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CHAPITRE IV

Les grands iiaysagistes. — Lo rok' i\r \\'il>oii et de Gainsborough. — Conslaldc. — Sa loiiiialinii. Siinplicilé ot grandcuf de sou i-aractère. — Old Croiiic. — Aulres paysagistes. — Turiier.

La campagne ai)glaisc a des grâces particulières; elle est à la fois fraîche, nelte et plantureuse. L'iierbe y est d'iiii vert extraordinaire, uni([oe, sous un ciel qui demeure d'un éclat modéré, mais elle conserve cette vivacité de ton, même quand le ciel passe au gris et roule de gros nuages. 11 est toujours, ce ciel, extrêmement vaste et varié, aussi beau à peindre qu'un ciel de Hollande, et différent pourtant. La terre est doucement accidentée, elle abonde en petites collines, en champs couchés sur des pentes douces, en étangs ombreux, en beaux arbres qui frissonnent à la brise. La vie rustique donne elle-même à cette terre un aspect très spécial. Elle n'est pas accablante et fruste comme chez nous; les paysans de Millet ne pourraient se trouver dans leur cadre parmi ces cultures gaies et proprettes, jolies parfois comme un jardin de plaisance ou comme un salon de verdure. LHoinme à ht lioue, terreux, farouche, bloc informe et vaguement humain, n'a rien de commun avec ces paysans, ou plus exactement ces countnjmen alertes et cordiaux, qui vont à leur labour comme un homme d'affaires va le matin à son bureau de la Cité. Cette vie a communiqué à la campagne des dispositions, des airs familiers; les haies bien taillées et bien entretenues, les barrières, véritables portes des prairies, les fermes en briques rouges et avec les fenêtres à petites vitres ; les maisons à demi cachées sous des lierres, ou émergeant, blanches ou multicolores, de bouquets d'arbres, au bout de riches pelouses ; tout cela est gai, familier, invitant. Les haras, les pâturages, les hibours ont l'air de champs d'expériences, tant les animaux y sont propres et luisants, tant le travail est net et méthodique. Enlin l'existence, comprise d'une fa(:on large et confortable, abondante et digne, fait que les champs sont xomme la continuation fleurie et touffue des villes elles-mêmes.

Dans une telle nature, il semble que des paysagistes devaient naître, sortir

du sol ; et c'est ce qui est arrivé. Aussitôt que l'école anglaise a eu conscience d'elle-même, elle s'est très peu attardée dans le paysage noble, arrangé, classi(iue, historique, avec des prétextes mythologiques et des fabriques invraiseniiilaldes. Tout de suite elle a, par (juelque coin, montré une échappée de vrai ciel, donné une saveur de vraie grasse bonne terre, laissé couler de l'eau claire qui ne provenait pas de l'urne de quelque divinité.

Mais lorsque même des peintres se sont adonnés, par éducation ou par caprice, au paysage rêvé, au paysage arrangé et créé de toutes pièces, alors c'est que leur imagination avait besoin de ces prétextes pour créer de prestigieux spectacles. En Angleterre, point de paysage noble, du moins dès que l'école anglaise existe : rien que des paysages naturels^ et c'est le vieux Crome ou le grand John Constable; ou des \Mi\jsages fantastipifs et c'est l'unique Turner; encore celui-ci, lorsqu'il n'a pas l'ait surgir une féerie, a su voir, à diverses reprises, et exprimer une campagne absolument vraie, simple et riante. Mais la division générale demeure : le paysage de pleine terre, ou le paysage de plein rêve.

Dès la première nnjilié du xviu" siècle, et prescpie en même temps que l'école de portrait, naissait, mais pour se développer seulement à la fin du siècle dans toute sa plénitude, l'école de paysage. On pourrait trouver dans les tableaux d'Hogartli, grandes routes ou vues de parcs où se passent ses scènes, jardins où se groupent ses portraits de famille, des accents fort naturels et fort bien observés, et l'on pourrait, partant de là, faire commencer le mouvement avec ce maître. De même, on pourrait retrouver, antérieurement encore, des noms et des œuvres d'artistes aujourd'hui à peu près inconnus, et qui rentreraient tant bien que mal dans la classification. Mais les peintures que l'on pourrait citer seraient trop sèches, naïves ou artificielles pour que Ton put considérer leurs auteurs comme des précurseurs des vrais maîtres. En réalité c'est par Scott, Wilson, et Gainsborongh que commence vraiment l'école. Encore Samuel Scott (mort en 1772), excellent peintre de marines, est-il plutôt un habile imitateur des Hollandais et particulièrement de Van de Yelde, dont nous avons noté au volume précédent les succès en Angleterre.

Ouant à Gainsborongh, il serait le fondateur incontesté de l'école si ^^'ilsou n'était pas son aîné d'une quinzaine d'années. Nous avons dit combien il eut le sentiment de cette nature anglaise, comnicnt il en découvrit instinctivement et combien richement il sut en exprimer les côtés grandioses, touffus, ombreux, enfin de quelle façon il continua d'allier le paysage au portrait par des moyens éclatants et rapides. Gainsborongh aurait donc été un grand paysagiste, s'il ne s'était plus encore imposé comme le portraitiste par excellence. Toutefois il fallait rappeler cela et même y insister particulièrement, parce que tous les grands paysagistes qui devaient naître et se former plus tard connurent ses paysages

ttOLE ANGLAISE.

dès les débuts (lo k'ur cfirrirre, vn fiimil IVappés, eu lirèrcnl i)i-(p|il. Son rùlo est donc des plus iniporlunls el il est même, comme on vu le voir, le vrai devancier.

^^'ilson (Richard) reste le premier eu date des paysai^islcs aiii;!ais (iiiaiil à la naissance sinon quanta rd-uMc Km edcl. il ('■(ail ik' en ITIii, à l'iiiegas, dans le Montgomerysliire ; il avait de houue heure montré des dispositions pour le dessin, et avait attiré ratlenlion de sir George A\ynMe (pii l'avait pris sous sa protection et placé chez un peinlre de pnriraits nommé Wright. Wilson s'adonna au portrait tout d'abord et se fit même une brillaiile réputation en ce genre. Ce ne devait être (ju'en 1749 que commença sa carrière de pavsagiste. Or il l'an! se rappelci' que depuis l'âge de quatorze ans, c'est-à-diic depuis I7il, Gainsbo-

n 1 C U A R 11 W 1 L s 0 .N . — PAYSAGE.

rough avait déjà conquis la notoriété comme paysagiste, et paysagiste anglais, de campagnes anglaises. \>'ilson, au contraire, alla chercher à l'étranger sa vocation nouvelle et son inspiration. Ce furent l'Italien Ziiccarrelli, et le Français Joseph Vernet qui le poussèrent au paysage lors de son voyage en Italie (17i9 à 1755). L'œuvre de Wilson sfi ressent forcément de ces fréquentations, et il a encore un tour classique, historique, et à tout prendre sensiblement moins imprégné du sens et de l'amour du terroir, moins ijeiniinp cpie Gainsborough. Il est vrai qu'une fois rentré en Angleterre, et même en conservant un goût pour les prétextes mythologiques, pour une façon grandilocpiente et factice qui n'était certes point du goût de ses compatriotes, car ils le lui prouvèrent même assez durement, il sauva son œuvre par une certaine franchise d'exécution, un certain goût do bonne peinture, et l'influence fatalement subie du climat, de l'air et de la lumière de son pays. Quoi qu'il en soit, et malgré son réel talent, Wilson demeure

bien en arrière, avec ses Niobé, ses Phaéton^ ses Apollon, ses Céladon, ses Méléagre. Le curieux toast de Reynolds au l)anquet de la Royal Academy, et le mordant acquiescement de ^^'ilson lui-même, confirment notre opinion mieux que nous ne saurions nous-mème la prouver.

La carrière de Wilson a été précaire, difficile ; il côtoya de très près la misère noire, et il n'eut quelques instants de bien-être dans son pays que vers la fin de sa vie, après avoir hérité d'un petit bien de son frère. 11 mourut en 1 782 après avoir produit une onivre assez considérable, dont on peut étudier do nombreux spécimens à la National Gallery. Nous avons nous-mêmes, depuis peu de temps, au Louvre, un bon échantillon de sa manière, la vue d'un lac ; encore qu'un peu arrangée, cette peinture est plus grasse d'exécution que les Vernet, dont Wilson avait été si féru, et elle vaut par quelque transparence de l'air et de la lumière.

Notre collection, bien maigre, otTre, à côté, un petit tableau d'un autre paysagiste antérieur à Constable, George Morland ; la Halle est une bonne petite peinture, assez riche de couleur, familière et juste de sentiment, et d'une exécution large et spirituelle. Morland (1 703-1804) qui aima, paraît-il, à mener une vie assez vagabonde et joyeuse, et qui chercha souvent son inspiration dans les tavernes, a, dans l'ensemble de son œuvre, une bonne grosse franchise qui plaît. 11 est vraiment l'opposé de Wilson, car pour lui, la nature est toujours trop mythologique ; il recherche les chaumières bien affaissées sous les lourds toits de chaume, les cours de fermes où croupit le purin doré, les bonnes étables à cochons, les écuries et les postillons, les chiens et les poules. C'est égal, chez lui cela sent la vraie campagne ; c'est un rustre qui mange sur le pouce, absorbe vaillamment les pintes d'rt/e ou de poiiér, se querelle avec ses créanciers lorsqu'il n'a pu les éviter, se fait coffrer en prison pour dettes et continue à y l)oirc et à y peindre: mais son talent est loyal et bien à lui. Un bon coin d'auberge, une écurie ou une cour de métairie peinte par Morland peut s'accrocher sans trop de désavantage à côté d'un Isaciv Van Ostade, et c'est ce que nous en pouvons dire de pis.

Après lui, nous rencontrons, chronologiquement, un vrai et beau peintre, .John Crome — Old Crome, comme il est appelé dans son pays. Celui-ci s'est adonné entièrement à la nature, et c'est lui (jui est véritablement le plus grand paysagiste pur que l'on puisse citer avant Constable. Le vieux Crome (on l'appelle ainsi pour le distinguer de son fils, John Rernay Crome qui fit aussi du paysage), est un exemple de spontanéité absolue. Il s'est formé seul, n'a pas eu de maîtres, n'a pas subi d'influences. C'est une nature d'or, et sans cherclier un jeu de mots, sa peinture est elle-même dorée comme celle des plus gras Hollandais; elle demeure toutefois de saveur parfaitement anglaise. Né en 1709, à Norwich, et fils d'un humble aubergiste, Crome fut groom d'un médecin de campagne puis

ÉCOLE A.NLiLAISE.

apprenti peintre de voilures, mais il commença h faire de la im.

peinture, comme il

RICHARD WILbON. — LE MATIN.

la voyait et la sentait, dès ces hétéroclites apprentissages. C

omme notre Char-

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din, il avait eu pour unique méthode de « mettre de la couleur jusqu'à ce que cela ressemblât à ce qu'il voyait ». Peu à peu il commença à gagner sa vie en vendant (juelques paysages et en donnant des leçons de dessin, et toute sa vie se passa à faire des dessins et des peintures de son trou. Cela est purement admirable, parce que c'est très simple et sent le bon et honnête ouvrier de palette; si l'on trouvait jamais l'occasion d'acquérir un bon Crome pour le Louvre, il ne faudrait pas craindre la dépense.

Crome avait exposé à diverses reprises à l'Académie, mais pas de façon régulière; cela s'api)elait « Vues >' ou « Paysages » et c'était tout. Il n'a pas été comblé d'honneurs, et il n'en aurait su que faire, car il était d'esprit simple et de culture négligée: mais il était passionné de son art et de cette belle riche campagne qui rentourail. Crome mourut en 1821 ; il avait groupé autour de lui quel- (fues peinires, qui prirent le nom de « Société des artistes de Norwich ».

Ses œuvres sont rares dans les colleclions puliliques. On n'en rencontre guère sur le continent, et la National Gallery n'en possède que quatre : Moitselwld Hcalli, pri's Nonvic/i, une Vue de C/iaj/c/ Fields Noricich : le Moulin ù vent, et les Carrières d'ardoise. Ce sont toutes peintures larges et fortes, d'un l)eau ton nourri et doré, avec les silhouettes et les mouvements de terrain solidement étudiés, et de beaux ciels pleins de vibration et d'air. Au musée de South Kensington sont quelques peintures de Crome, d'excellente qualité aussi : Clair de tune jirès Yaruioul//, Pai/saije boisé, Clair de lune près de Norwich, Paysage de forêt avec des rhènes , Mouseliold Healh , Lisière de foret, Paysage de bruyères arec figures. Il est juste (le dire en terminant que Crome avait vu des tableaux hollandais et en avait été enthousiaste. Mais cette révélaliim lui fut procurée après qu'il s'était déjà fait son mélier de toutes pièces, et s'il a d'ailleurs apporté dans son œuvre le même esprit que les grands Hollandais, c'est-à-dire ^obser^ation candide, l'amour profond et la narration simple de la nature, il donne cependant à ses tableaux un accent de leiroir auquel on ne peut se méprendre. Un chêne planté par Crome, robusie et imposant, n'a pas la même allure qu'un chêne planté par Ruysdaël ou par Hobhema; mais ce sont de très beaux arbres tous les deux.

Avant de parler de Constable, nous avons à mentionner, tout au moins, quelques paysagisles de mérite qui font corps avec les autres, et commencent vraiment à conslituer une école. Ce sont : Ladbrooke, beau-frère du vieux Crome /morten ISi7); George Vincent (mort vers 1831 ); John Sell Cotman (1782-1847) James Stark (1794-1839), tous natifs de Norwich et élèves de l'excellent Crome.

La chronologie souiïrira bien un peu si nous citons encore quelques paysagistes nés postérieurement à Constable et à Turner, mais nous pourrons nous occuper après plus à l'aise de ces deux maîtres, qui dominent toute l'école de paysage, sans comparaison possible. J. C. Ibbertson (1759-1817) a été le camarade de Morland et a vécu à peu près de la même façon que lui. Alexander

ÉCOLE ANGLÂISl-:.

[Vil

NasmyUi (1758-1840) et son lils Taltick (I TSIi-lS.'fl) ont ;iiiné les coins de villago, les champs et les ronles, elles uni peints consciencieusement.

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