THOMAS LAWRENCE. — NATURE
et noble peintre, qu'en Angleterre même on a commencé à tirer de lobscurité depuis fort peu d'années. C'est un des meilleurs maîtres de la vieille école écossaise. 11 en a la tenue, la sévérité, non exempte d'un peu de raideur et de sécheresse, mais à tout prendre un peintre remarquable. . Né à Stockbridge, près d'Edimbourg, en 1757, Raeburn fut orphelin à lage
(le (li\ ans, et placé dans une école. A seize ans il lit l'appreutissage d'orfèvre ; mais son patron, remarquant ses dispositions pour le dessin, l'encouragea et le fit entrer dans l'atelier de Martin, un portraitiste d'Edimlioui'g alors assez réputé, mais auprès de qui il ne trouva ni protection, ni véritable enseignement. A vingt-deux ans, liaeburn s'étant avantageusement marié, vint à Londres où il lit connaissance de Reynolds qui le poussa à visiter l'Ilalie et à étudier les œuvres de Michel-Ange. Haelnirn fit docilement le voyage, resta deux ans en Italie, et revint se fiver dans son pays où il trouva succès et dignités. Il mourut en ]82.'5, et produisit une œuvre admirable qui avait été suffisamment estimée do son temps puisqu'il avait été élu de l'Académie et que George IV l'avait fait chevalier, mais qui était tombée depuis dans une certaine défaveur. On accordait à Raeburn de la vigueur, de l'entente du caractère, mais on faisait fort peu de cas de ses qualités de peintre proprement dit; on les contestait même volontiers lorsqu'il arrivait de parler de lui. Pourtant lorsqu'on voit au Louvre un de nos rares morceaux de l'école anglaise, ce Portrait d'un /iivalkle de la marine à Grecnwicli, ce bonhomme à large et rougeaude figure, enlevé avec tant de bonne humeur et de franchise, on sent qu'on ne peut se trouver en présence d'un médiocre peintre. L'exhumation (jue Ion a fait récemment de quantité dœuvres de Raeburn, montre que le jugement avait en elfct Ix'soin d'être revisé.
A la National Gallery il y a depuis 1883 un beau portrait de femme par lui. Une dame de la famille Diidr/eon, assez simple et gracieux, un des plus agréables de couleur de Raeburn, si ce mot peut être employé avec un maître aussi sévère dans son ensemble. La jeune femme, vêtue de blanc, avec son grand chapeau de paille, son écharpe orangée, son chàle crème jeté sur le bras, a ([uelque parenté encore avec les modèles de Gainsborough. Depuis très peu de temps est entré au musée anglais un autre portrait, plus dans la note hal)ituelle di' Raeburn, I.e lieutenant-colonel Bryce Maii- Mardo en pêcheur, vêtu d'un habit gros vert, culotte et gilet de nankin, et amorçant soigneusement sa ligne.
De même i[\\Q Romney a née passion pour le blanc et le bleu relevés de rouge sombre, Raeburn a aussi son harmonie de prédilection, dont ce gros vert forme la Itasc et (jui se trouve tantôt mêlé à du noir, tantôt opposé à du blanc, du gris clair, ou du brun 1res clair, cette nuance nankin souvent employée dans les costumes du temj)S. Il en résulte un eflet sobre, un peu dur et froid à l'œil, mais d'une belle sévérité. Cette harmonie règne notamment dans deux œuvres magistrales du peintre : le Portrait de Sir Allan Mac Nah, et celui de George Drummond avec sa sœur Margaret et son frère de lait.
Le premier est une admirable chose, type de race aussi saisissant et rendu avec autant de force que les plus beaux portraits analysés précédemment. Le vigoureux vieillard, au visage mâle, intrépide, est en costume national, habit
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vert galonné d'arj;ont, cl coiiïé (riiiic sorte de l)oiin('l à plumes noires el à aijiCrettc blanche; le jupon écossais est rouge sombre; tonte celle ligure seul la llérlé et l'iionnèlelé ; c'est une personnilicalion de la vieilb; Kcosse elle-même.' Muant à l'anlre OMnre, elle est non moins imporlaiile et dans l'égale sobriété de sou harmonie elle conserve (|uel(iiie chose des grâces vives de renfance : 1(! jeune George Drummond est à cheval sur un |ie[il poney ; il est vèln d'une casaque verle, d'une culotte blanche, el coidé d'une casquelle fourrt'c; le frère de lait se lient debout [)rès de lui ainsi (|ue la sœur, en lilauc, les bras el les
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épaules nues ; dans cette page animée et gaie domine l'accord en brun, vert, gris, blanc, et tons de chair, en son ensemble une œuvre des plus significatives. 11 est bon de noter encore quelques belles toiles de Raeburn, qui permettront de se faire une idée de l'œuvre de ce beau maître, et Iden qu'une description sommaire soit loin de valoii' une bonne photographie. Le cupllaine Boheii Hiif/, nu des beaux portraits : debout, bahit rouge, culotte blanche, botles noires, grand bonnet de fourrure, et appuyé, les bras croisés sur son fusil. NathanielSpens, président de la compagnie royale des tireurs à l'arc, très grand portrait, d'une allure superbe ; l'héro'ique personnage est représenté en habit vert, avec baudrier et culotte blanche, visant et prêt à lâcher la flèche. Ces deux portraits ont la fierté, l'héroïque tournure de celui d'AUan Mac Nab. De la
même famille est encore Sh' Donald Fergmon debout contre son cheval gris ; tous ces portraits ont une fière allure. Quand elle atteint cette grandeur de caractère, comment la peinture serait-elle inférieure? Sans doute cela n'a pas le nourri, le succulent des plus heureux morceaux de Reynolds, ni la spontanéité si capiteuse de Gainsborough, mais c'est solidement établi, peint avec soin et avec force, et cela s'impose par un très noble orgueil d'art et de race.
D'ailleurs Raeburn a été aussi et fréquemment, un bon portraitiste de la femme ; il est tel morceau de lui, comme un buste de jeune dame (collection Ai'thnr Sanderson), en rolie blanche, manteau rouge, avec les boucles de cheveux châtains, sur un fond brun chaud, qui a toute la vigueur et même toute la (jualité de matière d'un Reynolds. Cependant les autres portraits de femmes sont en général d'une matière plus mince et plus lisse, et d'une harmonie plus froide ; Haeburn aime assez un certain jaune mat, tout à fait dépourvu de chaleur et de rayonnement, mais d'un effet assez particulier. Parmi les plus beaux portraits de femmes, il faut citer J/r.y Vere ofStone Cijres, belle-sœur du peintre : ravissante jeune femme, représentée jusqu'aux genoux, en robe blanche avec la ceinture ornée de breloques et placée très haut, près des seins ; un manteau brun doublé de ce jaune caractéristique comi)lète le costume ; les bras sont nus, l'un est replié la main à la taille, l'autre est enveloppé dans le manteau. Mrs Hopc, œuvre de même qualité, belle, simple, une jeune femme en robe noire toute unie, les bras nus. Mrs lunnear, assise, tête fort belle, un voile de dentelle noire jeté sur le corsage bleu. La gravité d'esprit de rarlisle lejiortc à rendre avec beaucoup d'intensité, le caractère méditatif, replié, des femmes de bonne race fortement marquées par l'âge ; telles Man/ Presfon, vieille dame en bonnet et en châle jaune; A/uie, jillr de sir Wi//i(ii>i Gordon, of Inrcrdon, assise, accoudée à une table et lisant, ftc.
Enfin serait à signaler toute une série de portraits d'enfants. Nous avons cité «■(■lui (|ui es! prdhiildcmeutle plus beau de tous, Georijc Druimnond ; il faut ajouter entre autres le jjorlrait intitulé Lcs/ic boi/, de la collection Charles Tennant, nu jeune garçon riant, coitfé d'un feutre gris, velu d'une casaque verte à boutons d'or. \i\ jour, Uaeburn produisit un intense et douloureux chef-d'œuvre : \ Enfant en jdiinc, de la collection Henry Coolv. C'était un pauvre garçonnet, déjà soulfrant et touclii' par la mort que l'on sent prochaine; le peintre l'a décrit fidèlement et trislcincut avec son liabit jaune, son petit crayon, sou petit cahier rouge, et sa mine perdue. C'est uue contre-partie bien dramatique et bien rare, des délicieux enfants roses et rieurs des autres peintres. .Mais quelque grâce navrante que Raeburn ait mise dans cette chose parfaite, quel«|ue gaîté qu'il ait pu donner malgré son tempérament coutumier, aux autres figures d'enfants, quelque élégance mrinc.«|u'il ait |»u rencontrer dans certains portraits de femmes, il demeure avant tout le peintre des tiers cliefs de clans, des archers et des capi-
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tailles, et la grande expression lui'iic ([ik; Reynolds a nne lois trouvée dans son portrait de Lord Hcath/ield^ le peintre écossais la l'ait surgir à cliafiue instant, et tout naturellement, dans ses grandes effigies dont l'Ecosse, avertie maintenant au point de vue de l'art et du métier remarquable, |)cnl être très Itère.
Deux fort bons peintres nous retiendront moins : lloppncr [et Opic ont ]dus de célébrité chez, nous que liacburn et ont moins besoin d'être signalés au public
T U 0 SI A s L A W n E N C V.
LAD Y DOWER.
français. Tous deux sont maintenant représentés au Louvre, mais il est vrai, par des morceaux un peu secondaires. .John Opie, iils d'un charpentier de Truro, fut recommandé à Reynolds par le LV Wolcolt; c'était un petit prodige, et il fut dès l'abord célèbre sous le surnom de « Cornish genius » le génie du pays de Cornouailles. .Membre de l'Académie en 1787, professeur de peinture en 1805, il a été apprécié comme peintre d'histoire et comme peintre de portraits. C'est surtout sous ce dernier aspect qu'il nous apparaît comme un bel exécutant, large et vif; quant à ses tableaux d'histoire, ils n'échappent guère à la médiocrité que nous verrons plus loin inhérente à l'école. A la National
Gullery sont deux poiiraits d'hommes, l'acteur Siddons, et l'écrivain Godwiu, et un très joli portrait de femme, Mrs Godwin. Au Louvre, nous avons un portrait de Femme en blanc ; dans la collection de Mrs William \\'alker on peut citer une jolie figure d'enfant, Little Red Ridbig Hood, etc., etc.
Hoppncr, né à Londres en 1759, est très franchement de la suite de Reynolds don! il exagère même souvent le systématique clair-obscur, mais c'est encore un peintre plein d'attrait, et dont l'œuvre à chaque instant abonde en trouvailles. 11 fut protégé par le prince de Galles et devint fort à la mode ; membn» de l'Académie en l79o, il fut considéré par LaNvrence comme un rival, mais rivalité sans aucune hostilité, comme le prouve ce passage d'une lettre du célèbre peintre à la mort d'Hoppner (1810) : » Vous croirez sans peine que la perte de ce frère d'art m'a été très sensible ; j'ai souvent trouvé profit à étudier ses œuvres, et nous avons couru dans la carrière côte à côte pendant dix-huit années. » Il n'y a d'Hoppner à la National Gallery qu'un Poriraîl de la comtesse d'Oxford. En ce dernier temps, au Louvre on a acquis un jidi portrait de femme en blanc, avec un mince collier de corail, et fimd de paysage, un morceau d'une fracture très franche, et d'une agréaljle tournure. Parmi ses portraits, nous citerons entre autres un beau Masler W/iite (collection de lord lîurloni, Edouard, cinquième comte de Dctrnlei/ (au comte de Darnley), George John Frederick Sackmlle (collection de lord Sackwille) ; Miss Harriet Cholmondelhj (coll. \\. H. Hobart), Leïcester Filzroy Stanhope (coll. H. L. BischotTsheim), tous très jolis portraits d'enfants, pleins de verve et d'imprévu.
Nous venons de citer Lawrence. L'immense célébrité qui s'attacha naguère à son nom et à son a'uvre, a sensiblement diminué de notre temps, qui est moins sensible à la grâce des modèles qu'à la qualité même de la peinture. Toutefois Lawrence peut être considéré comme le dernier représentant de la grande école de portraits du .wni' siècle ; il a encore le style et l'entente de l'effet, mais sa manière mince, sèche, brillante, cassante pour ainsi dire, le place sensiblement au-dessous de Iteynolds et de Gainsborough. Son charme et sa grâce sont apprêtés, maniérés même parfois, et l'excès de soin dans l'exécution enlève à la peinture toute richesse. Sa couleur même, quoique claire et brillante, est médiocre et presque l)anale auprès du moindre morceau des peintres que nous avons jusqu'ici étudiés. Sa distinction est appréciable, mais c'est un peu dans le sens restreint et mondain du mot qu'il faut lui reconnaître cette qualité ; son dessin est d'ailleurs élégant et fin, et l'on dirait, en un mot, un miniaturiste exquis mais qui aurait fait toujours de trop grandes miniatures.
Thomas Lawrence était né en 1769 à Bristol. Son père était un aubergiste, et l'enfant commença par dessiner des habitués de la maison. A dix ans, il était déjà établi peintre de portraits à Oxford, et à dix-huit ans il se fixait à Londres, où il remportait un succès si considérable, qu'à peine âgé de vingt-deux ans, il
TUOUAS LAWKENCE. — GEOIIGE IV, ROI DAMGLETEHRE.
succédait comme peintre du roi à Reynolds, qui venait de mourir, eu 1792. 11 n'y a plus grand intérêt à présent à énumérer ses succès et ses honneurs ; il suffit de dire qu'il les a eus tous, en France comme dans son pays. Nous venons de définir sa manière. Le très joli portrait de femme, tracé d'un crayon léger et délicat, qui est au Louvre dans la galerie des dessins, donnera suffisamment ridée de toute son œuvre. Partout y règne la même grâce éminemment « agréable », le même brillant un peu fragile. On peut même dire que ses dessins sont supérieurs à sa peinture, car celle-ci a des insuffisances d'harmonie, et souvent manque par trop de corps, malgré l'extrême fini.
Le portrait d'enfant en rouge, connu sous le nom de Masler Lambton (collection du comte de Durham) est une de ses œuvres les plus célèbres ; il a été revu récemment aux expositions d'hiver de la Royal Academy ; par son caractère aflelé et romanli({iie, parla médiocrité de sa couleur, il faisait un assez pauvre effet auprès des Reynolds, des Gainsborough et des Romney. Sans doute l'on rencontre souvent dans son onivre encore de fort jolies choses, une esquisse gracieuse, un portrait d'enfant bien venu; mais malgré le prix qui demeurera attaché à ses œnivres, Lawrence ne saurait être mis au rang des riches et savoureux portraitistes qui l'avaient devancé ; et cette fois, c'est un peu à la beauté des modèles — et bien que le peintre y ait mis du sien et les ait flattés à sa manière — qu'il devra de survivre. Lawrence mourut en I8;i0. D'autres portraitistes, comme Jackson (1778-1841), Pickersgill (1782-1875), continuèrent encore les traditions de cette école finissante, et avec les mêmes qualités.
Mais déjà de ce temps la véritable gloire de l'art anglais était devenue son école de paysagistes. (Juant aux peintres de figures, et en particulier d'iiisloire, ce n'est que plus tard qu'ils devaient reprendre la tête de l'école, et encore avec des tendances et sous des aspects absolument nouveaux. C'est donc par les paysagistes que nous allons continuer; et pour finir nous reprendrons la |>einture d'histoire, depuis les temps que nous venons de traverser jusqu'aussi près de nous qu'il nous sera possible, pour donner une idée d'un très beau mouvement, d'une ère qui n'est point close.