JOHN CONSTABLE. — PAYSAGE
des terrains et des nuages, c'est si vaste et si varié, que cela peut se placer dans l'histoire du paysage, même les études les plus impromptues en apparence, à côté des dunes d'Overveen que Ruysdael peignit et aima d'un si intense amour. On ne saurait songer à éuumérer ou même à classer ici les quatre-vingtquinze études peintes léguées par M"' Isabel Constable ; elles comprennent des morceaux remontant un peu à toutes les époques de sa \ie, 1802, 1811, 1822, 1829, etc. ; et se rapportant à presque tous ses voyages ou séjours, Dedham Vale, Hampstead, East Bergholt, Salislmry, Brighton, Weymouth, etc., etc. Quant aux dessins, ils sont au nombre de deux cent quatre-vingt-six, plus trois cal(q)ins de croquis, et olîrent les procédés et les motifs les plus variés, aquarelle, encre de Chine, crayon, etc. On y peut voir mieux encore peut-être que dans les études peintes l'ardente passion de dessin qui faisait la vie même de Cous-
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table, comment il savait, par un entraînement étonnant, collectionner, attraper et piquer comme un papillon, les objets, arbres, groupes de maisons, fuites de terrains sous le ciel, rues et ruelles de villages, dans leur masse, leur effet, conune aussi leur plus précis détail, et encore une fois, on ne craindra pas de répéter cpic toutcelaest d'un enseignemciil i>lus direct que les plus visionnaires fantaisies de Turner , tout en étant d'une inattaquable ([ualil(' d'art. Nous ne pouvons quitter cette salle du musée de South Kensington sans citer tout au moins trois des plus belles peintures achevées, deux vues d'Hanipstead exposées à l'Académie, l'une en 1830, l'autre en 1837, et une parfaite Cathédrale (le Salixbiiri/, si svelle et si blanche dans les prairies si vertes et parmi les arbres si toulfus.
A la National Gallery, parmi les belles études, comme la maison natale de l'artiste, citée plus haut, comme des vues d'ifampstead, de Bergholt, d'Harwich, etc., se trouve représentée, par trois ou quatre des plus belles œuvres, une manière très spéciale à Constable et dont aucun des échaulillons que nous avons au Louvre ne présente l'équivalent. C'est une peinture extrêmement travaillée et chargée, par endroits saillante et grenue comme une broderie de perles, mais qui, malgré ce travail qu'on pourrait croire pénible, conserve la largeur et la fraîcheur des pochades les plus spontanées. Les œuvres exécutées dans cette facture sont, entre autres, le Champ de hic, la Ferme de la Vallée, et le Cénotaphe. Nos gravures ne donnent et ne peuvent donner aucune idée de cette touche surchargée ; elles conservent simplement l'ordonnance des tableaux, sans même en observer très exactement les valeurs. Le Champ de blé, qu'on aperçoit au bout du chemin entre ces deux puissants groupes d'arbres, avec le petit village à l'horizon, le vaste ciel, la fraîcheur et la richesse de cette nature simple et simplement rendue, est un chef-d'œuvre, — qui ne fut pas d'abord apprécié en Angleterre. La Ferme de la Vallée, si riante sur le bord du ruisseau dont elle semble émerger sous les ombrages, est également une pure merveille; c'était une maison appartenant au père de Constable et l'artiste la savait par cœur, l'ayant souvent et tendrement peinte. Quant au Cénotaphe, c'est une toile imposante, qui paraîtrait peut-être d'une composition un peu artificielle, si l'on ne savait que c'est la fidèle description du monument élevé à la mémoire de Ueynolds par sir George Beaumont, et qui se trouve à Coleorton Park, Leicestershire ; ce pieux monument, où le buste du peintre est placé entre ceux de ISaphai'l et de Michel-Ange ; les grands hêtres et chênes qui l'abritent sont, dans la peinture de Constable, déjà rougis par l'automne, et à la flaque d'eau pure qui dort au pied du cénotaphe, un beau cerf vient se désaltérer.
Le sentiment, che/. Constable, se dégage de la nature elle-même, et sans rien de forcé ni de littéraire. Aussi le peintre procure-t-il de vives émotions par les moyens les moins compliqués; les études de ciels dont nous avons particu-
ECOLli ANdLAlSI':.
lù'remtMit parlé sont plus troiihlanlos que biiui des aiiil)ili(!uses toiles d'tiistoiro, ot certains lableaiix, comme la Baie de Wci/inoi///> /u/r /ni loups d'ontgc, que
nous avons l'heur de posséder au Louvre, ont une éloquence saisissante. Le beau tableau, et comme il donne bien l'angoisse de l'orage, avec ce ciel lourd, cette mer sablonneuse, ces rafales, ces pécheurs et ce troupeau se hâtant péniblement
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de chercher un abri, encore bien lointain pour leurs pauvres forces! La petite vue d'Hanipstead de notre collection est curieuse à étudier, mais pour la bien apprécier il faut connaître les autres. Les œuvres d'art sont soumises à la loi de dispersion, mais quel régal ce serait, si l'on pouvait, de ces vues d'Hampstead, voir réunie toute la gamme; et quelle preuve exquise qu'un petit nombre de thèmes, un seul thème, traité avec amour, suffit à occuper une grande partie de la vie d'un véritable artiste. Mais l'œuvre de Constable est en même temps l'unité et la variété mêmes ; l'énumération de ses tableaux principaux le prouverait ici, si de telles listes n'étaient pas un peu fastidieuses. Il suffira donc d'ajouter aux toiles déjà citées la mention de quelques autres belles toiles, telles que la Vue d'Hampstead, très vive et gaie de couleur, de la collection James Orrock;la superbe vue de Dedham Vale, dans la manière rugueuse, de la collection Algei-non W. Neeld; le beau tableau, d'une facture châtiée, intitulé Scène on the Hiver Slot/r, de la collection J. Pierpont Morgan, tableau également célèbre sous le titre du Cheval blanc de Constable, à cause du bon cheval transporté dans une gabarre sur la rivière qui baigne la belle ferme de ses eaux transparentes. Mais toutes ces peintures ne se décrivent pas; il faut les voir et les aimer.
Et le seul résumé que Ton puisse dignement faire de cette vie et de cette œuvre, c'est le mot si fort et si touchant de notre Delacroix dans son Journal: (i Ce Constable me fait un grand bien. »
Le maître français, à la critique si pénétrante et si décisive, avait écrit également ces mots: « Constable et ïnrner sont de véritables réformateurs. Ils sont sortis de l'ornière des paysagistes anciens. Notre école, qui abonde maintenant en hommes de talent de ce genre, a grandement profité de leur exemple. » Ce jugement est plus qu'une constatation de ce qui se passait du temps même de Delacroix, c'est presque une prophétie de ce que le paysage français devrait encore à Turner à notre propre époque. Il n'est rien dans le mouvement impressionniste de ces dernières années, qui ne soit dans l'œuvre de Turner. Mais le jdiénomène est très curieux, et plus complexe qu'on ne pense. Turner est difficile à définir, à étudier même; on ne sait jamais si on se trompe avec lui, et dans un résumé aussi bref que celui qui va suivre, on ne pourra serrer de trop près les faits. Rapprocher sans cesse le point de départ de Turner de ses œuvres les plus audacieuses est un moyen de se reconnaître au milieu de ce que celles-ci présentent de plus fuyant, et noter les exceptions est parfois la manière la plus sûre de mieux comprendre l'ensemble.
L'homme étaitoriginal etmystérieux, et pourtant ce mystère se lit maintenant assez clairement, et cette originalité n'est pour nous, en somme, composée que d'actes très logiques. Retraçons sa vie en la réduisant aux faits les plus simples. Joseph Mallord \Nilliam Turner naquit en 1775 dans Maiden Lane, en plein
fiCOLK ANdLAISi;.
Londres; son père riail un coiirour, Iti'avo liomnic cl iiuliislticiix. (|iii fui loiijoiirsfiorde son (ils, et l'ut par celui-ci |)ayc on retour d'une roluisle el luucliiinto tendresse. Le jeune Turner eut pour ami ra(iuarellistc et graveur (iirlin (177;}- 1802), qui a exercé nue jurande influence sur ses premières années, et de (jui il disait : « Si (iirliu n'iMait pas uku'I si jeune, il nous aui'ait tous (h'passés. >< Comme pi-euiière éducalioii artisliijue, oulre la fré(pieulalion de (iirlin. Turiier eut la bonne fortune de pouvoir se livi-er à des copies nomhreuses dans la galerie de dessins anciens que le D'' Monro ouvrit libéralement au jeune homme. Il avait également l'ait la connaissance, clie/. le !>' .Mouro, d'un a([uarellisle, Hobert Cozens (1752-1799], qui avait été nu des premiers à s'efTorcer de rendre par l'aquarelle les mirages de Tatmosplière, les phénomènes rares de la luniièi'e.
CALLCOTT. — PAYSAIJE.
Enlîu, eu 1789, il entra comme élève à la Royal Academy ; l'année suivante, il exposait une vue de Lambeth Palace, un dessin, et il commença à faire le métier, alors très défini et assez rémunérateur, de dessinateur de vues de pays pour les éditeurs. Les voyages étaient difficiles et la photographie n'était point soupçonnée ; ces sortes de dessinateurs étaient des rapporteurs de renseignements exacts, des paysagistes dans l'acception littérale du mot au moins autant que dans son acception artistique. Cela n'empêcha pas Turner de mettre beaucoup d'art dans ces sortes de travaux et d'arriver à un surprenant état d'entraînement, à une prodigieuse dextérité pour donner en quebjues coups de crayon l'idée d'une contrée, faire surgir dans l'air les groupements chevauchants d'édifices et de maisons d'une ville escarpée, suggérer la vision des dentelles de pierre festonnant le portail, les clochers et clochetons d'une cathédrale, des foules au marché, ou agencer entre elles à traits souples et déliés les grands
Tôt HISTOIRE POPULAIRE DE LA PEINTURE.
mouvements de terrain, leurs horizons, leurs relations avec le ciel. Une quantité énorme de notes, d'esquisses, de fragments, de croquades de toutes les époques de la vie deTurner est exposée à la National Gallery, et rien n'est plus important, rien n'explique mieux que tous ces travaux de voyage à la fois rapides et luimilieux, les dessous de ses tableaux les plus fantastiques, la mise en place certaine des sites que le peintre ensuite volatilise à son caprice. Tous les procédés ont été employés : mine de plomb grignotant le papier blanc, linéaments largement jetés et non moins largement pochés d'aquarelle ou de sépia, gouaches sur des papiers teintés, dessins à la plume mordus comme des eaux-fortes, ou enfin aquarelles j)ures pour donner la couleur et la forme des effets atmosphériques les plus rapides, tout cela d'un lourde main qui lient du lourde passepasse et ([ui ferait croire que Turner, s'il le voulait, dessinerait et mettrait simultanément à l'effet, un ciel, une marine, un vaste paysage, avec son pinceau Irempé dans de l'eau claire !
Si l'on étudie la progression de ces dessins, on constate, il est vrai, que Turner ne débuta pas par cette virtuosité sans analogue; ses premiers feuillets sont d'une grande docilité, et d'un soin menu; aucun libraire n'y pouvait sans doute élever de critique ; puis peu à peu cela devient plus libre, jusqu'à ce que dans la période de pleine bravoure et indépendance, un vieux château sur le Rhin, par exemple, ou une ville suisse perchée au flanc d'une montagne, ce soit simplement quehjues petits coups de crayon jetés comme des coups de bec de moineau et noyés dans une tache d'eau colorée, et d'ailleurs un document parfaitement explicite et complet.
Des l'âge de quinze ans, Turner s'était livré à ce métier. Très jeune encore, il avait parcouru le centre de l'Angleterre, le i)aysde Galles, les côtes du comté d'York; en 1793, à dVx-^huit ans, il exposait sa première peinture à l'huile, une Rafale; puis en 1796, des Pécheurs en mer; en 1797, un Lever de soleil. 11 était élu associé à l'Académie en 1799, et académicien en 1802, à vingt-sept ans. La série de ses voyages se continuait la même année par la France, la Suisse et les hords du lîhin: llouen, Evreux, Grenoble, Lausanne, Lucerne, Cologne sont au nombre des villes qui semblent l'avoir le plus vivement frappé. Lorsqu'il revint en Angleterre il devait continuer à remporter les plus grands succès, à conquérir rapid(!ment la fortune et la notoriété. En 1807 il était choisi pour succéder à Edwards comme professeur de perspective de la Royal Academy.
Gela pourrait tout d'abord paraître étrange à ceux qui ont pu noter que Turnerest un des peintres qui ont pris avec la pcispeclive les plus audacieuses libertés; mais ces licences mêmes, à plus juste examen, montrent que précisément il se faisait un jeu de cette science, et substituait les propres règles de son caprice, aux règles littérales de l'école, quand cela lui semblait faire mieux. D'ailleurs ce côté acrobate, ce côté clown, jjuur ainsi dire, qui n'est pas un
i';œLi-: anclaisI'
des traits les moins saillants de l'artiste, et qni le fait bien de sa race, ne fait que ronlirnier sa profonde connaissance et expérience dr lYMpiililirc. i*ent-ètre (oiiiefois ne ponvait-il guère enseigner ce (lu'il prati([nait si bien, et comme il était déjà de caractère assez taciturne et bourru, il reste dans son histoire le
souvenir et l'impression qu'il ne fut pas nn professeur idéal. 11 avait d'ailleurs étudié à fond l'architecture et la perspective auprès d'artistes expérimentés, Thomas Mallon et Thomas Ilardwick.
Pour en finir avec ses voyages hors de l'Angleterre, il est à noter qu'il ne
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visita l'Italie que relativement fort tard: il iit trois fois l'excursion, en 1819, en 1829, en 1840. 11 ne l'a donc connue, sentie, dans toute la première partie de sa carrière, cette Italie qu'il avait mainte fois imaginée, qu'à travers les peintures de Wilson et de Claude Lorrain, les deux maîtres qui l'ont visiblement le plus hanlé dans sa jeunesse.
Mais Turner fit d'autres voyages, sans sortir de Londres, et qui ont le plus vivement intrigué ses biographes. Il aimait à disparaître brusquement, et parfois il se logeait dans d'obscurs quarliers, sous des noms d'emprunt. Ce n'est certes point l'usage, et d'autre part l'artiste qui se préoccuperait de ressembler à Turner en l'imitant dans cette façon de vivre serait vraisemblablement un sot, mais l'on conçoit fort bien qu'un liomme absorbé par son art, insensible au confortable et méprisant, pour cause, les élégances mondaines, aime à faire son ours, à vivre à sa guise, travaille où il lui plaît, et trouve le moyen de dépister les importuns, au premier rang desquels il est souvent prudent de compter les amis. Turner était un acharné de travail, et il dédaignait toutes aises ; cela, et son entraînement d'un très long métier, explique l'abondance de ses œuvres, mieux encore que ne ferait l'apparente facilité de leur exécution ; car les choses les plus aisées, que l'on croirait les plus emportées dans un tourbillon de verve, sont sans doute celles qui ont coûté les plus longs calculs et les touches les plus délicates. Turner ne cherchait pas ces refuges par pauvreté, car il possédait des biens considérables, une maison de campagne à Twickenham, une maison de ville (à Queen Anne Street, construite en 1812) où ses toiles encombraient une galerie d'où la pluie ruissela plus dune fuis sur elles par les fentes du plafond. Ce n'était pas non plus par avarice proprement dite, puisqu'il diverses reprises il prouva, en obligeant les gens par le prêt de fortes sommes, qu'il ne fais.'iit que pou de cas de l'argent pour lui-même, qu'il refusait de vendre ses toiles les plus importantes et même les rachetait parfois dans les ventes. Enlin ce n'était point non plus par folie, car jamais esprit ne fut moins illuminé, plus soumis au ])on sens, et plus pratique, tous ses élans de rêve se dépensant |iar l'image. Le besoin de travaillera l'abri de toute curiosité, l'indépendance jalousement aimée sont des explications très suflisantes, et l'on y ajoute le chagrin persistant d'une passion contrariée dans les années de jeunesse. Quoi qu'il en soit, ce fut pendant une de ces disparitions que Turner mourut subitement, en 18.j1, dans un taudis, à Chelsea, où il venait vivre de Icnips en temps sous un nom supposé. II laissait une fortune considérable, qu'il léguait à son pays, l'argent pour une fondation charitable en faveur des artistes malheureux, et ses OHivres, peintures et dessins, à la condition qu'on leur attribuerait un local digne d'elles, avant dix ans écoulés.
Une autre clause de son testament a donné matière à longs commentaires : deux de ses tableaux, spécialement désignés, Soleil Iccanl dans le brouillunl
l'X.OLE A.NC.I.AlSi:.
cl Dhlnii liiitis:^anl CdrllKtije, dcvaiciil T'Irc phicis ;iii iiiiis(''(' iialinii.il à ciMi'' ik' (l('ii\ (les Claude Lorrain les plus iiii|ioilaiits. IjC [ircuiicr (l(! ces lahicaux avait (■■(('■ (:\|)()S('' à la lloyal Acadcuiy eu IS07, le s(H'(»nd eu ISJ.'i. Le Soleil Icrfini est
une scène sur une plage; des bateaux de pêche arrivent et se déchargent, des [lècheurs parent et vendent les poissons ; c'est un beau tableau, doré, avec de riches harmonies brunes et grises, d'une composition plutôt simple et sans conventions d'école. Didon est au contraire d'une coupe plus classique, avec des
3aG HISTOIRE POPULAIRE DE LA PEINTURE.
architectures à la Claude, un grand effet de soleil au milieu du tableau; tons deux des pages d'une tenue très sévère. Cette clause, pour les uns, a été un hommage au maître admiré, pour les autres, un témoignage d'orgueil de la part du peintre tenant à prouver qu'il ressemblait à Claude et marchait son égal, l'eut-ètrc pourrions-nous hasarder cette hypothèse que Tnrner, homme illettré, mais esprit subtil, tenait tout autant que l'on fût à même d'apprécier dans sa peinture non seulement par quels côtés il ressemblait au peintre du soleil, mais aussi par quels il di Itérait de lui ! 11 suffit de donner cette curieuse indicalion, sans insister outre mesure ; ce sont caprices d'artiste auxquels on a bien fait de se conformer, et le pis qui pouvait arriver^ c'était que Claude se vengeât. Il triomphe à notre gré, mais sans cruauté, et c'est déjà un beau résultat.
Les Anglais comptent chez Turner trois manières, trois styles dislinds qu'ils classent comme il suit, indépendamment des imitations de Claude :
La première manière est antérieure à 1802, et pendant ce temps Turner était surtout remarquable comme aquarelliste ; les dessins de sa première période sont minutieux d'exécution, sa couleur est atténuée et l'artiste cherche l'effet par les oppositions d'ombres et de lumières ; c'est en somme la méthode de toute la vieille école anglaise, mais remarquons dès maintenant (|ue lorsque Turner innovera, sa manière ne sera plus ni celle de la vieille école, ni celle des nouvelles ; il demeurera à part, et c'est ce que la critique exprime souvent en disant que dans la peinture anglaise il a été comme une sorte de « météore ». Ses premières peintures à l'huile, enlln, ressemblent fort à celles de Wilson, et il est nécessaire de noter cette filiation, (jui permet de mieux comprendre ré\(iluli()ii du paysage : Constable se réclame de Gainsborough, son art est plus naturel; Turner suit ^^'ilson, le continue, en aussi éblouissant qu'on voudra, son art est plus artificiel.
.\u milieu de sa vie, jusque vers 1830, date de son second voyage à Home, se placerait la seconde manière de Turner : exécution magistrale et vigoureuse, couleur exceptionnellement brillante. La plus grande partie de ses chefsd'œuvre, au gré de la critique anglaise, date de cette époque, depuis la Jelve de Crt/rt?".v (1803), jusqu'à Ulysse raUlant Poh/phème (1829).
Enfin, pendant les vingt dernières années de sa vie, ce fut la lumière, avec ses effets les plus changeants, les plus complexes, les plus prismatiques, qui s'empara le plus puissamment de ses préoccupations. El pourtant l'on remarque que quelques-unes de ses plus belles œuvres ap[)arliennent encore à cette période, telles : le Pèlerinage de Childc Hnrold, exposé en 1832, le Vaisseoi/ de f/iierre le Téméraire conduit à sa dernière demeure, exposé en 1839. Mais c'est à partir de ce moment aussi que l'artiste osa tout, atteignit par des bonds surprenants aux extrêmes limites de la peinture, et fut, s'il faut tout dire avec le jugement des artistes modernes, le véritable Turner.
fr.O\A'. ANCI.AISIv
S iMclr surprcnanl à la ^^^lr ,,uc .rlui .le 00 maili-e conun.Mioaiil .-n
pciiili-c|)rcs(iiiecliis>i(|Mr, aca(lrini<|iic iiirinc, .■! linissanl par (l.'pa^sri' ni au-
dace, mais en audace heureuse, tout ce qui a été tenlé dans la peinture niodeiiie. C'est l'évolution d'un cerveau d'artiste que l'on suit en étudiant l'œuvre de
3oS IIISTÛIUE POPULAIRE DE LA PEINTURE.
Turiier. ol il arrive par moments que cette étude parait plus passionnante que le spectacle de l'œuvre elle-même. Quand on compare le point de départ de son œuvre avec les œuvres de Claude Lorrain et de rinléressant, mais secondaire Wilson, et que l'on en suit l'acheminement, parfaitement aisé et logique, si nahuci nnMne (pie l'on ne pourrai! comprendre (jue Turner avec son tempélaiiienl r(iui;ueu\, avec son amour de la lumière et sa passion de la peinture, eût pu sui\reune autre voie, on se demande si ce n'est pas comme Turner peignit plus tard que Wilson aurait fini par peindre s'il avait eu du génie, et que Cdaude aurait peint s'il avait vécu dans un temps où toutes les audaces étaient récompensées ; on se demande en un mot si, au début du xi\' siècle, Claude n'aurait pas fait iiu tableau analogue aux tempêtes de neiges, aux rafales irisées, au Rabi, Slciiiii and Speed^ enfin, ce surprenant tableau de Turner, qui montre un train du Great Western Eailivai/ s'avançanl à toute vitesse dans des tourbillons de jduie et de fumée.
Hais, laissant de côté cette hypothèse, il ne serait pas malaisé de prouver la parfaite logicjue de l'onivre de Turner, et le naturel enchaînement de son effort. Les premiers tableaux sont classiques, nous l'avons dit, exactement topographiques ou pleins de réminiscences des maîtres. Tel fait songer à Claude, tel autre même à certains maîtres hollandais. Mais bientôt, dans les œuvres encore les plus contenues, régnent une audace, une puissance d'imagination encore inconnues aux paysagistes anglais de l'ordre classique. Bientôt il prend des libertés, non seulement dans ses peintures, mais encore dans ses dessins, avec le signalement exact des villes ; il préfère donner l'/V/'-e de telle localité plutôt que d'en donner le porlraïl; il ne se gêne point pour arranger, agrandir, déformer, transporter un château dans un paysage situé à plusieurs lieues de là. En même temps, il a vu les Alpes, qui l'ont grisé de couleurs, de diaprures aériennes. Il ne résiste plus à la satisfaction de laisser de côté les cuisines sombres, les tonalités brunes et tannées, pour se metti-r de plus en ])lus à la poursuite de la hiiiiièic. 11 dni-c ses paysages des feux dorés du soleil levant, des incendies des couchants, des opales du rêve féei'ique. Ou bien il cherche, avec une imaginalion qui est bien celle de l'homme du Nord, l'horreur des avalanches aveuglantes, des tempêtes en pleine mer, où h; ciel et l'eau se confondent, où des formes de navires se distinguent vaguement luttant contre des pulvérisations d'éléments. Et ces rêves commencent de bonne heure dans son nuivre, en somme. Un de ces Xdiifrdf/es les plus furii'ux est de ISlKj, et l'année suivante ce sont les nuances les plus chatoyantes àw Jardin des Ilexpérkles^ un JSIT le fantastique effrayant d'ApoI//Ji) iiianl le serpent. Pi/thon.
Il faut noter en passant que Turner, à mesure (juil conquiert une liberté de plus en plus grande, ne se croit pas pour cela dispensé de dessiner rigoureusement. Au (-(inlraii-e, c'estde 1807 à ISI!» qu'il grave les plancbcs de son Liber
l'COLK ANGLAISi:.
aliuHoriuin, cauv-roi'les iruiic ■NariéU', (l'uni' [irccisioii el d'une l('ii(''rcl(' admirables. Ce sont ces dessins savants, coniplels, sans escamotage, (jui couslitueiil ce (|U(' nous avons appelé les ilcssniis de ses pciulures les pln>^ audacieuses.
En 18I.') il expose entre autres son tirs lieau laiileau de la l^rarcrsêe du ruisseau, la Dldon constniisanl Carlhaife dont nous avons parlé; ce sont des tableaux surprenants en leur genre; le premier est déjà une de ces étonnantes
composilions de paysage à perle de vue avec des étangs, des lisières de forêt, des viaducs lointains, des édifices qui se perdent dans des horizons poudroyants, des grands arbres en panaches qui parlent du premier plan et montent haut dans le ciel, folie du paysage historique chez cet illettré, chimères de cette imagination surexcitée, de cet œil avide de lumière. En 1823, les énervantes caresses (le ces Elysées de soleil, de rose, d'azur, d'or, de nacre, atteignent leur maximum avec la Baie de Baies ou Apollon et la Sibylle. Mais ce sont encore des pays créés tout au moins avec des éléments précisément relevés, des con- Irées idéales composées d'une foule de traits empruntés aux contrées réelles.
Bientôt vont venir les choses de pur rêve, c'est-à-dire les rêves de lignes s'ajoulant aux rêves de lumière ; le peintre ne se préoccupera plus, en apparence, d'une structure logique, d'un agencement naturel, de spectacles rappelant quelque part. Paysages de nulle port commencent à apparaître, rocs de cauchemar, incendies de soleil dans le tableau iVUli/sae raillant Polt/phème, une marine comme jamais on n'en avait conçu. 11 va sans dire que ces rêves ne sont point, à aucun degré, des incohérences; ce n'est pas le caprice déréglé d'un homme qui barbouille sa toile au hasard, et balbutie tout ce qui lui passe par la lèle. Cette peinture est, en elle-même, très précieuse de qualité, fine etriche comme un émail, très complexe de conlexlure, avec des nuances inqjcrceptibles s'amalgamant; et quant au dessin, invisible et présent, il faut avoir bien examiné une toile de Turner quelle qu'elle soit pour comprendre combien il faut savoir prodigieusement dessiner pour paraître dessiner si peu. Cet étonnant tableau d'f7/^.we est fait tout entier pour cet éblouissant soleil sur lequel se détachent les vaisseaux du Grec, et les fantastiques rochers, mais la surprise (|ue l'on ressent est durable.
11 y a encore un trait remarquable dans cette progression de l'œuvre de Turner, c'est qu"il \\e s'astreint pas à un seul ordre d'inspiration ; une fois entré dans le fantastique, il en sort avec la même aisance, et on le verra soudain redevenir d'une simplicité exquise, faire comme une visite à la nature réelle, pour repartir bientôt dans la nature rêvée. Mais ces tableaux simples auront profilé de toutes les conquêtes récentes du peintre de la lumière. Deux exemples sont parliculièrement frappants à cette époque même : en 1827 il peint la délicieuse toile de 3Iorll(f/,-c de la collection James Price, et en 1829 le ("anal de Chickesler de la National Caliery. Ce deniier tableau est connu, et il est d'une extrême sobriété; les deux rives du canal convergeant vers l'horizon, avec des arbres qui çà et là s'enlèvent légèrement sur le ciel ; vers le fond de 1 horizon du canal, un vaisseau voiles carguées ; et tout au fond se dessinant II' clocher d'une église ; c'est tout le tableau : de l'eau calme sous du ciel entre (li'iix masses triangulaires. Mais il n'y a pas de mots (jui puissent donner l'idée de la rielie doi'ure de ce tableau, puissanle caresse pour l'œil. Quant au tableau
de Morlhi/,r, moins comm. il c^st liicii plus iiiciNcillcnx d plus iiKiKciidii ciicdi'c ;
Constable, serait-on tenté de dire, n'a rien fait de plus nature et de plus riant : c'est une maison de campagne, au bout d'une fraîche pelouse, avec une terrasse
en Jiordure sur une rivière qui s'en va se perdiuil à l'horizon doré clair ; sur la pelouse sont abandonnés des instruments de jardinage, le long de la terrasse des gens s'accoudent ou se promènent ; c'est délicieux d'iniimité, de vie cordiale, de pleine lumière, et rien ne démonirerait mieux que chez Turner il y avait sous le brusque et inculte misanthrope, à côté du rêveur, de l'iinagi liai if exaspéré, tout simplement un bi'ave homme.
A mesure ({ue la vie s'avance, ces imaginations terribles prennent plus de grandeur: Le Téméraire est de 1839, et les Ob-èqucs en pleine mer chi ijeinlre David Wi/kie sont de 1842. Ce sont deux drames vis-à-vis desquels les réserves que Ion est souvent tenté de faire avec Turner, à moins d'être un fanatique (|ui n(' raisonne point, et par suite n'apprécie peut-être pas autant (ju'il en a l'air, disparaissent complètement. Cet ancien, majestueux et désormais inutile vaisseau de guerre, h Téméraire, est traîné par un remorqueur vers le chantier où il sera débité en vieilles planches et en vieilles poutres. Quelle mort d'un héros ! Le soleil couchant luit encore splendidement sur la mer, et pourtant cette mer et ce soleil ont l'air d'être en deuil. C'est un deuil vrai, profond, noir, suffocant, que celui qui se dégage des Obsèques de Wil/iie, de ce lugubre tableau, d'un ciel d'aurore boréale qui descend dans une mer calme et trouble, avec de noires fumées s'élevant en obli({ues panaches du vaisseau noir aux voiles noires. C'est dans de telles rencontres que Turner est un grand artiste, sans analogues.
11 est admis qu'à partir de 1 840 commença sa décadence ; il faut y regarder à deux fois avant d'employer un tel mot avec un tel peintre, et l'on rencontrerait plus d'un démenti ; il est certaines vues de Venise de la National Gallery ou, chez nous, de la magnifique collection Groult, qui permettent d'en juger autrement. Certes jamais Turner ne s'est plus affranchi des règles; jamais non plus il n'a été plus éclatant, plus mystérieux, et Turner avait conquis le droit de dire ce i|u"il lui plaisait. De 1844 est ce Bain, Sfeam and Specd, qui est un de ses plus curieux tableaux, parfaitement logique d'ailleurs, et d'où est sortie toute la pointure impressionniste, toutefois, il faut le reconnaître, avec moins d'invention ; de 184G est la Grotle de la Reine Mab, où l'on voit le peintre revenir, d'une main il est vrai un ])eu défaillante et d'un esprit un peu embarrassé, aux nacrures de Clalde Harold et de Buies. Mais de même que, suivant la légende, Turner est mort dans son misérable taudis en regardant un splendide coucher de soleil, de même jusqu'à la lin de son onivre, sa palette est demeurée pleine deblouissemciils.
Dans cette rapide revue d'une vie et d'une onivre que de longs travaux ne suffiraient pas à épuiser, nous avons omis bien des pages importantes et évité bien des descriptions. Les descriptions sont un exercice littéraire tentant, avec Tiuiici- surliiiit, (pii vous sert toutes mâchées les épithètes, les hallucinations
ECOLE ANGLAISE
c'I l.s couleurs ; n.ais cda n'ompècho pas qu'un Tu,,,., no s. .ïrcril pas puis,,,,..
rien n'en peut remplacer la vue. Quant aux œuvres omises dans notre essai de
synthèse, il faut mentionner^ pour n'être pas trop incomplet, le Château de. Kikhiirn (1802), La morl de Nelson (1808), Spilhead (1800), Haim'ibal frarersautles Aljies par une tempête de ?ieit/e {\S\2), Mal/née de givre {\S\3), la Butaille de Fort Ilorh (1815), Le champ de bataille de Waterloo (1818), Rome vue du Vatican [ 1 820) ; Cologne (1 826) Âpulëia à lu redirrrhe et Apuléius (181 i),East Cowe Ca.sile, Ile de Wiglit (1828) : au musée de South Kensington : Vue (COriélo (1829), Vaisseau en détresse en vue de Yarmouth (1831, même musée), le Hameau d'or (1831) ; enfin quanlilé de peintures datées ou non, marines, tempêtes, vues de Londres, de (jreenNvi<;h, de Windsor, de Chichester, toutes choses précieuses dont abondent les collections anglaises, c{ui les gardent jalousement. Quant aux oeuvres gravées par ou d'après Turner, il tant renoncer à les énumérer, et pour les dessins, impossibles à cataloguer sinon en de longues pages, il faudra se reporter à ce que nous avons dit plus haut.
D'une façon générale, l'œuvre de Turner est grande, elle est surprenante et le demeurera bien longtemps, de par l'ascendant d'une imagination dominatrice et d'un métier audacieux. Par quelques côlés elle montre déjà des rides, à la National Gallery, mais il faut distinguer entre les tableaux qui ont la marque d'une époque et ceux qui échappent à leur temps. Lorsque Delacroix disait que Turner était « sorti de l'ornière des paysagistes anciens », il disait vrai. Ce qui distingue son apport dans la peinture moderne, c'est la substitution absolue de Veff'el à la construction. Avec lui cela a produit des résultats rares et admirabh's, mais beaucoup de peintres qui vinrent après lui et qui ne savaient pas dessiner comme lui, crurent, parce qu'il avait omis d'indiquer lourdement les structures, que c'était faire œuvre de génie que de l'imiter et qu'ils étaient dispensés d'appreiulre ce qu'il s'était affranchi de dire. .Mais ce n'est pas parce que l'on a eu intérêt à ne pas le comijrcndrc cpiil ne doit pas être considéré comme un important artiste.