‹ Histoire populaire de la peinture (volume 2)Chapitre 73 sur 90 · PORTRAIT DE MISTRESS SIDDONS · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE MISTRESS SIDDONS

Dans toutes ces toiles, l'arbre est étudié dans sa puissante silhouette, les terrains sont accidentés et solides, le ciel est large et mouvant. Enfin, bien que Gainsborough compose encore un peu son motif, et cherche visiblement à donner un caractère de puissance spéciale à la nature au lieu de l'accepter telle quelle, il la sent d'une manière profonde, fraîche, et simple en réalité, si l'on songe que l'époque n'était guère favorable qu'aux arrangements, à une nature artificielle, remeublée de toutes pièces. Si l'on met à part les maîtres hollandais tels que Ruysdaël et Hobbema, qui avaient été à la fois les devanciers et les créateurs parfaits, mais qui s'étaient éteint dans l'ombre avant la naissance de Gains-

Itorougli, notre artiste peut être encore rangé parmi les précurseurs du paysage moderne. Le Louvre possède, dans la collection La Gaze deux paysages » attribués » à Gainsliorougli. Ils sont placés à une telle hauteur qu'il est tout à fait impossible de juger de la qualité de peinture et de décider si cette attribution doit être confirmée, mais comme coupe, ils se rapprochent du moins beaucoup de ceux que nous avons cités.

Gainsborough demeura paysagiste, alors même qu'il fit des portraits ; paysagiste raiiidc, un peu en décor quant à la facture, mais un décor qui sent la vraie verdure, les vrais pares profonds et silencieux ; (pielquefois ce n'est indiqué que par un rapide frottis de vert et de brun, la silhouette d'un ou deux grands arbres, une allée sablée qui tourne et se perd dans un bosquet ; mais cela forme toujours aux ravissantes ligures de femmes, un accompagnement juste et frais. La National Gallery ne contient pas malheureusement les plus caractéristiques de ces portraits, et il faut compléter à toute force l'idée qu'on doit avoir de Gainsborough en visitant les collections particulières, mais elle en a pourtant de forts significatifs en fait de iigures pures, et qui méritent d'être particulièrement notés. La FamUlc BuUlic est un de ceux qui répondent à la description que nous venons de généraliser, c'est un très impoilantmorceau, mais qui, dans l'arrangement, sent un peu l'apprêt, bien que la plupart des figures prises isolément soient ravissantes. Une jeune mère à la figure fine et gaie sous les cheveux poudrés tient un l)aby qui cherche à atteindre une rose que lui tend un boy d'une dizaine d'années, en petite veste et cnhitte longue ; à gauche deux fillettes de taille inégale se tiennent debout, et à droite le père s'appuie sur le dossier du fauteuil où la jeune femme est assise. In rideau rouge est jeté sur tout le fond du tableau à droite, mais dans l'autre moitié, les feuillages légers frissonnent, et c'est sur ce fond de parc que se détachent les mutines figures des petites filles.

Une page très simple, d'un caractère même assez sévère est le portrait d'Or/ym, clerc de la paroisse de Bradford; un homme assez marqué par l'âge, à l'expression candide, un peu illuminée, sévèrement vêtu, et se tenant, la tête relevée vers le ciel, devant un pupitre qui su[)porte une bible, morceau de peinture châtié, qui a quelque chose de pénétrant, d'honnête, d'un peu triste, et un document des plus saisissants sur les côtés sévères et méditatifs de la race.

Si nous passons divers autres portraits, ou études de personnages à mi-corps, excellents d'ailleurs, il reste, au musée, deux toiles très importantes : l'une, le Portrait de Balph Sc/iomôcrf/, en plein air, vêtu de velours rouge et tenant à la main son chapeau et sa canne, peinture riche de couleur et soutenue, l'autre, le Portrait de Mm. Slddons, un des plus beaux et des plus significatifs de Gainsborough.

G'est une de ces choses saisissantes qui donnent en même temps que

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Tiilée la plus complote d'un maître, tout le pai-l'iim d'une éeule ; celte jeune femme à la taille svelte et nerveuse, au visage fin et accentué eu fierté, charmante et un peu imposante sous son grand chapeau noir emi)anaché, et sous ses cheveux poudrés, si fraîchement costumée de soie rayée bleu et Iilanc, les mains si joliment et si spirituellement placées, cette image d'une reine en costume de ville, reine de théâtre si l'on vent, mais reine vraiment, est impossible à oublier, tant elle frappe vivement dès la première fois, cl demeure silhouettée dans la mémoire. Tout est d'une sobriété et d'un goût exquis en ce portrait : le style donné au grand chapeau et la façon dont il est cependant laissé dans quelque demi teinte, les boucles (b' rbe\('u\ retombant enroulées de chaque

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coté du cou, ce velours noir qui en coupe d'un mince liséré la délicate blancheur; cette légère écharpe de soie chamois, qui vient réchauffer un peu, ainsi que ce manchon floche si naturellemciil tenu, la fraîche harmonie du costume clair. Rien n'a él(' plus aisément chiffonné, tout en demeurant d'une dignité et d'une grâce parfaites ; et c'est là encore un portrait qui dépasse l'anecdote et qui dit non moins que le précédent tout un aspect de race, tout un goût d'art ; et c'est cette double affirmation de la vie du modèle et de rintelligence du peintre qui constitue un chef-d'œuvre.

Un autre chef-d'œuvre, plus saisissant encore, en même temps de format plus important, est le Portrait de Mrs. liobinson, de la collection de Lady Wal- Jace. Un beau Reynolds tel que le Portrait de Lady Delmé c'est bien beau, mais

ceci est encore plus siiblil el plus séduisant. Cette Mrs. Robinson était une autre reine de théâtre, Mary Darby, qui avait été protégée par llannah More el avait débuté sur la scène dans le rôle de Perdita du Winler's Taie ; son talent et sa beauté devaient attirer l'attention du Prince de Galles, plus tard Georges III; elle se piqua aussi un peu d'écrire et composa quelques poèmes et nouvelles. Ce que vaut cette littérature nousne le savons, mais le tableau de Gainsborough nous renseigne suffisamment sur sa l)eauté, et il n'est pas de plus exquise personnel Elle est représentée en pied et de face, assise sous des arbres ; sa robe, décolletée, estblanche et bleue avec des rubans blancs ou d'un bleu légèrement violet sur le corsage, et encore des rubans dans la chevelure poudrée, ainsi que dans le bas de la jupe; ses mains reposent sur son giron ; dans l'une elle tient une miniature, le portrait du prince ; près d'elle est assis un loulou de Poméranie, tout blanc, qui est peint, à lui seul, avec un esprit extraordinaire. Quant au visage de cette fine et spirituelle personne, on ne saurait décrire son ex})ression tendre et voluptueuse, l'éclat caressant de ses yeux. Gainsborough a su mieux que tout autre peintre anglais, rendre avec une vivacité et une douceur extrême l'intensité du regard chez ces belles créatures ; il lui a donné dans le visage une valeur spéciale, qui est comme une signature ; rien n'est plus séduisant dans la peinture de portraits de tous temps et de toutes les écoles. On ne saurait dire au juste à quoi cela tient, car cet effet est dû au moins autant à la façon de sentir qu'à la façon de peindre. Aussi est-il bien inexact de dire que chez Gainsborough comme aussi chez Reynolds quoique plus systématique, l'accent particulier tient encore plus aux modèles qu'à la peinture, et que si ces modèles sont de race pure, on ne peut soutenir qu'il y ait alors, ù proprement parler, une peinture anglaise. Mais évoquez donc toutes les analogies que vous voudrez, allez chercher Van Dyck, Rigaud, Largilliére ou Watteau, trouvez des fdiations ou des hantises, vous n'en aurez pas moins quelque chose d'unique, et qui, en lin de compte, ne rappelle rien de tout cela d'une façon absolue, ni comme manœuvre de la brosse, ni comme harmonie, ici toujours brillante et fraîche, parfois même d'une légère acidité extrêmement agréaltle, ni enfin comme caractère, qui est des plus pénétrants et des plus tranchés. Dans ces conditions, il serait un peu puéril de soutenir qu'il n'y a pas ù ce moment d'école anglaise, car si Gainsborough est le maître le plus remarquable aux côtés de Reynolds, et dans une note différente, nous en verrons encore d'autres qui apporteront une originalité aussi tranchée vers le même temps qu'eux.

Il est mallieiireux pour l'éducation des gens qui, en France, ont la véritable

passion de l'art et des choses ralfînées, que rien dans nos musées ne puisse

donner une idée de ce que sont les grands portraits de ces maîtres. De temps à

autre une rare et ])rèvc exposition les révèle partiellement, mais ils demeurent

ignorés du public. Delacroix qui avait vu de ces grandes œuvres, ne nommait

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notre peintre que « le ravissant (lainsi)oroujili » et ce iikiI prenait de sa part une importance particulière, mettant l'artiste anjj;lais au nombre des maîtres les plus originaux. En vérité, Ton ose dire, lorsqu'on a \ii les |)iiis considérables de ces grands portraits, qu'on a élc à même (b' les comparer, cb' les éindicr, dans les expositions annuelles de la lioyal Academy, ou dans les eol[(!ctions particulières, qu'il y a là un cbarme, une aisance et un acceni à pari, (pii évoquent l'idée

GEOnGE ROMNEY. — LORD DERDY ET SA SŒUR.

de quelque chose d'aussi rare, d'aussi relevé en son genre que les beaux portraits de Yélazquez et Frans Hais, peut-être point d'un art aussi profond, mais d'une aisance pareille et d'une non moindre intensité de séduction.

C'est une opinion qui ne paraîtrait point exagérée à ceux qui auront pu voir et su aimer un autre chef-d'œuvre de Gainsborough, le double portrait de MrsSheridan et Mrs Tickell, au musée de Dulwich Collège, une merveille de grâce et une des plus parfaites peintures de l'école anglaise du xviii" siècle, y

compris les plus beaux Reynolds. Mrs. Slieridan et sa sœur Mrs Tickell étaient les lîUes d'un musicien très apprécié à Bath, Thomas Linley, que Gainsborough a portraituré également. Il est bon de rappeler à ce propos que Gainsborough fut lui-même un passionné de musique et un violoniste accompli; aussi semblet-il avoir rendu avec un réel amour toute la fraîcheur et tout l'enjouement de ces deux exquises jeunes femmes, qui sont elles-mêmes comme une harmonie vivante. La scène se passe dans un jardin en fleurs. Mrs. Tickell est assise sur un banc, elle est vêtue d'une robe jaune, décolletée et à manches courtes; ses cheveux noirs très abondants sont relevés sur son front ; elle a le regard direct, plein de finesse et de malice, avec de grands yeux noirs ; dans son giron elle tient un cahier de musique dont elle va tourner une feuille. Sa sœur avait épousé le célèbre dramaturge Sheridan après des aventures qui elles-mêmes relèvent de la fine comédie de mœurs ; quant à Mrs. Tickell elle était la femme d'un bel esprit et d'un librettiste qui eut une fin tragique. Mrs. Sheridan se tient debout derrière sa sœur; elle est vêtue d'une robe de soie bleu verdâtre, de la même coupe que l'autre, avec une ceinture de veloui's noir. D'un geste extrêmement gracieux, elle appuie le coude gauche sur le manche d'une longue guitare, et sa main droite est croisée sur son poignet gauche en retombant négligemment ; cette espiègle personne regarde vers la droite et un peu en haut. Toutes deux viennent de chanter ou vont chanter, une chanson dont la musique était de Thomas Linley et les paroles de Tickell, et qui leur valait des ovations. Les plus charmants portraits de xviif siècle, en France même, où l'on sentit et exprima en traits si vifs et si souriants la grâce et la volupté féminine, n'offrent rien de plus élégant et de plus pénétrant que cela. Le public anglais s'accorde à trouver (|ue la tête de Mrs. Sheridan est un des plus rares types de la beauté anglaise; pour notre goût Mrs. Tickell est encore bien plus jolie sinon aussi belle : elle est malicieuse tandis que l'autre a une rêveuse douceur faite pour séduire là-bas. Il nous faut laisser aux connaisseurs en beauté qui iront au musée de Dulwich, le plaisir de résoudre la question; le voyage en vaut vraiment la peine ; mais pour nous, nous bornant au rôle d'appréciateur de la peinture seule, nous devons dire qu'il n'en est point de plus élégante, de plus vivement harmonieuse et d'essence plus distinguée.

Bien des choses seraient à citer encore dans l'œuvre de Gainsborough ; d'abord le célèbre Bhte boy^ de la collection du duc de Westminster, un jeune et élégant garçon tout de bleu habillé, et que le peintre enleva, un jour de verve, pour répondre à cette assertion de Reynolds que le bleu ne devait jamais être pris comme couleur fondamentale d'un tableau. La superl)e figure de Gainsborough était une réponse assez mordante ; mais Reynolds s'avançait beaucoup, et oubliait quelques-uns de ses maîtres italiens, qui ont fréquemment fait de ce ton le centre même ou l'harmonie principale de leurs peintures. De ce Dhic boy,

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il existe une esquisse, ou une sorlo do variaulc, Un pour, dans la collection (Iharles-Jolin Werthcimer, et (pii est aussi une nuM-vcillo de prestesse : le jeune et mince boy est vêtu d'un pourpoint de salin Men ciel, de culottes courtes de nii'nie couleur, de bas M.uics; il a en sa main droite un chapeau à grande plume, un manteau jelc par-dessus son bras gauche; ses longs clieveux châtains tombent sur ses épaules. i>ans ce tour de force d'cîxcculion, h; fond, figurant une draperie et une échappée de paysage est une simple préparation brune

GEORGE nOUNEY.

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