STEPHAN LOCHN'ER. — ANNONCIATION
heureux. Lui-même fut apprécié et honoré, bien que certains récits qui sont peut-être une simple légende le montrent comme ayant connu une lin misérable. Du moins ils ont été appliqués, on ne sait trop pourquoi, à Lochner.
Voici ce récit; nous le rapportons parce qu'il présente au moins un trait important à retenir. Quad, un graveur de Cologne du xvii" siècle, raconte dans nu livre sur les peintres que dans une cité qu'il ne veut pas nommer, et qui est Cologne, qu'il était obligé de ménager à cause de ses relations, « le grand Albert Diirer de Nuremberg vit une table peinte sur laquelle les bourgmestres lui demandèrent son avis. Diirer, tout saisi par la beauté de l'œuvre, ne pouvait d'abord trouver les paroles. Ces messieurs lui dirent alors, et cela visiblement pour blesser son amour-propre d'artiste, que l'auteur du tableau, l'un de ces hdmmes fantasques qui, malgré leur extrême pauvreté, se croient quelque chose, était mort misérablement à l'iiùpilal. — Ceci lU' vous fait guère honneur,
ÉCOLE ALLEMANDE
messieurs, l'rpondil sévùrtMiicnl Iliircr : il vous sied lort iiutl de no pas cacher iiiic Ifllc A ilcnic. (lu a laissi' moiirii' dans I(ï besoin un Inininie dont cette seule
STEPHAN LOCHMElt. — L ADORATION DES MAGES. — VOLET DROIT DU DOMIllLD DE COLOGNE,
œuvre a donné plus de gloire à votre ville que tout le reste. » La seule indication intéressante est l'admiration que ressentit Durer pour ses devanciers, lors de son passage à Cologne; mais rien ne prouve qu'il s'agit ici de Steplian Locliner, et s'il s'agissait de lui, le document serait en contradiction avec
d'aulros qui permettent de suivre avec plus de précision la vie de l'artiste. On a découvert en efl'et dans des archives que Steplian Lochner possédait une maison à Cologne, entre les années 1432 à 1448, puis qu'il fut élu deux fois conseiller de la gilde, enfin (pic hirsqu'il mourut en 1451, il occupait encore ces fonctions, ce qui annule la légende de la mort à l'hôpital.
11 est tout aussi peu certain que le tableau montré à .Vlbert Durer ait été le fameux triptyque de la cathédrale, le célèbre Domh'dJ, V Adoration des Maqes, bien que celte peinture ait été jadis placée à Thôtel de ville, ce qui rendrait ])lus vraisemblable la scène entre le peintre, le bourgmestre et les échevins. De toute façon l'œuvre était digne des admirations du grand peintre, car c'est une des plus éclatantes et des plus parfaites. Elle est d'une grande simplicité de composition et d'une grande richesse d'effet. Le panneau central représente VAduralion proprement dite, le panneau de gauche Sainte Ursule et ses compagnes, ceXvà Ù.C Avo'ÛG Saint Géréon et ses compagnons. Mais ces deux groupes, par une disposition que nous avons fréquemment constatée dans l'art flamand et notamment dans une grande œuvre de Van Eyck, semblent continuer le groupe principal dont ils forment comme les ailes.
Avant tout l'œil est arrêté et charmé par la figure de la Vierge, placée au centre, avec l'Enfant sur les genoux. Dans cette tète, malgré les restaurations malencontreuses, se retrouve toute la candeur, toute la grâce de la Vierge allemande, telle que la race la donnait et que Stophan et les vieux maîtres la rêvèrent. De chaque côté, se tiennent agenouillés ou debout, des personnages de riche allure aux accoutrements lourds et compliqués, à la mine grave et bienveillante, car Stephan Lochner ne voit pas tragique ou même sévère; sa vision est toujours riante et heureuse; malgré leur appareil belliqueux, saint Géréon et sa suite sont de bons guerriers qui ne cachent pas leur satisfaction d'être admis à assister à cette scène, et à présenter leurs hommages àMadame la Vierge. De même, le panneau de sainte Ursule raconte encore plus éloquemment cette simple allégresse. Les tètes n'y sont point belles dans le sens flatteur qu'on attache vulgairement au mot ; bonnes et rondes petites tètes sans autre expression que celle d'une conscience paisible et d'une vie tranquille, bien différente de l'ardente extase qui met une flamme pure dans les yeux des Vierges de l'Angelico. Elles se rapprochent davantage de ce spiritualisme plantureux, matériel, que nous vîmes régner dans l'art flamand. D'ailleurs l'influence des Van Eyck est devenue décisive dans l'école allemande, et on n'a point de peine à la découvrir, quant à la conception, à la composition et au métier même, dans cette anivre de maître Stephan. Ce n'est pas à dire, bien au contraire, qu'elle ne soit essentiellement germanique; les traits de race, de costume, d'attitude y sont fortement tracés; il ne s'agit que de rapports, et plus d'une particularité peut y être re]ç\(''('(pu exclul l'idée de similitude absolue et de pastiche. Les
rXOLK ALLEMANDE.
lètcs, .h„s leg.oup.. de saillie Irsule, sont naïvomnit élagécs; cola suffi l au l.euiliT, et celle disposition se retrouvera très fré.iuemiuenl dans les scènes .m
tlans les portraits de famille. Le peintre allemand est, d'autre part, encore fidèle aux fonds d'or, et il est loin de se donner la joie d agencer des paysages, des architectures, de véritables tableaux de fonds, comme à ce moment se
livrent à ces caprices exquis les maîtres ilamands contemporains. Tout au plus l'élément nature est-il représenté par le terrain parsemé de ileurettes que foulent les personnages. Mais les anges familiers s'ébattent encore dans l'or idéal des vieilles conventions byzantines.
Cet or ne tardera pas pourtant à céder la place à de premières et sommaires indications de paysages, puis avec les maîtres du xvi° siècle aux lointains les plus accidentés, aux observations de nature comme compliquées à plaisir. En attendant, c'est dans un accessoire, comme le buisson de roses qui sert d'encadrement et de dosseret à l'adorable Vierge, que cette tendance se fait timidement jour chez maître Etienne, dans un autre tableau célèbre. Peu importe d'ailleurs l'accompagnement de ces jolies figures, pourvu qu'il soit riche et ornemental : c'est dans le sentiment des tètes ou de la scène que réside tout le prix des œuvres de ce peintre. Voici encore la Madone à la Violette; c'est toujours le même thème, la même figure tenant cette fois une violette à la main, comme pur accessoire plutôt que comme symbole; la Vierge se détache sur un beau fond en manière de tapisserie qui s'élève à mi-hauteur du tableau, tandis que dans le ciel toujours d'or, se montrent Dieu le père et des groupes de petits anges! Comme tout cela est joli! C'est de la convention pieuse, de la bijouterie candide de bon ouvrier recueilli.
Mais voulez-vous voir maître Stephan agençant une composition imposante, j'entends par le sujet et le nomlu-e des personnages, plus que par les dimensions, car le Jai/cmcnt dernier du musée de Cologne est relativement un petit tableau?Ici, le peintre a appelé à l'aide toutes les ressources de son imagination, et aussi toute sa connaissance du vieux thème tel que l'ont traité ses prédécesseurs, pour tâcher de faire bien terrifiant. Vous pensez (pi'il n'y a réussi qu'à demi, il a cependant, grâce à un artifice de proportions tiré de l'ingénuité môme, réussi à faire imposantes les trois ligures centrales, qui sont celles du Christ, de la \'icrge et de saint Jean-Baptiste, tous deux en prière à ses côtés et au-dessous de lui, et ces trois personnages sont fort grands par rapport à tout le reste ; ils planent majestueusement dans le ciel; au-dessous du Christ et entre les deux autres grandes ligures, deux petits anges entre-croisent les tubes des trompettes, et au-dessous encore s'opère la séparation des damnés et des élus, scène compliquée et animée, qui va remontant de chaque côté du tableau et encadrant toute la partie centrale. A droite s'élève un palais en ruines d'où s'écha})pent des tourbillons de flammes, et surmontant un gouffre où des monstres guettent les maudits, qu'amènent en dépit de leurs résistances les diables et les diablotins. Ce sont des bourgeois ventrus, des prélats indignes, des puissants haïssables, représentés dans une hideuse nudité. .V droite, au contraire, s'engouffrent dans un palais de riche architecture, la foule paisible des bienheureux, dans une montée que le peintre a su faire sentir radieuse. Dans le ciel, de droite comme
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de gauche, planent des anges voletants, qui, du côté de l'ciifer, tâchent encoi-c^ d'arracher quelques âmes aux diables grill'us. (À* qu'il importe de remarquer dans cette scène d'ellVoi peinte pai' un homme de caractère paisible et heureux,
STF.PHAN LOCHNEB. — l'aDORATION DES MAGES. — VOLET GAl'CHE DU D 0 il D I L D UE COLOGNE.
c'est moins l'agencement général, tout attrayant, et le caprice fantastique des' détails, que la recherche de la forme dans les nus. Déjà, dans certains gros damnés, dans quelques Uns corps d'élus, on sent poindre les études de lignes où se passionneront plus tard un DUrer, un Cranach. En tous les cas, il y a une
vraie et saisissante curiosité de peintre, qu'il est nécessaire de noter ici pour la première fois, et qui sera une des caractéristiques de l'école.
La Présentation au Temple, du musée de Darmstadt (1447), vaut encore par le charme ingénu, typique des têtes de jeune fille, on dirait presque que c'est un trait etlinograplii(iue, si l'on ne savait combien une pareille création de douceur accuse une Ame d'artiste encore plus qu'une condition de race. Dans ce tableau Slephan Lochner semble avoir étudié de plus près la vérité des mouvements.
Dans l'admirable tableau qui se trouve à la ISalional Gallenj, après avoir fait partie de la colleclion du Prince Consort et représentant sainte Catherine d Alexandrie entre saint Jean l'Évangéliste et saint Mathieu, ces trois petites figures en pied ont une allure générale assez majestueuse, mais l'air des tètes est encore chez les deux saints barbus et de physionomie accentuée, plutôt saisissant de bonté. Ainsi, dans tout ce que nous connaissons de lui, Stephan Lochner apparaît comme un artiste qui roit bon, comme d'autres, dans l'école, verront vrai, ou tragique, ou caricatural. Toutefois, malgré cette générale nuance qui domine son œuvre, il ne faut pas omettre cette indication importante, que les types sont fortement observés déjà dans leurs moindres particularités, et que par là Stephan se montre bien un des premiers maîtres de l'école allemande moderne dans la plus forte expression du mot. Examinez, par exemple, les tètes des deux mages barbus et chevelus agenouillés au premier plan du Dombild et vous verrez que Durer, que les Holbcin n'ont fait qu'ajouter peut-être de la précision et de la volonté dans un art déjà si attentif et si scrupuleusement véridique.
Nous n'entrerons pas dans le détail des œuvres authentiques ou discutées de maître Stephan, ou de son école ; nous n'avons pas la place nécessaire pour cette besogne d'érudition, (fue d'ailleurs n'attend pas le lecteur de ce livre. 11 suffit d'avoir indiqué d'une façon générale le caractère culminant de la peinture allemande pendant la première moitié du xv' siècle avec le riant et candide Etienne de Cologne. Il représente le côté rêveur, pieux, sans arrière-pensée et sans tourment de cet art, qui dès la seconde moitié du siècle, va s'enrichir considérablement de ressources dramatiques et pittoresques. L'école de Cologne est alors idéaliste exclusivement, ou plutôt du vieil idéalisme byzantin elle a conservé seulement la tendance atténuée du terrible et du majestueux au charmant et au débonnaire, avec des tendances déjà accentuées au familier de la vie.
Matériellement, le chemin parcouru n'est pas moins grand du métier primitif au métier actuel. L'influence de la Flandre et des grands Van Eyck s'est fait sentir en .Vllemagne comme dans les autres pays. Itappelons-nous que Jan \an Eyck est mort en 1 440 et par conséquent a eu tout le temps d'exercer son action sur les pays voisins, très actifs et très informés ; que Rogier Van der Wey-
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den a vécu do 1 iOÔ à I iOi, of quo par lui ot ses rlcvos ralliaucc cutrc l'ai'l naniaïul et l'art italieu n'a pas été moins activement propagée, ou si l'on préfère à ce mot alliance, un échange de conceptions et de procédés.
Les artistes allemands, patients, conlemplatiCs, s'assimilent lentement cette influence, et si tel tableau de cette époque fait immédiatement songer à Van Eyck.à Hogicr Van der Weyden, ce n'est que quant aux lignes et aux visées générales, car dans les détails règne une certaine gaucherie, la couleur a moins d'éclat et quelque charme qu'ait cette timidité, nous sommes loin de la bravoure incomparable, de la sûreté princière des grands Flamands. Toutefois cette lenteur d'assimilation, tout en tenant les Allemands un peu en retard sur leurs brillants voisins et rivaux, a ce grand avantage de ne point les laisser se griser de pastiches, abandonner le goiÀt de leur race, les leçons de leur passé, et fait que tout en s'enrichissant, leur art demeure une profonde expression de leur vie, de leurs hommes et de leur sol.