CHAPITRE PREMIER
Aspect général de l'École Anglaise. — Sa rormaliuii lapide. — Il \ a diverses écoles anglaises
successives.
11 y a eu de très grands peintres anglais ; il y a eu également une école anglaise, ou, pour plus exactement parler, diverses écoles anglaises successives, fort inégales et de tendances très diirérentes, qui constihient à n'en pas douter loio école^ c'est-à-dire un ensemble de maîtres ayant produit une œuvre importante et se distinguant par un accent particulier.
L'école anglaise est tard venue, et comme son évolution se trouve répartie sur deux siècles à peine, et que cette évolution n'est que fort peu compliquée, il nous semble préférable de la résumer tout de suite en quelques lignes, — on ne saurait guère développer davantage, — pour n'avoir plus à nous occuper que des artistes eux-mêmes.
Jusqu'au xvu' siècle, l'Angleterre est simplement l'asile des peintres étrangers, appelés à la cour. Au xvi" siècle, c'est Holbein qui est le plus illustre ; mais il y a aussi des peintres italiens en faveur comme Frédéric Zuccari, et des flamands comme Lucas de Heere; les autres importent peu, et les noms de peintres anglais qui l'on pourrait citer présentent encore moins d'intérêt. Au xvn' siècle, le grand maître est Van Dyck, et l'on peut dire de lui, comme nous l'avons indiqué déjà dans le précédent volume, qu'il est vraiment le père de l'école anglaise. C'est de lui que sont sortis, techniquement, les premiers grands peintres anglais, les portraitistes Reynolds et Gainsborough, et même on pourrait dire qu'avant eux Hogarth, en tant que peintre, avait dû beaucoup à l'étude du grand maître flamand ; nous en pourrions citer des preuves.
Mais pour Heynolds et Gainsborough l'influence flamande n'est pas la seule- Celle des peintres français du commencement du xvn° siècle et de la fin du xvii° est facile à retrouver, et particulièrement des peintres français qui ont avec les flamands quelques rapports ou affinités : Rigaud, Largillière, Watteau,
Cliez Reynolds, de par ses voyages, s'ajoutent d'autres actions, telle celle des grands Vénitiens, des Hollandais, de Rembrandt niAnie, par traces.
Quoi qu'il en soit, Hogarth apporte le premier un tempérament puissant, original, et il est vraiment anglais d'inspiration et de conception. Reynolds arrive un quart de siècle plus tard, et ses œuvres, indépendamment de leur valeur propre, vont avoir une action énorme sur toute la première phase de l'école. A côté de lui Gainsborough est une nature exquise, un chercheur également, qui n'a pas moins de part dans cette formalion. De ces deux maîtres découlent ou autour d'eux se groupent, les grands portj'aitistes qui forment ce que nous croyons pouvoir appeler la première école anglaise : Romney, Russel, ■Opie, Hoppner, Raeburn, etc., etc.
Un peu plus tard quant au point de départ," mais à peu près contemporaine, surgit une autre école : celle des peintres d'histoire, qui cherchent, tâtonnent, présentent quelque intérêt par cette conscience même, ce désir de dire des choses vraiment nationales, mais le disent en une si médiocre langue, sont en un mot de si pauvres peintres, auprès des riches et vèrveux portraitistes, qu'on pourrait presque entièrement les passer sous silence, sauf trois ou quatre figures plus hautes ou plus attrayantes : Wilkie par exemple, ou Stothard, ou plutôt encore un véritable précurseur de l'école anglaise de notre propre temps, William Rlake. Presque tous ces peintres se manifestent de la fin du siècle dernier à la lin du quart de celui-ci, et cène sont pas eux, à coup sûr, sauf Rlake, qui auraient préservé l'école anglaise d'une mort complète, quitte à une résurrection, si un troisième groupe n'avait entretenu et même renouvelé la tradition de bonne peinture, le métier yraimentriche et séduisant: les peintres de paysage.
Ici l'origine est un peu plus complexe. Les deux premiers paysagistes anglais qui manifestent vraiment quelque originalité et goût de terroir, Samuel Scott et Wilson, sont influencés, le premier par les Hollandais, le second par Claude Lorrain et par Joseph Yernet. Mais il s'écoule un assez long temps entre leurs premiers efforts et ceux des paysagistes vraiment caractéristiques pour qu'il soit difticile de considérer Wilson lui-même comme le protagoniste du paysage anglais. A vrai dire, ce sont les paysages de Gainsborough (et ceux-ci sortent vraiment plus du contact de l'artiste avec la nature qu'avec tel ou tel maître ancien ou contemporain, en un mot sont plusspontanés qu'influencés), ce sont les paysages de Gainsborough, disons-nous, qui ouvrent l'admirable suite que vont illustrer le vieux Crome, Constable, Morland, Calcott, Turner, etc., iilon qui est loin d'être épuisé, et qui même n'a jamais été plus vivace qu'en notre propre tem[)s.
Les paysagistes anglais, et ceci pourrait surtout s'appliquer à Constable, ont été au début mis sur la voie par les Hollandais. Mais, nous l'avons dit dans le
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|)rrc(''(l(Mil Vdliiiuc, il n'y a jamais ou rlo daniicr j)Oiii- un pcinlro à se moUro à cette école : les Hollandais, (juaiul on n(! |iaslielie pas sei'vileinent et puérilement leurs sujets, vous enseip;nent simplement à regardei' la nature avec une (entalidii prolonde el à bien peindre. Tuiiiei-, lui, sultit également une iullucnce, i'elle de ("daude Lorrain ; mais lui aussi s'éoha|>pa du pastiche pai' un tempérament d'une force et d'une impétuosité admirables.
Aussi, (|uels qu'aient été leurs éducateurs occasionnels, les paysagistes anglais ont eu leur originalité propre, extrêmement tranchée el belle, et ils ont exercé beaucoup i)lus d'action qu'ils n'en ont reçu. Notre propre école, celle du moins (|ne l'on n(uume l'école de 1830, doit leur conserver une reconnaissance particulière. .Vu milieu de ce siècle la peinture française a dn à la peinture anglaise, en bonne partie, son émancipation. Constable a été le parrain et réducalenr de nos Millet, de nos Rousseau et de nos Dupré, indépendamment du rôle de vulgarisateur qu'avait joué Bonninglon, quehiue temps auparavant, auprès d'artistes tels que Géricault el Delacroix. Ouani à ïurner, nos impressionnistes n'ont rien apporté qu'il n'eut dt'jà tenl('' plus d'un demi-siècle avant eux. .Mais ici nous touchons presque à noire propre tem|)S, qu'il nous est interdit par notre plan d'apprécier. Beaucoup d'artistes qui ont été en .Angleterre les successeurs directs et méritants de Crome, de Constable et de ïurner, sont encore vivants.
Il est encore plus difficile de parler de façon complète de ce (jui se présente à nous comme une quatrième école anglaise, ou, si l'on préfère, comme une quatrième époque et un quatrième aspect, en même temps, de cette école. Nous voulons parler de cette peinture, à la fois d'histoire et de rêve, de fantaisie et de vie, ou plutôt de vie interprétée, peinture de tradition et d'innovation tout ensemble, dont les adeptes ont été ba|)tisés du nom de préraphaélites, terme inventé par les fondateurs eux-mêmes. Le mérite, l'importance et la saveur toute particulière de cette peinture qui est vraiment peut-être la peinture la plus nationale que l'Angleterre ait possédée dans l'acception exacte du terme, seront expliqués à la fin, autant qu'il sera possible du moins de résumer un mouvement dont beaucoup de participants, et non des moindres, sont encore vivants et n'ont pas encore terminé leur œuvre. C'est là que les qualités spéciales de la race se sont, croyons-nous, le plus franchement affirmées et avec plus de charme ou de subtilité. Que l'école anglaise soit en ce moment pleine d'activité et d'originalité, cela ne saurait faire de doute pour ceux qui ont pu comparer entre elles les écoles contemporaines. .Mais malgré les séductions qu'elle présenterait, cette étude ne sera pas tentée ici. Il suffira d'indiquer le point de départ, qui est maintenant assez éloigné pour que certaines belles figures puissent être appréciées comme appartenant à l'histoire.
Ainsi, depuis son assez récente origine, l'école anglaise a toujours été mo-
difiée par f|iu'lque influence nouvelle. Mais, contrairement à ce que nous avons constalé dans les autres écoles, l'assimilation a eu lieu immédiatement ; il y a eu entre elle et l'influence une simultanéité presque absolue. Ce n'est pas un des phénomènes les moins curieux et une des moindres grâces de l'art dans ce pays. Les artistes, même dans des imitations à peu près textuelles d'écoles étrangères, conservaient encore l'accent le plus pur de leur race. C'est peut-être parce que tout en étant vivement frappés de telle ou telle formule, suivant le caprice des temps, l'idée d'un maître prépondérant, ou même les simples destinées de l'école, ces peintres n'abdiquèrent pas absolument la faculté de seutir, de voir et d'exprimer nu i»eu de ce qui se passait autour d'eux. Mais ce sont les exemples seuls qui vont pouvoir nous permettre de comprendre cette marche assez différente, tout au moins par nuances d'intensité et de temps, de celle que nous avons vu suivie par les écoles précédemment étudiées.