuvres des plus importantes, peutêtre même ses plus parfaites, celles où il est arrivé à la pleine possession de luimême, à sa plus magique facture, à sa plus saisissante façon de concevoir et d'évoquer les choses, et ce sont les Tapissières [las Hilanderas), le Couronnement de la Vierge, l'étonnant portrait de Marianne d'A ulriche^ avec son immense coiffure et à genoux dans son oratoire, appuyée gravement sur sa chaise de prières aux coussins et aux amples draperies de damas, sous une vaste courtine de même étoffe et le pendant, P//i lippe IV en [trières, dans les mêmes attitude et occupalion que sa femme; les portraits de l'infante Blarie-Thérèse. ceux du sculpteur Martinez Monta nez, enfin les Meninesl Certes, le nombre de ces œuvres est, malgré leur importance, plus restreint qu'il n'aurait été si Yelazquez n'avait pas été fréquemment détourné de ses travaux par ses fonctions, et à ce point de vue sa destinée d'homme de cour a ses regrettables fatalités, mais si son œuvre a souffert en étendue, elle n'a point été atteinte en perfection.

C'est en lOGO qu'il eut l'occasion de déployer le plus largement ses talents de metteur en scène du décor royal : le mariage de Louis XIV avec l'infante Marie-Thérèse et les fêtes de lile des Faisans. L'artiste s'y multiplia, dans la construction et la décoration du pavillon royal. Ce fut une merveille de richesse et de goût qui lui valut les compliments les plus flatteurs. L'on conçoit fort bien que Vclazquez ait pris un réel intérêt à ces sortes de travaux, et que d'avoir pour eux par moments fait un peu moins de peinture n'ait pas toujours été pour lui un absolu sacrifice. Il y avait plaisir pour un tel peintre à acquérir pour le compte du roi des tableaux, des antiques, des objets précieux, à les disposer dans les palais, à inventer des décors de richesse, à trouver des harmonies, en un mot à faire des tal)leaux avec des choses, au lieu de les faire avec sa toile et sa palette. Lui-même avait demandé ces travaux, et ils étaient tout à fait dignes de le passionner; on objectera que ces décors s'éA'anouissent tandis que les œuvres demeurent; parfois il importe peu à l'artiste du moment qu'il s'en est donné le plaisir, et qu'après tout, lorsqu'il peint, c'est encore et seulement pour le même maître.

Sans donc trop mépriser ces fonctions de « tapissier » qui nous ont privés nous seuls de quelques chefs-d'œuvre, tout ce que l'on peut constater d'après les documents, c'est que Velazquez n'a pas été rémunéré de ses peines au delà, ni même à l'égal de leur valeur, il s'en faut de beaucoup. Les comptes et archives abondent en preuves de la modicité des prix dont furent payées ses œuvres les plus importantes. Il lui arriva d'avoir de gros arriérés et de les abandonner au trésor royal (que cela n'enrichissait pas d'ailleurs autrement, puisque Velazquez

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n'avait pas louché faute de fonds) en échange de futures augmentations; il est aussi des prix de tai)leaux conservés par h's comptes et qui senUih^'aieiit tant soit peu dérisoires, encore lors([ue h' roi, comme la plupart du temps, ne les considérait pas comme offerts, sincui dus par sou peintre, le /ifin/iiis payé environ trois cents francs de notre uu)nuaie, etc. 11 est donc avéï'i' (|uc IMiilippe IV ne fut pas ou ne put pas être magnifi([ue envers Velazquez. Toutefois la situation qu'il occupait était des plus en vue et par consécpient des plus enviées. Lorsqu'il fut ([uestiou de faire de la croix rouge soi-disant peinte sur le pourpoint noir par le roi une réalité et non plus une promesse, cette situation privilégiée de Velazquez ne le mit cependant pas à l'abri des rigueurs des enquêtes et des étiquettes par lesquelles il fallait passer pour être jugé digne d'être nommé chevalier de Saint-Jacques. Le récit de toutes les formalités remplies par la commission d'examen des titres, ses déplacements, ses discussions subtiles, tout cela touche au comique lorsque l'on songe que le sujet de tant de vétilles et de scrupules était Velazquez, le seul homme, y compris le roi, qui ait avec Cervantes jeté uiu^ incomparable gloire sur ce règne. C'est par cinquantaines que les dépositions ont été conservées, et quelques-unes des plus importantes pour le résultat désiré sont celles qui affirment, » que si Velazquez a fait œuvre de peinture, c'est uniquement par ordre du roi et pour contribuer à l'embellissement et à la décoration du palais; qu'il n'a jamais vendu ou fait vendre de sa peinture et qu'il est, enfin, à leur connaissance qu'il ne possède et n'a ouvert à aucun moment de sa vie ni atelier, ni boutique, ni étalage de vente ». Un des nobles déposants affirme les mêmes faits, et ajoute « que sûrement le roi, c'est du moins son avis personnel, ne concéderait jamais l'Ordre s'il pouvait supposer qu'il en fût autrement ». Enfin le peintre put prendre l'habit en novembre lGo9, — et le 6 août 1660, il mourut, probablement à la suite des fatigues que lui avaient causées ses occupations lors des fêtes du mariage de Marie-Thérèse.

Est-ce tout? Non : après sa mort commencèrent des procès relatifs à l'emploi des sommes que Velazquez avaient reçues pour ses acquisitions d'œuvres d'art en Italie, et l'on daigna, après de longues chicanes, reconnaître que les arriérés de gages et les paiements de tableaux que lui devait le Trésor représentaient la moitié de l'argent réclamé par ce même Trésor à la succession ! Et pourtant malgré cette abnégation de près de quarante années dans des fonctions que nous considérerions aujourd'hui, un peu à tort, il est vrai, comme une sorte de domesticité relevée, malgré ce perpétuel devoir d'assister et de peindre un roi aussi apathique et solennellement ennuyé et ennuyeux que distingué, malgré les gages pas payés et les tableaux mal payés, malgré l'envie et les tracasseries posthumes, Velazquez ne peut être considéré comme un de ces grands peintres victimes de la vie dont nous avons vu les épreuves, un Rembrandt ruiné et

enserré de chicane, un lUiysdael ou un Hobliema mourant dans une obscure misère; un Durer menant une vie de petit bourgeois chétif, un Holbein végétant d'un pays à l'autre; un Greco même, méconnu et passant pour fou. Velazquez a été encore relativement payé de ses peines, parce que de son temps même il a été apprécié et honoré, non point comme le fastueux lUibcns, mais comme un gentilhomme dans un pays noble et appauvri.

Aussi son œuvre se ressent-elle de sa situation ; elle est d'un gentilhomme ; elle ne sent point le tourment, l'inquiétude; elle est aisée et sûre, merveilleuse par les dons extraordinaires de l'homme, mais pleine d'unité et de suite de par la vie que mena l'homme et la tâche qui lui fut imposée. On ne sait malheureusement point, avec les préjugés du temps, les préoccupations si différentes, la façon même d'envisager les choses, quel esprit au juste élait celui de \'elazquez, et cela importerait beaucoup plus que les détails de comptes et de fonctions, les allocations de petites sommes et de beaux habits. Il ne suffît pas que nous sachions en ellet que ce fut un homme modeste, noble, grave, pieux, de ton cultivé et aisé ; cela c'est Yhabilits même de son esprit, mais ce n'en est pas le fond et les aspirations. Des maîtres sur lesquels nous sommes beaucoup moins précisément renseignés, nous apparaissent au contraire bien plus inlelligildes et plus nettement silhouettés; on sait, par leur onivre, ce que furent les personnes morales du Divino Morales, du Greco. Mais Velazquez, dont nous connaissons le portrait, le costume, l'allure, par ses propres soins, nous échappe par quelque côté ; il a sous ce rapport un peu du mystérieux de sa peinture, on le voit vivre, mais on ne pénètre pas son secret. Si l'on interroge son œuvre, en dehors des portraits et des scènes vues, elle ne nous dit pas explicitement son cerveau. Le Baco^ VApollon chez les foi-gerons, les Tiipissières , sont des tableaux d'un pur réalisme, interprété par un esprit très distingué et un peu ironique; les Lances procèdent du même esprit, et montrent un homme qui sait inventer des coupes neuves et hardies ; le Couronnement de la Vierge et le Christ en croix ont des beautés fort grandes de douceur ou de drame, mais telles qu'on eu trouve chez d'autres maîtres à égal degré et même à un degré supérieur. Znrltaran a des ferveurs plus dévorantes, et Murillo lui-même, inférieur comme peintre, des grâces plus enveloppantes ; ce n'en sont pas moins de précieux tableaux, mais qui, là encore, n'auraient presque que des beautés de peinture, auprès des beautés de conception et d'exaltation du Greco. Il reste donc son œuvre officielle, en quelque sorte, son œuvre la plus captivante et la plus désespérante pour un peintre : ses grands portraits et ses morceaux d'après la nature, ou d'après sa façon de voir la nature. Mais si cette œuvre nous montre à plein l'allure de son esprit, la qualité supérieure de ses sensations, la rareté unique de son métier, elle nous cache partiellement son cei-veau. Nous ne pouvons pas croire qu'un tel peintre n'ait été que peintre, et c'est pourtant ce prodigieux peintre qui seul

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